CHAPITRE V
La cession de la Louisiane range les États-Unis au nombre des grandes Puissances, — Toutefois l'Ouest reste à conquérir, — Le rôle des premiers Canadiens de l'Ouest américain. — La Baie Verte, — Charles Langlade, « le Père du Wisconsin ». — Prairie du Chien, — Ses premiers habitants, — Jose ph Rolette, — Traité avec les Sauvages. — Discours du Petit-Cerf. — Révolte des Indiens. — Black Hawk. — Salomon Juncau. premier habitant et fondateur de Milwaukee. — Un boom américain. — Jureau bienfaiteur de la ville et de l'Église. — Il meurt pauvre après avoir été le premier maire de l’une des métropoles de l'Ouest. — Dubuue. — Son ascendant sur les sauvages. — Sagesse de ses jugements. — 11 devient propriétaire de mines de plomb. — Sa mort, — Origine de la ville qui porte son nom.
Par l'annexion de la Louisiane, la République américaine élait devenue un immense pays qui recouvrait de son étendue les plus belles régions de l'Amérique septentrionale. Située dans la zone tempérée, à l'abri des grands froids et de l'extrême chaleur, elle pouvait se développer librement, d'un océan à l'autre, entre le Canada et le golfe du Mexique. Seules, la Floride et les autres possessions espagnoles, en resserrant son territoire, gènaient son expansion vers le sud : mais, comme il y à un remède à tout, on pouvait dès lors prévoir qu'elle ne tarderait pas à tourner la difliculté, en les enelavant en lout ou en partie dans ses vastes domaines.
Oui, ils avaient raison de se réjouir, Livingston et Monroë rentrant dans leur patrie, de l'heureuse transaction qu'ils venaient de conclure : ils avaient laissé, s'en allant vers la France, une pelite confédération déjà à l'étroit en un territoire stérile , à leur retour, ils retrouvaient un empire.
Seulement, au commencement du dix-neuvième siècle, ‘out juste après les largesses de Bonaparte, il s'en fant de beaucoup que les États-Unis eussent résolus tous les problènes intimement liés à leur développement. À cette époque, 4 population américaine était encore massée, dans les treize
États, sur les côtes de l'Atlantique. Seules, les vallées de l'Ohio et du Wabash et l’est du Mississipi commencaient à se peupler. Au delà, l'Ouest, encore sauvage à peu d'exceptions près, restait enveloppé dans son imposante solitude. Des forêts sombres comme la nuit, des prairies, véritables océans de verdure, des lacs et des rivières, aux ramificalions quasi infinies ; tout cela, rempli de fauves, de reptiles, servait de refuge aux peuplades farouches que la civilisation, dans sa marche envahissante, y avait refoulées. Ces fiers enfants de la nature, maitres légitimes de l'Amérique, après tout, n'avaient pas reculé devant les blancs sans sentir remuer dans leurs cœurs la colère, la haine et les désirs de la vengeance contre ceux qui les dépossédaient de leurs droits. Ces villes qu'ils avaient vues surgir, ces campagnes cultivées qui avaient reimpiacé leurs grands bois étaient pour eux, non seulement la profanation âu sol des aïeux, mais encore la destruction de leur pays de chasse et la fin, à brève échéance, d'une existence libre, mille fois plus précieuse à leurs yeux que tous les raffinzments de la vie civilisée,
Aussi, en dépit des traités conclus à Paris, les territoires nouvellement annexés restaient à conquérir. Les desseins de Napoléon, pas plus que la Pulle d'Alexandre VI, ne s'imposaient à la volonté des sauvages. Tout semblait annoncer que les Américains ne viendraient à bout de s'établir dans les plaines de l'Ouest qu'au prix de mille diflicultés et même par une guerre d'extermination contre les indigènes. Il n'en fut rien, néanmoins. Comment ? Pour quelle cause ? L'histoire de la race francaise aux État-Unis, que nous allons continuer. va nous en fournir la réponse. Et qu'on ne crie pas au chauvinisme ! Rien n'est mieux démontré par les faits, de l'aveu mème des meilleurs historiens des États-Unis, que l'invasion pacilique de l'Ouest américain par les pionniers canadiens.
