CHAPITRE IV
Progrès de la Louisiane. — Recensement de la population en 1585. — Arrivée de plusieurs Acadiens, — Le clergé louisianais, — Les Irlandais en Louisiane. — Population en 1588. — Le commerce de la Nouvelle-Orléans. — Emissaire de la Révolution aux États-Unis — Sa mission. — Audace de ce singulier ambassadeur, — I est rappelé. — Guerre entre la France et les États-Unis. — Napoléon. — L'Espagne consent à rétrocéder la Louisiane à la France — L'Angleterre S'effraye. — Napoléon brusque la situation. + Désastre de l'armée française à Saint-Domingue. — Napoléon persiste à prendre possession de la Louisiane, — Fonctionnaires nommés. — Le pr fet seul se rend à destination. — Monroë part pour la France, — Objet de sa mission. — Napoléon forme de nouveaux projets, — Cession de la Louisiane aux États-Unis. — Sollicitude du Premier Consul pour les Français de la Louisiane.
I nous reste maintenant à suivre du regard les groupes francais disséminés en Louisiane et dans l'Ouest américain, Const: ter le mouvement progressif de leur population, noter les événements qui les concernent ou les changements politiques survenus dans leurs vastes territoires : tel est le but de ce chapitre.
Ceux qui étaient sous la domination espagnole s'accrurent rapidement. Le recensement fait, au printemps de 1585, par ordre du gouverneur Galvez, accusait dans la province de la Louisiane, 4 compris les districts des Natchez et de Baton Rouge, mais sans compier les Indiens, une population de 33.000 âmes, répartie comme suil : dans la basse Louisiane,
28.07 personnes ; dans la Floride occidentale, 3.955: dans la
haute Louisiane, 1.f91: la Nouvelle-Orléans comptait alors 5.980 âmes.
« Celle augmentation m'étail pas due précisément à Fémigralion de FEspagne ou de ses colonies vers la Louisian: mais à l'arrivée d'un bon nombre de Francais, venus de France
ou de ses possessions des Indes occidentales {1}. »
QG) Moxrrur.
: , HISTOIRE DE LA RACE FRANÇAISE AUX ETATS-UNIS Labs è
Ces émigrants étaient attirés, sans doute, par certains avantages que le gouvernement espagnol leur accordait, comme, par exemple, de servir dans le régiment royal louisianais ou de remplir quelque poste dans l'administration civile : mais, ils y venaient surtout parce que la vallée du Mississipi était toujours à leurs veux, en dépit des bouleversements politiques, une terre francaise,
Celle mème année (1989) vit encore la population de la Louisiane s'accroitre par l'arrivée d'un grand nombre de familles acadiennes qui, sous les auspices du roi de France, vinrent rejoindre leurs amis et compatriotes, établis en cet endroit depuis leur déportation de 1799.
ne sera pas sans intérêt de connaître quelle était, à cette époque, l'organisation religieuse de la Louisiane. D'après Martin, l'auteur d'une histoire de cette colonie, le clergé louisianais se composait alors de seize curés, quatre desservants el six religieuses, tous placés sous la juridiction de l'évêque de Santiago-de-Cuba, lequel était représenté à la Nouvelle- Orléans par un vicaire général, Ce ne fut qu'en 1793 que le Saint-Siège érigea la Louisiane et la Floride en évéché, Le premier évêque de ce vaste diocèse, connu sous le nom de Nouvelle-Orléans, fut Mgr Louis Ignace y Cardenas (n).
['V avait, dès 1586, dans le canton de Natchez et au bayou Sara, un assez grand nombre d'émigrants irlandais. Le roi d'Espagne, qui savait de quelle importance est le clergé national pour le maintien de la foi chez un peuple étranger, ordonna qu'on fit venir d'Irlande des prètres qui eussent la charge spirituelle de leurs nationaux. Ces prêtres arrivèrent tu printemps suivant et furent de suite mis à la tête de peliles missions qui ne tardérent pas à prospérer.
