‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 2)Chapitre 69 sur 146 · MERLIN DE DOUAI · texte numérisé non relu

MERLIN DE DOUAI

à une femme, soupçonnée d'émigration, la preuve de sa résidence en France; d'avoir écrit à un prêtre de prendre patience, et que l'ordre ne tarderait pas à se rétablir. Il fallait les yeux de la haine pour découvrir là tout autant de crimes. Un seul fait eût été accablant s'il eût été prouvé. Une lettre fut produite qui faisait de Hérault jde Séchelles un agent secret de l'ennemi; mais la teneur même de cette lettre et le style mal-

adroitement perfide du rédacteur indiquaient de reste une de ces fabrications impudentes auxquelles l'étranger, à cette époque, avait si souvent recours pour perdre les uns par les autres les patriotes. Et c'est ce que l'accusé exposa d'un ton ferme et digne.

Camille avait récusé un des jurés, Renaudin : le tribunal rejeta cette récusation, comme contraire à la loi, attendu qu'elle n'avait

point été formulée par écrit et dans les vingt-quatre heures avant l'ouverture des débats. Quant aux griefs dont on s'armait contre lui, l'accusé protesta de son dévouement à la Révolution ; il rappela comment il avait dénoncé Dumouriez et les traîtres ; il demanda qu'on ne jugeât point le Vieux Corclelier sur des phrases détachées; il déclara n'avoir fait que suivre l'exemple des meilleurs patriotes en proposant un Comité de clémence; à l'égard de Dillon, dont on lui reprochait d'avoir été le défenseur, il assura n'avoir réclamé autre chose pour lui qu'un jugement prompt qui le punît, s'il avait été coupable, ou mît au jour son innocence. Hermann lui ayant posé cette question : « N'est -il pas vrai que vous vous êtes opposé de toutes vos forces à la saisie des biens des Anglais? Que vous avez traité les commissaires de proconsuls et combattu leurs rapports d'une manière indécente ? » il répondit : « Je nie le fait, et j'en demande la preuve à mes accusateurs. »

Parmi les prévenus, il en était un que poursuivaient depuis longtemps des soupçons cruels, dont l'injure avait rejailli jusque sur Danton. A la veille de mourir de la main du bourreau, le général Miaczinski avait fait, concernant la conduite de Lacroix en Belgique, des déclarations dont le procès-verbal portait : « Lacroix dit au général Miaczinski : Ecoutez, vous êtes étranger; pillez, nous partagerons. » Or, bien que ces déclarations n'eussent été consacrées par aucun vote de l'Assemblée, et que Drouet, l'un des deux commissaires chargés de les recevoir, les eût attribuées à un lâche espoir de conserver la vie, — supposition démentie, au surplus, par la mort intrépide de Miaczinski, — l'intégrité de Lacroix était restée problématique. On se rappelait bien que, confronté avec Miaczinski, il avait déployé, selon Drouet, l'assurance d'une conscience tranquille; mais on se rappelait aussi que son accusateur n'avait rien rétracté, et que lui-même avait avoué avoir dit au général, en présence de Danton : « Vous avez perdu vos effets ? Eh bien ! vous êtes en pays ennemi : houzardez, et dédommagez-vous de votre perte. » Le passage suivant du manuscrit de Robespierre, publié en 1841, peut donner une idée des rumeurs qui couraient sur le compte de Lacroix : « Dans le pays de Lacroix, on ne parle que des serviettes de l'archiduchesse, rapportées de Belgique et démarquées dans le pays. »

Quoi qu'il en soit, Hermann glissa très-légèrement sur des faits que, pour l'honneur de la Révolution au dehors, il importait, en tout cas, de couvrir d'un voile. Il rappela les déclarations de Miaczinski, mais dans des formes adoucies, et manifestement adoucies avec intention : « Miaczinski vous accuse de lui avoir dit : « Vous êtes en pays étranger, la Con- « vention ne vous doit aucune fourniture; c'est au pays étran- « ger à vous ravitailler.» — Pouvez-vous donner au tribunal quelques détails sur votre mission en Belgique? — Lacroix at-il eu connaissance d'une voiture qui contenait quatre cent mille livres d'effets précieux?» La défense de l'accusé consista à dire que les déclarations de Miaczinski étaient mensongère; que, logé en Belgique, lui, Lacroix, chez un général assez mal meublé, il avait acheté du linge pour l'usage des représentants du peuple, et l'avait déposé dans une voiture qu'on avait arrêtée à Béthune ; qu'une autre voiture, contenant de l'argenterie, avait été pillée dans un village, et qu'il en avait été dressé procès-verbal. Ce fut tout. Le président se hâta de passer à la partie politique de l'accusation. Mais ici Lacroix avait à invoquer le témoignage de quelques-uns de ses collègues de la Convention, et il l'invoqua.