Alin de compléter l'œuvre que nous avons entreprise, il nous reste à retracer brièvement la marche de la civilisation de l'Orient à l'Occident, dans les différents États de la conttdération américaine, à l’ouest du Mississipi et des grand: Lacs. Dans cette conquête par la race blanche d'un empir plus grand que celui d'Alexandre, nous verrons la race francaise marcher à l'avant-garde, frayer le chemin, servir de guides à toutes les autres, négocier avec les tribus indiennes
l'achat de leurs réserves, et jeter enfin la fondation de la plupart des grandes villes de l'Ouest dont s'enorgucillissent avec raison les Américains de l'heure présente.
Plusieurs années avant l'annexion de ‘a Louisiane aux États-Unis, le Wisconsin, qui s'étend de l’autre côté du lac Michigan, avait vu s'établir, au milieu des sombres forêts de la Baie Verte, ses premiers colons. Ces hazdis pionniers du sol étaient des familles canadiennes francaises du nom de Langlade. Les deux Langlade, Augustin et Charles, le père et le fils, avaient joué un rôle important dans la guerre qui aboutit à la conquête du Canada par l'Angleterre. Charles fut le héros dont les exploits ont été racontés par M. Tassé, dans ses Canadiens de l'Ouest. H décida par sa bravoure du sort de plus d'une bataille, celle entre autres qui a immortalisé de Beaujeu à la Monongahéla.
« Les Langlade s'établirent les premiers sur les bords de la rivière aux Renards el devinrent ainsi les principaux propriétaires du sol avoisinant, alors couvert de noires forêts, qui s'étendaient à perte de vue... Tel fut le berceau du Wisconsin... (1) »
Un forgeron du nom d'Amiot vint peu de temps après les rejoindre et fut assassiné par un sauvage. En 1785, la colonie de la Baie Verte (2) contenait environ cinquante-six àmes. Ce nombre s'acerut par l'arrivée de nouveaux colons, et, en It, il Y avait, dans la future ville de Green Bay, 250 personnes, Loutes de race francaise.
Charies Langlade, décédé en 1800, laissa une mémoire intacte qui vit encore dans l'État qu'il ouvrit à la civilisation.
« Le seul titre de Langlade, aux veux de la postérité, ne sera pas d'avoir été un militaire habile et intrépide. I pourra encore réclamer la gloire moins bruyante, peut-être, mais non moins mériloire, d'avoir été l’un des plus iatrépides pionniers de l'Ouest, l'un des premiers à braver les dangers qu'y offraient les farouches indigènes de ces contrées, en jetant au milieu du désert les humbles bases d'établissements aujourd'hui prospères et pleins d'avenir. C'est ce que la
{1} Tassé : Les Canadiens de l'Ouest, vol. p. S. (2) Cette baie qui se trouve à l'embouchure de la rivicre aux Renards a donne son nom à la ville qui fut foudée sur ses bords.
population américaine a su déjà reconnaitre en lui décernant le glorieux surnom de fondateur du Wisconsin — Father of the Wisconsin. »
Un autre établissement important du mème État, une ville maintenant, qui doit son origine aux Canadiens-Français, est la Prairie-du-Chien dont le nom un peu prosaïque vient d'une tribu indienne qui y habitait (1).
À l’époque où le Wisconsin n'était encore qu'un désert, les coureurs des bois et les traiteurs du Canada avaient déjà l'habitude de s'y rendre par la rivière aux Renards et la ri. vière Wisconsin, et là, sur un plateau situé à deux milles du confluent de cette dernière rivière avec le Mississipi, ils se livraient au commerce avec les sauvages. Charles Langlade, dont nous avons parlé, avait, en ce lieu, un comptoir, ou mieux un entrepôt de pelleteries, en 1780 (2).
