BREST EN
porte extérieure du Temple, nous y avons été reçus par les commissaires, qui nous ont introduits dans la tour. Parvenus au deuxième étage, dans un appartement, dans la seconde pièce duquel nous avons trouvé dans un lit le corps mort d'un enfant qui nous a paru âgé d'environ dix ans, que ks commissaires nous ont dit être celui du fis du défunt Louis Capel, et que deux d'entre nous ont reconnu pour être l'enfant auquel ils donnaient des soins depuis plusieurs jours , etc.
A cette époque, comme aujourd'hui, en cas de décès dans une prison, il en devait être donné avis sur-le-champ à la municipalité, qui se transportait immédiatement sur les lieux, vérifiait le décès et signait l'acte. Qu'arriva-t-il, cependant? l'enfant était mort le 8 juin, et l'acte de décès fut dresse le
12 seulement! Pourquoi ce délai inusité? Y eut-il hésitation sur la question de savoir s'il valait mieux avouer l'évasion ou faire un faux ?
Quant à l'acte de décès lui-même, — cet acte, qui devait attester la mort d'un enfant pour les prétendus droits duquel des flots de sang avaient coulé et coulaient encore, — au lieu d'être dressé de manière à écarter tous les doutes, il fut fait en dehors des prescriptions légales, en l'absence du commissaire de section préposé par la loi spéciale du temps à la garde du prince, et fut signé par deux t^rnoins obscurs, lorsque deux jours déjà s'étaient écoulés de] mis l'enterrement du corps.
Cet enterrement eut lieu, en effet, le 22 prairial (10 juin),
à huit heures et demie du soir. Ceux qui se sont autorisés^ de cette circonstance pour prétendre que l'inhumation fut faite clandestinement, pendant la huit, n'ont pas pris garde qu'on était alors aux plus longs jours de l'année. Ce qui est vrai, c'est que le corps, mis dans un cercueil de hois, fat transporté, sans aucune cérémonie, au cimetière de la paroisse de Sainte-Marguerite.
Le 21 prairial (9 juin), c'est-à-dire la veille, Sevestre avait présenté, au nom du Comité de sûreté générale, le rapport qui contenait, sur la date de la mort de Desault, la déclaration inexacte — erreur ou mensonge — qui a déjà été signalée. Pour ce qui est de la mort du prisonnier du Temple, elle était annoncée dans le rapport, brièvement et sèchement
Beaucoup crurent que l'enfant avait été empoisonné, et quelques-uns le croient encore aujourd'hui; mais cette supposition est sans fondement. Beaulieu écrit, à ce sujet : « Le fameux chirurgien Desault, avec qui j'avais fait connaissance en prison, m'a dit, après l'avoir visité, qu'il ne le croyait pas. » De son côté, Mercier affirme en ces termes que l'enfant ne fut pas empoisonné • « Lié d'amitié depuis trentecinq ans avec le chirurgien qui fit l'ouverture du corps et dressa procès-verbal, j'atteste que c'est l'homme du monde le plus incapable de signer autre chose que la vérité. » Or, la conclusion du procès-verbal de l'ouverture du corps est celle-ci : « Tous les désordres dont nous venons de donner le détail sont évidemment l'effet d'un vice scrofuleux existant depuis longtemps, et auquel on doit attribuer la mort de l'enfant. »
Reste la question de l'enlèvement et de la substitution.
Les bruits qui coururent à cet égard se répandirent, tout d'abord, avec tant de rapidité et prirent une telle consistance, qu'ils provoquèrent, au mois de juillet 1 795, dans la petite ville de Thiers, l'arrestation d'un enfant de dix ans, nommé Monn de la Guérivière. Des propos mal interprétés ayant l'ait croire à l'autorité locale que cet enfant était le Dauphin évadé, il fut mis sous bonne garde, et on ne le relâcha, informations prises, que sur un ordre exprès 3e Ghazal, représentant du peuple en mission.
Cette arrestation eut-elle lieu en exécution d'un arrêté du Comité de s'jreté générale prescrivant la recherche du Dauphin? Plusieurs l'ont dit, mais ne l'ont pas démontré; et le fait en lui-même ne prouve pas autre chose que le zèle, trop prompt à s'alarmer, de l'autorité locale de Thiers. Rien, d'ailleurs, de moins vraisemblable que l'existence de l'arrêté dont il s'agit, dont on a beaucoup parlé sans jamais le produire. On conçoit, en effet, que, si les membres du gouvernement d'alors ou quelques-uns d'entre eux, les plus influents, étaient dans le secret d'un enlèvement et d'une substitution, ils se soient étudiés soigneusement à couvrir leur responsabilité vis-à vis des républicains, en faisant passer pour la mort du Dauphin celle de l'enfant substitué ; mais on ne concevrait pas que, dans cette hypothèse, ils eussent ordonné des poursuites, et si tardives, et si propres à accréditer l'idée d'une évasion qu'ils s'étaient jusqu'alors efforcés de tenir secrète.
