CHAPITRE HI
Alliance défensive de la France avec les États-Unis. — La Pelle Poule et l'Aréthuse. — L'amiral d'Estaing et l'amiral d'Orvilliers en cam: pagne. — Rochambeau. — Subside de la France. — Troisième flotte française sous le commandement de l'amiral de Grasse. Capitulation de Cornwallis. — L'Angleterre reçoit les conditions que lui dicte la jeune République américaine, — Services inappré ciables rendus par la France aux États-Unis. — N'en revient-il pas quelque chose aux Franco-Américains ?
Pendant les années qui suivirent la fameuse reddition du général Burgovne avec toute son armée, à Saraloga, la guerre se poursuivit avec des alternatives de succès et de revers entre l'Angleterre et ses colonies révoltées. Les armées de la République, recrutées tant bien que mal dans les campagnes et dans les villes, commencaient à faiblir. Sans solde ou à peu près, mal vêtus et nourris, à peine armés, les soldats américains allaient bientôt éprouver un sentiment d'inquiétude voisin du découragement, s'ils n'étaient promptement! seconrus par une puissance étrangère,
D'ailleurs, le gouvernement américain n'avait point de marine, et la métropole, devenue son antagoni-ie, possédait la plus puissante flotte qui fut au monde. I fallait uuc alliance défensive avec une nation puissante, sans quoi le résultat était tout prévu. Cette nation était la France, nous l'avons dit déjà. L'alliance avait été signée le 6 février 177, en même Lemps qu'un traité de commerce, [ne manquait plus qu'un acte d'hostilité de l'Angleterre contre la France pour que cette dernière entràt en lice,
Une flotte, commandée par l'amiral d'Estaing, sortit le 13avril du port de Toulon, et fit voile vers l'embouchure du Delaware. « Le dix-sept juin, une frégate française, la Belle Poule, Fat rencontrée par une frégate anglaise, l'Aréthuse qui lui tira un coup de canon. Elle répondit en lächani ses
bordces, et sortit avec honneur d'une action qui fut très meurtrière (1). »
L'acte d'hostilité attendu venant de se produire, la guerre se trouva déclarée etre l'Angleterre et la France, et l'Amérique eut, dès lors, une alliée « qui s'était engagée à la secourir, à ne faire aucune paix séparée, et à ne poser les armes qu'après la reconnaissance de l'indépendance des États- Unis ».
Pour montrer à la République américaine qu'elle n'entenrdait pas lui accorder un secours illusoire, la France, qui avait déjà équipé une seconde flotte plus puissante que la première dans le port de Brest, enjoignait à l'amiral d'Orvilliers de se mettre en campagne. Celui-ci sortit, le 8 juillet, de la rade bretonne, avec 32 vaisseaux, 15 frégates, et fut atteint, le 27, par la flotte anglaise, qui lui livra un combat dont l'issue fut douteuse.
Cette intervention de la France, qui allait déterminer celle de l'Espagne, changeait complètement la situation des \Américains, qui se trouvaient dans la position d'un enfant en lutte avec un homme fort auquel on aurait Jié les bras et les jambes.
Celle première campagne coûla cher à la France. Sans compter les frais d'armement et le maintien d'une armée de quelques mille soldats de marine, il lui fallut soutfrir, dès
la première année, des pertes énormes dans sa flotte mar-
chande. « Nous fimes, celte année, quarante-cinq millions de pertes maritimes; les Anglais n'en éprouvèrent aucune (2). »
Eh bien, chose qui semblera étrange, quand d'Estaing. pour de raisons de tactique ou de force majeure, dut s'éloiner e New-York d'abord, des côtes du Rhode-lsland ensuite, et se retirer à Boston, les Américains, qui auraient voulu déloger de suite leurs ennemis de ces deux endroits, crièrent à la trahison. « Car ils étaient indisciclinés, exizeants, comme toutes les milices, et toujours défiants à l'égard des Francais, malgré l'alliance conclue... Washinglon, aidé de Lafayette, eut beaucoup de peine à calmer les
Q) M.-C. Danrsre : Histoire de France, Vol NI, p.31. C) DanesTe.
esprits et à rétablir l'accord entre les Francais et ses computrioles (1). »
La !rance, qui n'avait envoyé à ses propres colonies en détresse, quelques années auparavant, «1e des secours asignitiants, ne se contenta pas de mettre sa flolte presqu'entitre au service de la jeune Amérique et de lui prèter son or, elle lui expédia même un corps de troupes de 6.000 hommes sous les ordres de Rochambeau.
Il était temps, car « les Américains supportaient mal une situation que chaque jour aggravait. Leurs troupes ne parvenaient pas à se recruter el à se discipliner, malgré le concours des ofticiers venus d'Europe. Ils conservaient, d'ailleurs, une aversion ipstinclive si prononcée contre tout ce qui semblait aimée régulière, que Washington dut lutter énergiquement contre les défiances du Congrès pour obtenir des engage ments de plus d'un an et compléter l'organisation de ses forces, Si son absence d'ambition personnelle n'eût été àudessus de tout soupcon, nul doute qu'il n'eût échoué : il était entouré de désertions et de trahisons (2). »
De plus, avec une générosité et ne muniticence que le Canada et la Louisiane ne lui avaient, hélas! jamais connues, le gouvernement francais accordait de nouveaux subsides à Washington, « qui regardait ce genre de secours comme plus nécessaire, el mettail sur mer une troisième flotte de vingt et un vaisseaux de ligne, commandée par le comte de Grasse, Et, remarquons-le, ces sacritices semblaient ne rien coûter, lant ils étaient faits allégrement et avec entrain pau le bon peuple des Gaules. Finies, par conséquent, les lamentalions sur les dépenses qu'entrainaient les guerres d'autre: fois en Amérique: finie linepte boutade « des quelques arpents de neige » de Voltaire: finie aussi la politique de faux-fuyants et d'atermoiements ». Si l'on critiquait Li ministère, c'était à cause de ses lenteurs, et parce qu'il 1 laisait pas encore assez pour la question américaine. qui
semblait absorber toutes les autres dans 1e ays de ne
pères.