Les colons vinrent s’y établirent plusieurs années avant la tin du dix-huitième siècle, peu de temps après la fondation de la Baie Verte, qui eut lieu en 1763. Quoi qu'il en soit, il \ avait plusieurs familles françaises résidentes à la Prairie-du- Chien, en 1798 : car M. Tassé parle, dans son intéressant ouvrage que nous avons signalé, d’un certain Gauthier de Verville qui, cette année-là, quitta Michillimakinae, « pour aller passer ses derniers jours chez son gendre, Michel Brisebois. à La Prairie-du-Chien ». « Celui-ci », ajoute-til, «comptait à celle époque parmi les citoyens les plus importants de l'endroit. »
Cette colonie s'accrut assez rapidement: les Anglais v construisirent un fort qui fut pris par les Américains et repris par eux, durant la guerre de 1812. Par le traité de Gand, qui init fin aux hostilités, La Prairie-du-Chien. la Baie Verte «t tous les territoires actuels du Wisconsin furent définitivement cédés aux États-Unis. Quelques années plus tard, les titres de propriété furent contestés aux habitants de La Prairie-du Chien par les autorités américaines. Une commission fl
@) La tribu des Chiens.
5 j. E6%G : Foyages chez les différentes nat'ons de l'Amérique sept trionale
nommée, siégea à Détroit et rendit son verdict en cette affaire en 1820,
Voici le nom des Canadiens dont les titres furent ratitiés : Denis Comptois, les héritiers de Félix Mercier, Charles Ménard, Magdeleine Comptois, Magdeleine Gauthier, Benjamin Cadot, Michel Brisebois, les héritiers de Claude Gasnier {au nombre de 6), Francois Chènevert, Auguste hébert, Jeantaptiste Albert, Antoine Lachapelle, Pierre Larivière, Jean- Marie Quéret, André Bazin, Strange ?, Posé, Francois Prévost, Pierre Lessard, François Lapointe, Barthélemy Montplaisir, Nicolas Brisebois, Jean-Baptiste Caron, Nicolas Boivin, Francois Bouthilier, Pierre Chalifoux, Francois Vertefeuille, Alexandre Dumont et Augustin Hébert,
La commission refusa la mème justice aux Canadiens suivants : Joseph Rivard, Pierre Gendron, Jean-M. Cardinal, Michel Périllard, Pierre Lapointe, Benjamin Roy, Francois Galerneau, Joseph Crète, Olivier Chénier, Augustin Roy, Pierre Lessard, Étienne Dionne, Théodore Lupien, Pierre Courville, Michel Lapointe, Joseph Lemery.
Comme on le voit, il ne devait y avoir à cette époque que des Français à La Prairie-du-Chien.Ceci est d'autant plus concloant que la population totale de cette colonie n'était, trois ans plus tard, que de 150 âmes (1).
L'un des personnages les plus influents de la colonie était, sans contredit, Joseph Rolette dont le nom ne tigure pas sur la liste que nous venons de signaler, parce que ses droits n'avaient pas été contestés. Cet homme originaire de Québec, doué d'une bonne instruction, devint, en 1Svo, membre et azent principal de la combagnie de traite fondée par le célèbre Astor, le Crésus ame ‘ain. « Comme l'un des postes les plus importants de la compagnie était la Prairie-du-Chien, il dut entreprendre des opérations énormes, où il lui fallut déployer toute son activité et son intelligence des affaires. I ft bâtie de vastes hangars de pierre, dans lesquels s'entass'rent d'immenses quantités de marchandises, que des milliers de sauvages venaient sans cesse échanger contre Le produit de lenr chasse (2). »
OÙ M WE KeaTixG : Narralive of an Expohition to the Souree ot
Peters liver, vol, H, pe 249.
) Pass,
Les indigènes lui avaient donné, dans leur langage pittoresque, un sobriquet qui voulait dire « cinq de plus »; parce que, disaient-ils, offrez-lui n'importe quel nombre de peaux en échange de ses marchandises, il en demandera toujours cinq de plus.
