‹ Histoire de la race française aux États-Unis [microforme]Chapitre 51 sur 73 · ENTRÉE · texte numérisé non relu

ENTRÉE

e. donner de véritables apôtres aux catholiques de ce pays si délais sés jusque-là, remonte à la Révolution française qui devint, certainement à l'insu de ses chefs, un véritable bienfait pour l'Église des États-Unis. Le diable se prend assez souvent à ses propres filets.

« La Révolution annonçait déjà tout ce qu'elle a montré plus tard de folle audace et d'injuste violence. L'Église de France se sentait menacée, non seulement dans sa liberté, mais dans son existence mème. Prévoyant les malheurs qui devaient la frapper, le supérieur général de Saint-Sulpice, l'abbé Émery, avait coneu le projet d'établir quelques prètres de sa compagnie sur le sol américain, dans la double vue de mettre à l'abri des tempêtes révolutionnaires au moins un débris de cette grande institution, et d'aider à former la hiérarchie naissante dans l'Église des États-Unis. Il envoya en conséquence l'abbé Nagot auprès de M#r Carroll, avec mission de s'informer si son plan entrerait dans l'intention de l'illustre prélat. Aucune proposition ne pouvait être plus agréable à l'évèque pauvre et dénué de Baltimore. Celle de M. Émery fut acceptée avec joie: mais Mgr Carroll ne put faire d'autre promesse que de choisir dans sa ville épiscopale une maison pour la pieuse colonie. L'accord ainsi conclu, quatre membres de la société furent désignés pour se rendre en Amérique : MM. Charles Nagot, Michel Levadoux, Jean Tessier et Antoine Garnier. Ils s'embarquèrent le8 avril 1597. à Saïnt-Malo, sur un navire frété pour eux. Ils étaient accompagnés de cinq séminaristes, MM. Tulloh, Floyd, Mondesir. Perinault et Caldwell, et d'un ami de l’abb* Nagot, M. Delavau, chanoine de Saint-Martin de Tours, qai mourut à Baltimore, en 1795. » Chateaubriand était du nombre des passazers.

Après une traversée de trois mois, le navire entra dans la baie de Chesapeake. Le temps était snperbe, et le spectacle de la nature, ravissant. Chateaubriand a décrit, en ces termes, les magnificences du couchant dont jouirent en ce lieu les cmigrés francais : « Le globe du soleil prèt à se plonger dans les flots apparaissait entre les cordages du navire au milieu des espaces sans ans On eût dit, par les balancements de la poupe, que lastre radieux changeait à chaque instant d'horiz n. Quelques nuages étaient jetés sans ordre dans

l'Orient où la lune montait avec lenteur. Le reste du ciel était pur. Vers le nord, formant un glorieux triangle avec l'astre du jour et celui de la nuit, une trombe brillante, des couleurs du prisme, s'élevait de la mer comme un pilier de cristal supportant la voûte du ciel (1). »

« C'est le 10 juillet que la petite colonie de Sulpiciens débarqua sur le rivage de Baltimore,

« De 1391 à 1799, vingt-trois prêtres francais, outre les compagnons de M. Nagot, prirent rang parmi les membres du clergé des États-Unis. »

Voici leurs noms, d'après l'ordre de leur arrivée : l'abbé Jean Dubois: trois sulpiciens, MM. Chicoineau, Flaget, David et un jeune diacre, M. Théodore Badin; l'abbé Francois Matignon, qui vint d'Angleterre aux États-Unis : deux autres prêtres, envoyés par la société de Saint-Sulpice, M. Ambroise Maréchal et M. Gabriel Richard ; l'abbé Ciquard, auparavant supérieur du séminaire de Bourges: Jean-François Moranvillé, missionnaire du Saint-Esprit, venant de la Guyane, d'où il s'était enfui pour échapper aux persécutions révolutionnaires: deux de ses collègues, MM. Hérard et Duhamel, de la mission française de Cayenne : l'abbé Pierre Babad, sulpicien: Louis-Valentin-Guillaume Dubourg, qui vint aux États- Unis après avoir émigré en Espagne ; M. de Cheverus. qui se joignit à l'abbé Matignon, établi à Boston, le 8 octobre 1796, après avoir passé trois ans en Angleterre ; M. Dilhet, « le dernier sulpicien qui se soit dirigé sur l'Amérique avant la fin du siècle » ; enfin six autres prètres francais que nous trouvons sous la conduite de Mgr Carroll, de 1797 à 1799 : MM. Barrière, Rivet, Donatien Ollivier, Salmon, Fournier et Sibourd.

