CHAPITRE II
Mar L. de Gocsbriand, évêque de Burlington -- }es dérare es de ce digne évèque, infructueuses au Canada, réussissent er Brelagne. — I revient à la charge en 1869. — Le « Protecteur Canadien ». — Extraits d'une lettre ouverte. — Le bon Pasteur ne voit que ses brebis. — Arguments décisifs en faveur des paroisses nationales aux États Unis. — Futilité des objections qu'on oppose à la thèse. — Un tabieau peu en harmonie avec les vues trop flatteuses d'un haut personnage ecclésiastique. — Heureuses dispositions des émigrants canadiens si abandonnés qu'ils puissent être. — Leur foi se ravive au premier souffle d'en haut. — Plymouth. — Un exemple entre mille, — Des brebis sans pasteur.
Le cri d'appel au clergé du Canada fut poussé par le premier évêque de Burlington, Vermont, M#' Louis de Goesbriand. « Né à Saint-Urbain, dans la vieille Bretagne, en l’année 1816, il fut d'abord vicaire général de Mer Rapp à Cleveland, puis, en 1853, il quitta ce poste pour venir prendre possession de -0n siège à Burlington. La connaissance qu'il avait de la langue francaise, les sympathies de cœur qui l'attiraient déjà
vers les enfants du Canada, ses vertus apostoliques, son zèle trdent secondé par une santé vigoureuse, tout l'avait préparé à merveille pour la rude mais fructueuse mission qu'il allait entreprendre (1). »
Cet homme de Dieu, qui sentait peser sur ses épaules la responsabilité des âmes commises à sa charge, ne crut pas se contenter d'un rôle passif. « Un an après son sacre, il fit un Premier voyage au Canada afin de trouver des auxiliaires, mais ses démarches furent infructueuses. »
N'ayant pas réussi de ce côté, le digne évèque songer à sa patrie, à cette catholique Bretagne, qui de Tous temps, a fourni des prêtres à l'Église et des apôtres au monde entier, Son espérance, cette fois, ne fut pas déçue, En 1855, «une bande de Vaillants auxiliaires, qui allaient l'aider à sauver les pau-
U)E. Hasoxp, SL. : Les Canadiens de la Nouvelle Angleterre, p. 1
vres catholiques du Vermont », revinrent avec lui de son prys natal. C'étaient MM. Sabin, Picard, Dugué, Cloarec , Clam et Clavier. »
Puis, en 1869, « voyant ces milliers de catholiques (canadiens) envahir la Nouvelle-Angleterre, sans que les prêtres de leur pays songeassent encore à les accompagner, M£r de Goesbriand résolut de recommencer une fois de plus la campagne apostolique qu'il avait déjà tentée, au début de son épiscopat. Il s'en alla demander des prètres pour les pauvres émigrés (1).
Il'eut d'abord recours à la plume et, dans une lettre publiée dans le « Protecteur Canadien » de Saint-Albans, le 13 mai 1809, il posait nettement à l'attention du peuple et surtout du clergé canadien le problème des missions canadiennes aux États-Unis. Nous tenons à signaler quelques extraits de cet important document qui contribua dans une large mesure à déterminer bon nombre de prêtres du Canada à venir exercer leur saint ministère au milieu de leurs compatriotes émigrés D'ailleurs, il importe de lui donner toute la publicité possible, à cause des excellentes raisons qu'il renferme en faveur des paroisses séparées et d'un clergé national pour les Can:diens des États-Unis.
M#' de Goesbriand n'avait pas sur ce point. on pourra le constater, les mêmes vues que plusieurs de ses collègues américains. En devenant évêque, je ne sais s’il faut l'en blämer. le zélé missionnaire semblait avoir oublié toute autre considération que le salut des âmes : « Sauvons d’abord celles qui nou sont confiées, et le monde s'arrangera comme il voudra quand nous n'y serons plus », telle était sa devise.