Doué d’une énergie à toute épreuve, il aimait à être obci sur-le-champ par ses employés qui se montraient pour lui, non seulement très dociles, mais aussi très dévoués ; car il pourvoyait à tous leurs besoins et s'intéressait à leur sort comme s'ils cussent été ses enfants. « Il se faisait aussi remarquer par son esprit d'entreprise, élant toujours au premier rang, lorsqu'il s'agissait de faire progresser la Prairie-du- Chien, d'en activer le commerce, ou d'v introduire quelque utile amélioration. »
On raconte de Rolette l'anecdote suivante : Après les terribles inondations de la rivière Rouge, en 1826, plusieurs familles du Manitoba vinrent chercher un refuge dans le Wis. consin. (Juelques-unes se fixèrent à La Prairie-du-Chien. Or, parmi les émigrés se trouvait un orfèvre suisse du nom de Stram. Le malheureux n'avait d'autre ressource, pour lui et sa famille, que d'aller offrir ses services à Rolette qui, à cette époque, personnifiait toute l'industrie et toutes les affaires de l'endroit. Celui-ci, en écoutant l'humble requête de l'ouvrier. se laissa aller à l'un des brusques mouvements d'impatience qui lui étaient habituels : « Vous êtes orfèvre », lui dit-il, « et il n'y a peut-être pas une montre d'ici à Saint- Louis; vraiment, vous avez choisi une bonne localité pour exercer votre industrie, » Mais le bon naturel reprenant le dessus : « Vous avez un fils et deux filles suflisamment âgés: eh bien, je veux qu'ils vous aident dans le commerce du lait. Pour cela, je vous donnerai un cheval, une charrette, vingt vaches, et les étables nécessaires, puis vous vendrez le lait au fort. Je vous donnerai, de plus, une maison pour Y demeurer, ainsi que les vivres et les vêtements nécessaires à vos besoins les plus pressants. Le produit de la vente du lu vous appartiendra exclusivement, lant que vous ne trouverez pas moyen de subsister autrement. »
Rolette tint parole, et laissa ainsi cette famille exercer cette industrie à ses dépens, pendant deux ans, sans réclamer un seul sou d'indemnité.
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béi ui, 2] prt arier lu-
« Les autorités américaines négocièrent plusieurs traités, en 1828, avec les sauvages de la Prairie-du-Chien, dans le but d'acquérir des étendues de terre considérables. Le premier eut lieu, le 29 juillet, avec les Sauteux, les Outaouais et les Pouteouatamis, et l’autre, le 1°" août, avec les Ouinebagons. » Parmi les commissaires américains, on remarquait le colonel Ménard; Antoine Leclerc, Jacques Mathé, Pierre Paquet et Michel Brisebois agirent comme truchements (1).
Pour mieux inspirer le respect aux sauvages, les négociations se firent avec beaucoup de pompe. Les commissaires américains étaient entourés d'un brillant état-major d'agents. de sous-agents, d'interprètes, et d'un grand nombre de soldats armés de pied en cap. Beaucoup de dames, entre autres Mme Rolette et ses filles, vètues de leurs plus riches atours, ajoutaient encore à l'éclat de la cérémonie.
Les indigènes n'étaient pas moins imposants. Les principaux chefs portaient leurs costumes d'apparat, leurs plus brillants plumages et leurs armes de guerre traditionnelles ; leurs femmes étalaient fièrement leurs plus belles étoffes, leurs broderies les plus fines, les plus étincelantes (2). Avant de conclure le traité, le chef des Ouinebagons, appelé le Petit-Cerf, prononça un discours où le souvenir de la France était évoqué en termes touchants, où sa conduite, toute de bienveillance à l'égard des sauvages, était d'autant plus appréciée qu'elle contrastait avec les procédés trop souvent arbitraires des États-Unis.
Voici, du reste, ses propres paroles, telles que recueillies par M. Atwater, l'un des commissaires américains :
« Pères! le premier homme blanc que nous connûmes était un Francais. Il vécut au milieu de nous, et à notre facon. Il se peignit, fuma sa pipe avec nous, et épousa une de nos femmes; mais il ne nous demanda pas d'acheter nos terres. L'habit rouge (l'Anglais) vint ensuite : il nous d'nri de beaux habits, des couteaux, des fusils, des trappes, «es couvertures et des joyaux; il fit asseoir nos chefs el nos guerriers à sa table, leur fit porter l'épaulette, leur donna des commissions, et suspendit dès médailles sur leurs poi-
(1) Fassk, ©) Inxm.
trines; mais il ne nous demanda jamais de lui vendre notre pays! Il fut suivi de l'habit bleu (l'Américain), qui avait à peine parcouru une pelite partie de notre pays qu'il désira voir une carte de tout le reste, et il l'avait à peine vu qu'il nous demanda de le lui vendre en entier! »
L'orateur continuait en conjurant les envahisseurs d'arrêter leurs conquêtes et d'avoir pitié « d’un peuple faibie en nombre pauvre el sans secours ».
