CHAPITRE I
exdant ce temps, la Révolution poursuivait au dehors le cours de ses pro- &/"-?\T '£>» diges militaires ; et au nord, comme t^gÙ^F/fé') au midi, à- 1 esti comme à l'ouest, sur ses frontières et au delà, sur l'Océan même, partout enfin, elle faisait face à ses ennemis. Jamais peuple ne s'était montré capable d'efforts plus gigantesques. Pour la campagne de 1794,1a France révolutionnaire, toute déchirée qu'elle était parla guerre civile, n'enfanta pas moins de treize armées , formant un ensemble de près d'un million de soldats, dont sept cent mille présents sous les armes,
Quant à son attitude, elle avait quelque chose de si indomptable, que ce fut dans les conseils des souverains un sujet de stupeur d'abord, et ensuite de désespoir.
La sourde mésintelligence qui régnait entre l'Autriche et la Prusse avait été cruellement envenimée par les désastres de la campagne de 1793, dont on vit le duc de Brunswick et Wurmser se renvoyer la responsabilité avec une aigreur qui, parmi les officiers de l'une et l'autre armée, éclata bientôt en provocations scandaleuses et en duels. Le duc était tombé dans un découragement si profond, qu'il demanda un successeur, et fut remplacé, à la tête des troupes prussiennes, par le vieux maréchal Mallendorff : événement qui vint assombrir d'une manière étrange les perspectives de la coalition. De leur
côté, les conseillers de J'empereur d'Autriche, Thugut, Lascy, Golloredo, déploraient la guerre, qu'ils avaient si mal dirigée. La France leur apparaissait maintenant comme un immense nid de guerriers; ils s'étonnaient de cet infatigable enthousiasme qui ignorait l'impossible, s'exaltait jusqu'au délire devant la mort, et trouvait tout simple qu'on décrétai la victoire. Le génie des hommes qui, en France, conduisaient les affaires n'était pas pour l'Europe un moindre sujet d'épouvante; car les plus violents adversaires des membres du Gomité de salut public , au dehors , étaient forcés de s'incliner devant leur haute intelligence et leur fier courage. Adieu ces rêves d'invasion et de partage de nos provinces, si complaisamment caressés au début I Depuis que Lyon et Toulon avaient succombé, la seule invasion qui ne parût pas chimérique était celle... des Français en Allemagne. Ce qui est certain, c'est que Thugut fit faire au Comité de salut public des ouvertures détournées, et qu'elles furent rejetées avec hauteur. « Il faut la fermentation de la liberté aux Républiques," avait dit Barère en pleine Assemblée.
Pitt fut l'homme qui, dans cette crise, ranima et soutint la Coalition expirante. Il attisa autour de lui le feu des vieilles animosités nationales; il fit peur aux Anglais, tantôt de nos assignats, tantôt de nos principes ; sa politique haineuse sut s'imposer à l'Espagne et à la Hollande, qui servaient ses froides fureurs sans en partager l'excès; il acheta par un subside annuel de 200 000'liv.st. la continuation de l'alliance armée du roi de Sardaigne; contre les puissances neutres, la Suède, le Danemark, la Suisse, pour les asservir à son parti-pris d'affamer la France, il employa tour à tour la violence et la menace; enfin, il trouva moyen, comme on va le voir; de retenir les armées allemandes sur les champs de bataille qu'elles avaient arrosés déjà de tant de sang.
