‹ Histoire de la race française aux États-Unis [microforme]Chapitre 43 sur 73 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

La révolution au sein des colonies anglaises. — Diplomatie amérienine, — L'Angleterre et la France roulées par Jonathan. — La taxe du thé. — Double jeu du Congrès de Philadelphie, — Les Canadiens restent neutres. — La lutte armée. — Le Canada envahi. — La guerre de indépendance, — Suecés et revers des Américains, — L'indépendance proclamée, — A la jeune République, il faut un appui. — La France manque l'occasion de reprendre ses colonies perdues et prend lait et cause pour les Etats-Unis. — À cette époque critique on cherche en vain la race des assimilateurs. — Les exploits du colonel Ciark dans llinois. — L'linois devient amévicain, — L'Angleterre isolée. — Manière de combattre qui n'est pas dans ses habitudes. — L'Espagne pour une fois la remplace dans son rôle de puissance auxiliatriee., — Ce qu'il en coûte à la malheureuse Mbion. — Un siècle de brigandage politique annulé en quelques mois.

Pendant que les colonies françaises de la Louisiane et de l'Illinois, semblables à de jeunes tiges que n'ombrage plus le one vigoureux qui leur a donné naissance, se développaient lentement sous la tutelle de deux puissances étrangères, il se préparait de grands événements dans les vieux établissements anglais des bords de l'Atlantique. Un vent de révolte soufflait sur les populations de la Nouvelle-Angleterre, la Virginie et la Pensylvanie, Une taxe imposée aux colonies par le gouvernement britannique, sous le nom de loi des timbres, devint une cause d’agitation et de mécontentements chez les Américains, pour qui la métropole avait fait de si grands sacritices d'horames et d'argent, pendant qu'elle était ssez bien accueillie au Canada et dans la Nouvelle-Écosse. Celte taxe, établie en 1565, fut abolie l’année suivante.

Ce premier triomphe, dû uniquement à des intrigues de politiciens en Angleterre, fut de courte durée, car, en 1767, le parlement anglais votait, pour les colonies, l'impôt sur le verre, le plomb, le thé et le papier, et suspendait l'assemblée représentative de la Nouvelle-York, qui refusait de recon-

naitre, en malitre de tribut, la toute-puissance de la Grande- Bretagne, Cette mesure éprouva en Amérique encore plus d'opposition que l'acte du timbre. « Les Américains résolu rent de suspendre de nouveau (ce qu'ils avaient fait une premiere fois contre la taxe du timbre) leurs relations commer. ciales avec l'Angleterre » et de boycotter, comme nous

dirions de nos jours, tous les articles venant de la métro. pole. « Ce résultat alarma encore une fois les marchands anglais et le ministère se vit contraint d'annoncer qu'il allait proposer l'abrogation de la nouvelle loi & , à la réserve de l'article relatif au thé, qui serait maintenu comme marque du droit de souveraineté (1). »

La nouvelle loi fat votée en 1750, mais ne calma pas ies esprits: car elle montrait, d'un côté, la faiblesse du gouvernement britannique et, de l'autre, laissait subsister le germe des discordes.

On dut comprendre en Angleterre combien les prévisions du général Murray étaient fondées au lendemain de la conquête :

« Croyez-vous que nous vous re ‘ions le Canada »? dit un jour ce général à M. de Malartic.

« Je ne suis pas assez versé dans la politique pour voir les choses de si loin », répondit celui-ci.

« Si nous sommes sages », repartit Murray, « nous ne le garderons pas. I faut que la Nouvelle-Angleterre ait un Jrein à ronger. et nous lui en donnerons un qui l'occupera en ne gardant pas ce pays (2). »

Cet homme, comme Voltaire et quelques autres, avait le coup d'œil juste en prophétisant que l'acquisition du Canada par l'Angleterre amènerait la prochaine indépendance des États-Unis. On ne saurait en dire autant de Franklin. l'homme d'État le lus éminent des colonies anglaises, qui écrivait vers le mére temps, en fcisant allusion à leur independance dont il était alors question :

« J'ose dire que l'union entre elles pour un tel objet et non seulement improbable, mais impossible, »