Enfin, le dénouement arriva. « En 1-77, la lutte se con-
(Qt) Danestr.
(2) Ineu.
centra à peu près dans la Virginie, province riche, importante, appelée, par cette raison et par sa position géographique, à décider des destinées du Sud. "Vashington y envoya Stenben, Lafayette et les milices de Pennsylvanie, qui soutinrent contre Arnold et lord Cornwallis le même genre de lutte que Greene avait soutenue dans la Caroline, Dès qu'il put compter sur le concours de la flotte francaise, ‘y marcha luiméme avec Rochambeau, Grasse y débarqua un corps de troupes de 3.00 hommes et parvint à barrer le passage aux Vaisseaux anglais. Cette opération fut décisive, Cornvwallis se trouva enfermé dans Yorktown et Gloucester, deux places lortes qu'il occupait aux deux côtés du James River, et qui, communiquant avec la mer, eussent été imprenables si la mer lit demeurée libre. »
« I fut investi, le 36 septembre, par S.ovo Américains et
ooo Français, Les vaisseaux francais avant apporté une
nombrerse artillerie de siège, :6 bouches à feu furent dirigees contre ses batteries. C'étaient des officiers français du sénie qui commandaient les travaux d'approche. Le 1{ octobre, un assaut fut livré. Deux redoutes furent enlesces à la baionnelte, l'une par les Américains, que conduisaient Lalavette, Hamilton € Laurens, et autre par les Francais, que conduisaient Vioménil, Saint-Simon et Noailles, Les Francais eurent ainsi une grande part à l'honneur de la joutnée. Le 19, Cornwallis capitula: S.o0o Anglais mirent bas les arines et se rendirent prisonniers à Washington. Les bâtiments qui se trouvaient dans la rivière furent remis à l'amiral francais (D. »
« Le général Cornwallis étant malade, le général O'Hara prit sa place et détila à la tête des troupes royales. I voulut rendre son épée à Rochambeau : mais celui-ci lui dit, en montant \Washinglon, que l'armée française n'était qu'auxiliaire dans Le pays, et que c'était au général américain de recevoir son épée et à lui donner des ordres (2). »
La cause de l'indépendance était bien gagnée cette fois.
\ngleterre, accablée par la nouvelle de la capitulation de \orktown. fléchit sous les coups de l'orage et les négociations
O)Danisre, P. 6)-70.
2} (ARNEAU, Vol. HE, p. 46.
furent entamées, sous la médiation de l'empereur d'Allemagne, entre la nouvelle République et son ancienne métropole. « Le 3 septembre 1583, fut signé, à Paris, le traité mémorable par lequel l'Angleterre reconnut la pleine indépendance des États- Unis, et l'Europe, la première nation libre du Nouveau- Monde. »
« Le Canada, avec les postes de traite, Hivra aux États-Unis, sur les lacs, une grande partie du commerce profitable qu'il faisait avec les tribus sauvages de l'Ouest, Plus de la moité des Canadiens, établis dans ces contrées, devinrent Américains, s&1S néanmoins cesser d'être Francais: le Détroit, leur chet: lieu, fut rayé du nombre des villes britanniques (1). »
Ce résultat inespéré de la guerre américaine, qui permetlait ainsi aux colonies victorieuses de dicter la loi à leur mère. patrie, étail en grande partie l'œuvre de la France. Celle-ci n'aurait pu, sans aucun doute, émanciper par elle seule les provinces anglaises. I lui fallut, pour coopérer efficacement à celle œuvre qui devait avoir une incälculable portée, le génie d'un Washington qui sut habilement diriger les énergies d'un peuple nouveau: mais Washinglon lui-même, sans la flotte et les soldats de la France, eût succombé à la tâche Bref! la France ne pouvait rien sans l'Amérique, ni l'Amerique sans la France. La conclusion qui s'impose est celle-ci \ussi longtemps que nous verrons flotter l'emblème de lindépendance des États-Unis sur le continent américain, aussi longtemps que ce drapeau étoilé sera caressé par Le souffle di la brise sur toutes les mers du globe, nous pourrons nous dire, et les vrais Américains le répéter avec nous: Voilà un pavillon parent du tricolore et, pour le moins, filleul de la France: car, s'il se déploie librement sur le sol hospitalier d'un pays prospère, c'est qu'un jour il naquit sur un champ de bataille où le sang des Francais et des Américains « trouva confondu pour la mème cause.
C'e:t pourquoi nous le répétons : les Franco-Américains qui ont à cœur de perpétuer, sur la libre terre d'Amérique, la langue et les nobles traditions de leur pays d'origine, ne sauraient, quoi qu'on puisse dire, ètre taxés de déloyaute, ni encore moins être considérés comme de simples étrangers.
en rupture de ban avec le civisme américain. Hs représentent, voilà tout, au sein de la grande République, une race qui, au jour du danger, fat le plus ferme appui des institutions américaines et qui a contribué, dans une large mesure, à assurer à leur pays d'adention son essor vers la liberté et le progrès.