Et tout cela, dans quel but? A la question, éternellement reproduite par l'opposition : What is the object of the war? jamais le ministre et ses partisans ne répondirent d'une manière uniforme. Selon Burke, l'objet de la guerre était la restauration de l'ancienne monarchie en France; selon M. Canning et M. Jenkinson, c'était la destruction du parti jacobin ; selon Pitt, c'était quelquefois l'un, quelquefois l'autre, ou bien, l'objet de la guerre était simplement de conquérir la paix. Un jour que l'opposition pressait le ministère de s'expliquer sur ce point avec précision, Canning, perdant patience, s'écria : « Mais, en vérité, ces messieurs parlent de Y objet de la guerre comme si c'était une chose matérielle, qu'on pût prendre. dans sa main, placer sur la table, tourner, retourner, examiner en ouvrant bien les yeux. Cela étant, je me déclare, quant à moi, incapable de les satisfaire. »
L'embarras venait de l'impossibilité d'avouer décemment qu'après avoir mis le feu au monde sous prétexte de sauver d'une nouvelle irruption de barbares la religion, la morale, la justice, l'humanité, on ne poursuivait en réalité, à travers l'embrasement général, que l'accroissement de la puissance anglaise par la destruction de notre marine, la ruine de notre commerce et l'anéantissement définitif de notre système colonial, tant aux Antilles que dans les Indes. Pudeur ou hypocrisie, cette réserve est chose dont on est presque tenté de savoir gré à Pitt, quand on songe avec quelle insolence la Russie et la Prusse, pendant ce temps, se partageaient les lambeaux de la Pologne, et que les Autrichiens ne se faisaient pas scrupule de prendre possession de Gondé et deValenciennes, au 110m de l'Empereur.
Les débats qui, en Angleterre, signalèrent, au mois de janvier 1794, l'ouverture de la session, méritent d'arrêter un instant nos regards.
Le discours de la Couronne contenait ce passage caractéristique :
« Nous sommes engagés dans une lutte, du succès de laquelle dépendent le maintien de notre Constitution, le maintien des lois, le salut de la religion, et la sécurité de toute société civile. » •
De son côté, Pitt, dans le cours de la discussion, déclara que le principal but de la guerre était la destruction du système adopté par les Français, système, dit-il, « incompatible avec l'ordre général de la société et l'existence de tout gouvernement régulier. »
Dans la Chambre des Communes , lord Mornington alla plus loin. Après avoir tracé de k. Révolution française un épouvantable et calomnieux tableau, il affirma « qu'il ne fallait entendre à aucune proposition de paix, tant qu'il existerait en France un gouvernement jacobin. »
Cette fois , les explications étaient précises , sinon complètes.
Ainsi, à en juger par les motifs qu'on avouait, il importait que des trésors immenses fussent engloutis et que l'Europe ruisselât de sang parce que les idées politiques des Jacobins et le mode de gouvernement établi en France ne se trouvaient pas être du goût de M. Pitt !
Mais que devenait alors le principe tant de fois proclamé par lui-même, qu'un pays n'a pas le droit de se mêler du gouvernement intérieur d'un autre pays?
Le ministre avait une étrange façon d'éluder ce dilemme : c'était de prétendre qu'en France il n'y avait pas, à proprement parler, de gouvernement. Or, voici en quels termes lord Lansdown, dans la Chambre des Lords, faisait justice de cette argumentation misérable : « Ah! il n'y a pas de gouvernement en France? Demandez au général Wurmser! Demandez au duc de Brunswick et au roi de Prusso! l'emandez à lord Hood et à sir Gilbert Elliot ! Demandez aux royalistes de la Vendée ! Demandez aux Espagnols en fuite!... Non, il n'est pas vrai que cette guerre soit née de la nécessité de repousser une agression injuste : ce qu'on veut, c'est prescrire des lois à une nation indépendante. »
