CHAPITRE XI
FÊTE DE L'ÊTRE SUPRÊME
Par la défaite des deux partis opposés qui lui faisaient obstacle, le Comité de salut public semblait avoir acquis une force irrésistible : un moment, tout s'inclina devant lui. Dufourny, dénoncé par Vadier pour avoir mis en doute la cons-
piration imputée aux Dantonistes, fut chassé du club des Jacobins, à la suite d'une sortie violente de Robespierre. Legendre déclara lâchement qu'il avait été le jouet de Danton, son ami de la veille : il le trouvait coupable, maintenant qu'il était mort ! De chaque point de la France arrivèrent des adresses de congratulation. La ville de Rodez écrivit à la Convention : « C'est donc en vain que les enfants des Titans ont levé la tète, la foudre les a tous renversés. » La soumission fut générale et absolue.
De quoi s'agissait-il, cependant? ce sang que la Révolution venait de répandre, c'était le sien ; et elle se présentait à ses ennemis du dedans comme à ceux du dehors singulièrement affaiblie. Le Comité de salut public le comprit si bien, qu'il résolut de redoubler d'activité et de vigueur. Nous dirons les mesures que cette préoccupation lui mspira; mais
après avoir consacré quelques pages à compléter le récit funéraire qui précède.
Gondorcet mourut le surlendemain du jour que marqua la mort de Danton.
Nous avons raconté avec quelle générosité courageuse Mme Vernet avait recueilli chez elle, en juillet 1793, l'illustre philosophe, réduit alors à se cacher. Après la catastrophe du 31 octobre, tremblant pour sa protectrice, il voulut quitter son asile. « Je suis hors la loi; je ne puis rester, » dit-il à Mme Vernet. Mais elle : « La Convention, monsieur, a le droit de mettre hors la loi ; elle n'a pas le pouvoir de mettre hors de l'humanité. »
Condorcet dut céder, et devint, à partir de ce moment, l'objet d'une surveillance aussi active que touchante. Pour endormir les inquiétudes de son cher prisonnier, en occupant sa pensée, Mme Vernet le fit supplier par sa femme et ses amis d'entreprendre quelque grand travail : heureuse inspiration à laquelle nous devons l'Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain! Gondorcet l'écrivit, ce livre qui respire une sérénité sublime, à deux pas de l'échafaud.
Cependant le bruit des coups de hache devenait plus formidable de jour en jour. La fièvre de la composition n'eut pas plutôt abandonné Gondorcet, qu'il vit de nouveau se dresser devant lui l'image du bourreau venant chercher sa bienfaitrice. Déjà il avait fallu faire au député montagnard Marcos, logé dans la maison, la confidence d'un secret qu'on ne pouvait garder qu'au péril de sa vie ; et, bien que Marcos se lut montré digne de. tant de coniiance, nul doute qu'un accident ne pût tout perdre. Gondorcet résolut de s'enfuir.
Le 17 germinal (6 avril), à' dix heures du matin, il quitte sa cellule, et, dans son déguisement habituel, c'est-à-dire en veste et en gros bonnet de laine, il descend comme pour aller causer avec un locataire qui occupait une petite pièce du rezde-chaussée. Mais Mme Vernet est là, comment tromper sa surveillance? il feint d'avoir oublié sa tabatière, d'en être fort contrarié, et, tandis que Mme Vernet court la lui chercher, il s'élance dans la rue. Les cris de la portière avertirent Mme Vernet de cette fuite magnanime; mais trop tard : la noble femme tomba évanouie.
Il y avait à Fontenay-aux-Roses une maison où l'ami de Condorcet, l'académicien Suard, attendait, retiré dans sa prudence, la fin des jours orageux : ce fut à la porte de cette maison que vinrent frapper, le 16 germinal, à trois heures après midi, deux hommes, dont l'un, Condorcet, se tramait à peine; l'autre était un cousin de Mme Vernet, qui, ayant rencontré le fugitif, s'était intrépidement attaché à lui. Au seuil de la demeure de Suard, ils se séparèrent, Condorcet entra.
Que se passa t— il en ce moment? l'hospitalité attendue futelle refusée? les récits diffèrent. Suivant Eeaulieu, M. et Mme Suard, pour déjouer l'espionnage d'un domestique dont ils se défiaient, engagèrent Condorcet à revenir plus tard, lui désignant une heure. On convint qu'une petite porte de jardin donnant sur la campagne et s'ouvrant en dehors ne serait pas fermée, et que Gondorcet pourrait s'y présenter, la nuit venue. Il s'éloigna donc, emportant les Épîtres d'Horace, (pie ses amis lui remirent à l'instant du départ. Revint-il? trouva-t-il la porte fermée? Reaulieu dit qu'il revint avant l'heure indiquée, fut aperçu par le dangereux domestique, et n'osa ul passer outre, rebroussa chemin.... Il erra tout le jour suivant; le lendemain, accablé de fatigue, blessé à la jambe, mourant de faim, il entre dans un cabaret de Clamart et demande une omelette. «Malheureusement, écrit son biographe , Fr. Arago, cet homme presque universel ne sait pas, même à peu près,
combien un ouvrier mange d'œufs dans un de ses repas. A la question du cabaretier, il répond : « Une douzaine. » On juge de la surprise! « Vos papiers? » Il n'en avait pas. « Qui êtes-vous? » L'infortuné se donna une qualité que ne démentaient que trop la blancheur et la délicatesse de ses mains. Il n'en fallait pas tant : on le traîne au comité du lieu; car les moindres bourgades, à cette époque, avaient leurs « comités de sans-culottes. » Là, fouillé et interrogé, il ne fit d'autre déclaration que celle-ci : Simon, ancien domestique. Or, pour tout bagage, il avait un Horace en marge duquel des lignes tracées au crayon et en latin. Sur quoi, le membre du comité qui l'interrogeait lui dit : « Tu prétends que tu étais domestique ; mais je croirais plutôt que tu es un ci-devant qui en avait, des domestiques. » Et il ordonna que l'inconnu fût conduit au district du Rourg-l'Égalité. Transféré à pied au milieu d'une escorte armée, le malheureux Condorcet ne put aller plus loin que Châtillon, où il tomba de défaillance. Un vigneron, ému de pitié, le mit en ;état de continuer ce lugubre voyage, en lui prêtant son cheval. Au district, on l'emprisonna; et lorsque le 20 germinal (9 avril) le geôlier entra dans le cachot, il aperçut, 'étendu sur le plancher.... un cadavre. Gondorcet avait avalé une forte dose de poison concentré, qu'il portait depuis quelque temps dans une bague.