La révolution n'était nullement impossible et, pour qui sit

GG) GARNE AU, @) Journal de Matartic, p. 3%.

comprendre les événements, il est indubitable que l'Angleterre et la France, dans la période qui s'est écoulée entre le traité d'Aix-la-Chapelle et celui de Versailles, furent habilement exploitées par les diplomates américains qui avaient, dès lors, leur ligne de conduite clairement arrètée : Chasser la France, d'abord, de ses possessions qui enveloppaient leur pays : agrandir celui ci de tous les territoires conquis par l'Angleterre et se débarrasser ensuite de cette dernière par un soulèvement savamment combiné où la Gaule chevaleresque interviendrait, ne fût-ce que par hostilité ou esprit de représailles, contre sa rivale détestée : tel était leur programme.

D'ailleurs, on le croyait alors. il serait facile de soulever les colons de la Nouvelle-France contre d'anciens ennemis devenus leurs maitres, en faisant miroiter à leurs veux les bienfaits de la liberté et, surlort, en montrant à ces preux l'étendard chéri de leur mère-patrie flottant sur les bataillons de la jeune République américaine.

Voilà ce que l'on pensait à Boston, à New-York et à Phi-

ladelphie, depuis nombre d'années el surtout en 1550, quand on vit le gouvernement anglais revenir pour la troisième fois à la charge atin d'établir en Amérique le principe de sa souverainelé, tout en y prélevant des fonds qui devaient combler le gouffre béant de ses déticits. ILest vrai que la métropole

cffrayée avait retranché ses impôts sur le verre, le plomb et le papier: mais il restait la taxe sur le thé. C'était plus qu'il n'en faliait pour rompre le lien colonial. Aussi, la révolution, sourde d'abord, mais tenace, commenca-t-elie à se manifester sur plusieurs points du pays. « L'alarme g:gnait toutes les provinces: chacun jetait les veux sur l'avenir avec inquiétude: mais la plupart des colons étaient décidés à défendre leurs droits les armes à la main (1). »

En 157553, le parlement ayant autorisé la Compagnie des Indes orientales à transporter du thé en Amérique, à la condiion de payer les droits imposés par la loi de 1567, ce fut le signal de la révolte, « Aussitôt, dans plusieurs provinces, on forca les consignataires de cette denrée à renoncer à leurs entrepôts, À Boston, les entrepreneurs furent saisis, et les

(1) GanNeau.

plus rebelles furent promenés dans les rues, le corps enduit de goudron et couverts de plumes: trois cargaisons de thé furent détruites, 11 y eut des désordres semblables dans d'autres villes (1). » Cette résistance à la métropole eut pour effet de faire adopter par la chambre anglaise différentes lois de coercition, dont l'une contre le Canada qui devait passer sous le régime de l'absolutisme et de l'arbitraire (2). H est vrai que cette dernière mesure visait les Américains encore plus que les Canadiens. On fustigeait les Français du Canada atin d'inspirer une crainte salutaire aux colonies insubordonnées

Cette crainte était d'autant mieux fondée que déjà le parlement britannique avait déclaré illégales toutes les assemblées publiques tenues dans le Massachuset's sans l'autorisation du gouverneur, et accordé une espèce d'inviolabilité aux officiers qui se serviraient de la force, jusqu'à tuer, pour apaiser les émeutes.

Alin de se mettre en état de se défendre contre les empittements du pouvoir impérial, un congrès fut convoqué et douze provinces contenant trois millions d'âmes 4 furent représentées, le 26 octobre 1674. Cette étrange assemblée pr oclama les droits de l'homme, « préface obligée de toutes les révolutions », censura l'acte de Québec de 1574, non par- &t qu'il refusait aux Canadiens une chambre élective, comme cela eût semblé naturel, mais, bien parce qu'il leur reconn aissait le libre exercice de la religion catholique et l'usage des lois françaises. Après avoir reproché amèrement au gouvernement d'avoir « aboli Féquitabie système des lois anglaises » au Canada, ce congrès ajoutait : &« Nous ne pouvons nous empéècher d'être élonnés qu'un parlement britannique ait consenti à donner une existence légale à une religion qui a inondé l'Ansleterre de sang, et répandu l'hypocrisie, la persécution, le meurtre et la révolte dans toutes les parties du monde. »

«Il rédigea ensuite trois adresses, une au roi, une autre au peuple de la Grande-Bretagne, toutes deux faites pou! justifier l'attitude qu'ils avaient prise, et une troisième üü peuple canadien. Par un étrange esprit de contradiction.