« Six de ces prètres ont porté glorieusement le fardeau de l'épiscopat : M. Flaget, à Bardstown d’abord, puis à Louisville ; M. de Cheverus à Boston : M. Dubourg à la Nouvelle-Orléans. M. Maréchal a été le troisième archevèque de Baltimore, et M. Dubois le troisième évêque de New- York: M David a exercé pendant plus de quinze ans les fonctions de coadjuteur de Bardstown et de Louisville, sous le titre d'évèque de Mauricastre (2). »

G} Génie du ehristienisrre.

+ (2) Moneat,

Comme les apôtres au sortir du Cénacle, ces prètres, exceptionnellement distingués par le savoir et la vertu, se répandirent dans toutes les directions dn vaste domaine confié à leur zèle. Il allèrent sous la gouverne de Mer Carroll, les uns à l'ouest, les antres au nord ou au sud, entreprendre l'édification de l'Église américaine, qui commençait à s'accroitre, à cette époque, par l'arrivée de nombreux émigrants catholiques.

« La terre que devaient cultiver les nouveaux apôtres était bien préparée : elle l'était surtout pour les prètres français qui, par leur présence, réveillaient, dans la plupart des États et des territoires de l'Union, des souvenirs de la patrie absente, dont le seul nom rappelait les grands bienfaits du catholicisme en Amérique et que recommandaient auprès c'e la nation entière les services rendus par la France à la cause de l'indépendance (1). »

M. Maréchal alla dans le Comté Sainte-Marie, en attendant d'être nonimé professeur à Georgetown, puis à Saintc- Marie de Baltimore. C'est après avoir passé quelques années en France qu'il devint deuxième successeur de Mf' Carroll.

M. David recut la charge de plusieurs congrégations dans le Maryland et fut le premier à établir aux États-Unis la salutaire pratique des retraites spirituelles. M. Ciquard avait été donné aux Indiens de Passamaquoddy (2). Il resta parmi ces pieux enfants des Abénakis jusqu'en 1:95.

M. Flaget fut appelé au poste de Vincennes, dans l’Indiana, en mème temps que M. Richard et M. Levadoux partaient pour l'Illinois. Les trois missionnaires firent cnsemble le voyage d'abord jusqu’à Pittsburg, en Pensylvanie: puis jusqu'a Louisviile qui à ’était alors qu'un pauvre village du Kentucky. MM. Levadau: et Richard continuèrent à descendre l'Ohio pour remonter ensuite le Mississipi, pendant que M. Flaget prenait le chemin de Vincennes à travers les plaines de l'Illinois. Il y trouva 1.300 Canadiens et un petit nombre d'Indiens qui campaient dans la prairie, à l'extrémité de la ville M. Levadoux desservit pendant quelque temps la congrégation de Cahokia, revint au séminaire

(1) MoREAU.

@) Dans l'État du Maine.

de Baltimore et passa ensuite dans le Michigan, en 1798 M. Richard fut l'apôtre de cet État qu'il remplit de son nom pendant plusieurs années.

Il eut pour l'aider dans son apostolat M, Levadoux. M, Dilhet et, plus tard, MM. Vincent ct Théodore Badin. M. Vijean et un prêtre dalmate. Il publia un journal français l'« Essais du Michigan » et siégea mème, pendant tout un terme, au Congrès des États-Unis.