On mettait en avant les grands mots de civilisation, de justice, etc.... M. Courtenay, dans la Cliambre des Communes, déchira le voile d'une main violente. Mettant à nu sans détour le côté hypocrite de la Coalition : « Est-ce que l'Empereur, dit-il , ne s'est pas emparé de Condé et de Valenciennes, comme d'une propriété à lui? Est-ce que cet acte, si contraire à ses déclarations solennelles, n'a pas excité l'indignation de tout émigré généreux? Est-ce que l'abbé Maury lui-même, à Rome, n'a pas dit, en présence d'un cercle nombreux : <■> Ne « souffrons pas le partage de la France. Celui de la Pologne « est sous nos yeux. Pour conserver notre pays, faisons-nous « plutôt Jacobins? »
Fox ne fut pas moins véhément : « Si la haine du vice, ditil, était une juste cause de guerre entre nations , avec lequel de nos présents alliés serions-nous donc en paix, juste ciel? En Pologne , on foule aux pieds la liberté ; le despotisme a saisi dans ses serres cette belle portion de la création, et voilà que les malheureux habitants sont réduits à la conditii n qui pèse sur les autres esclaves de leurs nouveaux maîtres; •pie dis-je? on ajoute ici l'insulte à la cruauté, et l'on force les victimes à célébrer par un Te Deum la douceur de leur destinée!... Rappellerai-je les démarches du gouvernement anglais et ses menaces pour contraindre la Suisse, le Danemark et la Suède à rompre tout commerce avec la France : infraction scandaleuse aux droits des Neutres? 0 honte! ô souillure
ineffaçable imprimée au nom anglais! Vraiment, quand j'examine la politique adoptée aujourd'hui par les diverses Cours, quand je regarde l'infâme conduite de la Russie et de la Prusse à l'égard de la Pologne, je tremble, je l'avoue, pour le sort tle l'Europe. »
Yames protestations! Dans la Chambre des Communes, la noble politique de Fox n'eut que 29 voix, contre 277 accordées à son rival; et, dans la Chambre des Lords, les conclusions du discours de la Couronne passèrent à une majorité de 97 voix contre 12. Ces douze hommes, — une place leur est due dans l'histoire de la France et dans celle de l'humanité, — furent les ducs de Norfolk et de Bedford ; le marquis de Lansdown ; les comtes de Derby, de Lauderdale, de Cholmondely, de Guilford, d'Albemarle et d'Egmont; lord Saint-John, lord Chadworth, et enfin le comte Stanhope, de tous les amis de la Révolution française au dehors, le plus ardent et le plus infatigable.
Il ne faut pas croire, au reste, que l'opposition de Fox, de Stanhope, de Shéridan, manquât d'appui parmi le peuple. Lorsque le roi était allé ouvrir la session, des rassemblements fort animés s'étaient formés autour de sa voiture, réclamant le renvoi de Pitt, les provisions à bon marché, et criant: «Pas de guerre ! » Quelques-uns assurent qu'on cria : « Pas de roi ! » Le gouffre financier creusé par cette guerre dévorante s'élargissait en effet de jour en jour; le peuple, désespéré, pliait sous le poids des taxes, et le mécontentement revêtit bientôt des formes si alarmantes, que Pitt, décidé à ne reculer devant rien, proposa la suspension de YHabeas corpus. Il aurait proposé de fermer la Chambre des Communes et d'en jeter les clés dans la Tamise, que l'étonnement n'aurait pas été plus profond, l'émotion moins vive. Pour comble, il exigeait une décision immédiate. « Je ne suis pas sanguinaire, s'écria Shéridan hors de lui ; mais je ne serais pas fâché que le ministre qui conseille à Sa Majesté de presser à ce point l'adoption d'un bill de cette importance perdît la tête sur l'échafaud. » Le bill fut emporté presque de haute lutte , mais non sans provoquer des protestations brûlantes. Stanhope motiva la sienne de la manière suivante : « Parce que j'abhorre l'idée d'établir dans ce pays un système dangereux et inconstitutionnel de lettres de cachet. »
Et quel argument Pitt mettait-il en avant, pour renverser de la sorte le grand palladium des libertés anglaises? La nécessité ! Lui qui jamais n'avait admis l'empire de la nécessité, quand il s'était agi de juger les actes violents auxquels une situation sans exemple poussa la Révolution française !
