‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 2)Chapitre 76 sur 146 · LOI DU 22 PRAIRIAL · texte numérisé non relu

LOI DU 22 PRAIRIAL

rôle avait coutume de produire sur l'Assemblée, quel intérêt avait-il à abdiquer cet avantage?

C'est peu : dans l'hypothèse que nous combattons, Robespierre aurait aussi entendu conférer à l'Accusateur public le droit de traduire directement les membres de la Convention devant le Tribunal révolutionnaire Or, pour qu'une pareille disposition eût été favorable à ses desseins, il aurait fallu que l'Accusateur public lui fût entièrement dévoué : il n'en était rien; Fouquier Tinville, au contraire, haïssait Robespierre, et son opposition à la loi du 22 prairial dit assez qu'il n'était pas dans la confidence des motifs qui lui donnèrent naissance.

Ces motifs, nous les avons exposés : pour Robespierre méditant la punition de quelques puissants coupables, la question était de leur ôter la ressource de faire de leur procès une bataille.

Toujours est-il que le décret fut interprété par ses ennemis dans le sens d'une attaque aux droits de la Convention, soit crainte réelle, soit artifice de la haine. On avait écouté en silence le rapport de Couthon : à peine a-t-il lu le décret, que Ruamps s'écrie : « Je demande l'ajournement ; si l'ajournement n'était pas adopté, je me brûlerais la cervelle. » Lecointre appuie la proposition. Ba'rère, habile à se ménager une issue, exprime le vœu qu'au moins l'ajournement ne passe pas trois jours, les législateurs, dit-il, ne pouvant avoir qu'une opinion relativement à une loi toute en faveur des patriotes. Billaud-Varenne et Collot-d'Herbois sont présents : ils se taisent. Robespierre, prenant la parole avec vivacité, insiste pour qu'on vote séance tenante, dùt-on discuter jusqu'à neuf heures du soir. On adopte ses conclusions ; et, après un très-court débat, la loi est votée. Les pouvoirs du Comité étaient expirés : Couthon en propose le renouvellement et né rencontre aucune résistance.

Mais sous cette adhésion empressée couvaient de vifs ressentiments, qui, le soir même, éclatèrent en scènes scandaleuses. Comme Tallien et deux de ses collègues se promenaient aux Tuileries, causant d'un air très-animé et parlant tout haut de guillotine, ils crurent remarquer qu'on les suivait, marchèrent droit aux curieux, les traitèrent d'espions du Comité, et. les saisissant au collet, les firent conduire au corps de garde. Parmi ces hommes figuraient deux courriers du gouvernement et un membre du club des Jacobins, nommé Jarry. L'affaire fit du bruit, et le Comité y vit, de la part de Tallien, le parti pris de noircir le gouvernement.

Chose honteuse ! dans cette loi du 22 prairial, ouverte à tant d'objections accablantes, un seul article frappa les ennemis de Robespierre : celui qui semblait menacer leur sûreté personnelle. Ils avaient voté sous le coup d'une espèce de surprise : pendant la nuit, ils se consultent; et, le lendemain, profitant de l'absence des membres du Comité, Bourdon (de l'Oise) s'élance à la tribune. « La Convention, dit-il d'une voix émue, n'a pas entendu, par le vote d'hier, que le pouvoir des Comités s'étendrait sur les membres de l'Assemblée, sans un décret préalable. » Le cri Non! Non! retentissant de toutes parts : « Je m'attendais à ces heureux murmures, continue l'orateur, ils m'annoncent que la liberté est impérissable. » Il proposa de décréter que, comme par le passé, l'arrestation de tout représentant du peuple serait subordonnée au consentement formel de la Convention. C'était dire que les auteurs de la loi du 22 prairial avaient voulu le con- -traire, et que la Convention, avertie de leur dessein, les condamnait. Pour éviter le tour hostile de cette déclaration en affirmant néanmoins le principe posé par Bourdon (de l'Oise), Merlin (de Douai] présenta la rédaction suivante, qui fut

adoptée : « La Convention, considérant que le droil exclusif de la représentation nationale de décréter ses membres d'accusation et de les faire mettre en jugement est un droit ina liénable, décrète qu'il n'y a pas lieu de délibérer. »

Pendant ce temps, la discorde était au Comité de salut public.