On a vu que le plan de défense de Danton et de Lacroix consistait à émouvoir le peuple, à donner au procès les pro-

portions d'une grande bataille politique. En conséquence, les accusés déclarèrent qu'ils avaient à dénoncer la dictature du Comité de salut public, et ils demandèrent au tribunal d'écrire à l'Assemblée pour qu'elle reçût leur dénonciation. Accéder à une pareille demande, c'eût été mettre les accusés sur le siège des juges et les juges sur le banc des accusés : le tribunal n'y pouvait consentir sans changer la nature de ses attributions, il refusa; et l'on a de la peine à concevoir que cela lui ait été imputé à crime, même par les historiens qui. n'ont fait que servir d'écho à Fabricius Paris.

Où il y eut iniquité flagrante, ce fut dans le refus d'appeler en témoignage seize membres de la Convention, dont les accusés avaient fourni la liste.

Le Comité avait bien prévu qu'ils entreraient dans cette voie, et, la veille du jour où ils furent mis en jugement, il avait été enjoint à Fouquier-Tinville de résister. Il est certain qu'en admettant la requête présentée on ouvrait une arène à la guerre civile. Mais à qui la faute? L'admission des témoins indiqués était de droit rigoureux ; et qui superpose la raison d'État à la justice est sur la pente de tous les crimes. Cette pente, Fouquier-Tinville la descendit effrontément, lorsque, organe servile d'une pensée qu'il prétendit plus tard n'avoir pas été la sienne, il opposa aux réclamations, passionnées mais légitimes, des accusés, cette fin de non-recevoir pitoyable : « L'accusation portée contre vous émanant de la Convention en masse, aucun de ses membres ne peut vous servir de témoin justificatif. »

Toutefois, comme Lacroix insistait et protestait : « Eh bien! dit l'accusateur public, je vais écrire à la Convention , et son vœu sera exactement suivi. »

Vint ensuite l'interrogatoire de Philippeaux et celui de Westermann, qui ne présentent de remarquable que cette belle réponse de Philippeaux à Fouquier-Tinville, lui criant : « Il ne mancjue à ce que vous dites que les actions » : 7/ vous est permis de me faire périr; mais, m'outrager, je vous le défends-

Ceci se passait le 14 germinal. Dans la soirée, Fouquier court au Comité. Il aurait voulu, quant à lui, qu'on fît droit à une requête qu'on ne pouvait repousser que par une violation manifeste de tous les principes. Billaud-Varenne et Saint- Just montrèrent un front menaçant. Il se retira.

Le lendemain, avant l'audience, Hermann et Fouquier, entrant dans la chambre des jurés, leur font part de la réponse du Comité. L'audience s'ouvre. Danton, soutenu par ses coaccusés, renouvelle avec force sa demande de la veille. Il était très-animé ; et ses formes robustes, sa puissante laideur, le désordre même de son éloquence emportée, ajoutaient à l'effet de ses protestations. Il se déchaîna contre Robespierre et Couthon, contre Saint-Just et Billaud, contre Amar et Vouland, contre Vadier surtout. Du refus d'entendre les témoins, il menaçait d'appeler au peuple entier, que sa forte voix faisait tressaillir. L'entassement de la foule étant tel que beaucoup ne pouvaient rien voir, Thirion était monté sur une chaise; Danton l'aperçoit et lui crie avec passion : « Allez à l'Assemblée ; allez demander que nos témoins soient entendus. » Il n'est pas vrai que les accusés, ce jour-là, insultèrent le tribunal, ni qu'ils lancèrent aux juges des boulettes de pain ; et même, Danton dit à Hermann • « Président, je te respecte; tu as l'âme honnête.» Ce qui est vrai, c'est que l'émotion des accusés s'était communiquée au peuple ; c'est qu'il frémissait comme les feuilles d'une forêt au souffle d'un vent d'orage; c'est que les juges étaient troublés, et que, selon l'expression d'Hermann, « il y. avait dans la salle de grands mouvements. »