Pendant l'année 1588, le gouvernement américain étendit Sa domination sur tous les territoires compris entre le Mississipiet les grands Lacs, et, par une ordonnance, v abolit pour toujours la servitude involontaire, c'est-à-dire esclavage. \én d'échapper à cette loi, plusieurs colons francais de l'Hinois, qui avaient de nombreux esclaves, abandonnèrent leurs clablissements et vinrent se fixer à l'ouest du Mississipi, ‘ans les possessions espagnoles, où l'esclavage des nègres était toléré.
6) John Guns Suea LL D.: The Hieraschr op United States, ps 1x.
Comme on le voit, durant les années qui suivirent la gucrre de l'Indépendance, Ia Louisiane francaise fut assez prospère sous la domination de l'Espagne. Aussi, trois ans ne s'étaient pas écoulés depuis le dernier recensement que le chiffre de sa population se trouvait porté de 33.000 à {2.611 âmes: soit 22.142 en basse Louisiane, dans vingt et un postes et cantons : 2.09% en haute Louisiane, dans deux postes : 6.956 en Floride occidentale, dans six postes.
Cette prospérité fut accélérée, non seulement par l'affluence de plus en plus grande des colons qui vinrent, durant les années qui suivirent, de la vallée de l'Ohio et des autres possessions américaines, du haut Mississipi, du Canada et d'ailleurs, mais par un accroissement considérable du commerce de la Nouvelle-Orléans qui bénéficia grandement de la liberté de navigation accordée par l'Espagne aux Américains établis sur les affluents du Mississipi.
La révolution francaise, qui venait de bouleverser la
France et d'offrir au monde l'ignoble spectacle de toutes ses horreurs, eut son contre-coup en Louisiane. L'une des rares idées patriotiques sorties du cerveau des forcenés, qui inondèrent le sol de leur patrie du sang de ses nobles enfants, fut de faire recouvrer à la France ses colonies perdues, sur-
tout celle de la Louisiane.
Un ministre plénipotentiaire, du nom de Genet, arriva, en avril 1593. aux États-Unis, porteur, en apparence, d'une missive de la Convention au Congrès, en réalité, pour sonder les dispositions des Louisianais à l'égard de la République fran caise. « Envoyé par une république naissante, il fut recu avec des démonstrations d'une joie qu'il put croire universelle, Enivré d'un aceueil dont'il n'y avait eu d'exemple qu'à l'époque du traité d'alliance entre la France et les États-Unis, il n'attendit pas, pour déployer son caractère, qu'il eût ete reconnu par le Congrès, et, à peine débarqué, il se permit des actes qui furent considérés... comme une véritable violi tion du droit des gens.
« Hl autorisa des armements en course; il institua mette une juridiction d'amiraulé consulaire et se crut en droit de
conférer aux consuls francais le pouvoir de prononcer condamnation des prises faites sur les Anglais et d'en ordonner la vente. »
Lorsque Genet eut été recu jar le gouvernement américain comme ministre de la République francaise, il redoubla de hardiesse et ne mit point de bornes aux droits qu'il attribuail à son caractère. À quinze cents lieues de la France, il se croyait aussi puissant que si, en Europe, il eût été envoyé vers un prince sans force, avec l'appui d'une armée francaise.
« Bientôt, averti par les rapports de ses correspondants et des aventuriers qui s'étaient avancés jusqu'au Mississipi, il se persuada, et avec beaucoup de raison, que s’il pouvait brusquer une entreprise contre les Florides et la Louisiane, il trouverait, non seulement parmi les habitants de l'Ouest, mais à la Nouvelle-Orléans mème, un parti nombreux prèt à le seconder. On l'assurait que toute la Louisiane désirait rentree sous la domination de la France et il se disposait sérieusement à en faire la conquête (1). »
Évidemment, si les desseins de la Convention étaient louables, le moyen employé pour le faire réussir était des plus déplorables.
Le jeune diplomate, turbulent et plein d'audace, n’en resta pas là.