Quoi qu'il en soit, la continuation de la guerre ainsi résolue, le gouvernement anglais y apporta une singulière vigueur. Les forces de mer qui, à l'origine des hostilités, n'étaient que de treize vaisseaux de ligne et trente frégates, avaient été portées, depuis, à quatre-vingts vaisseaux de ligne et cent frégates, ce qui formait, en y comprenant les vaisseaux armés au service du public, un ensemble de plus de trois cents voiles: on redoubla d'efforts. Pitt appela la France une nation armée, et obtint du Parlement que les forces employées dans la marine britannique fussent augmentées jusqu'à quatre-vingt-cinq mille hommes et celles de terre jusqu'à soixante mille. En même temps, il combattait avec succès auprès de l'empereur d'Autriche l'influence de Thugut, porté à la paix.
En conséquence, un tacticien renommé, le baron de Mack, ayant été mis à la tête de l'état-major autrichien, la question d'un nouveau plan de campagne, plus décisif que les précédents, fut vivement agitée, à Bruxelles d'abord, puis à Lon-
dres. S'emparer de Landrecies, au centre de la ligne française, marcher ensuite directement sur Paris par Cuise et Laon, et, pour assurer le flanc droit de l'armée envahissante, inonder la Flandre maritime, seul moyen péremptoire d'empêcher les Français de tourner la masse des assaillants, tel était le plan que Mack proposa.
Mais le moment était mal choisi pour une invasion, quand la France entière était debout l'épée au poing, ce qui lil dire à Rivarol, alors à Bruxelles : « Les Coalisés sont toujours en retard d'une idée, d'une année et d'une armée. »
D'ailleurs, le zèle de la Prusse était loin de répondre à celui de ses alliés. Le monarque prussien commençait à être horriblement fatigué d'une lutte où il voyait tomber et disparaître, comme en un gouffre béant, tout son or et ses armées. Sa pensée fixe désormais était d'être indemnisé des frais de la guerre par la cour de Vienne; et, les refus de celle-ci l'irritant, le Comité de salut public conçut l'espoir de le détacher de la Coalition. Quelle ne fut pas la surprise des habitants de Francfort, lorsqu'un beau jour ils virent entrer en triomphe, s'étalant dans un magnifique carrosse qui avait servi à Louis XVI et sur les quatre panneaux duquel était pein\ en guise d'écusson, un bonnet rouge, les trois commissaires du Comité de salut public, Ochet, Paris et Fittermann ! Ils venaient s'aboucher avec le général Kalkreuth, sous prétexte de traiter d'un échange de prisonniers ; mais la réception officielle qui leur fut faite éveilla d'étranges doutes. Mal accueillis par la population, ils obtinrent, au contraire, de toutes les autorités les plus grands égards ; deux sentinelles furent mises à leur porte, et ils mangèrent à la table de Kalkreuth.
De là le bruit que leur mission ostensible n'était qu'un prétexte. Il est vrai que le roi de Prusse démentit ces rumeurs, dans l'espoir qu'à défaut de l'Autriche les cercles allemands se chargeraient d'entretenir provisoirement ses troupes; mais, informé que les princes et États auxquels il adressait cette demande préféraient employer leurs propres soldats à en entretenir d'autres qui ne seraient pas à leur disposition , sans plus attendre, il envoya ordre à l'armée prussienne de rentrer dans ses foyers, déclarant qu'il fournirait dans la guerre présente son contingent d'empire , vingt mille hommes, et rien au delà !