PROCÈS ET MORT DES DANTONISTES

Les murmures du peuple inquiétant le tribunal, Fouquier- Tinville écrivit sur-le-champ aux Comités la lettre suivante, doDt il donna lecture aux accusés à l'audience :

« Citoyens représentants, un orage horrible gronde depuis que la séance est commencée, les accusés, en forcenés, réclament l'audition des témoins à décharge, des citoyens députés Simond, Courtois, Laignelot, Fréron, Panis, Lindet, Calon, Merlin (de Douai), Gossuin, Legendre, Robert Lindet, Robin, Goupilleau (de Montaigu), Lecointre (de Versailles), Brival et Merlin (de Thionville). Ils en appellent au peuple entier du refus qu'ils prétendent éprouver; malgré la fermeté du président et du tribunal, leurs réclamations multipliées troublent la séance, et ils annoncent hautement qu'ils ne se tairont pas que leurs témoins ne soient entendus, sans un décret. Nous vous invitons à nous tracer définitivement notre règle de conduite, l'ordre judiciaire ne nous fournissant aucun moyen de motiver ce refus. »

Cette lettre, qu'Hermann et Fouquier-Tinville signèrent, constatait un fait vrai, savoir, les réclamations véhémentes des accusés; elle ne parlait ni d'insultes adressées aux magistrats ni de révolte; loin de tendre à dépouiller les prévenus de leurs moyens de défense, elle semblait viser au but contraire, en informant la Convention des dangers d'un refus qu'elle signalait la difficulté de motiver judiciairement. Aussi ne provoqua-t-elle aucun murmure de la part de ceux qu'elle concernait, quand elle leur fut communiquée. Restait à savoir quel usage en ferait le Comité de salut public.

Or, pendant ce temps, une agitation inaccoutumée régnait dans les prisons. A Saint-Lazare, où l'on avait confondu pêlemêle Millin-Grandmaison, Gilibert, Lapalue, Grammont père et fils, d'Estaing, des hommes de tous les partis, le bruit s'était répandu, dès le 14 germinal, que la Convention était divisée ; que le Tribunal révolutionnaire avait été forcé de suspendre les débats ; qu'une insurrection populaire se préparait, qu'elle devait éclater cette nuit-là même; que les détenus pouvaient s'attendre à être délivrés. Et ce bruit s'accrédita tellement dans le corridor numéro 3 de la maison, que plus de trente détenus y restèrent toute la nuit sur pied, prêts à profiter de l'occasion. Lebois, un d'eux, disait que les femmes, dans Paris, empêcheraient bien les accusés d'être guillotinés.

Au Luxembourg, où l'on formait des vœux ardents pour Camille Desmoulins, on apprit ce qui se passait par Dillon, ami de Camille, et qui recevait deux fois par jour des nouvelles du tribunal. Jusque-là, rien d^ mieux; mais, malheureusement, la prudence, chez Dillon, n'était pas la qualité dominante, et il commit une imprudence fatale. Dans la prison se trouvait un certain Laflotte, ancien ministre de la République à Florence, homme d'un caractère très-peu sur, — la suite ne le prouvera que trop! — Le soir du 14, Dillon se rend auprès de lui, et, après lui avoir parlé de l'impression produite sur le peuple par l'attitude des accusés, il lui dit que les prisonniers sont menacés d'un égorgement ; qu'il faut résister à l'oppression, se réunir; qu'il a formé un projet, lui Dillon, pour l'exécution duquel il s'entend avec Simond, homme à la tête froide et au cœur chaud, qu'il le lui amènera, ainsi que Thouret, autre détenu, et qu'ils lui confieront leurs vues. Puis, en présence de Laflotte, qui a feint l'assentiment, Dillon donne à un porte-clés nommé Lambert une lettre dont il coupe la signature, sans cacher que cette lettre était à l'adresse de Mme Desmoulins, et mettait à sa disposition mille écus, « pour envoyer du monde autour du Tribunal révolutionnaire. « A huit heures et demie, Dillon, accompagné de Simond, reparaît chez Laflotte, qui ouvre l'oreille

à des confidences qu'il se réservait bassement de trahir. Et en effet, le lendemain, 15 germinal, l'administrateur de police Wichterich, sur une lettre du concierge du Luxembourg, allait recevoir, de la bouche de Laflotte, la déclaration des faits qui précèdent.

