‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 2)Chapitre 138 sur 146 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

VICTOIRE DES THERMIDORIENS SUR LES ROYA' ISTES

outefois , comme les royalistes ne cherchaient dans la Constitution nouvelle qu'un moyen d'opérer la contre-révolution, les plus intelligents d'entre eux ne virent pas beaucoup d'inconvénient à l'adopter, à cause de ses défauts mêmes. Le partage du pouvoir législatif entre deux Chambres de Députés leur plut, précisément parce que c'était là une conception absurde , et ils aimèrent à se persuader que les cinq Directeurs seraient bien vite amenés , soit par leurs dissensions intestines , soit par l'effet du mouvement des choses sur un pouvoir divisé, à abandonner la puissance suprême à un seul.

Que la Convention disparût, ils ne désiraient pas davantage pour le moment ; mais cela , ils le désiraient avec passion.

Les Thermidoriens s'en émurent. Ils comprirent qu'on n'attendait que la retraite de la Convention pour renverser son ouvrage, et, avertis par l'exemple de l'Assemblée constituante, dont l'œuvre avait péri dès que la scène s'était trouvée occupée par de nouveaux acteurs, ils songèrent à garder, suivant l'expression de Thibaudeau, le gouvernail du vaisseau qu'ils venaient de lancer.

Qu'arriverait-il, d'ailleurs, à ceux des conventionnels dont le zèle avait été si farouche et l'autorité si pesante? Pouvaient-ils, sans dire adieu à toute prudence, retourner, comme simples citoyens, dans des provinces où, comme proconsuls, Us avaient semé d'implacables ressentiments?

Sur ces entrefaites , Dupont de Nemours émit l'idée que, pour imprimer un caractère de stabilité à la Constitution, il fallait renouveler l'Assemblée tous les ans par tiers. Ce projet, publié par les journaux et affiché avec profusion, ouvrait à la majorité conventionnelle une voie où elle se précipita. Il fut décrété, d'abord, que les deux tiers de la Convention seraient réélus ; et ensuite, qu'ils le seraient par les assemblées électorales. Baudin (des Ardennes) avait proposé de laisser ce choix à la Convention elle-même, mais l'autre système avait pour lui de paraître plus conforme au principe de la souveraineté du peuple : il prévalut. La rédaction définitive du décret par lequel on tranchait cette importante question fut votée le 5 fructidor (22 août) ; et un second décret, rendu le 13 fructidor (30 août), régla la mise à exécution du premier.

A cette nouvelle, ce fut, parmi les royalistes, une effroyable explosion de colères. Ainsi , c'était la Convention qui allait gouverner encore ! Toujours la Convention ! D'ardentes protestations s'élevèrent au sein de presque toutes les sections do Paris, d'où les Jacobins avaient été chassés et où, depuis la défaite du peuple en prairial, l'influence des royalistes do-

minait. La presse opposante se répandit en imprécations contre les conventionnels, qu'elle affecta de ne plus appeler que les exclusifs, les perpétuels. A ces clameurs se joignit le cri de tous ceux qui brûlaient de devenir, à leur tour, représentants du peuple, et auxquels on barrait tout à coup le passage. C'était une puissante corde à faire vibrer que le mécontentement de l'ambition déçue : les royalistes le sentirent, redoublèrent de violence, et l'agitation prit bientôt des proportions formidables.

Une députation de la section des Champs-Elysées courut dire insolemment à la Convention, par l'organe de Lacretelle jeune : « Méritez le choix du peuple et ne le commandez pas. » Le bruit avait été répandu que Paris était entouré de baïonnettes , et les paroles de Lacretelle jeune se rapportaient aux sentiments tyranniques dont on supposait la Convention animée. Chénier occupait, ce jour-là, le fauteuil. Il répondit que l'Assemblée ne laisserait pas avilir la puissance « qu'elle tenait du peuple entier. » De son côté, Thibaudeau demanda où étaient les signes de cette oppression dont parlait l'orateur sectionnaire, et il lui opposa, en preuve de sa mauvaise foi, la licence de son propre discours.

