‹ Histoire de la race française aux États-Unis [microforme]Chapitre 47 sur 73 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les traités conclus entre les Indiens et le gouvernement américain. — La critique qu'on peut en faire. — Les prétendus droits de la civilisation. — Difficultés qu'offraient ces sortes de transactions, — Précieux concours des Canadiens. — L'Ouest américain obtenu des sauvages par leur influence, — Services signalés rendus à la République par ses agents. — Services non moins grands rendus aux indigènes. — Lecons données par l'histoire aux patriotes officieux d'importation récente. — Le Minnesota et les pionniers canadiens. — Joseph Rainville, — Jean-Baptiste Faribault. — Aventure d'un Canadien qui s'établit sur la propriété d'un Irlandais. — Les pre miers habitants de Saint-Paul, — Des noms français qui méritent ‘'e passer à la postérité. — Les missionnaires français du Minncsola etde l'Ouest, — Mer Crétin, premier évèque de Saint-Paul.

Plus d'une fois déjà nous avons fait mention des traites conclus entre les sauvages et le gouvernement américain. Invariablement, ces traités ou contrats avaient pour objet l'achat de territoires immenses où, par la suite, des Etats entiers ont été taillés. On à critiqué, et non sans raison, ces sortes de transactions qui, par la persuasion ou les menaces. dépouillaient des peuplades ignorantes, faciles à tromper ou à intimider, Il est vrai que ces barbares ne savaient pas exploiter, comme nous, les plaines par la culture, ni construire des usines, nilancer de grands navires sur les lacs et les rivières ni mème extraire des entrailles de la terre des minérau\ précieux : mais, malgré leurs mœurs primitives, en dépit de leur peu d'industrie, ils n'en trouvaient pas moins leur subsistance dans ces sauvages contrées par la chasse, la pêche et li culture restreinte du maïs. La forèt vierge, la prairie, inmense océan de verdure, les rivières et les lacs : telles avaieni été de tout temps leurs réserves alimentaires.

Ils étaient peu nombreux, soit : leur pays, soumis à régime de la civilisation, pouvait subvenir aux besoins d'un. population cent fois, mille fois plus considérable que tous le Peaux-Rouges de l'Amérique du Nord, passe encore. Seul

ment si cette raison avait quelque valeur contre les indigènes de l'Ouest américain, on peut se demander si elle n'est pas également applicable aux landiords d'Angleterre et aux milliardaires de tous les pays.

Entin, pourrait-on ajouter, les Indiens étaient des barbares, et la barbarie doit céder le pas à la civilisation... La barbarie ? C'est-à-dire la faiblesse 7... doit s'incliner devant la civilisation armée de gros canons ?.. Soit! Nous y sommes. Je ne discute plus. Il v a longtemps que La Fontaine l'a proclamé : « La raison du plus fort est toujours la meilleure, » Les sauvages avaient tort évidemment, et le gouvernement américain, mille fois raison de leur proposer d'échanger leur patrie contre quelques menus bibelots.

Dans leur insouciance enfantine, les sauvages était malheureusement trop disposés à troquer pour un tonneau de rhum des millions d'acres de terre : aussi les traités se multipliérent d'une manière alarmante dans les années qui suivirent la cession de la Louisiane.

« Néanmoins, chaque nouveau trait” offrait de plus sérieux obstacles, car les États-Unis deveaaient de plus en plus exigeants. Is ne réclamaient plus, comme autrefois, quelques petits coins de terres: c'élaient de vastes territoires. »

«H fallait alors bien de la diplomatie, bien des séductions, bien des promesses alléchantes, pour amener des tribus entières à renoncer à la possession de leurs beaux pays, avec leurs prairies d'une inépuisable fertilité, leurs forêts à perte de vue, leurs montagnes altières, leurs lacs immenses, leurs rivières magnifiques. »

« Depuis des siècles, elles chassaient le daim et le buftle dans ces solitudes : depuis des siècles, elles y avaient trouvé d'amples moyens de subsistance. Ce sol ne renfermait-il pas, de plus, les cendres chéries de leurs ancêtres dont elles avaient si bien perpétué le souvenir dans leurs touchantss traditions (1)°? »

Les autorités américaines connaissaient l'influence des Canadiens sur les sauvages. Elles savaient quelles relations {raternelles s'étaient établies depuis deux siècles entre les Francais et les peuplades indigènes. Aussi, «il ne s'est pro-

(1) Tasse, vol 1, p. 264.

bablement pas conclu un traité dans l'Ouest où ne figurent des Canadiens comme commissaires, agents ou interprèles ».