Ÿ a-t-il un sentiment capable d'émouvoir la froide cupidité d'une nation qui n'a en vue que les seuls intérêts de cette vie...
Le marché fut signé, et les tribus sauvages durent reculer, reculer encore vers les montagnes de l'Ouest. Ces traités, arrachés trop souvent par les menaces, les promesses ou l'influence de l'eau-de-vie, n'avaient pas toujours pour etlet une paix durable. Aussi, il n'y avait pas longtemps que les traités de la Prairie-du-Chien étaient signés que, déjà, les Indiens déterraient la hache de guerre. Ils avaient à leur tête un jeune guerrier surnommé le Hibou Noir (black hawk) qui. à l'exemple de Ponthiac, de Tecumseh, de King Philipp et de tant d'autres, s'était levé pour défendre les droits sacrés de sa race. Beau, intrépide, fort comme un Hercule, sans même avoir l'espoir du triomphe, il voulait du moins lutter contre la force brutale et la tyrannie des blancs, et s'’immoler, suivant la formule civilisée, sur l'autel de la patrie. Il y eut des combats, des batailles, des massacres. D'innocents colons furent souvent les victimes de ces hordes furieuses qui, sous l'empire de la haine, frappaient un peu au hasard. Finalement, après avoir résisté longtemps aux troupes américaines, de plus en plus nombreuses, Black Hawk fut défait et livré quelques semaines plus tard au général Street, le 25 août 1832, à la rivière du Chien.
Black Hawk personnifiait la race indienne qui, depuis deux siècles, voyait grandir cetle puissance nouvelle venue du ‘‘eux-Monde. Des bords de l'Atlantique, où l'avaient dé;..ce des vaisseaux d'outre-mer, celle-ci s'était avancée lente:ent, mais sùrement, vers l'intérieur du continent. De temps en lemps, un soulèvement se produisait parmi les indigènes pour s'opposer au flot envahisseur. Une lutte s'ensuivait entre l'obstacle passager et la vague européenne; mais.
sous l'irrésistible poussée d'une force latente et invincible, les Indiens révol'és tombaient les uns après les autres comme ces grands arbres des rives du Mississipi, sous la crue des eaux du printemps.
Cet intrépide guerrier s'attendait à la mort, aussi avait-il composé son chant funèbre, qui se terminait ainsi : « Adieu! ma nation ! Black Hawk a essayé de te sauver et de te venger. Îl a bu le sang de quelques-uns des blancs. Il a été fait prisonnier et il à vu ses plans échouer. Il n'a pu faire davantage. ILest près de sa fin. Son soleil va se coucher et ne se lèvera jamais. Adieu à Black Hawk. »
Mais il ne fat pas condamné. Après avoir été enfermé pendant quelque temps, on le conduisit à Washington où il eut une entrevue avec le Président, Promené ensuite de ville en vilie, il fut partout fêté et acclamé par un immense concours de population. I fut entin rendu à la liberté après avoir promis de vivre en paix avec les blanes dont il reconnut la puissance.
En 1835, la Prairie-du-Chien était devenue un village de 1.000 habitants, presque tous d'origine française. M£r Laras,
évèque de Dubuque, qui la visita à cette époque, y bénit la première pierre d'une église. L'abbé Crétin, le premier prètre résidant, reçut de Rolette la somme de mille piastres pour l'érection de cette église, qui est aujourd'hui un superbe éditice.