I tit lever des troupes dans la Caroline du Sud et la Géorgie et il y reçut indistinccement des Francais et des Américains. [1 sut même si bien gagner à sa cause le gouverneur du Kentucky, que celui-ci, non content de le seconder dans ses projets de conquête, répondit aux ministres fédéraux qui le mettaient en garde contre les entreprises de Genet, «qu'il n'avait ni le pouvoir, ni l'intention d'empécher les peuples de faire valoir des droits nécessaires à leur existence et qu'il était douteux que les auteurs de l'entreprise pussent être réprimés avant qu'ils l'eussent accomplie ».
Comme on voit, les doctrines de l'émissaire de la Révolu- Uon faisaient leur chemin. Mais, il n’est pas dans le tempérament américain de s’en laisser imposer par des mots. Une nole, adressée au gouvernement francais par les ministres
G) Banvé-Manvois : Histoire de la Floride, P. 10N-169-150.
de Washington, eut raison de l'encombrant plénipotentiaire, qui fut remplacé quelques mois seulement après son arrivée.
Toutefois, l'idée de la Convention ne fut pas complètement abandonnée, « Le Comité de Salut Public crut pouvoir tenter d'autres moyens pour rendre à la France la province qu'elle n'avait pu recouvrer au moyen des entreprises de Genet, »
En 1995, lors des négociations de Bale, ce comité donna les instructions suivantes à M. Barthélemy, ambassadeur de la République : « demander la restitution de la Louisiane ou la cession de la partie espagnole de Saint-Domingue, ou la conservation de la province de Guipuzcoa, et nommément de Fontarabie et de Saint-Sébastien, conquêtes des armées francaises (1). » L'Espagne préféra céder ses possessions de Saint-Domingue et garda la Louisiane.
« Dans le même temps, par un traité conclu avec les États- Unis, en octobre 1799, l'Espagne avait cédé à cette république ce qu'elle possédait sur la rive gauche du Mississipi, ne se réservant que les Florides. Mais ensuite, étroitement alliée avec la France, prévoyant une rupture prochair entre ce pays et les États-Unis, et craignant d'y être entrainée, elle avait regretté ce sacrifice. Elle refusait, sous tontes sortes de prétextes, de procéder à la démarcation des nouvelles limites el à l'évacuation des pays cédés (2). »
En 1598, la guerre éclata entre la France et les États-Unis, el se prolongea, sans grand préjudice pour les deux nations, jusqu'à l'avènement de Bonaparte. Celui-ci n'eut rien de plus pressé, après avoir dépouillé le Directoire de son autorité, que de chercher à faire la paix avec l'Angleterre, qui était en lutte avec la France depuis la Révolution. Ses avances n'ayant pas eu à Londres de succès immédiats, ce fut alocs qu'il concut le dessein de négocier avec Madrid et de réaliser les projets du Directoire relativement à la Louisiane. La rétrocession de celte colonie à la France lui semblait avantageuse au commerce des villes maritimes de la République et non moins profitable aux Antilles francaises.
En outre, cet étonnant génie, qui entrevoyail dans la puis-
Q@) Bansi-Mannors.
(2) Ines.
sance britannique l'antagoniste de son futur empire, voulait, pour amoindrir cette rivale, assurer à la France la prépondérance en Amérique. Îl songeait à cette ligue de toutes les puissances maritimes contre l'Angleterre, « et il espérait pouvoir ainsi faire cesser l'empire qu'elle s'était arrogé sur les mers (+) ».
Quoi qu'il en soit des savantes combinaisons politiques du Premier Consul, les négociations furent entamées avec le gouvernement espagnol. Profitant avec une grande habileté de l'ascendant que lui donnaient la vietoire de Marengo et les événements heureux dont elle avait été suivie, il fut aisé au futur empereur de faire comprendre au ministre du roi d'Espagne que la Louisiane redevenue francaise serait un boulevard pour le Mexique et un garant de la tranquillité du Golfe (2).