L'abbé Matignon fut placé à Boston, en 1592, et eut la charge de la .souvelle-Angleterre. M. de Cheverus lui fut adjoint, en 1596, et eut pour mission spéciaie la desserte des sauvages du Maine. Ces deux hommes, dont l’un, M. de Cheverus, devint évêque de Boston et cardinal de la sainte Église. firent u. bien immense dans la capitale du puritanisme. Par leur science, la pureté de leurs mœurs, leurs vertus sacerdotales, leur éducation vraiment française, ils firent non seulement tomber les préjugés de la population contre le catholicisme, mais surtout concilièrent à la véritable religion de Jésus-Christ l'estime et le respect. L'abbé Charles Duhamel fut pourvu de la charge pastorale d'Hagerstown dans le Maryland, sur la frontière de la Pensylvanie. M. Dubourg, après avoir tenté vainement de fonder un Séminaire à la Havane. revint à Baltimore où il jeta les fondements du célèbre collège de Sainte-Marie, dont il devint directeur, en attendant qu'il fût appelé :u siège épiscopal de la Nouvelle-Orléans. L'abbé Dubois fut chargé du ministère des âmes à Frederikstown. dans le Maryland. Au milieu des labeurs d'un apostolat qui s'exerçait à Montgommery, Winchester, Emmitsburg et Hagerstown, il réussit à fonder le collège Mont-Sainte-Mari d'Emmitsburg, et devint le troisième évêque de New-York, le 23 mai 1826.

M. Moranvillé, qui débuta à Baltimore par des lecons de francais et de géographie dans un pensionnat, eut d'abord la charge des émigrés francais de cette ville. Comme la musique religieuse, le chant surtout, laissait beaucoup à désirer dans l'Église américaine, il fut nommé maitre de chapelle à ia cathédrale, « L'abbé Moranvillé, qui avait de la science et du goût, qui, surtout, avait fait de la musique sacrée une étude particulière, entreprit de former les chœurs. et il y réussil au-delà de ses espérances. »

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Après un voyage qu'il fit en France, en 1801, il fut nommé curé de la paroisse Saint-Patrick de Baltimore où il a laissé la réputation d'un saint.

A ces courtes biographies des prètres français émigrés du temps de la Révolution, il faut ajouter celle de Mf' Bruté qui fut associé à Mr Dubois, ef 1812, dans son collège de Mont-Sainte-Marie, recut le titre de docteur, avec les abhés Louis-Régis Deluol et Édouard Pamnhoux, de l'Université Sainte-Marie de Baltimore, nouvellement érigée par Pie VI, et fut sacré, le 28 octobre 183, premier évêque de Vincennes.

Mer Chanche devint évèque de Na’chez en 1841.

A part les prêtres francais dont les noms figurent dans ce chapitre, il en est plusieurs autres qui arrivèrent aux États- Unis après le commencement du dix-neuvième siècle et qui. sans être aussi illustres que ceux que nous avons mentionnés, ; furent de précieux ouvriers évangéliques, tout spécialement dans l'Ouest, Des sulpiciens vinrent aussi de France augmenter le pe.sonnel enseignant du collège et du Séminaire de baltimore.

Cette institution à elle seule a rendu d'immenses services aux États-Unis, pour lesquels elle n'a cessé d’être, depuis sa fondation, une pépinière de pieux ecclésiastiques. « Une courte statistique du Séminaire de Baltimore fera connaitre assez exact.aent les services que les Sulpiciens des États- Unis ont re: ‘us au catholicisme de 1391 à 1850. On a compté quatre supérieurs, tous Francais : M. Nagot, M. Tessier, M. Deluol et M. Lhomme: {2 directeurs et professeurs, dont %1 français, 10 américains et 1 irlandais. 230 jeunes gens y ont été élevés et il en est sorti 113 prètres. Les évêques ont été au nombre de 8, savoir : 7 français (2), et 1 :méricain, Mfr Samuel Eccleton, cinquième archevèque de Baltimore. (Juatre de ces évêques ont été les véritables créateurs de leur diocèse : ce son NN.SS. Flaget, Dubourg, Brüuté 1 Chanche. Nous pourrions en dire autant d'un cinquième, Mer Dubois, qui, en 1#26, trouva le diocèse dans une sorte d'abandon et de confusion (2). »

(1) Ces évèques ont déjà été nommés dans ce chapitre. (2) MoREAU, p. 189.

