CHAPITRE PREMIER
La période dite de l'émigration canadienne aux États-Unis. — Elle retaonte à la guerre de l'Indépendance. — Les patriotes de 1837. — Le flot de l'émigration de 1865 à 1890. — La province de Québec menacée. — Cris d'alarme. — L'équilibre se rétablit. — Les causes de l’émigration canadienne. — Elles sont multiples et d'un ordre purement économique. — L'industrie américaine. — Les millions à l'œuvre. — L'ouvrier canadien bienvenu. — Ses éminentes qualités appréciées. — Le territoire envahi par l'émigration canadienne. — Circonstances heureuses de sa situation. — Le groupement des nôtres. — Condition précaire des Canadiens à leur arrivée aux É'ats-Unis. — Danger pour eux de perdre la foi. — Le salut.
La République américaine, ou mieux son territoire, fut de tous temps un centre d'attraction, une véritable terre promise, pour les peuples opprimés. Les Canadiens-Français, devenus sujets anglais, éprouvèrent de bonne heure le besoin de fuir le régime odieux que leur avaient imposé leurs nouveaux maitres et commencèrent à émigrer dans la Nouvelle-Angleterre quelques années avant la guerre de l'Indépendance.
Beaucoup d’entre eux s'engagèrent dans les armées de Washington, et firent bravement les différentes campagnes qui eurent pour résultat la conquête des libertés américaines. Ce fait, qu'il est bon de signaler en passant, est commén. ‘ par une concession de terrains, dans l'État de New-' désignée sous le nom de « Refuges Tract ». Par cet acte à gouvernement fédéral américain, un grand nombre de Canadiens, coupables de haute trahison, parce qu'ils avaient combattu contre l'Angleterre, lors de la révolte de ses colonies, reçurent des terres sur les bords du lac Champlain et s’y établirent. Telle fut l'origine du Corbeau et de quelques autres paroisses canadiennes de l'État de New-York.
Les soulèvements qui eurent lieu au Canads, en 1837. conduisirent aussi aux États-Unis un certain nombre de patriotes qui, après avoir fait le coup de feu à Saint-Eustache ou
ailleurs, fuyaient la déportation ou l'échafaud que Lord Colborne n'aurait pas manqué de leur infliger, s'ils étaient restés au pays.
Toutefois, le véritable flot de l'émigration ne commença à couler qu'après la guerre de Sécession. De 1865 à 1890, la province de Québec se dépeupla au protit des États de « Nouvelle-Angleterre. Ce fut un lamentable exode de la population rurale. Nos vieilles paroisses, arrosées jadis des sueurs et du sang des ancètres, diminuèrent de moitié, et l’on vit des rangs enliers, délaissés par leurs habitants, n’offrir que des maisons closes et Ces fenètres garnies de planches. Durant cette période critique, les trains de chemin de fer, allant de Montréal vers les lignes, regorgèrent de nos pauvres compatriotes qui, accompagnés de leurs femmes et de leurs nombreux enfants, s’en allaient tenter fortune dans les villes indnstrielles américaines.
Il y eut des cris d'alarme; d’éminents orateurs et des écrivains de talent tentèrent d’enrayer ce que l’on appelait alors le fléau de i'émigration : des évèques même s'eflorcèrent de le conjurer. Rien n'y fit. Aussi bien aurait-on voulu arrêter le Saint-Laurent dans sa course vers l'Océan.
Il vint un temps, néanmoins, où le mouvement migrateur se ralentit. Vers la fin du dix-huitième siècle, l'équilibre commença à se rétablir, et, bientôt, il devint évident que l'industrie yankee avait assez de bras. Le gouffre créé de l’autre côté des frontières par l’activité américaine s'était peu à peu rempli. Le Canada, du reste, se réveillait enfin de sa longue léthargie, et réelamait à son tour une population plus nombreuse. L'industrie venait d'y naitre, et l'Ouest, que traversait maintenant son premier lranscontinental, le « Canadien Pacifique », ouvrait au peuple du Dominion de nouveaux horizons, en attendant qu'il attirât dans ses vastes plaines, à titre de compensation, quelque cent mille ciloyens de la république voisine.
IL est d'usage, quand un écrivain canadien aborde cette question de l'émigration, de rechercher les causes qui on! amené l'expatriation d'au moins un million des nôtres. Les économistes ne manquent pas, en l'occurrence, de faire de profondes considérations afin d'expliquer comment il se fait que Picrre, Jean ou Jacques, issus de parents canadiens:
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français, se soient, un jour, décidés à vendre ou louer leurs fermes du Canada pour aller demander au travail, dans les usines américaines, le pain de chaque jour.