Le 9 septembre 1793, Billaud-Varenne, insistant pour qu'on gardât le nom de » Tribunal révolutionnaire, » substitué à celui de « Tribunal extraordinaire, » avait dit : « Geluirci suppose des formes, l'autre n'en doit point avoir » Si donc un homme avait perdu le droit de s'élever contre la loi du 22 prairial, c'était certainement Billaud. D'autre part, on se rappelle que, lorsque Fouquier -Tinville alla témoigner au Comité de salut public ses inquiétudes sur l'effet de la loi annoncée, Billaud fut un de ceux qui répondirent que « cet objet regardait Robespierre. » Ce n'est donc pas sans quelque surprise que, dans un récit publié ultérieurement par le premier, de concert avec Collot d'Herbois et Barère, on le trouve, le lendemain du 22 prairial, reprochant à Robespierre d'avoir présenté, sans communication préalable à ses collègues, «le décret abominai) e qui faisait l'effroi des patriotes. » Il est peu croyable que de tels mots aient été prononcés, et il ne faut pas oublier que le récit en question fut fait à une époque où, pour les auteurs, il y allait de la vie de repon la responsabilité de la loi du 22 prairial et de la qualifier « d'abominable. » Ce qui est moins improbable, c'est que Billaud, ainsi qu'il le raconte, reprocha effectivement à Robespierre d'avoir agi, en cette circonstance, avec Couthon seul. Il paraît que la scène fut très-violente Robespierre se rejeta sur ce que tout jusqu'alors s'était fait de confiance dans le Comité. Billaud protestant de plus belle, la fureur, s'il faut l'en croire, s'empara de Robespierre, dont les cris devinrent si forts, qu'on les entendait de la terrasse des Tuileries, et qu'il fallut fermer les fenêtres. « Personne ne me soutient, disait-il avec désespoir. Les complots m'enveloppent. » Se tournant vers Billaud : « Je sais qu'il y a dans la Convention une faction qui veut me perdre, et tu défends ici Ruamps. — Il faut donc dire, reprend Billaud, d'après ton décret, que tu veux guillotiner la Convention nationale. » Ces mots portent au comble l'agitation de Bobespierre. « Vous êtes tous témoins, s'écrie-t-il, que je ne dis pas que je veuille guillotiner la Convention nationale. » Alors, l'œil fixé sur Billaud, il ajoute : « Je te connais maintenant. — Et moi aussi, répond ce dernier, je te connais comme un contrerévolutionnaire. » Bobespierre était si profondément ému, qu'il ne put retenir ses larmes, et la séance avait été si orageuse, que, pour dérober au public le secret de ces déchirements intérieurs, il fut convenu que désormais le Comité tiendrait ses séances un étage plus haut.

Voilà à quoi se réduisait cette prétendue dictature de Robespierre, dont l'idée, si habilement accréditée depuis, a servi à le rendre comptable, aux yeux du monde, de tant d'excès qu'il désavouait, qu'il combattit et qu'il avait résolu de punir, au péril de sa vie.

Le 24 prairial (12 juin), Couthon alla se plaindre à la Convention du sens attacbé aux articles 10 et 20 de la loi présentée par lui l'avant- veille. Avec des éclats d'indignation et une véhémence où la sincérité débordait, il repoussa l'interprétation de Bourdon (de l'Oise). Il accorda que ce dernier pouvait n'avoir pas eu de mauvaises intentions, mais, après avoir prononcé le mot : « calomnie atroce, » il demanda pour quoi, quand certaines dispositions d'une loi soumise à la Convention paraissaient obscures, on n'appelait pas le Comité à s'en expliquer, au lieu de l'insulter, en son i

l'adoption d'hypothèses hâtives. Il finit en demandant que l'Assemblée passât à l'ordre du jour sur les propositions de la veille, et « les frappât ainsi du juste dédain qu'elles méritaient. »

A ce discours emporté et hautain, qui fut applaudi à plusieurs reprises, Bourdon (de l'Oise) fit une réponse dont l'excessive modération ressemblait à la peur. Il réclama comme un droit inhérent à la liberté celui de concevoir des inquiétudes peut-être mal placées. 11 assura qu'Audoin, un de ses collègues, était allé prévenir le Comité des observations que la loi provoquait. Une phrase de son discours souleva de vifs applaudissements, c'était celle-ci : « J'estime Gouthon , j'estime le Comité, j'estime l'inébranlable Montagne qui a sauvé la Liberté. »

Aussitôt Robespierre monta à la tribune et, d'un ton sévère : « Le préopinant, dit-il, a cherché dans la discussion à séparer le Comité de la Montagne. La Convention, la Montagne, le Comité, c'est la même chose. » Interrompu par de vifs applaudissements, il continue : « Tout représentant du peuple qui aime sincèrement la Liberté et est déterminé à mourir pour la patrie, est de la Montagne. » Ici de nouveaux applaudissements se font entendre, et. l'Assemblée se lève d'un élan spontané en signe d'adhésion. « Ce serait, ajoute-t-il, outrager la patrie, que de souffrir que quelques intrigants, plus méprisables que les autres parce qu'ils sont plus hypocrites, s'efforçassent d'entraîner une portion de la Montagne et de s'y faire les chefs d'un parti. » A ces mots, Bourdon (de l'Oise) proteste que jamais son intention n'a été de se faire chef de parti. Robespierre reprend : « Ce serait l'excès de l'opprobre que quelques-uns de nos collègues, égarés par la calomnie sur nos intentions et le but de nos travaux.... — Je demande, interrompt Bourdon (de l'Oise), qu'on prouve ce qu'on avance. On vient de dire assez clairement que j'étais un scélérat. » La réplique du sombre orateur qui occupait la tribune fut courte et terrible . « Je n'ai pas nommé Bourdon. Malheur à qui se nomme lui-même! » Bourdon (de l'Oise; veut répliquer; mais son trouble est si grand, que la parole expire sur ses lèvres. Au sortir de la séance, il se mit au lit, et le garda pendant un mois. Un moment, les médecins craignirent pour ses jours; « ils eurent, écrit Lecointre, beaucoup de peine à le rappeler à la raison et à la vie. »