Mais ce scandale n'était que le prélude de scènes plus indécentes encore et d'attaques sans frein. Pendant que Saladin, devenu fougueux réacteur de fougueux révolutionnaire qu'il avait été, dénonçait, dans un écrit imprimé, les décrets des 5 et 13 fructidor, des agitateurs dont la certitude de l'impunité centuplait l'audace, allaient soufflant partout l'esprit de révolte. De ce nombre étaient Richer de Sérizy, Lacretelle jeune , le général Servan, Fiévée, Quatremère de Quincy, Morellet, Tronçon Du Coudray; La Harpe, qui avait tant admiré le discours de Robespierre sur l'immortalité de l'âme; Lemaître, qui correspondait avec le prétendant; l'exprêtre Poncelin; l'Espagnol Marchena, provocateur d'un 31 mai en sens inverse, et Ladevèze, qui, jusqu'au 10 août, avait rédigé Y Ami du roi.

Chaque jour, c'était quelque nouvelle brochure, dans laquelle la Convention était traînée aux gémonies. Dans un de ces amers pamphlets, il était dit que « les votants pour la mort ne mourraient pas dans leur lit, à moins qu'ils ne mourussent bientôt. » Et l'auteur s'écriait, comme conclusion : « Tuez-les! »

Aux appels meurtriers des libelles se joignaient les meurtrières malédictions des journaux sectionnaires. Le Courrier républicain, le Bulletin républicain, le Messager du soir, le Courrier universel, la Gazette universelle, la Quotidienne, le Postillon des armées, s'étudiaient à présenter les actes des Conventionnels sous un jour affreux; et le concert de leurs anathèmes était plus qu'il ne fallait pour couvrir la voix de- Louvet, qui, dans la Sentinelle, défendait avec un courage désespéré la Révolution, déjà morte.

Jamais Paris n'avait vu autant d'étrangers. Les hôtels du faubourg Saint-Germain, qui, six mois auparavant, étaient déserts, avaient peine maintenant à contenir la foule des Chouans, des émigrés, des prêtres réfractaires, des femmes divorcées et des jeunes gens riches employés dans les charrois, qu'attirait dans la capitale la perspective d'un renouvellement complet des idées et des choses.

Habit gris à revers, collet de couleur noire ou verte, tel était le costume des royalistes : ils l'avaient emprunté des Chouans.

Quant aux points de réunion, c'étaient : Garchy, rue de la Loi ; le théâtre de la rue Feydeau ; le boulevard des Italiens, et, surtout, le Palais-Égalité (Palais-Royal).

Dans ce dernier lieu, étincelant, et infâme repaire des

VICTOIRE DES THERMIDORIENS SUR LES ROYALISTES

agioteurs, des usuriers et des filles de joie, la Jeunesse dorée était toujours en force. On n'y entendait guère retentir que les refrains du Réveil du peuple. Si des soldats, se souvenant de l'hymne de leurs victoires, y entonnaient la Marseillaise, les collets verts leur répondaient par des huées. Plusieurs rixes s'ensuivirent.

En général, la Jeunesse dorée dominait partout où pour dominer il ne fallait que de l'argent et du" loisir. Dans les spectacles, par exemple, elle acquit un tel ascendant, que la musique même de la Convention fut obligée de renoncer à la Marseillaise.

Encore si aux périls dont elle était environnée la Convention avait opposé une force unie et compacte ! Mais non : elle avait dans ses propres rangs les plus dangereux alliés de ses ennemis. Après leur victoire sur Robespierre et Saint-Just, les Thermidoriens, comme pour mieux accentuer leur empressement à déserter la Révolution, avaient quitté la Montagne et passé au côté droit, où étaient venus les renforcer, lors de leur rentrée dans la Convention, les 73 signataires de la protestation contre le 31 mai, de sorte — écrit Thibaudeau — « qu'on avait vu combattre dans les mêmes rangs Tallien et Lanjuinais, Fréron et Roissy d'Anglas, Legendre et Henri Larivière, Barras et Lesage (d'Eure-et-Loir) , Rovère et Louvet » : la tactique des royalistes divisa ce que le 9 thermidor avait rapproché. Ils se mirent à combler d'éloges les 73, tandis qu'ils vouaient les Thermidoriens à l'exécration et au mépris. Ces habiles manœuvres réussirent. Louvet, esprit emporté mais sincère ; Daunou, âme sérieuse et ferme, aimèrent mieux se réunir aux Thermidoriens que livrer ce qui restait encore de la République ; mais leur conduite trouva peu d'imitateurs parmi leurs anciens amis, dont les uns se prêtèrent aux tentatives des sectionnaires par faiblesse, et les autres parce qu'ils étaient vendus en secret au royalisme.