(1) GARNEAL. €) GanxEar, vol. H, pe. 44.

les délégués de Philadelphie invitaient les Français du Canada à se joindre à eux pour défendre leurs droits communs, leur promettant la liberté religieuse la plus absolue, « Saisissez », disaient-ils, « l'occasion que la Providence elle-même vous présente, Osez ètre libres. Nous connaissons trop bien les sentiments généreux qui distinguent votre nation pour croire que la différence de religion vous détourne de faire alliance et amitié avec nous. Vous n'ignorez pas qu'il est de la nature de la liberté d'élever au-dessus de loute faiblesse ceux que son amour unit pour la même cause. Les cantons suisses fournissent une preuve mémorable de cette vérité : ils sont composés de catholiques et de protestants, et cependant, ils jouissent d'une paix parfaite : grâce à cette concorde, qui constitue et maintient leur liberté, ils sont en état de détier et même de détruire tout tyran qui voudrait la leur ravir. »

Cette dernière déclaration du congrès de Philadelphie ctait-elle plus sincère que l'autre”? Nous le croyons. L'esprit de tolérance qui a presque toujours animé la République américaine depuis sa fondation nous fait supposer que l'allusion à l'acte de Québec, duns lénumération des griefs des colonies contre la métropole, était moins l'expression des pensées de la délégation que le besoin de se montrer mécontent d'une puissance dont on voulait se débarrasser.

Quoi qu'il en soit, les Canadiens ne voriurent pas risquer leur destinée dans ce jeu double, eLils répondirent aux avances du congrès de Philadelphie par une fin de non-recevoir. Qui pourrait les en blämer”? Hs restèrent sourds également, à l'exception de quelques seigneurs, aux objurgations du gouverneur Carleton qui les invitait à prendre les armes contre les Américains, « Nous nous montrerons, disaient ils, de loyaux et fidèles sujets par une conduite paisible et par notre soumission au gouvernement sous lequel nous nous trou- “ons: mais nous resterons neutres dans la lutte actuelle. »

\u pt temps de 155, la lutte armée éelata entre l'Angleterre et ses colonies américaines. Le sang coula à Lexington

el à Concord, où les troupes royales perdirent près de trois cents hommes. Les rebelles coururent partout aux armes et “emparèrent des vivres, des arsenaux et des forts. Ticondé- ‘oga tomba en leur pouvoir avec cent dix-huit pièces de

canon. Le colonel Warner prit Crown-Point et acheva de rendre les insurgents maitres du lac Champlain, dès le début des hostilités, sans qu'ils eussent essuyé de pertes.

« Le Congrès, réuni de nouveau à Philadelphie :: 10 juin 1759, fit mettre promptement loutes les provinces en état de défense. Il ordonna de bloquer l'armée anglaise à Boston e! de former une armée continentale, dont le commantenu cs en chef fat donné au général Washington. »

Presqu'en mème temps, le Canada était envahi par Monæomerv et, plus tard, parle général Arnold, Ce fut au début une marche triomphale : Saint-Jean se rendit après une faible résistance: Montréal, Sorel, Trois-Rivières, subirent le même sort, el le Canada tout entier aurait été facilement conquis, si le clergé n'eût empêché la population canadienne de se joindre aux insurgés dont les succès déjà obtenus n'étaient dus qu'à l'attitude sympathique des Canadiens et à leur refus de s'enrôler pour repousser l'invasion, Québec ne fut sauvé, au mois de décembre, que par les quelques bataillons canadiens que le gouverneur Carleton avait pu enlin recruter,

Ainsi, la fameuse guerre de l'indépendance était ouverte I y eut des alternatives de succès et de revers. Vaincns à Long-Island et obligés d'évacuer New-York, les Américains furent plus heureux à Trenton et à Stony-Brook où le général Washington infligea une double défaite aux rovalistes el fit dix-huit cents prisonniers. Ce brillant fait d'armes, ajouté à la délivrance de Boston et à la conquête de Ta Caroline, contre-balançait largement le triomphe des armes anglaises au Canada qui venait d'être rapidement reconquis par FAngleterre, Aussi, le congrès de Philadelphie, confiant dans les promesses de l'avenir, enhardi surtout par les encouragements de la France, n'hésita-til pas à brusquer la situation et à franchir le Rubicon.