Pendant que la Baie-Verte et la Prairie-du-Chien se transformaient peu à peu en villages, en attendant qu'elles devinssent des villes, un Canadien du nom de Salomon Juneau se tixait, dans l'automne de 1818, sur les bords de la rivière Milwaukee. Il commença sans délai la rude tâche du pionnier, abattit les premiers arbres et, peu de temps après, Sinstalla avec sa femme, Josephte Viau, et son premier enfant, dans une pauvre cabane de trones d'arbres. Cette humble habitation fut le berceau d'une opulente cité, connue maintenant sous le nom de Milwaukee. Durant quinze ans, le courageux défricheur vécut dans l'isolement. « A défaut de colons, il pouvait voir rôder autour de sa demeure les animaux
de la forèt, dont parfois les cris aigus n'étaient rien moins que rassurants. »
« Juneau sut mériter la confiance des tribus environnantes en se montrant envers elles bon, généreux, hospitalier et en les trailani toujours avec justice et douceur. Le soir, les sauvages se réunissaient autour de son habitation et lui apportaient du gibier. En échange, il leur donnait du pain et les choses les plus nécessaires à leur subsistance. »
Au printemps de 1835, George W. Walker, émigrant de la Virginie, et Byron Kilburn, du Connecticut, vinrent s'établir à ses côtés. Ces trois pionniers possédaient alors presque tout le territoire de la ville actuelle. La cabane de Juneau se trouvait précisément à l'endroit où s'élève maintenant un magnitique édifice du nom de ZLudington Block. « Tout autour, il y avait quelques huttes où logeaient des Métis ct des i‘rancais, mariés à des sauvagesses. » Cet humble hameau, qui allait bientôt se transformer en métropole, était situé sur une pelite élévation à deux milles du lac Michigan. « A l'est et au sud s'élendaient de vastes terrains couverts de fourrés de buissons, de hautes herbes et en partie marécageux : à l'ouest coulait la rivière Milwaukee, sur laquelle glissait le frèle esquif du sauvage. »
« Les aventuriers et les travailleurs commencèrent, au printemps de 1835, à aflluer en grand nombre, et tous se mirent à l'œuvre. Nouveau Romulus, Juneau traça lui-même les rues et distribua le travail. Sur tous les points s'élevèrent des habitations, qui forméèrent un contraste saisissant avec les huttes des premiers colons. Bref, la ville de Juneau comme on l’appelait alors, se développait avec une rapidit( étonnante (1). »
Que s'était-il donc passé? Pourquoi cette affluence subite d'une population, hier dispersée aux quatre coins des Etats- Unis, aujourd'hui réunie en un lieu désert pour fonder une ville? Hne s'était rien passé. C'était un simple phénomène « spéculation ou d'agiotage, qui allait se renouveler souvent par la suite. D'ailleurs, l'endroit était bien choisi pour l'emplacement d'une grande ville.
(1) Tassk.
CEMOEN ON HO ÆPHIN VE
AUX ETATSUNIS 2)
En quelques mois, la propriété de Juneau avait changé totalement d'aspect. H n'était plus seul maintenant. Une animation extraordinaire régnait autour de lui. La fièvre de la «péculation s'élait emparée de tous les esprits. On improwvisait des magasins. Un commercant arrivait un jour avec une certaine quantité de marchandises, et le lendemain son installation était terminée. »
Pour Juneau, de pauvre colon qu'il était, il devenait un homme important. Il avait vu sa bourse gonfler d'une manière inespérée. Dans les quelques mois de cette vie ardente, il avait réalisé une fortune de cent mille piustres.
\près une couple d'années de réaction dans les aflaires, 'est-à-dire vers 1838, Milwaukee reprit son essor qui ne s'est
as arrèté depuis.
La première messe fut célébrée en cette ville dans la mai-
n de Juneau, par l'abbé Blondel. « Lorsque les prêtres s'élablirent en permanence à Milwaukee, ils le trouvèrent
ét à seconder leurs efforts pour l'avancement moral et reliseux de la population. Comme les instituteurs étaient rares urs, il consacra plusieurs heures, le dimanche, à l'enseignenent de la jeunesse. »
Milsaukee devint le siège d'un diocèse en 18f5, avec Mer Henri pour premier pasteur. Juneau donna le terrain sur lequel s'est élevée l'ancienne cathédrale, I tit aussi construire le Palais de Justice. à frais, sur un terrain spacieux qui lui appartenai. ai fa de plus Milwaukee d'un autre morceau de ter. : 1e srunde valeur, que l'on a converti en une magnifique place publique, du côté est de la ville.