Le gouvernement de Madrid céda au désir de Napoléon. La rétrocession de la Louisiane à la France fut promise, le 1 octobre 1800, dans un traité conclu à Saint-[defonse estre les deux pays. Celte promesse fut réitérée, le 21 mars 1%ot, par le traité de Madrid.
La paix ayant été conclue avec les États-Unis par Bonaparte, la veille du traité de Saint-IHlefonse, il ne lui restait plus qu'à s'aecommoder avec l'Angleterre pour entrer en possession de la Louisiane. La paix d'Amiens fut heureusement signée, le 27 mars 1802. Cependant, les articles des traités de Saint-Idefonse et de Madrid, relatifs à la Louisiane ze semblent pas avoir été connus en Angleterre avant la paix d'Amiens : car l'opinion s'en émut peu de temps après les manifestations de joie qui, à Londres, avaient salué la fin de la guerre. Les Anglais, qui avaient dépouillé la France de ses colonies, et qui ne cessaient, depuis trente ans, d'établir leur domination dans le monde entier et, tout spécialement, dans les plus belles parties de l'Asie, ne pouvaient souffrir, ni même concevoir que les autres nations imitassent leur exemple. Tout pour nous, telle semblait être leur devise.
« Aussi, vit-on ces audacieux insulaires porter la jalousie iusqu'à vouloir faire la guerre à la France et à l'Espagne pour
Q@) Barsk-Mannots.
(2) Inn.
empécher cette dernière puissance d'occuper quelques iles entièrement désertes au voisinage du détroit de Magellan. »
L'adresse de la Chambre des Communes, à l'ouverture de la session de mai 1802, contenait ces paroles remarquables : «La chambre compte sur la sollicitude de Votre Majesté pour empêcher toute usurpation de nos richesses, de notre grandeur et de notre puissance navales. »
C'était le désaveu de la rétrocession de la Louisiane à la France. Les clameurs au sujet de cette conquète diplomatique devinrent de plus en plus vives dans la brumeuse Angleterre. On en vint jusqu'à y voir des menaces pour le Canada, pour les États-Unis, devenus soudain l'objet des plus tendres sollicitudes, pour les possessions espagnoles, dans les deux Amériques, et... Dieu sait cù l'imagination anglosaxonne se serait arrêtée, si Napoléon, suivant son habitude, n'avait brusqué la situation. Cette esplosion de mécontentement publie en Angleterre lui fit comprendre qu'il avait jugé juste, et que la réoccupation de la Louisiane par là France était d'une importance majeure pour assurer à celte dernière « des prospérités commerciales en Amérique et lui créer de grands intérêts maritimes ».
Les mesures furent rapidement prises. Dix-huit mille hommes de troupes furent embarqués sur trente vaisseaux de ligne. D'autres détachements devaient suivre et furent, en effet, successivement envoyés. Le but de cette formidable expédition était, tout d'abord, de réprimer l'insurrection de Saint-Domingue qui avait jusque-là triomphé sous lhabile direction du fameux Toussaint Louverture, et, ensuite, de soumettre la Louisiane à la domination francaise.
Malheureusement, les plans du Premier Consul furent mal exécutés, el cette entreprise échoua misérablement, Le général Leclerc, qui avait le commandement de l'armée, commit fautes sur fautes. Ses troupes furent décimées par le terrible climat tropical et lui-même en devint victime, le > novembre Sos. Le général Rochambeau qui le remplaca ne fat pus plus heureux. Malgré la capture de Toussaint Louverture, embarqué quelques mois auparavant pour la France, l'insurrection noire releva bientôt la tête, et il se vit assiégé par les nègres, du côté de la terre, et bloqué, du côté de la mer, par une escadre anglaise. « Il capitula, le 18 novembre 180,
avec Dessalines, le successeur de Toussaint Louverture, pour l'évacuation, et, le 29, avec les Anglais, pour leur livrer les vaisseaux et les bâtiments de guerre et de commerce. »
Ainsi finit, sans profit et sans gloire, la plus formidable expédition qui fut jamais entreprise, de l’autre côté de l’Atlantique, par une nation européenne.