Toutefois, les Thermidoriens exerçaient encore un grand pouvoir dans l'Assemblée. L'énergie qu'ils avaient perdue quand ils avaient la Révolution à défendre, ils la retrouvèrent pour se défendre eux-mêmes. Pressée par eux, la Convention prit coup sur coup des mesures auxquelles on n'était plus accoutumé et qui étonnèrent. Sur la proposition de Daunou, le bannissement à perpétuité des émigrés, et la garantie des acquéreurs de biens nationaux furent décrétés en principe. Les piètres furent signalés du haut de la tribune comme un fléau, et l'ordre fut donné, aux frontières, par le Comité de sûreté générale, de mettre en arrestation ceux d'entre eux qui, déportés, étaient rentrés. Un autre décret prononça la peine du bannissement contre tout ecclésiastique qui troublerait l'ordre public. En même temps, Chénier faisait l'éloge de Talleyrand, qui avait figuré parmi les prêtres révolutionnaires, et son nom était rayé de la liste des émigrés. Parmi les royalistes qui avaient livré Toulon, soutenu un siège de quatre mois contre la République, porté les armes pour le roi et pris la fuite sous la protection des Anglais, beaucoup avaient réussi, depuis quelque temps, à rentrer en France comme fugitifs du 31 mai : le 19 fructidor (5 septembre), Fréron les dénonça et fit rendre un décret contre eux. Désespéré de la violence d'un torrent qu'il avait tant contribué à déchaîner, il s'écria : « Il ne faut plus que la Convention se déguise sa position : nous sommes dans un défilé. Le royalisme , les prêtres s'agitent. Etes-vous fermes ? on dit que vous voulez la Terreur. Etes-vous indulgents ? on tourne votre indulgence au profit de la contrerévolution. »

De leur côté, les sections de Paris se préparaient ouvertement à la lutte, ce déploiement d'une vigueur que ne soute-

naient plus ni l'enthousiasme ni le génie, les irritant sans les effrayer. Beaulieu a peint l'intérieur des sections en homme qui suivait leur drapeau. Il les représente composées de personnages « décemment couverts, appartenant tous à des familles propriétaires ou commerçantes, et distingués par leur éducation ; » il assure que « les orateurs s'exprimaient bien, et qu'on délibérait aussi librement qu'il est possible de le supposer dans des assemblées de cette nature. » Il ajoute: « Je n'ai vu de ma vie rien déplus imposant. »

Mais ce témoignage, en ce qui touche le caractère imposant des délibérations, est en désaccord complet avec le témoignage du comte Pierre-François Real, qui, ainsi que Beaulieu, fut témoin des scènes qu'il a décrites. Suivant Real, tout n'était que violence et désordre dans l'intérieur des sections. Le royalisme s'y montrait paré des couleurs de la démagogie, dont il affectait les allures et prenait le langage; on n'y parlait que de « souveraineté du peuple; » on y combattait le pouvoir, au nom du « peuple souverain » et c'était comme représentants du « peuple souverain, » que les royalistes et les nobles s'arrogeaient le droit d'insolence à l'égard de l'Assemblée. « Le nom de la Convention — écrit Real — ne pouvait être prononcé dans les sections sans exciter des huées. J'ai entendu applaudir, appuyer, et renvoyer à des commissaires la proposition faite, à la Halle aux blés, par l'escroc Rozambourg, d'exiger que le gouvernement donnât à l'instant aux sections l'état exact des troupes, des armes, des munitions, des subsistances, et la connaissance des articles secrets des différents traités ! »

Au reste, Beaulieu lui-même explique ce qu'il y a d'obscur dans cette phrase : « aussi paisiblement qu'il est possible de le supposer dans des assemblées de cette nature, » lorsqu'il dit •: « Les orateurs retracèrent la conduite des Conventionnels sous les plus épouvantables couleurs, » et lorsqu'il ajoute : « on a lieu de croire que les meneurs de la Convention avaient eux-mêmes soufflé ces dangereux discours, trop imprudemment applaudis, pour être en état de justifier les actes de violence qu'ils méditaient. »

Des discours et des applaudissements d'un caractère tel qu'il a fallu les excuser par la supposition que ceux-là les inspirèrent contre qui ils étaient dirigés, ne pouvaient présenter rien ni de bien calme, ni de bien imposant. La vérité est que, s'armant des procédés révolutionnaires pour opérer la contre-révolution, les royalistes étaient revenus à l'organisation du club des Jacobins; et le club des Jacobins, royaliste, ce fut la section Lepellelier.