Ah! quel serrement de cœur on éprouve, quand de ce poignant récit l'on rapproche la lettre suivante qu'en 1770 Voltaire adressait au philosophe illustre dont nous venons de décrire l'agonie :.... « Un grand courtisan (Voyer d'Argenson) m'a envoyé une singulière réfutation du Système de la Nature, dans laquelle il dit que la nouvelle philosophie amènera une révolution horrible.... Tous ces cris s'évanouiront, et la philosophie restera.... Laissez faire, il est impossible d'empêcher de penser ; et plus on pensera, moins les hommes seront malheureux. Vous verrez de beaux jours; vous les ferez : cette idée égayé la fin des miens! »
La prédiction du patriarche de Ferney ne se réalisa point, comme on voit, pour Gondorcet. Et à combien d'autres victimes, prises dans ses propres rangs, la Révolution, en ce temps-là même, ne passait-elle pas sur le corps ! L'apôtre de la Raison, Chaumette; Gobel, qui avait mis tant d'empressement à abdiquer ses fonctions épiscopales ; Eeysser, le défenseur de Nantes ; Simond, l'ami de Fabre d'Eglantine ; la charmante Lucile, voilà les noms qui, confondus avec ceux de Dillon, de la femme d'Hébert, et des deux Grammont, sur le registre mortuaire de cette époque, y figurent immédiatement après ceux de Danton, de Camille, de Fabre, de lîhzire et de Philippeaux.
Au Luxembourg, Chaumette avait été d'abord renfermé seul dans sa chambre, où l'on pouvait l'observer, toutefois, par une chatière. Reaulieu, un des détenus, assure — et cela se conçoit de reste — que le pauvre procureur de la Commune avait l'air stupéfait. Les prisonniers couraient le contempler l'un après l'autre, et l'on se demandait en s'abordant : « Avez-vous vu le loup? » Singulière appellation, appliquée à un homme d'une physionomie douce et de manières paisibles. La première fois qu'on lui permit de circuler, il alla se présenter au café de la prison, où les brocards ne lui furent pas épargnés. Un des prisonniers lui dit, d'un ton plaisamment solennel : « Sublime agent national, conformément à ton immortel réquisitoire, je suis suspect, tu es suspect, il est suspect.... nous sommes tous suspects. » Chaumette luimême ne put s'empêcher de sourire. Mais dans une pareille épigramme, quelle douloureuse leçon !
Le 18 germinal (7 avril), Legendre, à la Convention, avait
FÊTE DE L'ETRE SUPRÊME
tlit, en parlant de Danton et des autres condamnés : « Une lettre anonyme qui m'a été envoyée ne me laisse aucun doute crue les coupables qui ont péri sur l'échafaud n'eussent des complices dans les prisons du Luxembourg, pour exciter un mouvement. J'ai remis au Comité de salut public cette lettre, dans laquelle des hommes, se disant patriotes, flattaient mon amour-propre, mon ambition, et m'invitaient à m'armer de deux pistolets et à assassiner dans le sein de la Convention Robespierre et Saint-Just. » Une lettre du même genre avait été adressée à Bourdon (de l'Oise). Quant aux instigateurs , aucun nom ne fut prononcé.
Si ces indices se rapportaient au projet de conspiration dénoncé parLailotte, c'est ce que le Comité de salut public crut peut-être, dans sa terrible impatience de trouver des coupables; mais c'est ce que rien ne démontre; et en ce qui touche le projet de conspiration, s'il n'est pas prouvé que ce fut une invention meurtrière du Comité de salut public, il ne l'est pas davantage que ce fut quelque chose de véritablement sérieux. De la part de Lucile Desmoulins, le désir, bien naturel, de sauver son mari coûte que coûte, et, de la part de Dillon, certains épanchements frivoles auxquels son état habituel d'ivresse ne permettait pas qu'on attachât une importance réelle, tout se réduisait à cela, même aux termes de la déposition de Laflotte, en la supposant véridique.