On demandera sans doute comment il se peut, s'il est vrai que le fils de Louis XVI ne soit pas mort au Temple, que son existence n'ait pas été reconnue, depuis, d'une manière certaine et son identité^olennellement constatée. Il y a effectivement lieu de s'en étonner. Et toutefois, l'étonnement diminuera, peut-être, si l'on considère :
Qu'à l'époque indiquée comme celle de l'évasion, le Dauphin n'avait pas encore neuf ans ;
Qu'il était conséquemment livré sans défense à toutes sortes d'embûches;
Que, dans ce temps-là, l'Europe entière vivait dans un état d'effroyable confusion;
Que le parti royaliste était un foyer d'intrigues;
Que ses principaux meneurs ne voyaient dans le rétablissement de la monarchie qu'une proie à dévorer, et, entre des prétentions rivales, se tenaient prêts à soutenir celles qui leur promettaient une plus large part dans la curée des emplois ;
Que le comte de Provence, appelé à ceindre la couronne, faute d'héritier direct, joignait à une astuce profonde le plus violent désir de régner;
Qu'il avait un intérêt puissant à laisser dans l'ombre dont les événements l'avaient enveloppée, la destinée de son neveu ;
Qu'après la Restauration, qui mit sur le trône Louis XVIII, le fait de Louis XVII retrouvé, reconnu, aurait tout remis en question et créé des embarras incalculables ;
Que, dans cette situation, un gouvernement peu scrupuleux a pu faire fléchir les considérations de famille devant les exigences de ce qu'on nomme la raison d'État, ou, s'il ignorait la vérité, s'étudier à ne pas la connaître !
Il est, certes, possible que, parmi les faux Dauphins qui, à diverses époques, mirent en éved la curiosité publique, certains, tels que Mathurin Bruneau, aient été suscités par le gouvernement lui-même pour étouffer toute prétention de ce genre sous le ridicule, et il n'est pas douteux que d'autres aient été d'audacieux imposteurs : reste la question de savoir pourquoi les successeurs de Louis XVII ont fait plus d'efforts pour épaissir les ténèbres qu'il ne leur en eût peut-être fallu pour les dissiper; et, ce qui est plus inexplicable encore, pourquoi ils ont toujours montré une répugnance invincible à attester par un acte public que, dans leur conviction, l'enfant mort au Temple était bien le fds de Louis XVI !
Le cœur, à la suite de l'autopsie, avait été dérobé par le docteur Pelletan, conservé par lui : il fut offert à la famille royale, et refusé, sans autre motif que le prétendu doute • ■ ■ jetaient sur cette circonstance les dénégations de Lasne.
Quant à la dépouille mortelle del'enfant, portée, comme nous l'avons dit, dans le cimetière de Sainte-Marguerite, elle avait été déposée dans la fosse commune. Mais, dans une des nuits qui suivirent, le cercueil où étaient renfermés ces restes fut retiré de la fosse commune par deux fossoyeurs qui, avant de le confier à la terre, l'avaient marqué d'un signe particulier avec de la craie blanche; ils le placèrent dans un lieu à part, près de la porte d'entrée du cimetière dans l'église. Lors de la Restauration, le curé de Sainte-Marguerite, M. Lemercier, fit une démarche formelle auprès de la duchesse d'Angoulême, pour qu'on recherchât ces restes -et qu'on les mît en un endroit plus convenable, offrant de les placer dans une chapelle de son église, qu'on aurait disposée à cet effet. La duchesse d'Angoulême pleura beaucoup, mais refusa d'ordonner aucune recherche, sous prétexte qu'il « fallait bien se garder de i-éveiller le souvenir de nos discordes civiles ; que la position des rois était terrible, et qu'ils ne pouvaient pas faire tout ce qu'ils voulaient. »
Les 17 et 18 janvier 1816, la Chambre des pairs et la Chambre des députés votèrent une loi statuant, entre autres choses, qu'un monument serait élevé, au nom et aux frais de la nation, à la mémoire de Louis XVII. Rien de semblable n'eut lieu : pourquoi?
Le 4 mars 1820, un nommé Caron, qui avait été employé au service de la bouche de Louis XVI, qui était parvenu à
LES ÉMIGRÉS A QUIBERON
s'introduire au Temple, après le transfert de la famille royale dans celte prison, et qui possédait ou prétendait posséder, sur l'enlèvement du fds de Louis XVI, des détails secrets et importants, disparut tout à coup, à la suite de plusieurs visites d'un grand personnage de la Cour, sans que sa famille ait jamais pu retrouver sa trace : comment expliquer cette disparition?
Arrêtons-nous. On vient de voir à quelles machinations ténébreuses peut donner lieu le principe de la monarchie de droit divin, de la part de ceux qui le redoutent ou réussissent à le faire tourner à leur profit : on va voir maintenant à quels attentats il peut donner lieu, de la part de ceux qui le servent.