Qui le croirait? Ce fondateur d'une ville qui a maintenant une population de {00.000 habitants mourut pauvre! Étranger sax roueries de la spéculation, il devint la victime d'a ts fripons qui exploitèrent sa bonne foi et sa trop gran. contiance dans l’honnèteté d'autrui. Ruiné, mais non découragé, il quitta cette cité qui était son œuvre, et alla s'établir à Thérésa où il se livra au commerce des fourrures. Cest là que la mort le surprit, au moment où il manifestait le désir de retourner dans sa ville « où, disait-il, je ne pense pas Avoir un seul ennemi ».
Les citoyens de Milwaukee firent à ses dépouilles mortelles
les plus magnifiques funérailles. Un jour, il faut l'espérer, une statue s’élévera, sur l'une des places de la grande ville industrielle et commerciale, à la mémoire de celui qui en fut le fondateur et le premier maire.
Un autre Canadien, dont le souvenir et même le nom sont intimement liés à la fondation d'une ville de l'Ouest américain, est Julien Dubuque. Cet homme fut l'un des premiers habitants de la Prairie-du-Chien. Il n° tarda pas à acquérir sur l'esprit des Indiens un ascendant extraordinaire. « Telle était la confiance des sauvages en Dabuque qu'ils le choisissaient comme leur arbitre dans tous leurs différends. Ses décisions étaient pour eux des oräcles, dont il n'était pas permis de discuter la sagesse. »
Un jour, raconte M. Tassé, des indigènes en état d'ivresse s'emparent d'un cheval errant. Deux d'entre eux l'enfourchent et commencent une course effrénée à travers la prairie. Epuisé. hors d'haleine, le coursier s'affaisse tout à coup et lun des deux cavaliers est écrasé à mort par l'animal qui roule sur lui.
Les parents de la victime crient vengeance et veulent massacrer Son compagnon, ou quelqu'un des siens, àtin d'apaiser les mânes du défunt. La famille de l'autre sauvage se défend, alléguant que cette mort est le résultat d'un aceident.
Finalement, on décide, de part et d'autre, de s'en rappor. ter à Dubuque. Celui-ci, après avoir entendu les deux partis, avee le calme et l'attention d'un mandarin, prononce d'une voix grave el solennelle la sentence suivante : « Œil pour œil! dent pour dent ! rien est plus juste. Quiconque verse le sang est digne de mort. J'ordonne done que deux sauviges, désignés par chacune des familles, montent le même cheval, puis le ménent à toute vitesse, à travers là prairie. jusqu'à ce qu'un des deux périsse. »
Cette décision fit comprendre que le cheval était la seul: cause de l'accident et it fin au litige (1). C'est grâce à soi
(1) Tasst.
AUN ÉTATS-UNIS o11
influence sur les Indiens que Dubuque est devenu la cause déterminante, sinon le fondateur, d'une grande et selle ville qui porte son nom.
Voilà comment cela eut lieu : « En 1830, la femme de Péosta, chef de la tribu des Renards, découvrit une mine de plomb sur la rive ouest du Mississipi, à quelque cent inilles en aval de la rivière Wisconsin. Cette découverte fut suivie, peu de temps après, d'autres plus importantes encore dans les régions environnantes. Généralement les sauvages refusaient obstinément d'indiquer aux blancs les mines dont ils connaissaient le gisement, dans la crainte, sans doute, d'éveiller leur cupidité et de se voir ensuite dépouiller de leurs territoires, Is n'en permettaient surtout à aucun prix l'exploitation. Néanmoins, telle était la confiance, j'oserais dire la vénération, que Dubuque leur inspirait que, non seulement ils lui vonfiérent leur secret, mais encore lui accordèrent, dans un grand conseil tenu à la Prairie-du-Chien, le 22 septembre 1588, une concession de sept lieues de front sur le Mississipi, et de trois lieues de profondeur, comprenant tous les terrains où se trouvaient les gisements de piomir, avec, bien entendu, le droit d'exploiter le précieux minerai.