Quel prélat à courtes vues ! dira-t-on. Quel homme terre à terre! Ne vaut-il mieux planer dans l'espace, quand on est revêtu de l'autorité suprême. embrasser d’un regard d’aigl les temps et les lieux et préparer, par une sage el ferme direction, les glorieuses destinées de l'Église américaine ?.…
Devant les affirmations catégoriques du savoir abrité sous la pourpre, nous voudrions ineliner notre faible jugement mais, malgré nous, quand nous cherchons à imposer silence au sentiment, si ce n'est la raison qui proteste, une voix qui
(i) Hamonb,
semble être celle de la foi nous dit : « Qu'une âme immortelle secourue, instruite, ramenée au bercail et sauvée pour l'éternité vaut infiniment mieux qu'une théorie, fût-clle sortie du cerveau de Bossuet » ; et, toujours malgré nous, en dépit du profond respect éprouvé pour les éminentissimes penseurs qui veulent bâtir grand sur les débris des nationalités expirantes, nous nous rappelons l’histoire de ce pasteur érudit, en discussion théologique avec un confrère :
Bellarmin, Suarez, de Lugo, les Théologiens de Salamanque et je ne sais combien d'autres vénérables auteurs jonchaient la modeste salle du presbytère, où avait lieu le débat, de leurs savants in-folios, quand le bedeau arrive tout essoufflé :
— « Monsieur le Curé, un baptème, et ca presse ! »
— € Oui, oui! J'y vais à l'instant. »
Puis, la discussion de reprendre avec un nouvel entrain. Il s'agissait d'un de ces cas épineux où les docteurs, d'ordinaire, sont divisés. Les arguments pleuvaient drus et serrés, et chacun des deux jouteurs secouait d'une main fébrile quelque poudreux volume cucilli au hasard d'où jaillissaient de spécieuses raisons ou de formidables opinions.
Bref, l'ardeur des combattants devint telle que la grande affaire, l'unique affaire du moment !’enfant mourant réelamant le baptème, fut oubliée.
« Dérangez-vous pas », disait ; minutes plus tard le sacristain au curé, « l'enfant est .aort ! »
M£* de Goesbriand, nous l'allons voir, alla au plus pressé eUne vit dans le problème national américain, ni un prestige 4 conquérir aux yeux des non-catholiques, ni un projet soidisant patriotique à réaliser, mais un certain nombre de pauvres émigrants en grand danger de se perdre éternellement ,
I'oublia, sans doute, qu'il était le citoyen mitré d'un grand vays pour se rappeler qu'il fallait avant tout conserver la foi à des milliers de chrétiens qu'appoitait chaque année le flot de l'émigratior
Get homme srévoyait-il qu'un jour un de ses collègues (1) poserait aux aunéricanisaleurs à outrance, à tous les chantres piques des progrès du catholicisme aux États-Unis. cette
G) Mgr Me Faul, évêque de Trenton.
bénoce
question embarrassante : « Que sont devenus les 40.000.000 de catholiques que nous devrions avoir dans la République américaine, si nous avions seulement conservé à la foi ceux que la Providence y a conduits ? »
Quoi qu'il en soit, se recueillant devant Dieu, qui l'a vu comparaître à son tribunal, il y a à peine quelques années, il écrivait ces lignes : « La Providence qui gouverne le monde a, dans celle émigration qui nous étonne, des vues qui nous sont inconnues. Laissons-la faire. Elle saura tirer le bien de ce qui nous semble un mal, »
« Ces émigrés (canadiens), nous le croyons, sont appelés par Dieu à coopérer à la conversion de l'Amérique comme leurs ancètres furent appelés à planter la foi st 'es bords du Saint-Laurent. Quoi qu'il en soit des vues de la : ‘dence, il faut voler au secours de nos chers émigrés, puisqu'il s'agit d'un peuple nombreux, établi hors de sa patrie. »
« Les émigrés ont-ils besoin de missionnaires ?
« À cette question, mes frères, je suis à même de répondre d'une manière satisfaisante. Depuis 16 ans, je vis à Burlington, dans l'État du Vermont, sur les limites du Canada, Pendant tout ce temps, j'ai été et suis encore en rapport constant avec les émigrés ou leurs descendants. Eh bien ! parmi ces hommes qu'on appelle Canadiens, il y en a beaucoup qui n'ont jamais vu le Canada. Ils aiment pourtant ce Canada, parce que leurs parents leur en j arlent. Mais ils sont venus au monde aux États-Unis, voilà 20, 25, %o ans. Où étaient alors les paroisses can:diennes ? Il n'y en avait pas. D'églises catholiques même, il y en avait fort peu. Ainsi ces milliers de descendants des premiers émigrés ont été élevés dans une ignorance complète de la religion : et quand nous les interrogeons, nous apprenons avec douleur qu'ils n'ont jamais été à confesse, n'ont point fait leur première communion, ont élé mariés par des ministres, souvent d’une manière invalide, heureux s'ils ne sont point séparés de leurs épouse légitimes. Je vous demande si ce'te classe très nombreuse, si ces pauvres gens plus malheureux que coupables, n'ont pabesoin du ministère d'un bon missionnaire qui saura symipathiser avec eux, les traiter avec bonté ? »
« Dieu, dans <a Providence, veut que les nations soien évangélisées, au moins généralement, par des apôtres qu
que ux
parlent leurs langues, qui connaissent leurs habitudes. leurs disposilions : que les Loos soient é‘angélisées par des prêtres de leur nation.