Il est juste d'ajouter, cependant, que le complot dénoncé ne fut pas aussi chimérique qu'on l'a prétendu , s'il en faut croire Beaulieu, qui était alors dans la prison, et dont voici les propres paroles : « Quelques révolutionnaires , partisans de Danton , étaient sans doute capables de tenter un coup audacieux; mais les autres prisonniers ne se seraient jamais réunis à eux. Ils les méprisaient, les détestaient et les auraient plutôt dénoncés. » Dans les environs du mois d'avril 1794, « ces détenus, dont quelques-uns membres du club des Cordeliers, eurent effectivement des intelligences aveo leurs amis de cette société, qui, à un signal donné, devaient faire une irruption dans la prison, avec la portion de la populace qui était à leur disposition. »
Toujours est-il que là fut le point de départ du procès intenté à Dillon. à Simond et à Lucile Desmoulins. Mais, cette fois encore, des personnes appartenant à des catégories diverses et prévenues de délits très-différents se trouvèrent enveloppées dans un même acte d'accusation : témoin la veuve de Camille, qui comparut devant le Tribunal révolutionnaire à côté de la veuve d'Hébert !
Le procès, commencé le 21 germinal (10 avril), se termina le 24.
Dillon avoua qu'il avait écrit à Lucile : « Femme vertueuse, ne perds pas courage; ton affaire et la mienne sont en bon train. Bientôt les coupables seront punis, et les innocents triompheront. » Il déclara aussi avoir dit que, si les journées de septembre se renouvelaient, il était du devoir d'un homme courageux de défendre ses jours. Accusé d'avoir, à la nouvelle du 10 août, exigé de ses troupes le serment de fidélité au roi, il répondit que de faux rapports l'avaient trompé.
L'attitude de Chaumette ne fut pas sans noblesse. « Mon intérêt pour Clootz, dit-il, augmenta, lorsqu'il m'apprit avoir décidé Gobel à ne reconnaître d'autre culte que celui de la raison. ■>•> Comme on lui imputait d'avoir exercé tyranniquement ses fonctions municipales, et favorisé l'idée de pillage, il refusa de repousser des inculpations de ce genre, les estimant trop basses pour l'occuper. « Mes fonctions ont été publiques, fit-il observer avec un calme dédaigneux ; c'est à la saine portion du peuple à me juger. » Dumas, qui avait remplacé Hermann comme président du Tribunal révolution-
naire, osa reprocher à Chaumette de n'avoir fait fermer lis églises, pendant qu'il poursuivait les filles de joie, que pour ameuter contre la République les libertins et les dévots ■ interprétation calomnieuse , renouvelée de Camille Desmoulins.
C'était aussi Camille Desmoulins qui, à la suite de Robespierre, avait attaqué Gobel, en taxant sa démission d'évêque de lâche hypocrisie, et en définissant de la sorte sa conversion révolutionnaire :
Citoyens, j'ai menti soixante ans pour mon ventre.
Cette imputation de mauvaise foi fut reproduite, à l'audience, par un des jurés, Renaudin. C'était égarer la justice dans la voie des hypothèses. Tout ce qu'à l'égard de Gobel des révélations ultérieures permettent de dire, si même l'on y peut avoir confiance, c'est qu'en face de la mort il redevint prêtre, et envoya, de la Conciergerie, à Lothringer, un de ses vicaires, sa confession écrite, accompagnée d'un billet où il sollicitait humblement son absolution Quoi qu'il en soit,Fouquier-Tinville mentait en l'accusant d'avoir voulu, de concert avec Chaumette et Clootz, effacer toute notion de la Divinité. Etait-ce là, d'ailleurs, un motif de demander sa tête? Et la Révolution pouvait-elle transformer l'athéisme en crime capital, sans rétrograder jusqu'aux ténèbres du moyen âge, sans se tramer sur les traces sanglantes de l'Inquisition? Fouquier- Tinville aurait dû mieux se souvenir des paroles de Robespierre dans sa fameuse attaque contre les Hébertistes : « Tout philosophe , tout individu peut adopter, relativement à l'athéisme, l'opinion qui lui plaira. Quiconque voudrait lui en faire un crime est un insensé. » Au reste, l'accusation intentée à Gobel ne porta pas seulement sur ses rapports supposés avec la faction d'Hébert : il eut à rendre compte de certaines dilapidations commises par lui et son neveu dans le château de Porentruy; et l'on eut certes droit de trouver insuffisante une explication présentée en ces termes : « Mon neveu et moi avions sacrifié notre fortune pour procurer la liberté aux habitants de Porentruy ; les dépouilles du château nous appartenaient bien légitimement à titre d'indemnité. »
C'est à peine si Lucile Desmoulins fut interrogée. De quoi l'accuser, en effet, sinon d'avoir aimé son mari sous la hache, avec toute l'intrépidité et tout le dévouement d'un noble cœur? Elle ne leva pas les yeux, ne manifesta ni crainte, ni espérance, et attendit modestement son arrêt. Le jour même du jugement, la veuve d'Hébert, se trouvant près d'elle au greffe de la Conciergerie, lui dit : « Tu es bien heureuse, toi ; il n'y a pas eu hier contre toi une seule déposition.... Tu vas sortir sans doute par le grand escalier, et moi, je vais aller à l'échafaud. » Épouses et amantes, elles n'étaient coupables ni l'une ni l'autre au tribunal de la conscience humaine, et cependant toutes les deux périrent. Oui, cette barbare, inutile et lâche immolation des femmes, voilà ce qui, dans la Révolution française, «-estera la tache ineffaçable !