Les motifs dont il colora cette résolution auprès du gouvernement britannique sont remarquables. « La France, ditil, est une nation indomptable ; ses ressources sont infinies , et l'esprit qui l'anime est absolument irrésistible. »
Devant cette défection imminente, les deux puissances maritimes de la Coalition n'hésitèrent pas. La Hollande, qui tremblait d'être écrasée, et l'Angleterre, qui voulait à tout prix poursuivre le cours de ses avantages sur l'Océan, offrirent de concert à la Prusse ce qu'elle désirait, de l'argent. Par un traité signé à la Haye, le 28 avril 1794, il fufeonvenu que le roi de Prusse s'engagerait à fournir une armée de soixantedeux mille quatre cents hommes ; que cette armée resterait sous le commandement d'un général prussien; qu'elle agirait contre l'ennemi commun, soit séparément, soit concurremment avec un corps de troupes à la solde des puissances maritimes ; que, de leur côté, l'Angleterre et la Hollande s'engageaient à payer au roi de Prusse un subside mensuel de 50 000 livr. st. jusqu'à la fin de la guerre, et, immédiatement, une somme de 3. 0 000 liv. st., sans préjudice de 100 000 liv. st. à lui fournir lors de la rentrée des troupes prussiennes dans leur territoire. Les signataires étaient lord Malmesburj . Haugwitz et Fagel.
Mais, pendant que l'Angleterre s'épuisait en efforts pour
empêcher la Coalition de se dissoudre, un événement inattendu venait rejeter le roi de Prusse dans ses incertitudes. Le 23 mars, Kosciusko était entré à Gracovie ; puis, marchant audevant des Russes, il les avait battus à Raslawice. Le 27 avril, Varsovie se soulève, chasse l'étranger. La Pologne était en pleine insurrection.
Telle se présentait la situation générale, lorsque la campagne de 1794 s'ouvrit dans les Pays-Ras, principal théâtre de
la guerre.
Les Autrichiens, Anglais, Hanovriens et Hollandais, au nombre de cent cinquante mille hommes, s'étendaient depuis la Meuse jusqu'à la mer, et occupaient trois de nos places
fortes, Clairfayt, à la droite, tenant la Flandre occidentale avec vingt-cinq mille hommes.
Depuis la Meuse jusqu'à la Moselle, vingt-cinq mdle soldats, sous les ordres de fieau'ieu, couvraient le pay-; de Liège,
de Namur et de Luxembourg.
Soixante-cinq mille Prussiens étaient cantonnés sur la rive gauche du Rhin, autour de Mayence.
Enfin, cinquante-cinq mille combattants. Allemands et émi-
grés, tenaient la rive droite du Rhin, de Manheim à Râle, sous les ordres du duc de Saxe-Teschen.
A ces trois cent quinze mille hommes, les Français avaient à opposer :
1° L'armée du Nord, forte de cent cinquante mille hommes, commandée par Pichegru, et campée sur divers points, de Maubeuge à Dunkerque ;
2° L'armée des Ardeunes, de trente mille hommes, corn-
mandée par le général Charbonnier, et répandue depuis Givet jusqu'à Sedan;
3° L'armée delà Moselle, de quarante-quatre mille combattants, d'abord aux ordres de Hoche et ensuite aux ordres de
VANDAM M E
Jourdan; elle occupait le terrain compris entre Longwy et Bliescastel ;
4° L'armée du Rhin, sous le général Michaud, forte d'en-
viron soixante mille hommes, et qui, ayant sa gauche à Kaiserslautern, son centre sur la ligne de Spirebach, prolongeait
sa droite sur Huningue.
D'où il résulte que, contre trois cent quinze mille hommes, la République n'avait à en mettre en ligne que deux cent quatre-vingt-quatre mille; à quoi il faut ajouter que les Français étaient en majeure partie des troupes de nouvelle levée, et que leur cavalerie était disproportionnée à celle de l'ennemi.
Mais ce qui manquait aux alliés, c'était l'accord. L'égoïsme de l'Autriche, qui ne songeait qu'à ses intérêts particuliers, eut à combattre la raideur anglaise. L'idée de servir sous Glairfayt avait paru choquante au duc d'York : il refusa net. Des altercations violentes s'élevèrent, et tout ce qu'on put obtenir du duc fut qu'il servirait sous l'Empereur, si celui-ci venait prendre le commandement en personne. Il fallut donc que l'Empereur quittât sa résidence, son inauguration comme duc de Brabant offrant, du reste, un prétexte plausible. Le 15 germinal (4 avril), il était à Bruxelles. Une étrange ordonnance l'y avait précédé : « Quiconque sera convaincu de conspiration tendant à. propager le système français sera mis à mort. » En quoi la Terreur monarchique le cédait-elle ici à la Terreur révolutionnaire ?
