CHAPITRE II
GUERRE DE LA VENDEE
ois avons laissé les Vendéens évacuant Fontenay ; leur court séjour dans cette ville fut marqué par un fait important, la création de ce qu'ils appelèrent le Conseil supérieur.
Parmi les piètres engagés dans la révolte figurait un curé nommé Bernier, homme séduisant de manières, d'une éloquence douce, d'une activité sans bornes, très-supérieur par l'esprit à tous ceux qui l'entouraient, mais cachant derrière tant d'avantages une soif ardente du pouvoir, le génie de l'intrigue, des mœurs dissolues, et une âme capable des plus noirs attentats. Peu connu encore, à l'époque dont nous parlons, pour ce qu'il était en réalité, cet habile hypocrite jouissait, dans l'armée vendéenne, d'un ascendant qui devint bientôt décisif. Ce fut lui qui. de concert avec Bernard de Marigny et d'Elbée, imagina la formation d'un corps chargé de résoudre, sous le nom de Conseil supérieur, les questions administratives et judiciaires. Le siège du nouveau pouvoir fut fixé à Chàtillon; et le Conseil, présidé par le faux évêque d'Agra, eut pour membres, outre plusieurs avocats et hommes de loi, quatre prêtres, qui furent le curé Bernier, de la Rochefoucauld, Brin, vicaire général du diocèse de la Rochelle. et Jagault, un bénédictin.
Mettre ainsi un pouvoir civil à côté du pouvoir mililaire, c'était pousser à la discorde; et la rivalité ne tarda'point en effet à éclater. Mais le seul fait de cette, institution annonçait une tendance à s'organiser et des vues d'avenir dont les républicains eurent à se préoccuper.
Comprenant enfin que, pour réduire un ennemi formidable, il ne suffisait pas de quelques bandes de citoyens armés à la hâte, le Comité de salut public résolut d'opposer aux rebelles des troupes de ligne. Trois légions, comprenant artillerie, infanterie et cavalerie, et dont l'une avait pour chef' Westermann, reçurent ordre de marcher en Vendée ; à cette force on joignit des divisions de gendarmerie à pied, sous les ordres de Rossignol, d'abord ouvrier orfèvre, puis bas officier aux gardes; et trente mille fantassins, tirés des armées du Nord et du Rhin, furent envoyés en poste jusqu'à Orléans et Angers.
D'un autre côté, le Comité de salut public crut devoir rappeler le général la Bourdonnaye et diviser l'étendue de son commandement : de sorte que les forces destinées à combattre la rébellion se trouvèrent partagées en deux armées, l'armée des côtes de la Rochelle, s'étendant depuis l'embouchure de la Gironde jusqu'à Nantes, et l'armée des cotes de Brest, répandue depuis Nantes jusqu'à Saint-Malo.
Le général Canclaux commandait la seconde ; Biron, arrivé à Niort le 29 i^ y prit le commandement de la première.
Ce partage, trop propre à briser l'unité de la résistance, ne pouvait manquer d'avoir des résultats funestes; et ils s'aggravèrent, nous le verrons, du peu d'accord qui existait entre les représentants en mission, dont les uns furent appelés à siéger à Nantes, d'autres à Saumur; ceux-ci à Tours, ceux-là à Fontenay, à Niort, aux Sables.
Au commencement de juin, la distribution des forces républicaines sur les points particulièrement menacés était celle ci : à Niort, seize mille hommes; à Thoua*;, que les Vendéens avaient abandonné, six mille ; à Doué, huit mille ; à Saumur, dix mille.
Nous avons dit quel admirable élan de patriotisme fit affluer à Niort, pour protéger cette ville, après la prise de Fontenay, les habitants des contrées circonvoisines, hommes mûrs, jeunes gens, vieillards. Le concours fut tel, qu'on craignit la famine, et qu'il fallut renvoyer ceux qui n'étaient pas en état de servir utilement, les vieillards, par exemple. Jusque-là, rien de mieux; mais les autres, ne pouvait- on, par un mouvement impétueux et hardi, les pousser au cœur de la Vendée, en leur donnant pour point d'appui, et la garnison de Niort, et les troupes ralliées de Fontenay? Ce mouvement, exécuté avec précision, au moment même où les vainqueurs de cette dernière cité, les paysans, ne songeaient qu'à regagner leurs villages, eût peut-être empêché les chefs vendéens, tranquillement rassemblés à Chàtillon, d'y mûrir le plan d'une nouvelle campagne.
Malheureusement Biron n'était pas homme à mettre à profit la puissance de l'enthousiasme populaire; à peine s'd était capable de la comprendre. Héritier des traditions d'une famille célèbre par d'ambitieuses galanteries et par une grande légèreté d'esprit mêlée à beaucoup de grâce, il ne reproduisait que trop fidèlement dans sa personne le type, charmant et vain, des Lauzun. Brave, il l'était sans nul doute, et de cette bravoure qui se sent aussi à l'aise devant le bourreau que devant l'ennemi. Traître, il y avait trop du fier gentilhomme en lui pour qu'il s'avilît à ce point. Mais sa jeunesse emportée, ses liaisons de plaisir avec le duc d'Orléans, ses dettes, l'insouciance fastueuse avec laquelle il lui était arrivé d'offrir des titres de cent mille francs contre vingt-cinq louis, l'éclat de ses amours, ses voyages romanesques, et jusqu'à cette guerre d'Amérique où l'élégance raffinée de sa tenue militaire scandalisa plus d'un guerrier en bonnet de laine, tout cela était une singulière initiation au rôle de général sans-culotte. Voici comment Mercier du Rocher le peint dans ses Mémoires manuscrits : « Je le vis à Tours ; un petit plumet tricolore flottait attaché à sa cocarde. Il se présenta au département d'Indre-et-Loire en courtisan. Pendant toute cette visite, d se tint debout, le chapeau à la main, à demi incliné, et parlant le langage le plus doucereux. Quant aux rebelles, il dit qu'il ne s'en inquiétait point ; qu'il les jouerait par-dessous jambes; qu'il ne craignait que les désorganisateurs et les clubistes. — Mais, général, lui lit observer quelqu'un, si l'on vous dénonce? — Quand on est sûr d'être écouté à la Convention, répondit-il, on n'a pas peur des dénonciations. D'ailleurs, je me moque bien d'être pendu!... » 11 y avait là un ancien militaire qui avait perdu uu bras et une cuisse. Biron le recommanda aux administrateurs, et sortit.
Tel était le général de l'armée des côtes de la Rochelle. Au fond, ses sympathies appartenaient beaucoup plus à des hommes comme la Rochejaquelein et Lescure qu'aux « désorganisateurs et aux clubistes. » Aussi ne se pressa-t-il pas d'entrer en campagne. Renfermé à Niort, il y passa son temps à trier les généreux volontaires que le péril y avait attirés, et à suivre des intrigues de boudoir.
Or, pendant ce temps, les rebelles, déjà maîtres de Choll"t, Vihiers, Cjron et Vezins, chassaient successivement des villages de Concourson et de Vercher les troupes républicaines, poussaient jusqu'à Doué leurs bandes victorieuses, et, dépassantjcette dernière ville, menaçaient Saumur.