Son ami Tallien ne déploya guère plus de fermeté. Attaqué sur le fait du 22 prairial au soir, qu'il prétendit n'avoir pas été présenté d'une manière exacte, il fut flétri par Robe-pierre comme un de ces hommes qui appellent le mensonge au secours du crime; et Billaud-Varenne dit en propres termes : « L'impudence de Tallien est extrême; il ment à l'Assemblée avec une audace incroyable. » La discussion, arrivée à ce point d'aigreur, ayant été fermée, cette circonstance explique peutêtre le silence que garda Tallien; mais ce que rien n'explique, si ce n'est une indigne frayeur, c'est la lettre qu'il écrivit à Robespierre le lendemain de la séance, lettre pleine de ménagements, d'une humilité singulière, où il se défend avec beaucoup de douceur d'être un homme immoral, un mauvais

citoyen, et qui respire un sentiment d'effroi avouî maladroitement dans cette phrase ■ « Ne crois pas que ce soit la crainte qui me fasse parler ainsi. »

Pour en revenir à la séance du 2k prairial, la défaite de ceux qui avaient trouvé à redire au rapport de Gouthon y eut le caractère d'une déroute. Lacroix (de la Marne) déclara qu'il n'avait jamais été dans son esprit de suspecter les intentions des Comités. Merlin (de Douai; expliqua sa motion de manière à la faire considérer comme une atténuation de celle de Bourdon de l'Oise), ajoutant . « Si mon esprit a erré, il n'en a pas été de même de mon cœur. » Barère, voyant de quel côté le vent tournait, se mit à lire des lettres particulières rendant compte d'un bal masqué à Londres, bal moitié politique, où l'on avait remarqué une Charlotte Corday sortie du tombeau, et poursuivant Robespierre un poignard à la main. Sa conclusion fut que le considérant voté la veille devait être rapporté; et c'est ce qui eut lieu, après quelques paroles de Gouthon, qu'accueillirent les plus vifs applaudissements.

De tout ceci deux choses résultent clairement . la première, ipie l'ascendant moral de Robespierre dans la Convention était considérable , la seconde, que son influence dans le Comité de salut public était très-contestable et très-contestée. Quant au Comité de sûreté générale, sa perte y était depuis longtemps résolue , et il le savait bien. En réalité , il n'avait , comme membre du gouvernement, que deux appuis : Saint-Just, presque toujours en mission, et Gouthon, souvent malade. Or, le système qui consistait à concentrer sur lui toutes les haines en le rendant seul responsable de tcus les actes du pouvoir, n'en prenait pas moins chaque jour un développement formidable ! Tant d'injustice l'accabla. Il sentit son cœur flétri à l'idée de cet affreux piédestal où ses ennemi posaient dans l'altitude d'un tyran. La dernière sortie de Billaud-Varenne ne lui permettant plus aucune illusion sur le caractère furieux des résistances qui l'attendaient, il se crut réduit à l'impuissance de faire le bien et d'arrêter le mal. Que résoudre alors? Il imagina d'abandonner, sinon le titre, au moins les fonctions de membre du Comité de salut public, pour qu'il restât bien démontré que les maux de la patrie n'étaient point son ouvrage; pour que le fait de la tyrannie, s sistant dans toute sa force après la retraite du tyran, servit à confondre les calomniateurs.

Mais, en se retirant, il laissait entre les mains de ses ennemis une arme dont ils firent un abominable usage, et dont l'invention devait à jamais charger sa mémoire, puisque cette arme, c'était lui qui l'avait forgée. S'il se flatta de l'espoir que la postérité, lui tenant compte des intentions, oublierait les résultats, son erreur fut profonde. Le sang dont nous l'entendrons bientôt déplorer l'effusion, et que versèrent des hommes qui faisaient horreur, ce sang est resté sur son nom. Qu'on dise donc encore que « ie but justifie les moyens! » Robespierre tomba un moment dans le piège de cette doctrine captieuse, et l'expiation pour lui n'a pas été épuisée par la mort.'

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