Sur vingt-six accusés dont se composait la fournée, dixneuf furent condamnés à mort et sept acquittés. De même que l'ancien prêtre Gobel mourut après s'être confessé par écrit, l'ancien courtisan, Arthur Dillon, mourut en criant : Vive le roi! Quant à Lucile Desmoulins, avant d'aller à l'échafaud, elle avait écrit à sa mère ce billet d'une simplicité et d'une douceur admirables : « Bonsoir, chère maman. Une larme s'échappe de mes yeux ; elle est pour toi. Je vais m'endormir dans le calme de l'innocence. »
Qui le croirait? Après ces horribles exécutions, et comme si ce n'était pas assez du sang versé, Tallien proposa de donner une activité nouvelle aux mesures contre les suspects
Mais Robespierre l'interrompit, déclarant que ce n'était pas les suspects qu'il fallait craindre, qu'il y avait des hommes plus dangereux.... Tallien se tut.
Si Robespierre, dans le Comité de salut public, intercéda en faveur de la veuve de Camille Desmoulins, c'est ce qu'on ignore, ceux des membres du Comité qui firent le 9 thermidor ayant eu intérêt à cacher tout ce qui était de nature à honorer la mémoire de leurs victimes. Mais voici un fait qui porté avec lui son commentaire.
Robespierre avait été le camarade de collège de Camille, il avait de l'affection pour la femme de son ami, et bien des fois il avait tenu leur enfant sur ses genoux; on peut donc croire qu'il fit des efforts pour la sauver, s'il est vrai qu'il en ait fait pour sauver Madame Êlizabeth, dont tout concourait à l'éloigner et dont il y avait alors danger à prendre la défense. Or, qu'on lise le passage suivant, extrait de l'ouvrage du royaliste Reaulieu :
« Madame Êlizabeth fut comprise, sans aucune espèce de distinction, dans une fournée de cinquante malheureux que le Tribunal révolutionnaire envoya à l'échafaud.... Robespierre passait souvent le soir à la boutique du libraire Maret, établi à l'entrée du Palais-Royal. C'était là qu'on venait se dire à l'oreille les événements du jour. Lorsque les nouvellistes s'étaient retirés, Robespierre laissait ses satellites à quelque distance, se présentait chez Maret, et, en feuilletant quelques livres, lui demandait ce qu'on disait dans le public. Le jour que Madame Elizabeth fut exécutée, il vint à la boutique, accompagné de M. Rarère, et demanda sur quoi roulaient les conversations. « On murmure, on crie contre vous, lui dit « avec franchise le libraire : on demande ce que vous avait « fait Madame Elizabeth, quels étaient ses crimes, pourquoi « vous avez envoyé à l'échafaud cette innocente et vertueuse « personne. — Eh bien! dit Robespierre en s'adressant à Ra- « rère, vous l'entendez, c'est toujours moi.... Je vous garan- « tis, mon cher Maret, que, loin d'être l'auteur de la mort « de Madame Elizabeth, j'ai voulu la sauver; c'est ce scélé- « rat de Collot-d'Herbois qui me l'a arrachée. »
L'exécution de Ghaumette débarrassant le Comité de salut public du dernier obstacle qu'il pût craindre dans le camp même de la Révolution, toute son attention se porta sur les contre-révolutionnaires. Pour les combattre avec plus d'ensemble, diverses mesures furent prises, dont la première consista dans l'abolition des ministères. A leur place, on institua, sur un rapport de Carnot, douze commissions entre lesquelles tout le matériel de l'administration fut partagé; non qu'un tel arrangement parût de nature, soit à accélérer les affaires, soit à fortifier le pouvoir ; mais il avait l'avantage de fermer la bouche à l'opposition parlementaire, qui, dans ce qu'elle appelait l'institution monarchique des ministères, avait trouvé matière à tant d'attaques.
On s'occupa aussi d'organiser la police générale, et d'abord de purger Paris de tous les malveillants qui s'y étaient donné rendez-vous; car, aux yeux du Comité de salut public, Paris était, selon le mot de Gouthon, « la place forte de la République. » Il y eut à ce sujet, au sein du Comité, des débats qui durèrent plusieurs jours. Mais enfin il fut convenu qu'on proposerait à la Convention un décret portant, entre autres dispositions rigoureuses :
« Les prévenus de conspiration seront traduits de tous les points de la République au Tribunal révolutionnaire à Paris.
« Des commissions populaires seront établies pour le 15 floréal.
« Aucun ex-noble et aucun étranger appartenant aux pays
avec lesquels la République est en guerre ne peut habiter Paris, ni les places fortes, ni les villes maritimes pendant la guerre. Tout noble ou étranger dans le cas ci-dessus, qui y sera trouvé dans un mois, est mis hors la loi.
« Si celui qui sera convaincu désormais de s'être plaint de la Révolution vivait sans rien faire, et n'était ni sexagénaire ni infirme, il sera déporté à la Guyane. Ces sortes d'affaires seront jugées par les commissions populaires.
« Le séjour de Paris, des places fortes, des villes maritimes, est interdit aux généraux qui ne sont point en activité de service. »
A ces mesures, nées d'un esprit de défiance qu'avait enfanté lui-même l'excès du péril, s'en joignaient d'autres d'un caractère bien différent et qui avaient pour but de couper court aux abus d'autorité, de réprimer l'arbitraire ou l'insolence des agents du pouvoir, d'encourager le commerce, de protéger l'industrie et d'empêcher toute atteinte à la bonne foi publique.