I se constitua en chambre des représentants des Etats-

Unis d'Amérique et, Le juillet 1556, publia sa déclaration d'indépendance, « consommant la séparation des treiz anciennes provinces anglaises d'avec leur métropole ». Sans l'attitude du clergé canadien, une quatorzième étoile celle du Canada, eût pris place sur le drapeau de la république naissante, et Dieu sait ce que serait devenue la Non

velle-France dans cette confédération qui n'a cessé depuis lors de marcher à pas de géant dans la voie du progrès matériel. Le problème dut sans doute préoceuper les esprits sérieux de l'époque: mais la crainte des persécutions religieuses que ne faisail que trop présager l'adresse du premier congrès de Philadelphie, et le danger non imaginaire de voir l'élément francais submergé, assimilé et peu à peu annihilé par la race anglo saxonne, leur firent repousser les avances du P, Caroll, plus tard évèque de Baltimore, que le congrès leur avait délégué pour les rassurer et les convaincre.

L'indépendance proclamée, il fallait la maintenir contre une puissance formidable dont la ténacité bien connue mettrait tout en œuvre pour l'anéantir. Georges HE était Fhomme de son rovaume le plus acharné contre les Américains. H fallait une alliance effective à la République américaine qui n'avait pas été reconnue par les autres peuples: sans quoi, épuisée bientôt par une lutte inégale, il lui faudrait retomber sous le joug honni de l'Angleterre.

Vers quelle puissance le nouveau gouvernement va-til se tourner? Lequel de tous les pays de l'Europe consentira-t il à des sacritices d'argent et de soldats pour assurer une existence nationale à cette poignée de settlers qui font des rèves sisantesques, mais ne complent encore pour rien dans le concert des nations? Un demi-siècle plus tard, on verra affluer de tous les coins du vieux monde des millions d'émigrants qui viendront chercher fortune aux États-Unis et seront, en quelques années, plus Américains que Washington lui-même. On les entendra s'identitier, dans leur langage, ace le pays qui les à reçus mourants de faim, au point de parler pour lui, d'agir pour lui et de s'arroger, au nom de ses plus chers intérêts, le droit d'exercer sur des étrangers. qui habitent le continent américain, de père en lils, depuis deux siceles, l'odieux système de la dénationalisation : mais mainlesant qu'il s'agit, non de parler et de recueillir les avantages le la vie américaine, mais, bien, de lutter sur les champs de bataille et contre une flotte formidable, nous le répétons, à quelle nation l'Amérique ira-t-elle demander du secours ?

\ la France qui aurait mille raisons de refuser : car, il y a + peine quelques années, ce pays qui l'implore lui faisait une suerre acharnée et pressait l'Angleterre de lui ravir ses pos-

sessions. « Vers la tin de 1555, un agent du Congrès avait ouvert une correspondance secrèle avec un négociant de La Have, nommé Dumas ; il avait vu ensuite à Londres l'ambassadeur francais et Beaumarchais, lequel avait été chargé secrèlement de lui déclarer que le gouvernement français était disposé à fournir des armes, des munitions et un secours d'argent de cinq millions de francs (1). »

La France allait-elle s'en tenir à supporter les rebelles en sous-main ? C’eût été suflisant, ce semble, pour punir l'Angleterre qui l'avait spoliée, Ou bien, profiterait-elle de loccasion unique qui lui élait offerte de reconquérir ses anciennes colonies d'Amérique ? Son intérêt le lui demandait, et le général de Lévis, qui n'avait pas oublié le théatre de ses exploits, s'offrait, ainsi que les anciens officiers du Canada, à reprendre les armes, «a Une armée de dix mille hommes aurait sufli, suivant eux, pour remettre ces provinces sous là domination de la France, parce que tout Canadien, délié de son serment, reprenait le titre de Francais que lui avait donné sa naissance, et trente mille fusils distribués entre eux auraient quadruplé l'armée et assuré le succès de lexpédition (2). »