C'est une triste gloire que nous eussions préféré, pour notre part, n'être pas échue à nos compatriotes. Mais ce n'en est pas moins un fait ofliciellement constaté par les archives du département des terres publiques de Washington, que la conquête de l'Ouest a été accomplie par des Canadiens qui, en xuise de canons, maniaient des traités bien autrement redoutables aux pauvres sauvages.

L'un d'eux, du nom de Antoine Leclerc, s'est particulière ment signalé dans ce genre d'exploits. Allié à la famille d'un chef de la tribu des Sacs (1), Leclerc, outre l'anglais et le français, qu'il parlait indifféremment, pouvait facilement s'exprimer dans plus de quatorze dialectes indiens. Leclerc négocia plusieurs traités, au nom du #ouvernement américain, avec les Sacs et les Renards, qui n'eurent bientôt plus rien à céder, et mourut après avoir fondé une colonie canadienne, près de Rocky-Island, qui devint la ville de Davenport.

« Leclerc ne fut pas étranger à cette transformation de son ancienne solitude. I fit preuve de beaucoup d'esprit public et de libéralité. Lorsque les catholiques de Davenport se mirent à l'œuvre pour ériger une belle église catholique et une école sous la direction de l'abbé J.-A.-M. Palemourges, — devenu plus tard vicaire général du diocèse de Dubuque — il donna un beau morceau de terre pour ÿ construire ces édifices (2). »

Voici la liste des noms canadiens-français que l'on trouve inscrits, outre celui de Leclerc, au bas de ces traités conclus entre les États-Unis et les différentes tribus sauvages : Joseph Tremblay, Jean-Baptiste Tremblay, Léon Tremblay, Pierre, André, Baptiste Mongrain, 4. Deroin, Jean Roy, Nicolas Boisvin, Antoine Grignon, J.-B. Dubé, Martin Dorion, Francois Labossière, Joseph Baron, Pierre Baron, E.-V. Sicotte. Autoine Saint-Clair, Jacques Mathé, 4. Dorion, Charles A. Grignon, Augustin Hamelin fils, Louis Moran, J.-n. Dauray,

(1) Ou Sakis C2) Tissé,

F. Comparcet, A.-L. Papin, Louis Lachapelle, Francois Mouton, Joseph Bertrand fils, J.-D. Bianchard, Joseph Duchène. Pierre Cadieux, J.-B. Bourré, H. Laselle, Lambert Cauchois, Michel Brisebois, Pierre Paquet, Michel Bourdeau, Toussaint Charbonneau, Antoine Gareau, J.-B. Dorion, L.-T. Honoré, Maurice Blondeau, Noël Dagenais, Michel Brouillet, Louis Beaufort, E. Duchouquet, T. Julien, Joseph Laflèche, P. Provancher, Samuel Solomon, Michel Brouillet, Henri Deslauriers, Baptiste Renault, Pierre Lapointe, J.-B. Caron, Louis Dorion, J.-B. Massac, Louis Bufet, Antoine Bondi, Louis Decouagne, Antoine Maréchal, M. Morin, Baptiste Sans- Crainte, Jacques Laselle (1).

Ces noms, qui ne sont pas les seuls, furent apposés à des ‘documents qui valurent à la République américaine des millions et des millions d'acres de terre. La plupart des États de l'Ouest furent ainsi achetés aux sauvages par l'entremise de ces Canadiens qui y trouvaient, sans doute, leur profil, mais qui n'en restent pas moins les bienfaiteurs insignes du pays qui a su les employer. Sans leur humble et précieux concours, le gouvernement des États-Unis eût eu à dégainer beaucoup plus souvent contre les Indiens, et la guerre d'extermination eût sévi partout sans pitié contre leurs malheureuses el intéressantes peuplades. De sorte que, étant donné la détermination du pouvoir central de s'emparer des réser- ‘es indiennes par tous les moyens, le rôle de ces intermédiaires devient presque un service humanitaire rendu aux sauvages qui devaient quand mème être dépouillés de leurs possessions.

Voila encore un de ces titres, inscrit dans l'histoire, au crédit de la race française, que nous pouvons invoquer contre les nouveaux venus qui, forts de leur nombre, fiers de leur influcnec nouvellement acquise, confortablement installés ‘dans des positions honorables et lucratives, laissent tomber de leurs lèvres dédaigneuses le irot étrangers à notre adresse clne songent qu'à une chesc : nous écraser alin de protiter de nos dépouilles.

