‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 2)Chapitre 3 sur 146 · CAEN · texte numérisé non relu

CAEN

buent pas aux charges ne doivent point partager les bienfaits du gouvernement; il s'établirait une classe de prolétaires, une classe d'ilotes.... Ce qu'il y a de populaire et de juste, c'est le principe que la société doit le nécessaire à tous ceux de ses membres qui ne peuvent se le procurer par le travail. Je demande que ce principe soit consacré par la Constitution, et que le pauvre qui, pour sa contribution, doit une obole, la reçoive de la patrie pour la reverser dans le trésor public. » C'est ce qu'on décida.

Tels furent les débats d'où sortit la Constitution de 1793.

Ils ne durèrent que quelques jours, furent marqués par une extrême sobriété de paroles, et témoignèrent d'une grande hâte d'arriver au dénoûment : ce dont il n'y a pas à s'étonner, lorsqu'on songe au théâtre de cette discussion e* à sa date orageuse. Quelles préoccupations s'y mêlèrent ! Que d'incidents l'interrompirent ! Au milieu de ses graves travaux, il fallait que l'Assemblée s'occupât, tantôt de la Vendée, où les royalistes triomphaient ; tantôt du Calvados, so ilevé par les Girondins. ' haque jour, quelque dépêche menaçante ou quelque nouvelle sinistre. De l'intérieur des départements,

arrivaient des missives qui les montraient sur le point de prendre feu ; Momoro, du fond de la Vendée, annonçait la prise de Saumur par les royalistes ; Romme et Prieur (de la Côte-d'Or) écrivaient à la Convention pour lui rendre compte de leur arrestation à Caen.

Ce fut à l'occasion de cette lettre et d'un post-scriptum où Romme disait : « Notre arrestation peut revêtir un grand caractère, si on nous constitue otages pour la sûreté des représentants détenus à Paris, » que Gassuin osa insinuer, d'après le caractère de l'écriture, qu'on avait forcé la main au signataire; sur quoi Cambon s'écria : « Vous vous trompez : Romme serait libre au milieu de toutes les bouches à feu de l'Europe. »

Ce fut aussi à l'occasion des derniers articles de la Constitution qu'à ces paroles de Mercier : « De tels articles s'écrivent ou s'effacent avec la pointe d'une épée. Avez-vous fait un pacte avec la victoire? » il fut répondu: « Non, mais nous en avons fait un avec la mort. »

Les uns nomment ici Razire; d'autres, Robespierre. Eh! qu'importe qui le poussa, ce cri sublime! Levasseur, qui était là, dit qu'il fut poussé « tout d'une voix par la Montagne. » Et, en effet, il est des mots qui ne se trouvent sur les lèvres d'un seul que lorsqu'ils se sont échappés du cœur de tous.

La Constitution fut achevée le 23 juin. Comme on la mettait aux voix , une partie de l'Assemblée restant immobile, Rillaud-Varenne , indigné , réclama l'appel nominal , « pour apprendre enfin au peuple quels étaient ses ennemis. » C'eût été enlever au pacte fondamental qui venait de se conclure beaucoup de son autorité morale : Robespierre , plus habile, se contenta de dire d'un ton méprisant : « Il faut croire que ces messieurs sont paralytiques; » et 'il fit passer à l'ordre du jour.

Ainsi qu'on devait s'y attendre, les députations affluèrent. Magistrats et simples citoyens accoururent en foule pour féliciter l'Assemblée : Dufourny , au nom des corps administratifs; Pache et Ghaumette, au nom de la Commune; un juge, au nom des tribunaux de Paris; un canonnier, au nom de ses camarades. Rdlaud - Varenne , pour consacrer cette journée , voulait qu'on abrogeât la loi martiale : cette motion fut votée d'enthousiasme. En ce moment, les officiers municipaux remplissaient la salle , et le peuple , se pressant aux portes, demandait à entrer : l'autorisation lui en fut accordée; et, divisés en légions, précédés de tambours, les nombreux citoyens qui composaient le cortège défilièreiït en criant : Vive lu République l Vive le 31 mail Vive la Montagne !