I n'en fut rien cependant ; la France toujonrs chevaleresque, quand il s'agit des intérêts d'autrui, € dée de li revanche et ne sembla plus se préoccuper € colonies en révolte qu'elle avait prises sous sa prolteeti 4. « Un trait: d'alliance fut signé entre l'ancien peuple et la jeune nation el aussitôt des secours furent embarqués pour l'Amérique dont la cause devint si populaire en France que l'on vit le jeune marquis de Lafayette et plusieurs autres seigneurs de son âge aller servir comme volontaires dans les armées du Congrès. Franklin, Deane et Arthur Lee furent nomme: ofliciellement commissaires près de la Cour de Louis X\! Les dispositions bienveillantes de ce prince et l'espérance de secours plus réels e* ouragérent puissamment la jeune république (3). »

Deux ans plus tard, pendant que le Canada gémissait soul'odieuse tyrannie du général Haldimand, peu de temp:

(1) GABNEAE, (2) GanxEar, vol. I, p, 22.

AUX ÉTATS-UNIS 175 après l'humiliante défaite des Anglais à Saratoga, la France signait, en 1758, un nouveau traité d'alliance et de commerce avec la nouvelle République, dont l'indépendance fut ainsi reconnue par la première nation de l'Europe, qui, cette fois. allait jeter sa puissante épée dans le plateau de la balance.

Mais, en attendant les derniers épisodes de cette guerre fameuse, il nous faut retourner au pays des Illinois où la révolution américaine va modifier encore une fois le sort des Français qui y sont établis. Comme on redoutait les hostilités des sauvages de l'Ouest qui, à l'exemple des Iroquois, pouvaient se laisser entrainer par les royalistes à se déclarer contre les Américains, il fut décidé, par le gouverneur de la Virginie, de mettre sur pied une petite troupe qui aurait pour mission de s'emparer de tous les postes anglais situés à l’est du Mississipi.

Le colonel George R. Clark en eut le commandement. A la tèle de quatre compagnies de miliciens, cet officier s'embarqua sur l'Ohio qu'il Gescendit jusqu'à une quarantaine de lieues de son embouchure. Avant obtenu des renseignements sur la condition des postes qu'il voulait attaquer, il laissa à cet endroit ses bateaux et se décida de faire le reste du traje par terre afin de prendre l'ennemi par surprise. Il arriva, après plusieurs jours d'une marche pénible, dans le voisinage de Kaskaskia. Il traversa la rivière durant la nuit et pénétra sans obstacle dans le fort Gage pendant que le capilaine Helm opérait de la mème facon dans le village. Les habitants et la garnison dormaient encore d'un profond sommeil quand, déjà, les deux places étaient au pouvoir de lintrépide colonel qui n'eut qu'à réveiller ses prisonniers. Grande fut la surprise du Lieutenant-Gouverneur Rocheblave, qui sommeillait paisiblement à coté de sa femme, quand on vint le sommer de rendre le fort et ses défenseurs sans condition.

Les plus ahuris en toute cette affaire furent les braves \illageois, qui n'y comprenaient absolument rien. Savaientis seulement qu'on se battait depuis deux ans dans les vieilles provinces anglaises? Aussi, quel ne fut pas leur émoi

quand, le matin, ils apercurent des soldats étrangers montant silencieusement la garde à toutes les issues du village, presque à toutes les portes de leurs demeures, et qu'ils se virent bel et bien prisonniers. Leur consternation redoubla en apprenant que ces hommes étaient les redoutables Hostonais.