Ce désastre ne détourna pas néanmoins le Premier Consul de son desscin d'occuper la Louisiane. Il destina d'abord au gouvernement de cette colonie le général Bernadotte, dont il craignait l'ambition et l’activité. « Celui-ci, connu ferme et hardi, sans témérité, crut devoir avant d'accepter cette mission, préparer les moyens de ne point compromettre ses succès. Il mit pour condition à son départ : qu'il emmènerait, outre trois mille soldats, un pareil nombre de cultivateurs et qu'il serait d’ailleurs pourvu de tout ce qui était nécessaire dans uä éloignement qui pouvait l'empêcher, pendant un temps plus ou moins long, de communiquer avec la métropole. Bonaparte réperdit à ces propositions : « Je n'en ferais pas autant pour un de mes frères. » Et il nomma gouverneur le général Victor, en mème temps que le préfet et le grand juge. »
Le préfet de la Louisiane était Laussat, et le grand juge, Jean-Jacques Aymé.
Mais l'Angleterre, toujours vigilante, ne pouvait, à aucun prix, permettre celte prise de possession qu'elle considérait comme préjudiciable à ses intérêts Puissante sur la mer autant que Bonaparte sur le continent, n'ayant rien à redouter de la France, grâce à son isolement au sein des flots, aux premières rumeurs qui circulèrent qu'un gouverneur francais allait partir pour la Louisiane, elle commenca les hostilités, elle général Victor, dont les préparalifs étaient lout faits, ne partit pas. Laussat, qui ignorail cette rupiure, fit voile, le 1» ianvier 1803. Il fut recu à la Nouvelle-Orléans avec cordia n£ et, dès le lendemain, annonca par une proclamation l'arrivée prochaine de ses deux collègues. Le gouverneur Victor, le seul qui eût caractère pour recevoir la colonie des mains des ofliciers espagnols, n'arrivant pas, le préfet franvais se trouva sans fonclions et sans autorité.
On peut se demander comment la cession de la Louisiane à la France était vuc aux États-Unis, Avec inquiétude el ap-
19 MISTOIRE DE LA RACE FRA UAISE
préhension. Toute la politique du gouvernement américain, en effet, semblait s'être concentrée, dans ses rapports avec l'Espagne. à obtenir de cette dernière la liberté de commerce avec la Louisiane. « Les règlements sévères qui, dans les autres colonies espagnoles, maintenaient le privilège de la métropole et protégeaient son commerce exclusif, n'avaient pas été observés en Louisiane. » Ce relâchement cessa soudainement : M. Moralès, intendant de la colonie, déclara. par une proclamation du 16 octobre 1802, que le droit d’entrepôt n'existait plus, pour les Américains, à la Nouvelle-Or. léans. « Cette mesure répandit une grande consternation parmi les habitants et cultivateurs des contrées de l'Ouest. » Quand on apprit que la Louisiane allait bientôt redevenir française, on attribua à la France la suspension du privilège dont les Etats ou territoires limitrophes avaient joui depuis quelques années. De là, le malaise aux États-Unis el, ajoutons-le, le peu d'enthousiasme que souleva en Louisiane. mème au sein de la population française, l'arrivée de M. Laussat.
« On s’élonnera, écrivait ce dernier, que des Français d’origine aient recu, sans émotion et sans aucun témoignage d'intérêt, un magistrat francais qui vient à nous entouré de sa jeune et belle famille et précédé de l'estime publique. Rien n'a pu diminuer ies alarmes que cause sa mission. Ses proclamations ont été entendues par quelques-uns avec trisvrse, et par le plus grand nombre, avec autant d’indifférence ‘4e l'aurait été l'annonce, au son du tambour, de la fuite d'un esclave ou d’une vente à l'encan (2). »
« Que d'actions de grâces, au contraire, auraient été rendues au Premier Consul, si, au lieu de lois prohibitives, soi: envoyé eût proclamé la liberté du commerce, et s'il eût annoncé que la France renoncait pour toujours au système qui, dans les temps mudernes, a été suivi pour l'établissement des colonies (2). »
À ces sentiments soulevés par des intérêts d'ordre écone mique venait s'ajouter celui de la convoitise. « La Louisiane nous revient de droit. Le Mississipi est à nous par la loi de la nature... Nos innombrables rivières le grossissent et cou-
Q) N° var. Picces justificatives, (2) Banué-ManBots, p. 227.