L'évèque de nes prévoyant l'objection qu'on ne manquerait pas de lui faire : « Mais il y a des prètres, des églises catholiques aux États-Unis : que ne vont:ils pas, ces émigrés canadiens, se fixer là où ils peuvent pratiquer leur religion ? » aborde résolument la question des paroisses séparées ou nulionales.
« Mais ces émigrés, vous me direz, vont se diriger sur les localités où il y à déjà des églises catholiques ?
« Je réponds, pas toujours, il s'en faut... Mais, je le veux bien : voici deux, vingt familles qui se dirigent vers une grande ville, et le premier objet qui frappe leurs yeux en sorlant des chars, c'est la croix qui domire le clocher catholique;: car maintenant, Dieu raerci, nous voyons presque partout briller le signe du salut ! Je vous le dis après une longue et triste expérience : Si l’on ne vole au secours de ces émigrés, même à l'ombre de la croix, ils vont perdre la foi et déshonorer leur nation ? »
Le digne évèque donne ensuite certaines raisons qui éloignaient les émigrants canadiens des églises de l'époque : l'exiguité de ces édifices, les droits acquis par ceux «mi les avaient construits et la langue anglaise parlée dans ces églises. Il aurait pu ajouter : l'antipathie très prononcée entre deux races qui sont un peu vis-à-vis l'une de l’autre comme le feu et l'eau. Puis, il conclut en ces termes : « Les Canadiens ont besoin de missionnaires de leur nation, ils ont besoin d'églises séparées. »
€ Ah! mes frères, vous seriez remplis de douleur si vous aviez connu comme moi l'étendue des misères spirituelles des émigrés. Comment peut-il en être autrement, puisqu'ils n'entendent point la parole de Dieu, puisqu'ils ne recoivent pas le pain, encore plus nécessaire, des sacrements de Jésus- Christ, qui purifient l'âme et fortifient contre loutes les tentations. »
€ Qu'il cest triste de voir un peuple de 506.000 hommes vivre ainsi exposé à oublier son Créateur! Et pourtant ces àmes ont reçu le earatère du Baptème. Ces hommes sont les enfants de la foi.
Ce tableau, comme on le voit, est sombre et ne contirme pas précisément l’assertion flatteuse mais malheureusement peu fondée d'un haut dignitaire de l’Église qui disait dans un entretien avec un prêtre franco-américain : « Vos Canadiens si bien pétris dans la foi peuvent s'américaniser, perdre leur langue et rester catholiques. »
Remarquons aussi en passant qu'en 1869, c'est-à-dire au début de la grande émigration, il y avait, de l’aveu d’un évéque américain irès à mème d'être renseigné sur ce sujet, un demi-million des nôtres aux États-Unis, on mieux, dans la Nouvelle-Angleterre. Cet important temoignage nous permettra plus loin de fixer le chiffre actuel de population francoaméricaine.
Puis, le saint prélat termine par cet exposé touchant des dispositions religieuses des émigrants canadiens qui n’ont guère changé depuis lors : « La Providence a voulu, mes frères, que j'aie été souvent en rapport, depuis bientot 29 ans, avec beaucoup de catholiques qui avaient été depuis longtemps privés des sacrements. J'ai toujours remarqué parmi eux une grande avidité d'entendre la parole de Dieu et de profiter du ministère du prêtre quand ils recoivent sa visite : et, puisque je vous parle ici des Canadiens émigrés, ce n'est pas sans une profonde émotion que je me rappelle combien de fois et à quel degré ils m'ont touché, parle zèle qu'ils mettaient à profiter de mon ministère, Apprennent-ils qu'un prêtre canadien-francais ou irlandais va leur prècher dans leur langue, ils laissent là leur ouvrage, et font les plus grands sacrifices pour venir entendre la parole de Dieu. Rien de plus éditiant que leur conduite pendant les retraites surtout, quand on peut leur en donner : et ici, si mon témoignage ne suflisait pas, je vous dirais . (Juestionnez les Pères Oblats, les Jésuites, les Prètres séculiers qui ont travaille parmi eux. On * dit quelques fois que les émigrés canadiens n'élaient point généreux pour construire des églises et pour entretenir leurs Pasteurs. Mes frères, s'ils ont autrefois mérité ce reproche, je puis vous dire que ce temps est passé. Je connais trop d'exemples et des faits trop remarquables pour ne pas reconnaitre la fausseté de cette accusation. Qu'on donne des missionnaires canadiens aux Canadiens, et vous serez vous-mèêmes étonnés de la libéralité de ces pauvre: émigrés. »
L'évèque de Burlington ne se contenta pas d'écrire, il se rer dit au Canada et plaida de vive voix la cause des enfants du pays, qui réclamaient là-bas le ministère des prètres de leur langue et de leur nationalité.