Cette section avait marqué, dans les premiers orages de la Révolution, sous le nom de Filles Saint-Thomas; c'était elle qui, le 10 août, avait fourni au château ces grenadiers qu'écrasèrent les Marseillais. Elle s'était effacée, depuis; mais, quand le 9 thermidor eut produit ses résultats logiques, elle reparut, et visa tout d'abord à jouer à l'égard des sections de Paris le rôle que le club des Jacobins avait joué à l'égard des clubs de province : elle se fit centre ; elle fut une autre Société mère.

Un arrêté, dont l'ancien club des Jacobins n'aurait désavoué ni le principe ni la rédaction, signala l'entrée en scène de la section Lepelletier. Elle appela cet arrêté Acte de garantie. Il reposait sur la maxime : « Les pouvoirs de tout corps constituant cessent devant le peuple assemblé. »

Communiqué aussitôt aux 47 autres sections de Paris, Y Acte de garantie est accueilli avec transport par la plupart d'entre elles. Toute la journée se passa en ambassades. « Le nom de souverain — raconte Real — se donnait, se rendait, avec une complaisance, une naïveté, qui auraient

excité le rire de l'observateur, si les suites de cette ivresse n'eussent commandé l'indignation.... Dans toutes les sections on prit des actes de garantie C'était le délire de la souveraineté. »

Ceci se passait le 20 fructidor (6 septembre) Le lendemain, l'arrêté de la section Lepelletier est lu à la Convention par Colombel, au nom du Comité de sûreté générale. Il concluait à ce que l'Assemblée se déclarât en permanence. Cette proposition fut repoussée comme annonçant la peur; mais, en décidant qu'il y aurait séance le soir, l'Assemblée parut trahir ses alarmes.

En effet, la section Lepelletier, décidée à heurter de front la Convention, invita, sans plus de retard, les autres sections à former un comité central, ce qui provoqua, de la part de l'Assemblée, un nouveau décret comminatoire : malheur aux citoyens qui se réuniraient en comité central! ils seraient jugés coupables d'attentat contre la souveraineté du peuple. Mais il suffisait que la Convention se prononçât contre un arrêté de section pour qu'il fût à l'instant adopté par la majorité des sectionnaires, se proclamant souverains. Us cassèrent le décret qui interdisait la création d'un comité central.

L'anarchie était au comble, et, pour l'augmenter, on répandait toutes sortes de rumeurs sinistres et de mensonges ridicules • tantôt, on avait délivré à chaque député deux livres de poudre fine, tantôt on avait planté des potences rue de l'Arbre Sec. Arriva la nouvelle, la glorieuse nouvelle, que le Rhin venait d'être franchi par l'armée française; mais, comme le fait amèrement remarquer le général Jourdan, c'est à peine si l'on prit garde à cet éclatant fait d'armes, accompli au milieu d'obstacles regardés comme presque insurmontables. L'attention des sectionnaires était toute à la question des décrets de fructidor, à celle de la poudre fine, à celle des potences de la rue de l' Arbre-Sec!

Le 27 fructidor (13 septembre), la section du Théâtre- Français envoya dire à la Convention que l'Assemblée primaire de cette section avait rejeté les décrets relatifs à la réélection des deux tiers. L'orateur de la députation était un comédien nommé Dupont. Voici en quels termes il apostropha la représentation nationale . « Convention nationale, encore quelques jours, et la vérité éclatera! Tu la connaîtras, mais trop tard. » Et il demandait à lire une adresse. Thibaudeau, qui occupait le fauteuil en cette occasion, consulta l'Assemblée. Elle refusa d'entendre une lecture dont l'annonce seule était un outrage Thibaudeau s'était contenté de répondre . « La Convention ne craint pas le jour de la vérité; elle appelle de ses calomniateurs au peuple français. »