Le soir, Paris prit ses habits de fête; les canonniers se réunirent aux Champs-Elysées; le peuple couvrit le Champ de Mars; et, le lendemain, David rendit compte à la Convention des scènes émouvantes dont il avait été témoin.

Toutefois la Constitution de 1793 ne fui pas sans rencontrer des censeurs, même hors du camp des royalistes. Et il est certain qu'elle donnait prise à la critique sous beaucoup de rapports.

Au point de vue politique, on lui pouvait reprocher :

D'avoir déterminé, tantôt d'une manière contradictoire, tantôt d'une manière illusoire, les actes de la souveraineté du peuple ;

D'avoir accordé à cette souveraineté, ou trop, ou trop peu;

De n'avoir établi aucune institution de nature à garantir les citoyens contre la tyrannie des administrateurs ou des magistrats;

D'avoir, en matière de procès civils, conservé les juges sous

le nom d'arbitres publies, au lieu de les remplacer, comme dans le plan de Gondorcet, par des arbitres au choix des parties;

De n'avoir pas suffisamment soustrait la liberté civile aux atteintes de l'arbitraire;

D'avoir fait du Conseil exécutif, en le composant de vingtquatre membres, une lourde machine qui risquait de nuire à la rapidité des affaires et de compromettre l'unité d'action;

D'avoir, par oubli sans doute, fermé au pauvre les portes de la représentation nationale, en n'attachant aucune indemnité aux fonctions de représentant.

Au point de vue moral et social, la Constitution de 1793 avait le grave défaut d'assigner pour but à la société le bonheur commun, sans ajouter que ce bonheur commun est dans l'accomplissement de la justice; et, quant au principe delà fraternité humaine, combien la Constitution de 1793 restait en deçà des limites aperçues par Robespierre !

DECLARATION DES DROITS, PRE- SENTEE AUX JACOBINS PAR RO- BESPIERRE LE 21 AVRIL 1793.

La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de disposer de la portion de biens qui lui est garantie par la loi.

Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par l'obligation de respecter les droits d'àutrui.

Il ne peut préjudicier, ni à la sûreté', ni à la libellé, ni à l'existence, ni à la propriété de nos sembla Mes.

Toute possession, tout trafic; qui viole ce pjjirwipej est essentiellement, illicite et immoral.

Pour que les droits du peuple ne soient pas illusoires, pour que l'égalité ne soit pas rliimei ique, la société doit salarier les folirlioliliaircs publies, et taire en sorle que' les eitoyens qui \ ivml de leur Iravail puissent assister aux assemblées publiques* où la loi les appelle, sans compromeilre leur existence et celle de leurs familles.

Les hommes de tous les pays sont frères , et les différents peuples doivent s'entr'aider, selon leur pouvoir, comme les citoyens du même état.

Celui qui opprime une seule nation se déclare l'ennemi de toutes.

constitution du 24 juin 1793.

Le droit de propriété est celui qui appartient à tout citoyen de jouir et de disposer, à son gré, de ses biens, de ses revenus, du fruit de son travail et de son industrie.

NâJ genre de travail, de culture, de commerce, ne peut être ml' Tdil à l'industrie des citoyens.

Le peuple français est l'ami et l'allié naturel des peuples libres.

Il ne s'immisce point dans le gouvernement des autres nations. Il ne souffre pas que les autres nations s'immiscent dans le sien.

Ce rapprochement dispense de tout commentaire; il montre assez que l'influence de Robespierre sur les auteurs de la Constitution de 1793 ne fut pas entièrement exclusive de l'ascendant de Gondorcet. L'article qui, dans l'œuvre monta-

gnarde. fait de la propriété un droit absolu, invariable; celui qui affranchit le commerce et l'industrie, jusqu'à les rendre indépendants de la morale; celui qui consacre l'égoïsme national en proclamant le principe de non- intervention, portent l'empreinte de l'esprit girondin.