Aussitôt Saint-Just et Billaud-Varenne courent à la Convention. Elle venait de chasser ignominieusement de la barre deux pétitionnaires qui avaient osé lui proposer de mettre la mort à l'ordre du jour. Saint-Just paraît et s'exprime ainsi : « L'accusateur public du Tribunal révolutionnaire a mandé que la révolte des coupables avait fait suspendre les débats de

la justice » Mensonge indigne! Dans la lettre d'Hermann

et de Fouquier, il n'était nullement question de révolte. Cette lettre, pourquoi ne pas la lire? Au moins aurait-il fallu faire savoir à la Convention ce que les accusés réclamaient! Mais non : de l'objet de leurs réclamations et de la liste des députés qu'ils voulaient qu'on entendît comme témoins, pas un mot. Jamais omission ne fut plus criminelle ; jamais réticent :e ne ressembla davantage à un assassinat. I\ y a là une souillure qui, éternellement, suivra le nom de Saint-Just. « Vous avez échappé, continua-t-il, au danger le plus grand qui jamais ait menacé la liberté La révolte des criminels, aux

pieds de la justice même, explique le secret de leur conscience.... Quel innocent s'est jamais révolté contre la loi?... »

Et, au nom des deux Comités, il proposa le décret suivant :

« La Convention décrète que le Tribunal révolutionnaire continuera l'instruction relative à la conjuration de Lacroix, Danton, Chabot et autres; que le président emploiera tous les moyens que la loi lui donne pour faire respecter son autorité et celle du Tribunal révolutionnaire, et pour réprimer toute tentative de la part des accusés pour troubler la tranquillité publique et entraver la marche de la justice.

« Décrète que tout prévenu de conspiration qui résistera ou insultera à la justice nationale sera mis hors des débats surle-champ.»

On a dit et répété que Saint-Just fit rendre par la Convention un décret qui mettait Danton et ses amis hors des débats : c'est une erreur manifeste. Le décret du 15 germinal enjoint, au contraire, de continuer l'instruction, c'est-à-dire l'audition des témoins et tout ce qui appartient à la procédure. La mise hors des débats n'est décrétée que pour le cas où la rébellion des accusés nécessiterait le recours à cette mesure extrême. Mais l'odieux était dans la constatation fausse qui provoqua le décret du 15 germinal, et dans le silence artificieux gardé sur une demande que la Convention eût admise peutêtre, si on la lui avait loyalement exposée.

Pour mieux entraîner l'Assemblée, Billaud-Varenne ne manqua pas de lui lire le rapport de Wichterich, rapport prouvant, dit-il, « quelle intimité règne entre les conspirateurs traduits au tribunal et ceux des prisons. » Ainsi fut emporté le vote.

En ce moment, la femme de Philippeaux sollicitait la permission de se présenter à la barre. Billaud fut d'avis qu'on l'admît sur-le-champ et que, pour toute réponse, on lui lût la lettre de Gai nier (de Saintes), afin qu'elle apprît qu'elle sollicitait en faveur d'un conspirateur. « Heureusement, écrit d'Aubigny, — tout ennemi de Robespierre qu'il se montrait quand il traça ces lignes, — ■ heureusement, Robespierre, plus humain cette fois que Billaud-Varenne, s'y opposa; et vous n'eûtes point à rougir de voir sous vos yeux insulter à la douleur d'une femme qui venait vous implorer. »

Amar était au Comité des procès -verbaux quand on vint

y expédier le décret : il se charge de le porter au tribunal. De son côté, Youland portait la déclaration de Laflotte. Fabricius Paris, ennemi mortel de Fouquier-Tinville, et dont il est juste par conséquent de n'admettre le témoignage qu'avec réserve, raconte qu'il vit arriver les deux messagers le visage pâle, et pleins de la crainte sinistre que les victimes n'échappassent au bourreau. Il peint Vouland remettant à Fouquier le papier fatal, avec ces mots : « Nous les tenons enfin, les scélérats; ils conspiraient au Luxembourg Voilà de quoi vous

mettre à votre aise ; » et Fouquier répondant, le sourire sur les lèvres : « Ma foi, nous en avions besoin. »