Saint-Just, chargé du rapport, y déploya son âme avec une candeur austère. Il s'éleva sans ménagement contre quiconque, dans la société, représentait un vice; il eut pour ceux qu'il nomma « les corrupteurs du commerce » des paroles aussi méprisantes que pour les suppôts de la monarchie; il marqua de la même flétrissure les mauvais serviteurs de la République et ses ennemis déclarés. Un passage de son discours que couvrirent des applaudissements unanimes, fut celui où il traçait le portrait d'un homme révolutionnaire.
« Un homme révolutionnaire est inflexible, mais il est sensé, frugal et simple ; il n'affiche pas le luxe d'une fausse modestie ; il est ennemi de tout mensonge, de toute indulgence, de toute affectation. Gomme son but est de voir triompher la Révolution..., il ne l'outrage jamais, il l'éclairé, et, jaloux de sa pureté, il s'observe quand il parle, par respect pour elle. Il prétend moins être l'égal de l'autorité qui est la loi, que l'égal des hommes, et surtout des malheureux.... Il croit que la grossièreté est une marque de tromperie, et qu'elle déguise la fausseté sous l'emportement.... Il est intraitable aux méchants, mais il est sensible. Il poursuit les coupables et défend l'innocence devant les tribunaux.... La probité n'est pas une finesse de l'esprit, mais une qualité du cœur. Marat était doux dans son ménage, il n'épouvantait que les traîtres. Jean-Jacques Rousseau était un révolutionnaire, et n'était pas insolent sans doute. J'en conclus qu'un homme révolutionnaire est un héros de bon sens et de probité. »
C'est ainsi que Saint-Just gourmandait cette fraction du parti révolutionnaire qui compromettait par le dévergondage de ses paroles et de ses mœurs le culte des idées nouvelles.
Quant au gouvernement révolutionnaire, l'orateur déclara bien haut qu'il signifiait non la guerre et l'état de conquête, mais le passage du mal au bien, de la corruption à la probité. Il avait été terrible, ce passage, comment le nier r « Mais, s'écria Saint-Just, que serait devenue une République indulgente contre des ennemis furieux? Nous avons opposé le glaive au glaive, et la République est fondée : elle est sortie du sein des orages : cette origine lui est commune avec le monde, sorti du chaos, et avec l'homme, qui pleure en naissant. »
Les conclusions du rapport, adopté d'abord sans autre modification qu'un amendement relatif à la durée du délai accordé aux nobles et aux étrangers pour quitter Paris, devinrent, de la part du Comité, l'objet d'un nouvel examen. Dans la première rédaction, une exception avait été faite on faveur des ouvriers étrangers employés à la fabrication des armes, et des étrangères mariées à des patriotes français.
FÊTE DE L'ÊTRE SUPREME
Une étude plus approfondie de la question amena le gouvernement à reconnaître qu'il fallait élargir le cadre des exceptions, et y comprendre les ouvriers étrangers vivant du travail de leurs mains antérieurement à la présente loi, les femmes nobles mariées à des non-nobles, les enfants au-dessous de quinze ans et les vieillards au-dessus de soixante-dix. D'un autre côté, le délai d'un mois parut trop long et fut réduit à dix jours. Le décret passa, ainsi amendé.
Sur la motion de Couthon, retirée par iui-mème le lende-
main, il avait été décidé que la loi qui chassait les nobles de Taris serait appliquée aux anoblis par charges. Tallien demanda le maintien de cette clause, déclarant indigne de toute faveur « quiconque avait voulu sortir de la classe du peuple. » Mais Robespierre, parlant au nom du Comité, lit observer que, parmi les charges auxquelles l'ancien régime avait attaché un titre de noblesse, beaucoup répondaient, à des fonctions utiles, et qu'on risquait de rendre la loi inexécutable en étendant ses rigueurs à un trop grand nombre de
fête de l'être suprême
personnes. « On peut, ajouta-t-il amèrement, se donner l'avantage d'une sévérité apparente contre les ennemis du peuple ; mais le devoir de qui l'aime véritablement est de le servir sans le flatter. » La Convention fut de cet avis.