O histoire ! que tes lecons sont parfois salutaires, et comm

G) Nous avons emprunté cette liste à M. Tassé dans ts Canadiens de Ourst.

aix HISTOIRE DE LA RACE FRANÇAISE

tu sais bien infliger aux parvenus de tous les temps les chàtiments qu'ils méritent !

Mais poursuivons, car nous avons encore d'autres faits à signaler avant de terminer ce chapitre.

H nous faut maintenant remonter le Mississipi et nous transporter dans les plaines du Minnesota pour suivre la course as cntureuse des Canadiens. Les premiers, ils ont pénétré chez les Sioux, puissante et farouche peuplade dont les nombreux villages se dressaient jusqu'aux pieds des Montagnes Rocheuses : les premiers, ils ont réussi à capter la confiance de ces barbares et, les premiers aussi, ils ont commencé ces établissements dont les noms bien connus dé-ignent, à l'heure présente, de grandes et prospères cités D'ailleurs, ils ne faisaient que marcher sur les traces de leurs devanciers, les anciens coureurs des bois qui, plus d'un siècle auparavant, avaient exploré ces régions et donné des noms français à presque tous les lacs et rivières qu'on y voit en si graud nombre.

Le nom de Joseph Rainville, qui sert maintenant à désigner l'un des comtés du Minnesota, rappelle un de ces hardis voyageurs qui ont joué dans cet Étet un rôle prépondérant dès la première moitié du siècle dernier. Certes, il ne fut pas le premier, puisqu'il naquit en pleine solitude, un peu plus bas que Saint-Paul (qui alors n'existait pas), vers 1770 durant la guerre de la révolution américaine. Fils d'un Fran vais el d'une mère siouse où dakota, il grandit en véritable enfant du désert, et ses habitudes s'assimilèrent à celles des indigènes.

Il'usa de son influence sur les Sioux, dont il était devenu une espèce de monarque, pour leur enseigner la culture. « sema, le premier, du blé sur les hauts plateaux du haut Mi-sissipi et il fut aussi le premier à s'adonner à l'élevage du bétail. Ses moutons et autres animaux erraient par centaines dans les prairies du Lac-Qui-Parle, »

Le lac dont il est ici question se trouve, à peu de distance du lac Saint-Pierre, dans le haut d'une belle grande riviér: connue maintenant sous le nom de Minnesota, mais qui s | pelaitautrelois la rivière Saint-Pierre.

Un autre pionnier canadien, qui à aussi donné son nom : l'un des comtés du Minnesota, est Jean-Baptiste Faribaull. !

fat le premier à défricher le sol à l'ouest du Mississipi et au nord de la rivière des Moines. « Bien plus, il fit venir de Saint-Louis un grand nombre d'instruments aratoires, tant pour son propre usage que pour celui des sauvages des alenours, auxquels il réussit à ineulquer le goût de la culture, malgré leur répugnance traditionnelle pour tout travail manuel. » 1 fut bientôt entouré d'un certain nombre de compatriotes, et quand il mourut, en 1860, à un âge très avancé, il avait eu le bonheur « de voir se réaliser ses rèves les plus chers et assisté au merveilleux développement d'un pays qu'il avail trouvé à l'état vierge ».

Les Canadiens affluërent en grand nombre vers le Minnesota, qui leur doit non seulement ses premiers établissements, mais encore son rapide progrès. Vers 1838, un traiteur du nom de Guérin vint s'établir sur une étendue de terre considérable qu'un nommé Phelan avait abandonnée. I s'y construisit une modeste cabane de troncs d'arbres et commença le défrichement. Il y était depuis deux années, quand Phelan, qui sortait de la prison de Crawford, revint à son ancien domaine. H fut bien surpris d'y voir Guérin tranquillement installé.

Une sommation eut lieu en présence d'un témoin, et Guérin fut invité à vider les lieux, sans quoi, Phelan, qui était d'une force athlétique, lui ferait un mauvais parti. Guérin refusa péremptoirement de déguerpir. Phelan s'emporta et lui dit avec force jurons que, s'il ne quiltait pas la place dans les trois jours suivants, il irait le jeter au bas de la côte voisine.

Guérin n'était pas homme à se laisser vaincre sans résistance. I suppléa à sa faiblesse physique par le nombre de ses défenseurs. I fit connaitre à quelques voyageurs canadiens de Mendota la position critique dans laquelle il se trouvait, el irois ou quatre accoururent à sa rescousse.

Phelan revint, au jour dit, et somma de nouveau Guérin de s'en aller et, sur son refus, entra dans un véritable accès de fureur. « Ce diable de petit Francais, s'écria-t-il, je vais

le mettre sous mon bras et le jeter au bas de la côte! »

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