Cependant lecture est donnée du décret de la Convention et de la dénonciation de Laflotte. En entendant prononcer le nom de sa femme, Camille pousse un cri déchirant : « Les scélérats! non contents de m'assassiner, ils veulent assassiner ma femme ! »

Danton se lève, transporté de colère. Il somme les juges, les jurés, le peuple, de déclarer si le fait de révolte, motif du décret, est vrai. Apercevant derrière les gradins et Fouquier certains membres du Comité de sûreté générale, accourus à ce triste spectacle : « Voyez, s'écrie-t-il, ces lâches assassins, ils nous suivront jusqu'à la mort. » Le peuple est ému, il s'agite. Hermann, effrayé, lève la séance.

Le 16 germinal était le quatrième jour du procès; et la loi prescrivait au président, lorsqu'une affaire avait duré plus de trois jours, de poser aux jurés cette question : « Ètes-vous suffisamment éclairés ? » Comment, dans cette circonstance, auraient ils pu l'être? Danton avait parlé longuement, il est vrai, et la parole lui avait été plusieurs fois accordée. Mais l'interrogatoire de Hérault de Séchelles, celui de Camille, celui de Pliilippeaux, celui de Westermann, celui de Gbabot, quelles lumières si grandes avaient-ils donc fournies, qu'un plus ample examen devînt superflu? Et les pièces, qu'on n'avait pas produites! et les témoins, qu'on n'avait pas appelés! et les avocats, qu'on n'avait pas entendus ! Aussi, ce ne fut qu'un cri parmi les accusés, cri d'étonnement, de douleur el le. fureur. Vadier était assis, en ce moment, auprès d'une petite table, dans l'imprimerie de Nicolas, dont la fenêtre donnait directement sur la première de celles de la salle d'audience, et il put voir en effet ce que, ce jour-là même, il alla raconter à la Convention, savoir, que les accusés avaient jeté aux juges des boulettes de pain. La vérité est que c'est alors qu'eurent lieu, de la part des accusés, furieux, les démonstrations insultantes dont on a faussement reporté la date à l'audience précédente, pour faire croire qu'elles avaient motivé le décret du 15. Camille Desmoulins était tellement hors de lui, que, déchirant son projet de défense, il en lança les morceaux à la tête de Fouquier-Tinville. Il appelait les juges des bourreaux; et, de leur côté, Danton et Lacroix exhalaient leur indignation en paroles brûlantes ; « Jugés sans être entendus ! . . . Point de délibération!.,. Nous avons assez vécu pour nous

endormir dans le sein de la gloire » On fit sortir les

accusés, et les jurés entrèrent dans leur chambre pour délibérer.

Quelques écrivains, sur la foi de Fabricius Paris et sans discuter son témoignage, ont affirmé que Hermann et Fouquier-Tinville se rendirent auprès des jurés, et, pour mieux les influencer, leur montrèrent une lettre venue de l'étranger, disaient-ils, et adressée à Danton. Il eût été juste de ne point taire que ce fait, comme plusieurs autres venant de la même source, fut d'une manière formelle démenti par Hermann, et verbalement, et dans une protestation écrite; que, de plus, Paris, témoin suspect, parlait ici par ouï-dire, prétendant tenir la chose de Topino-Lebrun, un des jurés, assertion

dont on ne put vérifier l'exactitude, parce qu'alors Topino- Lebrun était en fuite. Ce qui est mieux établi et ressort d'ailleurs de la situation même, c'est que les jurés, sauf quelques fanatiques, se déterminèrent par des considérations jurement politiques et sacrifièrent la justice au culte de cette affreuse déesse : la raison d'État! Ils voyaient une guerre à mort engagée. Nul espoir de réconciliation désormais. Ils eurent la vision de Robespierre étendu mort aux pieds de Danton resté debout. Ils se crurent condamnés à choisir!...

Quand ils reparurent, le trouble de leur cœur dut se lire sur leur visage. Fabricius Paris trouva à plusieurs d'entre eux « l'air de forcenés. » A leur tête s'avançait Trinchard, qui, en passant devant Paris, lui dit, avec un geste furieux : « Les scélérats vont périr! » L'arrêt fatal était porté. Un seul, parmi les prévenus, avait été jugé digne de yivre ; c'était Luillier; et celui-là, dans la prison où il fut transféré, s'ouvrit les quatre veines.