lent avec lui jusqu'à la mer Au golfe. Son embouchure est la seule issue que la nature ait donnée à nos eaux, et nous voulons qu'elle puisse porter nos navires jusque-là. Nulle puissance au morde ne parviendra à nous priver de ce droit. »
Tel est le langage que prète aux Américains de l'Ouest Barbé-Marbois, l'historien de la Louisiane.
Toutefois, ces réclamations que les plus ardents, mème au Congrès, voulaient appuyer par la force des armes ne semblaient pas devoir être facilement satisfaites. Caril n'était pas prudent de se heurter de front avec le génie de la guerre qui gouvernait alors la France. Un acte d’hostilité venant : des États-Unis eût tout compromis. Il valait mieux négocier. C'est ee que comprit l'admirable homme d'État qui doit être considéré, après Washington, comme le plus grand des présidents des États-Unis, M. Jefferson.
Ce président, que l'on peut appeler sans crainte le second fondateur de la République américaine, confia à son ami, M. Monroe, la mission délicate d'aller à Paris réclamer auprès de Bonaparte la cession de la partie est de la Louisiane, Y compris la Nouvelle-Orléans. Cette réclamation qui ne visait pas, remarquons-le, les vastes régions qui s'étendent à l'Ouest, s'appuyait de raisons solides et n'avait en vue que la paix et l'harmonie entre les deux pays intéressés.
Monroe partit, sans qu'on sut à Washington le but exact de son voyage. Pendant que cet envoyé traversait l'Océan, les événements marchaient en Europe. Napoléon, de plus en plus aigri contre l'Angleterre qui le heurtait sans cesse dans son ambition, en était arrivé à former de nouveaux desseins pour contre-balancer son odieux monopole maritime. Se voyant impuissant à dominer à la fois l'Europe et les Océans, on l'avait entendu s'écrier dans un de ces emportements qui lui étaient familiers : « Pour affranchir les peuples de la tyrannie commerciale de l'Angleterre, il faut la contrepoiser par une puissance maritime qui devienne un jour sa rivale : ce sont les États-Unis. Les Anglais aspirent à disposer de loutes les richesses du monde. Je serai utile à l'univers entier si je puis arriver à les empêcher de dominer l'Amé. rique, comme ils dominent l'Asie (1). »
G) Bansé-Mannois.
Évidemment, M. Monroë allait arriver dans des cireonslances on ne peut plus favorables pour atteindre ct mème dépasser le but de sa mission.
I'u'eut mème pas le temps de se rendre, que le Premier Consul, poussé à bout par les exigences de la Grande-Bretagne, faisait appeler M. Livingsion pour négocier avec un de ses ministres la cession de la Louisiane tout entière aux États-Unis,
« Les conférences commencèrent le même jour entre MM. Livingston et Barbé-Marbois, à qui le Premier Consal confiait celle affaire. Mais le ministre américain n'avait pas les pouvoirs nécessaires. Il était à Paris depuis deux ans. Sa mission avait d'abord eu pour objet l'indemnité réclamée par ses compatriotes pour les prises faites par les Francais dans un état de paix... Il recut, sans une entière contiance l'ouverture qui lui fut faite par Marbois d'une cession de toute | province » et crut mème devoir mettre en garde M, Monruë contre ce qu'il croyait être des artilices de diplomates,
Celui-ci, encore frappé des métiances de son collègue, «n'entendit pas sans surprise les premières ouvesiures franchement faites par M. de Marbois. \u lieu de la cession d'une ville et de son petit territoire, une vaste partie de F' \mérique était en quelque sorte offerte aux Etats-Unis, Ils demandaient un simple droit de navigation -ur le Mississipi, et les plus grands fleuves du monde allaient accroitre leur domaine. »
Comme on le pense bien, les négociateurs furent facile ment d'accord. La France donnait tout. Les États-Unis n'avaient qu'à Lendre la main et à recevoir. (uatre-vingt millions de francs, une bagatelle, exigés par Napoléon. comme remboursement des sommes dépensées par la France, dans la vallée du Mississipi, étaient la seule condition ontreuse de celle transaction qui allait faire de la République américaine l'un des plus grands pays du monde.