Quelques jours après, Billaud-Varenne exposait la politique que le Comité de salut public se proposait de suivre, politique qu'il annonça devoir être basée sur la justice. Restait à expliquer le sens de ce mot suprême! « La justice, dit Billaud-Varenne, est dans le supplice de Manlius, qui invoqua en vain trente victoires, effacées par sa trahison. » Tout
son discours était sur ce ton de hauteur et d'inflexibilité. « Malheur, ajouta-t-il, malheur à ceux pour qui le règne de la justice devient un signal de stupeur! » Une politique qui eût fait plus large la part des infirmités humaines et mis les torts en balance avec les services, eût certainement été préférable au point de vue philosophique; mais" ce n'est point celle-là qu'il faut s'attendre à voir triompher dans les temps d'orages. Aussi l'âpre langage de Billaud-Varenne n'étonnat-il personne. Et du reste il émit, avec une éloquence puisée aux sources d'une conviction forte, des vérités dont l'importance
s'étendait bien au delà des nécessités de l'heure présente, comme lorsqu'il dit, en rappelant combien lus généraux victorieux avaient été funestes à la liberté : « Le gouvernement militaire est la pire après la théocratie, plus funeste seulement parce qu'elle s'enracine jusqu'au fond des consciences, et que ses victimes sont ses séides.... Quand on a douze armées sous la tente, ce n'est pas seulement les défections qu'on doit craindre et prévenir; l'influence militaire et l'ambition d'un chef entreprenant qui sort tout à coup de la ligne sont également à redouter : l'histoire nous apprend que c'est par là que toutes les républiques ont péri. » La France n'ayant pris les armes que pour la défense de ces principes, il convenait de le proclamer de façon à être entendu de la terre entière, et c'est ce que Riilaud-Varenne fit en ces termes : « L'expérience des siècles nous a suffisamment montré qu'un peuple guerrier apprête pour lui-même le joug qu'il impose aux autres nations. La soif des conquêtes ouvre l'âme à l'ambition, à l'avarice, à l'injustice, à la férocité, passions qui transforment tôt ou tard le petit nombre en dominateurs et le surplus en esclaves. » Le résumé fut qu'il fallait comprimer d'une main vigoureuse, au dedans, les ennemis de la République, et conduire la guerre, au dehors, de manière à vaincre l'Europe en surexcitant dans l'âme du soldat toutes les passions généreuses, et en évitant de donner le Rubicon à franchir à quelque nouveau César. Le décret rendu par suite de ce rapport fut rédigé sous l'empire d'une idée qui eût pu paraître puérile à force d'orgueil, si tant de triomphes ne l'eussent expliquée; il supposait à la Convention le pouvoir de disposer souverainement de la victoire : « La Convention nationale déclare qu'appuyée sur les vertus du peuple français, elle fera triompher la République démocratique, et punira sans pitié tous ses ennemis. »
Sans pitié ! cette dure parole annonçait la continuation de la Terreur; et l'effet ne suivit que trop tôt la menace. D'Épréinéml, Le Chapelier, Thouret, Malesherbes, Lavoisier, Madame Élizabeth furent successivement traînés à l'échafaud.
D'Épréménil et Le Chapelier, ennemis dans l'Assemblée constituante, se voyaient maintenant accusés du même crime. Sur la charrette qui les conduisait l'un et l'autre à la mort, ils échangèrent les poignantes paroles que voici : « Monsieur, dit d'Epréménil à son compagnon, l'on nous donne un terrible problème à résoudre. — Lequel? — C'est de savoir auquel de nous deux s'adresseront les huées. — A tous les deux. » Tous les deux, en effet, ils avaient d'abord servi, puis combattu la Révolution le premier, dès l'origine et avec audace; le second, plus tard et par des voies souterraines. Ils périrent pour avoir fait halte dans les routes inconnues où ils s'étaient engagés sans prévoyance.
Contre Thouret, c'est à peine s'il existait des soupçons, à moins qu'on ne lui imputât à crime d'être fauteur d'une constitution dont les principes étaient dépassés. Sa mort accuse, de la part de ceux qui le frappèrent, une inflexibilité vraiment féroce.
Mais un meurtre qui étonne autant qu'il fait horreur, c'est celui de Malesherbes. Qui plus vivement que Malesherbes s était opposé au despotisme de l'ancienne cour? On ne pouvait avoir oublié ses remontrances à Louis XV, si fermes, que Voltaire les jugeait trop dures, ni ses combats en faveur de la liberté de conscience, ni les services immortels que, comme directeur de la librairie sous un roi despote, il rendit b la liberté de la presse. S'il était un homme que la Révolution dût respecter, c'était lui, lui le correspondant et le proi leur de Rousseau, l'ami constant des philosophes, lui sans qui, au témoignage de Grimm, V Encyclopédie n'aurait jamais
paru. Il n'avait rien rétracté d'ailleurs, ne s'était mêlé à aucune résistance, et son admirable conduite envers Louis XVI détrôné, abandonné de tous, condamné à mourir, n'était qu'un titre de plus à la sympathie des âmes généreuses. Les considérants de l'arrêt sous lequel il succomba sont odieusement vagues; ils portent : « Convaincu d'être auteur ou coi plice des complots qui ont existé depuis 1789 contre la liberté, la sûreté et la souveraineté du peuple. » Tant de vertige consterne et épouvante. Ce grand homme de bien avait été arrêté avec sa fille, sa petite-fille, et le mari de cette dernière, M. de Chateaubriand, frère aîné du célèbre écrivain. Tous dirent adieu à la vie le même jour, sur le même échafaud. On raconte de la sérénité de Malesherbes dans le moment suprême des traits qui méritent d'être conservés. Lorsqu'il arriva à la Conciergerie, il dit gaiement à un de ses codétenus : « Vous le voyez, je me suis avisé, sur mes vieux jours, d'être un mauvais sujet, et l'on m'a mis en prison. » Comme il allait au supplice, son pied heurtant contre une pierre : « Voici, s'écria-t-il, un mauvais présage , un Romain, à ma place, serait rentré. »
Malesherbes mourut le 3 floréal (22 avril), et Lavoisier le 18 floréal (8 mai) : en quinze jours, deux victimes illustres.