L'acte de concession des sauvages en faveur de Dubuque nous à été conservé : voici le texte même de ce curieux document (1): « Copie du Conseil tenu par MM. les Renards, cestä-dire, le chef et les braves de cinq villages, avec l'approbation du reste de leurs gens, expli 16 par M. Quinantolave, député par eux, en leur présence et en la nôtre, nous soussignés, savoir que MAL. les Renards permettent à Julien Dubuque, appelé par eux la Petite-Nuit, de travailler à la mine jusqu'à ce qu'il lui plaira de s'en retirer sans... lui aucun terme. »
« De plus qui lui vendent et abandonnent toute la côte, el contenu de la mine trouvée par la femme de Péosta, sans qu'aucun blanc ni sauvage ne puisse y prétendre sans Île consentement de M. Julien Dubuque : et, si dans ce cas. il ne trouve rien dedans, il sera maître de chercher où bon lui -ecmblera et de travailler tranquillement sans qu'aucun ne puisse le nuire ni porter aucun préjudice d ns ses travaux.
0) American State Papers, Pablie Lands, Vol. HE p. 16%
Aussi, nous, chefs et braves, nous sommes convenus avec Julien Dubuque, lui vendant et livrant de ce jourd'hui, comme il est mentionné ci-dessus, en présence des Français, qui nous entendent et qui sont les témoins de cette pièce. »
« À la Prairie-du-Chien, en plein conseil, le 22 sepiembre 1588.
« Papt. Pierré, sa X marque, témoin.
« À La Austin, sa X marque, témoin.
« Rlondon De Quieneau, marque X de sa bague.
« Anlagna.
« Joseph Fontigny, témoin. »
Dubuque tit prudemment ratifier cette donation par le zouverneur espagnol de la Louisiane, dans laquelle se trouvait son nouveau domaine.
Le gouverneur Grarondelet, en se rendant au désir du donataire, n'y mit qu'une condition : « Celle qu'il ne se fil pas de commerce avec les sauvages sans la permission de M. Andrew Todd à qui appartenait le monopole de la trante sur le Mississipi. »
Après la cession de la Louisiane aux États-Unis, les Sacs et les Renards, avant vendu au gouvernement américain. pour quelques milliers de piastres, cinquante et un millions d'acres de terre dans lowa et le Missouri, le gouverneur Harrison ajouta un arlicle à ç* traité pour déclarer qu'on n'avail pas voulu léser les droits de ceux qui avaient obtenu des concessions des autorités espagnoles, de l'assentiment des sauvages. Le gouverneur Harrison aflirma plus tard, par un écrit signé de son nom, que cet article avait eu spécialement pour but de reconnaitre les droits de Dubuque (»).
Dubuque, c'est évident, était bel et bien propriétaire de la région minière que lui avaient concédée ses amis, les Renards. Ilen poursuivit l'exploitation d'une manière active jusqu'en 1810, et, déjà, il pouvait compter sur un succès complet, quand la mort le surprit. laissant seul son associé, un nommé Chouteau., à qui il avait vendu la moitié d: son domaine.
Les sauvages accoururent en grand nombre à ses obsèques Les chefs les plus éloquents vinrent tour à tour payer leur
QG) American Stats Papers, Public Zands, Vol. HF, p. 65s,
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tribut d'éloge et d'admiration à sa mémoire. « \près avoir exalté sa gloire, ils entonnèrent le chant de mort du brave : puis, lorsque le vent eut emporté la dernière note de ces accents mâles et solennels, ils reprirent, mornes et silencieux, le chemin de leurs villages. »
Les années ont passé depuis lors, et l'ancicnne propriété de Dubuque, grâce aux riches gisements de plomb et de zinc qu'elle renferme, s’est peu à peu transformée en une ville qui porte son nom. C'est aujourd’hui la plus ancienne comme la plus considérable de l'État de l'Iowa. L'industrie moderne, aidée des capitaux américains, a déjà fait sortir des millions de l'ancien champ d'opération du mineur canadien, et tout porte à croire que les fameuses mines n'ont pas encore réalisé toutes leurs promesses.