La loi voulait que le jugement fût prononcé en présence des accusés ; mais, comme on craignait les mouvements qui avaient déjà éclaté dans l'audience, la loi à cet égard fut violée. Ils avaient été reconduits à la Conciergerie : c'est là qu'on envoya le greffier leur lire le jugement. A l'endroit où était cité l'article de la loi qu'on leur appliquait, ils interrompirent la lecture, ne voulant point en entendre davantage, et s'écriant qu'il leur importait peu avec quelle arme on les assassinait.

Camille Desmoulins ne put retenir ses larmes. «Ma femme ! mon enfant! » répétait-il sans cesse.

Les condamnés furent exécutés le 16 germinal (5 avril). Ils affrontèrent la mort : Hérault de Séchelles, avec le sangfroid d'un philosophe; Westermann, avec l'intrépidité d'un soldat ; Pliilippeaux et Razire, avec le calme d'une conscience droite.

Sénar rapporte, et quelques historiens ont répété d'après lui, que, quelques instants avant de partir pour l'échafaud, Danton s'écria : « Qu'importe si je meurs? J'ai bien joui dans la Révolution; j'ai bien dépensé, bien riboté, bien caressé les filles : allons dormir. » Mais, outre que Sénar ne mérite en général aucune créance, et ne donne ici aucune indication de nature à confirmer son témoignage, les ignobles paroles qu'il prétend citer sont en complet désaccord avec l'élévation imposante, quoique un peu théâtrale, que, selon tous les récits, Danton déploya dans ses derniers moments. On ne saurait non plus regarder que comme une boutade calomnieuse de la haine ces mots de Mercier : « Le sauvage Danton, dont tous les décrets sentaient le vin, mourut ivre. » Danton était cynique, sans doute; mais il avait l'instinct de la grandeur, et cet instinct, chez des hommes de sa trempe, ne se développe jamais mieux qu'en présence de la mort,

Quant à Camille Desmoulins, l'excès de l'indignation lui avait ôté l'empire de lui-même. Durant le trajet de la prison à la guillotine, il mit à ce point ses habits en lambeaux, qu'il arriva presque nu devant l'exécuteur. A cette abjecte portion de la foule qui a des acclamations pour tous les triomphes et des huées pour toutes les chutes, il criait ; « Peuple, on te trompe ! on te trompe I on immole tes défenseurs. » Mais Danton : te Reste donc tranquille, et laisse là cette vile canaille. »

Le funèbre cortège avait à passer rue Saint-Honoré, devant la maison de Duplay. Robespierre ayant fait fermer la porte cochère, les fenêtres et les volets, cette maison ressemblait à un tombeau. Un gémissement s'en échappa, au moment où passait Camille !...

Qui ne connaît le reste? Qui ne sait qu'au moment de l'exécution, Hérault de Séchelles s'approchant de Danton pour

PROCÈS ET MORT DES DANTONISTES

l'embrasser, et un des exécuteurs paraissant vouloir s'y opposer, Dauton lui dit : « Est-ce qu'on t'a ordonné d'être plus cruel que la mort ? Va, tu n'empêcheras pas nos têtes de s'embrasser au fond du panier! » Au souvenir de sa jeune femme, alors enceinte, il s'attendrit : « 0 ma bien-aimée, je ne te verrai donc plusl » Mais, rappelant aussitôt sa fermeté et se tournant vers le bourreau : « Tu montreras ma tête au peuple: elle en vaut la peine. » Camille mourut tenant dans sa main des cheveux de Lucile.

Le soir, comme Fleuriot Lescot, accompagné de Lumière, un des jurés, longeait le port Saint-Nicolas, plusieurs pa-

triotes connus de la section du Muséum coururent à lui, se répandant en exclamations de surprise et de douleur. Fleuriot Lescot leur dit: «Vos réflexions seraient justes, appliquéesà tout autre tribunal que le Tribunal révolutionnaire, qui est moins un tribunal de justice que de politique... » Il allait continuer, les autres l'arrêtèrent : « N'en dites pas davantage.... nous comprenons.... Adieu!... » Mais entre la justice et la politique, quand celle-ci diffère de la justice, il y a cette différence que la première est un bouclier à l'usage de tous, et la seconde une épée dont nul n'est sûr de pouvoir toujours a son gré diriger la pointe. Ah! elle est d'une beauté poignante, — et

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