Lavoisier avait appartenu à l'association des fermiers généraux : c'est ce qui le perdit. Bien avant le mois de floréal, le déchaînement contre .ces financiers de l'ancien régime était devenu terrible. Dénoncés comme sangsues du peuple dans une multitude de pamphlets, poursuivis sans relâche par le représentant Montaut et par Cambon, qui ne parlait que de leur faire rendre gorge, leur sort était fixé. L'examen de leurs actes fut confié à une commission, placée elle-même par l'Assemblée sous la surveillance de deux commissaires spéciaux, et qui, le 16 floréal, présenta son rapport, après une longue et sérieuse enquête. Lavoisier, au bruit de l'orage, s'était réfugié dans un asile que lui ménagea l'ancien concierge de l'Académie des sciences ; informé de l'arrestation de vingt-huit fermiers généraux, il tremble du danger que courait son hôte et se constitue prisonnier. Le rapport, tel que le rédigea" le député Dupin, était foudroyant; il énumérait de nombreux faits de concussion, et concluait à envoyer les prévenus devant le Tribunal révolutionnaire, auquel on laissait le soin de distinguer entre les innocents et les coupables. Que Lavoisier fût au nombre des premiers, nul n'en pouvait douter et n'en douta parmi ceux qui l'avaient connu. Mais, dans le monde savant, l'effroi paralysa l'émotion. Et toutefois le Lycée des arts osa donner à l'illustre prisonnier une marque d'intérêt digne de lui : une députation, ayant obtenu d'être introduite dans son cachot, lui posa une couronne sur la tête. Il est affreux d'avoir à dire qu'on le condamna, et plus affreux encore d'avoir à rappeler qu'il ne put obtenir un délai pour compléter des expériences utiles. Les uns prêtent à Dumas, les autres à Fouquier-Tinville, une réponse que rend heureusement douteuse l'excès de sa brutale imbécillité, joint à la non-concordance des témoignages :Nous n avons pas besoin de savants.
Le refus inepte et barbare d'un sursis utile à la République, et l'application inique de la peine capitale à un délit commis sous un autre régime, délit qui, même en le supposant prouvé, n'était pas un péril pour la Révolution : voilà ce qu'on ne saurait trop condamner. Mais, dans la mort de Lavoisier, il est injuste de chercher la preuve que la Révolution était hostile au génie. Lavoisier fut frappé quoique savant, non comme savant, à une époque qui poussa jusqu'au fanatisme le culte du principe d'égalité. Son malheur fut d'avoir fait partie d'une compagnie financière contre laquelle s'éle-
FÊTE DE L'ETRE SUPREME
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vaient des préventions violentes, et qu'après tout on ne jugea coupable qu'à la suite d'investigations approfondies. Car il y eut effort manifeste pour connaître la vérité; on chargea dis recherches, non-seulement une commission spéciale, mais les comités des finances et de l'examen des comptes; les mémoires des fermiers généraux, librement produits, furent pesés avec soin, et, pour qu'un plus grand nombre d'examinateurs pussent assister aux séances, on décida que les convocations auraient lieu dans le palais même de la Convention. C'est surtout quand il s'agit de faits qui contristent la conscience humaine qu'il faut se garder de toute exagération, et opposer la vérité pure aux appréciations envenimées de l'esprit de parti.
Quant à Madame Êlizabeth, nul doute qu'elle n'eût conspiré contre la Révolution, trempé dans le projet de fuite à Montmédy, entretenu avec les princes émigrés une correspondance suivie, et donné au fils de Louis XVI, captif, l'éducation de la royauté. Mais l'éducation qu'elle-même avait reçue, son titre de femme, sa tendresse pour son frère, ses vertus privées, et les sentiments d'aversion qu'avaient dû naturellement lui inspirer des événements si funestes aux siens, tout cela ne plaidai -il pas en sa faveur? La justice n'est véritablement juste qu'à la condition de tenir compte des circonstances atténuantes ; et c'est là, par malheur, ce que ne comprennent guère, en temps de discordes civiles, ceux qui tiennent la hache.
Robespierre le comprit néanmoins en cette occasion, et ses efforts pour sauver Madame Êlizabeth furent précisément ce qui donna lieu à la fable ridicule d'un projet de mariage entre lui et cette princesse. Il aurait aussi voulu sauver Thouret, si l'on en juge par le langage que celui-ci tenait dans la prison du Luxembourg, où il faisait continuellement l'éloge de Robespierre, et le désignait comme l'homme qui devait mettre un terme à la Terreur. Il eût fallu pour cela un pouvoir que personne alors ne possédait. Collot-d'Herbois et Billaud-Varcnne étaient là, l'œil fixé sur leur grand rival, et prêts à l'accabler sous l'accusation de modérantisme, pour peu qu'il prêtât le flanc. N était-ce pas Billaud-Varenne qui s'était chargé d'aller prononcer à la tribune du la Convention le mot sans pitié? et n'était -il pas, dans le Comité de salut public, le chef de la fraction opposée à Robespierre?
Lui, sur cette pente sanglante où la force des choses roulait les hommes pêle-mêle, il cherchait, plein d'anxiété, un appui où il pût se retenir. De cette lutte confuse des éléments, il brûlait de dégager enfin le règne calme de la liberté. Il aspirait à séparer la Révolution du chaos. Mais, des ruines de l'ancienne société dissoute, comment tirer une société nouvelle ? quel point de départ donner à l'œuvre de reconstruction, quand il ne restait plus rien à abattre? Tout un monde de croyances séculaires ne s'écroule pas en un jour sans laisser un vide : comment le remplir, ce vide effrayant? Qu'on brise jusqu'au dernier des liens moraux qui forment une communauté, ses membres ne vont-ils pas s'entre -dévorer? Vainement leur demanderait-on de se tenir unis au moyen de la justice : quel espoir que la notion de la justice ait un caractère d'universalité et de permanence là où elle est soumise au caprice des jugements individuels et flotte au gré des intérêts divers? Combien petit le nombre des questions résolues d'une manière invariable par la conscience humaine, dans ces combats de l'esprit où, presque toujours, chacun des combattants dit et croit avoir de son côté la justice ! Il est, d'ailleurs, inhérent à la nature de l'homme de se préoccuper de ce qui fut et de ce qui sera; de vivre par l'esprit en deçà de son berceau et au delà de sa tombe, de reculer par l'espoir, même par le
rêve, les termes de son existence. Et, en ceci, la concordance des aspirations compte parmi les conditions essentielles de sociabilité.