Ce court aperçu de l’apostolat des prètres français émigrés, et d’un certain nombre de leurs vénérables compatriotes aux États-Unis, nous montre amplement que la France fut partout et toujours, jusque dans ses plus mauvais jours, l'insigne bienfaitrice de l'Union américaine. Il est impossible de remuer quelque part dans ce vaste pays sans retrouver les traces de ses pionniers, de ses explorateurs et de ses apôtres.

Nous avons terminé, à proprement parler, l'histoire de la race française et de ses œuvres aux États-Unis. Les faits, les travaux, les découvertes, les conquêtes et les luttes sanglantes, que nous avons vus se succéder ou se dérouler sur le sol américain soumis à la France ou à son influence, ne so”! plus maintenant qu'un souvenir du passé.

Sur ce passé glorieux, mais disparu pour jamais, le temps, ce fleuve qui entraine tout, est venu déposer son limon, épandre l'alluvion des âges. C'est à peine si l'on peut distinguer l’humble sillon tracé par les pionniers français sur cette terre, qui a vu se réaliser les progrès les plus gigantesques. Quoi qu'il en soit, l'œuvre de la première heure subsiste, bien qu'elle semble disparaitre sous la luxuriante moisson dont elle fut la semence. Elle subsiste comme ces premières assises ensevelies sous le sol qui, néanmoins, supportent l'édifice dont elles sont le fondement.

Ah ! oui, quelle que soit l'indifférence de: générations présentes, venues pour la plupart après coup, quelles que puissent ètre les dispositions de celles de l'avenir, les services rendus par la France et ses enfints à la cause américaine, le précieux concours de ses armes, sa prodigalité même à l'égard de la jeune Amérique, sont à jamais inscrits en lettres d'or, au crédit du nom francais, dans le grand-livre du peuple américain.

Ce peuple, qui connaît l'histoire deses origines, n'oublie pas, dans l'enivrement de sa puissance, quels furent les ouvriers de sa grandeur. Il sait facilement les discerner des amis oflicieux qui lui sont venus dans la prospérité. C’est pourquoi il ne souffrira pas que la faible tige détachée du Canada francais et de fa France, qui vil encore sur son territoire ou s\ est implantée, soit déracinée par des mains sacrilèges.

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Ce rameau, qui émerge à peine au milieu de cette effloresecnce de peuples accourus du vieux monde, s'intitule de nos jours, en terme composé, les Franco-Américains.

Habitants du sol annexé ou émigrés, ces Francais, dont nous allons nous occuper dans la troisième partie de notre ouvrage, s'efforcent de conserver sur la terre américaine la langue et les traditions de la France.

Entreprise héroïque, s’il en fut jamais, qui ne tend rien moins qu'à faire subsister, grandir et triompher. partout où elles se trouvent, la race et l’idée francaises.

C'est folie, dira-t-on. Non, c’est raison.

Les Franco-Américains, malgré les égards auxquels ils auraient droit, par leur histoire, ne demandent pas de privilège. Les travaux de leurs ancètres, si glorieux qu'ils puissent ètre, sont déjà loin dans le passé, et ils savent parfaitement que dans un pays neuf, tout au présent, courant à pas de géant vers la conquête de l'avenir, les morts sont vite oubliés : mais ils veulent vivre. Rien n’est plus légitime quand on est jeune. Leur désir, qu'aucun Américain sensé ne songe à contrarier ni à contester, c'est que dans ce pays qui doit tout à

la France, leur foi, leur langue et leurs traditions ancestrales soient paisiblement transmises à leurs descendants: afin que, dans la grande république, il y ait au moins quelqu'un qui puisse rappeler aux générations de l'avenir les Marquette. les Lasalle, les Rochambeau, les Lafayette, les Bonaparte et ces obseurs pionniers qui ont conquis l'Ouest à la civilisation.

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