Il peu, certes, y avoir un vaste champ d'étude sociale dans ce phénomène demi-séculaire, qui a divisé nos forces et menacé grandement l'existence de notre nationalité. Le luxe, l'inconduite, le défaut d'ordre ou le manque de connaissances agronomiques oni pu, il est vrai, être pour quelque chose dans cette calamité : mais, pour nous qui avons véeu au milieu des Franco-Américains durant de longues années, qui avons interrogé les chefs des familles émigrées et fait, de la sorte, une enquête sur place, le problème n'est pas, ou ne semble pas très compliqué.
Il se résume tout simplement dans une question d'intérêt.
Parmi les émigrants canadiens, il en est qui ont fui la misère, la pauvreté ou, du moins, la gène. C'est le petit nombre. D'autres, et ils sont légion, ont recherché, en s'expatriant, un champ d'action plus avantageux, des salaires élevés, un milieu qui s'adaptât davantage à leur activité ou à leurs talents. Nous en avons trouvé plusieurs qui ont émigré à cause de l'attrait qu'offrait à leurs yeux un pays étranger et, par conséquent, pour le simple plaisir de voir de nouveaux horizons. D'ailleurs, il pourrait se faire que cette migralion de notre race fût, en grande partie, la conséquence de cette soif de l'inconnu, de ce besoin d'aventures et d'imprévu qui sommeille plus ou moins chez les descendants des pionniers de l'Amérique du Nord.
Ce qui est incontestable, et ce que nous tenons à signaler, c'est que, à part quelques rares exceptions, nul, parmi cette foule d’expatriés, n'est venu cacher, dans le grand tout américain, une existence déshonorée ou, comme il arrive si souvent de nos jours, exercer le métier de fripons dans la terre classique de la liberté.
Les émigrants canadiens, nous pouvons l’aflirmer sans forfanterie, furent tous, ou presque tous, de fort honnètes gens qui vinrent aux États-Unis demander au travail l’aisance ou la fortune. Le travail auquel ils venaient se livrer était généralement celui des usines, bien qu’un certain nombre aient exercé aux État-Unis des métiers ou des professions.
Afin de comprendre le rôle social qu'ils allaient jcuer dans
leur patrie adoptive, il est bon de se rappeler le grand mouvement industriel qui se produisit, après la guerre de Sécession, dans les États du Nord et surtout de l'Est de la République américaine. Jamais, peut-être, on ne vit la fièvre des affaires s'emparer de la sorte de tout un peuple. Partout, en guise de réjouissance, on célébrait, par une recrudescence d'activité commerciale et industrielle, le triomphe sur les Séparatistes et la fin d'une lutte fratricide,
D'ailleurs, l'admirable disposition géographique d’un immense pays qui renferme dans son sein tous les éléments qui sont la matière première de la production : sa variété de climal; ses mines inépuisables de houille, de fer, de cuivre, de zine, de plomb, etc ; ses fertiles régions cotonnières de quelques milliers de lieues d'étendue : tout favorisait chez un peuple jeune, intelligent, laborieux, entreprenant, ces entreprises gigantesques qui allaient bientôt placer les États-Unis dans une position telle que les pays producteurs de l'Europe, malgré leur civilisation plusieurs fois séculaire, devraient, à brève échéance, lui céder le pas.
On vit alors surgir, aux alentours des villes, le long des rivières, dans les vallons jusque-là solitaires, des usines et des manufactures les plus variées. Les capitaux aflluèrent de loutes parts, et les millions américains, décuplés, centuplés par les trusts, commencèrent cette danse fantastique qui devait transformer l'aride patrie des puritains de la Nouvelle- Angleterre en un vaste atelier de toutes les branches de l'industrie humaine,
À l'époque de l'émigration, la démagogie exotique n'exislait pas encore aux États-Unis, et les grands syndicats financiers évoluaient librement sans être, comme de nos jours, l'objet des taquineries gouvernementales. Aussi les salaires étaient généralement plus élevés qu'ils ne le sont aujourd'hui, et les ouvriers plus heureux. Les Canadiens ne tardèrent pas à être appréciés, grâce à leur habileté, leur bon esprit et leur amour du travail, dans les usines et surtout dans les filatures de la Nouvelle-Angleterre.
Issus d'une race forte, endurcis aux rudes travaux de la ferme, accoutumés aux rigueurs d'un climat glacial, ces fils de défricheurs furent de précieuses recrues dans la grand armée des travailleurs américains. Doués, du reste, d’un es
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