« La mission de l'évèque en Canada eut un plein succès. Sa parole émue et chaleureuse, exempte d: toute exagération, retentit profondément dar: tout le pa:s. L'on connut enfin, d'une manière précise, la triste situation religieuse des émigrés canadiens, et, partout, des cœurs généreux s'offrirent pour leur venir en aide,
€ À partir de cette époque, évêques et prètres rivalisèrent de zèle pour voler au secours de leurs compatriotes émigrés et, bientôt, nombre de paroisses canadiennes, avec des prétres canadiens, furent établies dans les diocèses de la Nouvelle- Angleterre (r). »
Le tableau esquissé par l’évèque de Burlington sur la triste condition religieuse de nos compatriotes des États-Unis privés de leurs prêtres et, en même temps, sur les bonnes dispositions qu'ils savaient conserver dans leurs cœurs, n'a pas cessé d'être vrai de nos jours. ai-je dit, et nous pourrions signaler plus d'an endroit, plus d'une paroisse mixte où les Franco- Américains restent croyants et bien disposés, bien qu'ils ressemblent à des brebis qui n'ont pas de pasteurs.
Un trait entre mille. Il y à cinq ans, je me rendais, sur l'invitation du burean général de l'Union Saint-Jean-Baptiste d'Amérique, dans une petite ville de la presqu'ile de Cape- Cod, restée célèbre parce qu'elle fat le berceau de la Nouvelle-Angleterre, le lieu du débarquement des premiers Pêlerins : Plymouth, tel est son nom.
L'on m'avait dit : @ y à là quelques familles canadiennes plus ou moins noyées dans une population anglaise où cosmopolite ; nous y avons un conseil: une petite conférence y fera peut-être quelque bien. »
Dès mon arrivée à la gare, je fus conduit, par une des plus magnitiques tempêtes de neige qui se puissent voir, à une salle qu'on avait louée pour la circonstance, A ma srande surprise, je me trouvai en présence d'une foule compacte de quatre où cinq cents personnes. On n'avait pu en admettre davantage. Et, le plus singulier de l'affaire, & est
(@) Hamoxp, p. 177
que les ofliciers du “il semblaient tout ahuris ei ne pouvaient s'expliquer « sortaient tous ces Canadiens qu'il avaient cru Améris :s jusque-là ou dont ils ne soupçonnaient pas même Le istence, Je connus bientôt le mot de l'énigme : la colonie canadienne, assez nombreuse à Plymouth, ne fréquentait que faiblement l'église, dont le curé ignorail jusqu'à l'existence même du français,
Le cœur navré, je parlai à ces pauvres gens le langage d'un frère à des frères; je remuai un tant soit peu la corde patriotique dans la poitrine de ces compatriotes délaissés et, tinalement, je fis appel à leurs sentiments de foi.
Jamais, dans toute ma carrière cléricale, je n'avais été écouté avec plus d'attention, Chacune de mes paroles, je le sentais bien, allait S'imprégner dans l'esprit et le cœur de mes auditeurs. Bref, cette assemblée canadienne de Plymouth me faisait l'effet d'un sol desséché qui reçoit entin une pluie bienfaisante.
Et dire que les missionnaires parcourent les contrées sauvages de l'Afrique et de FAsie pour convertir des barbares qui n'ont, le plus souvent, que le martyre à leur offrir en échange de leur zèle apostolique ! Pendant ce temps, des catholiques qui souhaitent et désirent accomplir leurs devoirs religieux, sont délaissés pour je ne sais quelle jalousie nationale, quelle soif d'arrivisme, dans une grande république du monde civilisé, au sein des diocèses les plus florissants. Près de mille Haliens, paraitil, attendent dans la même localité quon veuille bien S'occuper de leurs âmes.
pouu'ils (On- | de uth, ail
l'un rioale-
été ele mes uth Que