Le contre-coup des agitations de Paris se fit sentir dans les départements de l'Eure, d'Eure-et-Loir, de Seine-et- Oise, du Loiret, c'est-à-dire dans le voisinage des pays que ravageaient les Chouans et où l'on attendait les forces que le comte d'Artois devait amener d'Angleterre. A Nonancourt, à Dreux, des patriotes furent assassinés en plein jour, et l'on traîna la statue de la liberté dans la boue. A Mantes, dans un repas splendide, un plat de cocardes blanches fut servi, et, en sortant de la salle du festin, les convives répondirent au qui vive des sentinelles : Chouans. A Châteauneuf, non contents de couper les arbres de liberté et de jeter la statue de la libellé dans le ruisseau, les royalistes s'emparèrent des caisses publiques. L'Assemblée primaire du canton correspondait avec la section Lepelletier; elle lui avait envoyé des commissaires.

Poncelin ayant fait un voyage à Chartres, de grands troubles ne tardèrent pas à y éclater, soit qu'il eût reçu secrètement mission d'en semer le germe, soit pure coïncidence. Ce

qui est certain, c'est que, le premier jour complémentaire de l'an III (17 septembre), Chartres fut en proie à une horrible sédition, où l'on entendit pousser des cris de vive le roi! Mais la faim était dans la ville, et là où une semblable cause agit, on peut se dispenser d'en chercher une autre.

Avertie du danger, la Convention avait envoyé à Chartres un de ses membres, Le Tellier, homme d'un caractère doux et d'une âme toute virile. Après d'inutiles efforts pour calmer les esprits, Le Tellier est assiégé, dans la maison commune, par une multitude de femmes désespérées, furieuses, qui hurlaient des paroles de mort. Elles le somment de signer un arrêté portant que le pain sera distribué à trois sous la livre. Lui, résiste, invoque la loi : la violer serait une honte. Les clameurs augmentent, le sang va couler. Le Tellier, remarquant qu'il est environné de fonctionnaires publics, accourus pour partager ses périls, signe l'arrêté fatal, rentre chez lui avec beaucoup de sérénité, écrit deux lettres touchantes où il explique qu'il a voulu sauver la vie dés uns et épargner un crime aux autres, saisit un pistolet et se tue. Sa lettre aux' autorités constituées de Chartres se terminait ainsi : « Je sors de la vie avec un héritage de probité que je transmets à mes enfants aussi pur que je l'avais reçu de mon respectable père. » Il avait violé la loi pour sauver ses concitoyens, et l'avait vengée en se donnant la mort. Le suicide, tant vanté, de Caton d'Utique, offre-t-il rien de plus magnanime?

Cependant, telle est l'injustice, telle est la cruauté de l'esprit de parti, que le nom de cet homme héroïque ne fut prononcé, dans les sections, qu'avec insulte. Elles ne lui pardonnaient pas d'avoir honoré les derniers moments de la République par un acte qui rappelait de quelles vertus ses inspirations avaient été la source.

Le moment était venu, pour les Thermidoriens, de comprendre que, le 9 thermidor, ils avaient creusé un gouffre qui risquait de les dévorer. Tallien adjura tous les républicains de se rallier, . déclarant avec une tardive franchise, qu'il n'existait plus en France que deux partis : celui de la République et celui de la royauté. Defermon lui-même, dont le zèle révolutionnaire paraissait si douteux qu'on le soupçonna d'avoir trempé dans les intrigues de Lemaitre, Defermon n'hésita pas à dire : « Nous sentons tous que nous n'avons à attendre d'une monarchie que proscriptions et assassinats. »

Ainsi pressée par des influences contraires, la Convention hésitait, avançait, reculait, passait tour à tour de la faiblesse à la vigueur et d'une condescendance pusillanime à des mesures acerbes. Eion ayant demandé l'arrestation de l'auteur ou de l'imprimeur de la brochure : « Tuez-les! » cette motion n'eut pas de suite; et deux jours, rien que deux jours après, l'Assemblée rendait un décret ordonnant aux pères, fils, frères, oncles, neveux ou époux des émigrés, et aux ministres du culte insermentés, de cesser toutes fonctions administratives, municipales, judiciaires, sous peine de forfaiture ou de faux.

La lutte en était là, lorsqu'eut lieu la proclamation du vote des assemblées primaires touchant la Constitution de l'an III. Le résultat, tel qu'il fut proclamé solennellement par le président de la Convention, était celui-ci :

Nombre des votants 958,226

Pour ' 914,853

Contre 4!, 892

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