Aussi Robespierre était-il loin de regarder la Constitution « comme un ouvrage fini : » il le déclara en pleine séance des Jacobins, au moment de la présentation du rapport. Mais, tout imparfaite qu'elle était , il la jugeait supérieure aux institutions morales et politiques des autres peuples, et, d'un autre côté, elle avait à ses yeux le mérite de mettre un terme à l'incertitude où avaient ilotté jusqu'alors les destinées du peuple français. Il fut d'avis qu'il fallait se rallier autour d'elle, sauf à la perfectionner; et tel fut le sentiment qui prévalut au club des Jacobins.

Mais, depuis que les réunions de l'Évêché avaient acquis de l'importance, il s'était formé un parti qu'on désigna sous le nom d'Enragés : les Enragés, à la tète desquels figuraient Varlet, Leclerc et Jacques Roux, ne manquèrent pas de s'élever bruyamment contre la Constitution de 1793. Dans la soirée du 10, aux Jacobins, Cbabot avait critiqué le travail de Hérault de Séchelles avec plus d'emportement que de succès. Le 25 , Jacques Roux parut à la barre de l'Assemblée comme orateur d'une députation qui se présentait envoyée par la section des Gravdliers; et, dans ce style déclamatoire et violent qu'on prenait trop souvent alors pour le langage des hommes libres : « Mandataires du peuple, dit-il, vous promettiez de faire cesser les calamités du peuple; mais qu'avezvous fait pour cela? Vous venez de rédiger une constitution que vous allez soumettre à la sanction du peuple. Y avezvous proscrit l'agiotage? Non. Y avez-vous prononcé une peine contre les accapareurs et les monopoleurs? Non. Eh bien, nous vous déclarons que vous n'avez pas tout fait. Vous i|ui habitez la Montagne, dignes sans-culottes, resterez-vous toujours immobiles sur le sommet de ce rocher immortel? Prenez y garde , les amis de l'égalité ne seront pas les dupes des charlatans qui veulent les assiéger par la famine, de ces vils accapareurs dont les magasins sont des repaires de filous Députés de la Montagne, ne terminez pas votre carrière avec ignominie. »

Les Montagnards complices des accapareurs! protecteurs des noirs calculs qui affamaient le peuple! Il n'y avait donc plus qu'à leur courir sus, à la grande joie des royalistes et des Girondins! L'explosion fut terrible sur les bancs de la Montagne. Thuriot, Robespierre, Billaud-Varenne, Legendre, Collot-d'Herbois , Léonard Bourdon vinrent tour à tour dénoncer dans le pétitionnaire un Tartufe de démagogie. L'acte constitutionnel pouvait présenter des lacunes; qui le niait? Mais, enfin, dans quel temps et dans quel pays en avait-on produit un semblable? Était ce pour en récompenser les auteurs qu'on appelait sur eux le déchaînement des colères nées de la faim? Ce Jacques Roux était un ancien prêtre : Thuriot l'accusa de venir en aide aux fanatiques de la Vendée. Léonard Bourdon lui reprocha de ne flatter le peuple que pour l'égarer. « Qu'on le chasse! » criait Legenlre. Un des citoyens qui avaient accompagné Jacques Roux déclara que la pétition qu'il venait de lire n'était point celle que la section des Gravilliers avait adoptée. On admit les pétitionnaires aux honneurs de la séance, mais à l'exception de leur orateur, qui dut rester à la barre, puis se retirer.

Furieux, il court se plaindre au club des Cordeliers, dont il obtient l'adhésion pour l'adresse qu'il a lue dans l'Assemblée. Profitant de ce premier avantage, Leclerc taxe Danton de raodérantisme, et conclut à ce que Legendre soit expulsé de la

Société. Mais, sur ce point, le club se divise, et, h la suite d'un grand tumulte, décide que Legendre sera mandé pour rendre compte de sa conduite.