C'est ce que sentait profondément Robespierre; à Y de Jean-Jacques, il repoussait l'athéisme comme «concentrant toutes les passions dans la bassesse de l'intérêt particuli dans l'abjection du moi humain, et sapant à petit bruit les vrais fondements de toute société. » C'était aussi Jean-Jaeques qui avait écrit : « Il y a une profession de foi purement civile dont il appartient au souverain de fixer les articles, non pas précisément comme dogmes de religion, -mais comme sentiments de sociabilité.... César, plaidant pour Catilina, tâchait d'établir le dogme de la mortalité de l'âme : Caton et Cicéron, pour le réfuter, ne s'amusèrent point à philosopher; ils ■ contentèrent de montrer que César parlait en mauvais citoyen et avançait une doctrine pernicieuse à l'État. En effet, voilà de quoi devait juger le sénat de Rome, et non d'une question de théologie.... Les dogmes de la religion civile doivent simples, en petit nombre, énoncés avec précision, sans explication ni commentaires. L'existence de la Divinité puissante, int lligente, bienfaisante et prévoyante, la vie à venir, le bonheur des justes, le châtiment des méchants , la sainteté du contrat social et des lois, voilà les dogmes positifs. »
De là sortit le décret par lequel la Convention reconnut l'existence de l'Être suprême et l'immortalité de l'âme.
Mais l'y décider demandait une rare puissance d'initiative.
Il y fallait un homme assez intelligent pour bien séparer la cause de Dieu d'avec celle des prêtres, assez fort pour résister aux railleries des indifférents, et assez courageux pour braver la colère des fanatiques d'incrédulité. Robespierre regarda l'entreprise en face, et s'y jeta sans pâlir.
Le 18 floréal (8 mai), on le vit paraître à la tribune, le visage plus altéré que d'ordinaire. Il se fait un grand silence, et lui, commence en ces termes :
« C'est dans la prospérité que les peuples, ainsi que les particuliers, doivent se recueillir pour se mettre en g; r i contre l'ivresse, et écouter, dans le silence des passions, la voix de la sagesse et de la modestie qu'elle inspire. Le moment où le bruit de nos victoires retentit dans l'univers donc celui où les législateurs de la République française doivent veiller avec une nouvelle sollicitude sur eux-mêmes et sur la patrie. »
Il rappelle alors de combien de changements merveilleux la terre a été le théâtre; il en annonce de plus merveilleux encore; et, fier de voir le peuple français devancer les autres nations dans les voies où marche la raison humaine : « L'Europe, continue-t-il, est à genoux devant les ombres des tyrans que nous punissons.... EUe ne conçoit pas qu'on puisse vivre sans rois et sans nobles ; nous, qu'on puisse vivre avec eux.... Nos sublimes voisins entretiennent gravement l'univers de la santé du roi, de ses divertissements, de ses voyages ; ils veulent absolument apprendre à la postérité à quelle heure il a dîné; à quel moment il est revenu de la chasse; quelle est la terre heureuse qui, à chaque instant du jour, eut l'honneur d'être foulée par ses pieds augustes.... Nous lui apprendrons, nous, les noms et les vertus des héros morts pour la Liberté.... »
A mesure que Robespierre parlait, sa voix prenait une accentuation tragique. Jamais le frémissement nerveux qui parcourait, à la tribune, ses membres palpitants ; jamais le habituel qui tourmentait les muscles de sa face;gama.s le tressaillement involontaire de ses doigts jouant sur l'appui de la tribune comme sur les touches d'une épinette, ne révélèrent mieux l'intérêt profond de son âme dans la question soûle
Au moment où il l'aborda, rien de plus véhément que son langage :
« Qui donc t'a donné mission d'annoncer au peuple que la Divinité n'existe pas, ô toi qui te passionnes pour cette aride doctrine, et qui ne te passionnas jamais pour la patrie? Quel avantage trouves-tu à persuader à 1 homme qu'une force aveugle préside à ses destinées, frappant au hasard le crime et la vertu, et que son âme n'est qu'un souffle léger qui s'éteint aux portes du tombeau? L'idée de son néant lui inspirerat-elle plus de respect pour ses semblables et pour lui-même, plus de dévouement pour la patrie, plus d'audace à braver les
tyrans, plus de mépris pour la mort et pour la volupté? Vous qui regrettez un ami vertueux, vous aimez à penser que la plus belle partie de lui-même a échappé au trépas! Vous qui pleurez sur le cercueil d'un fils ou d'une épouse, êtes-vous consolés par celui qui vous dit qu'il ne reste d'eux qu'une vile poussière? Malheureux qui expirez sous les coups d'un assassin, votre dernier soupir est un appel à la justice éternelle! L'innocence sur l'échafaud fait pâlir le tyran sur son char de triomphe : aurait-elle cet ascendant, si le tombeau égalait l'oppresseur et l'opprimé?... Je n'ai pas besoin d'observer qu'il ne s'agit ici de faire le procès à aucune opinion philoso-