Toutefois, il faut le dire à sa louange, au moment de conclure cet arrangems © Napoléon se rappela la population française qui peuplait presque exclusivement le territoire destiné à devenir américain : il inséra lui-mème, à l'intention de cette dernière, Particle IE du traité qui se lit comme suit : « Elles (les stipulations) assurent à tous l'incorporation dans l'Union, aussitôt qu'il sera possible, d'après les prin-
AUX ÉTATS-UNIS 107 cipes de la constitution fédérale; et, en attendant, ils sont maintenus et protégés dans la jouissance de leurs libertés, propriétés, et dans l'exercice de la religion qu'ils professent.»
Ces libertés, dont il est question ici pour les Francais de l'immense territoire, objet de la cession, qui n'avait d'autres limites, vers l'ouest, que l'Océan Pacitique, sont rendues plus explicites par les paroles dont Bonaparte se servit dans celle occasion. Ces paroles, notons-le, ne sont pas sorties des lèvres d'un vaincu à qui on dicte la loi, mais de celles d'un grand conquérant qui, ayant déjà l'Europe sous sa domination, voulait créer de l'autre côté des mers un contrepoids à la puissance britannique. et avait délibérément choisi la République américaine pour remplir cette glorieuse mission. Elles expriment donc les vœux, disons mieux, la volonté d'un insigne bienfaiteur el demeurent sacrées pour le pays favorisé, aussi longtemps que celui-ci jouira des bienfaits recus, Les diplomates américains, Livingston et Monroë, le compritent ainsi : aussi, ces paroles qu méritent d'être conservées furent-elles snsérées dans le journal des négociations : les voici : « Que les Louisianais sachent que nous nous séparons d'eux à regret, que nous stipulons en leur faveur loul ce qu'ils peuvent désirer, et qu'à l'avenir, . heureux de leur indépendance, ils se souviennent qu'ils ont Gé Francais et que la France, en les cédant, leur à assuré les avantages qu'ils n'auraient pu obtenir sous le gouvernement d'une me 'topole d'Europe, quelque paternel qu'il pat être. Qu'ils co servent done pour nous des sentiments d'affection et que l'origine commune, la parente, le langage les mæcrs, pe-pétuent l'amitié, »
traité qui livrait la Louisiane aux États-Unis fut sign
30 avril 18053,
\insi, la France qui avait découvert, évangélisé ou colonisé
ne bonne partie du Maine, de l'État de New-York et du Vermont, les vallées du Mississipi, de l'Ohio et du Wabash. les régions des Lacs: la France qui fut la ÿremière nation du vieux monde à tendre la main aux colonies anglaises en ré:
ion contre la Métropole, la première à lui offrir l'a de sa puissante alliance: la France qui vint donner à l'\ terre, par sa flotte et son armée, le coup de grâce
la guerre de l'Indépendance et contribua ainsi du
si large mesure à la naissance de la République américaine : la France, dis-je, venait spontanément de consommer son œuvre. Elle assurait, en lui cédant la Louisiane, non seulement la prospérité des Etats-Unis, mais faisait passer d’un seul coup ce pays au rang des puissances qui jouent un rôle prépondérant dans les destinées du genre humain.