Pendant ce temps, les discours des Enragés se traduisaienl en actes. Il y eut sur les ports des tentatives de pillage qui menacèrent l'approvisionnement de Paris; à la Grenouill re et au port Saint-Nicolas , des hommes s'ameutèrenl dans le but de forcer la distribution d'un bateau de savon à un prix au-desfous du cours. Une voiture de vingt-deux caisses de savon, pesant ensemble 4200 livres, fut arrêtée par un attroupement à la barrière Saint-Lazare ; et ces désordres ne durèrent pas moins de trois jours.

Il devenait indispensable d'y aviser : la Commune lança contre les agitateurs, qu'elle n'hésita pas à traiter de contrerévolutionnaires, un arrêté très-vigoureux. A une députation de femmes qui exigaient que le savon leur fût délivré à vingt sous la livre, Hébert répondit : « Si on se livre à des excès, la contre-révolution est faite, et vous aurez un roi. » Cette ferme attitude des magistrats populaires et quelques arrestations ramenèrent le calme.

De leur côté, les Jacobins étaient intervenus. Indignés des manœuvres mises en usage pour égarer le club des Cordeliers, ils y envoyèrent douze commissaires, chargés d'éclairer les esprits sur la portée véritable et l'intention de l'adresse de Jacques Roux. Il essaya vainement de se défendre : on ne voulut pas même l'écouter, et il fut chassé du club des Cordeliers, comme un fanatique et un scélérat. Leclerc , accusé d'avoir provoqué les massacres dont la ville de Lyon avait été le théâtre, partagea le sort de Jacques Roux. Restait Varlet : on se contenta de décider qu'il serait soumis à un scrutin épuratoire, et ne pourrait assister jusque-là aux séances des Cordeliers.

On pense bien que, si la Constitution de 1793 déplut aux Enragés, elle ne plut pas davantage aux Girondins. Condorcet l'attaqua dans un pamphlet très-vif, dont la conclusion était : « Tout ce qui est bon dans le second projet est copié du premier; on n'a fait que pervertir et corrompre ce qu'on a voulu corriger. «

Ce trait était de ceux qui peuvent blesser la main qui les lance; Condorcet le pressentit, et songea dès lors à s'assurer une retraite.

Il y avait, au numéro 21 de la rue Servandoni, une maison ordinairement occupée par des étudiants, et qu'avaient habitée deux jeunes amis de Cabanis et de Vicq-d'Azyr, nommés Pinel et Royer. Cette maison appartenait à la veuve de Louis- François Vernet, sculpteur et proche parent des grands peintres de ce nom. Condorcet ayant été décrété d'arrestation dans la séance du 8 juillet, sur la dénonciation de Chabot, Pinel et Boyer vont trouver Mme Vernet et lui demandent si elle consentirait à sauver un proscrit. « Est-il honnête homme? » demande à son tour la dame provençale, femme au cœur chaud, à l'esprit décidé, et bienfaisante jusqu'à l'héroïsme. « Oui, madame, » répondent les deux jeunes gens. « En ce cas, qu'il vienne — Nous allons vous dire son nom. — Vous me l'apprendrez plus tard. Pendant que nous discourons, il est peut-être arrêté. «Et le soir, raconte Fr. Arago. l'illustre biographe de Condorcet, le proscrit allait confier son existence à une femme dont, peu d'heures auj ai avant, il ignorait le nom.

Mais il ne devait pas échapper longtemps, l'infortuné, au sort qui, partout et toujours, attend ces fous héroïques dont la vie s'emploie à servir le peuple; et ceux-là devaient périr à leur tour, qui forcèrent Condorcet à se tuer, parce qu'eux aussi avaient osé travailler au bonheur des hommes. « Li

majorité de ceux qui ont voté la Constitution de 1793 sont morts ou ont été proscrits pour elle. » Il est donc bien irrémissible, le crime d'avoir voulu la justice!

Page 1