Le colonel avait fait conduire les soldats anglais sur une éminence, non loin du village, et défense avait été faite aux habitants de communiquer avee eux. Il leur fit savoir, en même temps, qu'il exigeait de tout le village la plus parfaite soumission à ses ordres. Inquiets de tous ces manèges, l'es-

pri. sempli des plus noirs pressentiments, ceux-ci délégui

rent auprès de Clark le P,. Gibault et six de leurs notables. Fort mal recus par le terrible colonel, ces derniers s'acquitièrent tout de mème de leur mission qui était de lui demander bien hamblement de ne pas disperser la population de Kaskaskia sans lui permettre ure dernière réunion à l'église. L'oflicier américain, sans rien leur répondre, les congédia. Ce résultat n'était pas de nature à calmer Fanxiété de ces pauvres gens. Aussi, résolurent-ils d'aller une seconde fois chercher à se disculper si, par hasard, on avait quelque chose à leur reprocher.

Mais, avant qu'ils eussent fini leur plaidover, le colonel américain les interrompit brusquement : « Nous prenez-vous pour des sauvages ? » leur dit-il. « Assurément, à vous entendre, on croirait que nous sommes des ogres. Pensez-vous que les Américains sont capables de faire la guerre aux femmes et aux enfants ? Nous sommes venus dans ce pays éloigné üniquement pour combattre les Indiens et la barbarie anglaise. Le roi de France vient de joindre ses armes puissantes à celles de l'Amérique, et la guerre sera bientôt finie. Vous êtes libres de vous joindre à nous si vous le désirez. Allez, et dites à vos compatriotes que, aussi longtemps que nous serons les maitres ici, ils ne seront molestés en aucune facon, qu'ils auront toute liberté de pratiquer leur religion et qu'ils peuvent faire ce qui leur plait (1). »

Ce discours produisit son effet; la cloche sonna joyeusement et l'église fut bientôt remplie de toute la population qui remercia Dicu de son heureuse délivrance. Celte tactique

(1) MOxITTE.

assez habile gagna tout Kaskaskia à la cause américaine.

Il en fut de même à Cahokia, sur le Mississipi, dès la nuit suivante. Mais les habitants de cet endroit, instruits par ceux de Kaskaskia, n'eurent pas à passer par les mèmes transes et se déclarèrent sans hésiter pour la cause de l'indépendarce. Le haut Mississipi, conquis en deux nuits, sans brûler une cartouche, fut annexé au gouvernement de la Virginie. Les Francais de cette région se réjouirent du changement survenu, beaucoup moins par amitié pour les nouveaux maitres, quelles que fussent du reste leurs qualités, que parce qu'ils y voyaient la défaite de l'Angleterre, l'ennemie héréditaire de la France.

Quelques semaines plus tard (18 juillet 1558), les habitants de Vincennes, sur la recommandation du P. Gibaalt, se soumirent d'eux-mêmes à la nouvelle République, après avoir renoncé à toute allégeance vis-à-vis de la Grande-Bretagne. Le poste et le fort Saint-Vincent, sur la rivière Wabash, ne tardèrent pas à subir le même sort: de sorte que, en octobre suivant, la juridiction de la Virginie s'étendait sur toutes les colonies du Wabash et du haut Mississipi qui formèrent le Comté &e l'Illinois.

Ce nouveau Comté des Etats-Unis eut pour commandant

civil et militaire le lieutenant-colonel John Todd.

Toutelois, au mois de décembre, le gouverneur Hamilton, de Détroit, résolut de reprendre les postes conquis par les Américains, Il réussit à Vincennes, qui n'avait pour toute garnison que le capitaine Helm et cinq hommes : mais il n'aila pas plus loin, à cause de la saison assez rigoureuse de l'hiver. Les colons de ce poste qui, évidemment, s'étaient trop presses, durent évoluer encore une fois, en protestant de leur inviolable fidélité à la couronne britannique. Mais leur lovalisme fut de courte durée, En janvier (23). vers la fin du jour. pendant que le commandant anslais faisait sa partie de carte avec le capitaine Helm, son prisonnier, des coups de feu éclaterent soudain : «€ C'est Clark », s'écria ce dernier, € et nous serons faits prisonniers. » C'était laudacieux colonel, en cflet, qui, à latète d'une petite troupe où l'on voyait figurer deux compag: : ; francaises de Kaskaskia, avait franchi cent

qjuante milics de forêts, inondées en plus d'un endroit, pendant que le reste de ses soldats remontait les rivières en

‘anots avec les bagages, et venait ainsi s'offrir inopinément devant les murs du fort Sackville. Après une défense de dixhuit heures, le gouverneur de Détroit capitulait et se constituait prisonnier de guerre avec sa garnison. Les habitants de Vincennes, que Clark avait fait rassurer avant de commen cer l'attaque, recurent les vainqueurs en amis et n'eurent pas même à renouveler leur soumission à la République.

«Ainsi se termina pour toujours, sur les contrées de PH nois et du Wabash, la domination de la Grande-Bretagne, qui perdait en mème temps les trois places fortes qui commandaient l'entrée des territoires de l'Ouest américain (1). »

L'Angleterre ne fut guère plus heureuse dans les deux Florides. Contrairement à toutes ses habitudes, cette puissance se vit obligée, pendant la guerre américaine, de lutter seule contre trois : les États-Unis, la France et l'Espagne Aussi, sa diplomatie, qui avait réussi jusque-là à lui ménager un rôle beaucoup moins périlleux, se trouvait-elle tout à fait déroutée. Qu'ils étaient loin ces jours où, protitant des démélés de la France avec l'Autriche ou la Prusse, ses habiles ministres n'avaient qu'à tendre la, main pour lui filouter quelques possessions lointaines! Aujourd'hui, les choses sont bien changées. Au lieu d’écumer les mers ou d'agrandir son empire colonial comme autrelois, pendant que l'on se bat sur le continent pour une vaine fumée qui est la gloire, la malheureuse Albion doit concentrer ses efforts dans les vieilles provinces américaines, sans autre ambition, hélas! que de conserver les seuls territoires bien à elle du Nouveau-Monde. EL, pour comble de disgrâce, l'Espagne, devenue auxiliaire à son tour, dans le conflit, va la remplacer dignement en tirant ‘es marrons du feu. Sa Majesté Catholique venait, en effet, de donner l'ordre de reconquérir la Floride. C'était une manière comme une autre d'aider la tille en révolte en dépouillant la mère.

Dom Bernard Galvez, colonel dans les armées d'Espagne et gouverneur de la Louisiane, porta d’abord son attention du côté ouest du Mississipi, dans la Floride occidentale, Le fort Bute fut emporté après cinq jours: celui de Bâton-Rouse. défendu par une garnison de quatre cents hommes, subit le

(1) MonETTE.

mème sort apres deux heures et demie de bombardement, La reddition de cette forteresse était d'autant plus précieuse qu'elle comprenait celle du fort Panmure, à Natchez, et de deux autres petits forts, l'un sur la rivière Amite et l'autre à Thomson’s Creek. Ainsi, en quelques jours, presq:e tonte l'ancienne Louisiane francaise, moins le district de l'Illinois, se trouvait au pouvoir de l'Espagne. Il ne restait plus, pour compléter cette conquète, qu'à prendre Mobile et Pensacola. Le gouverneur fit ses préparatifs durant l'hiver et, au printemps, de bonne heure, il arrivait, avec des forces imposantes, devant le fort Charlotte, à Mobile, Après une canonnade de quelques jours, le commandant anglais fat contraint de capituler. La forteresse üe Pensacola, très bien fortitiée, offrit une résistance plus sérieuse. I fallut s'y prendre en irois fois pour la réduire, Le dernier siège, qui eut lieu en IN1, dura trente jours, et ne fut terminé que par une catastrophe. La poudrière du fort, en sautant, démolit les travaux de la défense et mit la garnison à la merci des assiégeants. Le colonel Campbell, qui s'était jusque-là héroïquement défendu, fut obligé de se rendre.

Après celte importante capture, la Louisiane se trouvait encore une fois réunie, mais sous la domination de lEs: pagne.

Min de s'emparer de l'importante vallée du Mississipi, l'Angleterre avait répandu des flots de sang, dépensé des sommes énormes et lutté pendant soixante ans contre la l'rance. A peine s’était-il écoulé quelques années qu'elle en fut chassée, par un pays qui n'avait rierf à lui réclamer et par une colonie qui lui devait son existence et sa prodigieuse e\lension : telle est l'étrange destinée des nations qui voient le plus souvent leurs combinaisons les plus savamment combinées échouer devant les décrets de la Providence.

L'homme s'agite et Dieu le mène.

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