Les armées se mirent en mouvement. Le 28 germinal (17 avril), l'ennemi repousse les divisions du centre de l'armée du Nord, et le prince d'Orange investit Landrecies. Pour secourir cette place, Pichegru envoie le général Ghapuy avec la division de Gambray, pendant que lui-même tente une diversion sur Gourtray. Ghapuy rencontre le duc d'York devant les redoutes de Troisville, éprouve un sanglant revers, et meurt sur le champ de bataille. Plus heureux da»s la Flandre occidentale, Pichegru bat Glairfayt près de Mouscron et s'empare de Menin. Il y avait dans cette ville un corps d'émigrés : par un coup d'audace qui fut fort admiré, ils se firent jour l'épée à la main, prouvant ainsi qu'en France la bravoure est de tous les partis.
La prise de Menin fut compensée, pour les alliés, par celle de Landrecies, qui eut lieu le même jour, 11 floréal (30 avril). Landrecies ouvrit ses portes à l'ennemi , après un bombardement de cinquante heures, qui ne laissait plus quelles ruines. Et il ne tint pas aux habitants que ces ruines ne leur servissent de tombeau. «Ils opposèrent à la trahison et à la lâcheté d'une garnison de huit mille hommes une bravoure et une fidélité républicaines que les femmes partagèrent, et qui seules auraient sauvé la place, si leur énergie n'eût été enchaînée par cette indigne troupe, punie aujourd'hui de son crime par une captivité que le témoignage d'une bonne conscience n'adoucit point et que le remords doit rendre plus pénible. »
Le moment que Mack avait attendu avec tant d'impatience était donc arrivé : la Coalition occupait le point d'où, selon lui, le mouvement d'invasion devait s'accomplir : il demanda l'exécution de son plan. Mais dans ce plan, comme on l'a vu, entrait l'inondation de la Flandre maritime; et c'est à quoi les habitants s'opposèrent , préférant un débordement de républicains, et, en outre, secrètement excités, dit-on, par Clairfayt, auquel la réputation de Mack portait ombrage.
Pichegru avait échoué au centre, et réussi à la gauche : il en conclut qu'il devait s'attacher à agir sur les ailes. Cela revenait à vouloir envelopper une armée immense , une armée qui ne comptait pas moins de cent cinquante mille hommes : tentative hasardeuse à l'excès ! Et c'est ce dont Pichegru aurait fait, peut-être, la fatale expérience, si le généralissime autrichien, le prince de Cobourg, eût suivi sa première idée, qui était de marcher rapidement sur Courtray, avec cent vingt mille hommes, de se placer entre les frontières de France et Pichegru, et de le forcer à combattre dans une position d'où
il n'aurait pu se retirer, s'il eût été battu, auquel cas la masse des alliés revenant sur l'armée des Ardennes, qui opérait à la droite, l'eût infailliblement écrasé. Heureusement le prince de Cobourg, changeant d'avis, se mit à distribuer ses forces entre tous les points menacés, comme si son rôle eût été de garder la défensive. Tandis qu'il restait lui-même à Landrecies, il envoya le duc d'York à Tournay, au secours de Clairfayt, et donna ordre au prince d'Orange d'aller renforcer le prince de Kaunitz qui, vers la Sambre, tenait tête à l'armée des Ardennes.
Cependant Clairfayt, après avoir passé la Lys et s'être réuni au général Harmeslein, s'avançait sur Gourtray, s'emparait du faubourg de Bruges, et coupait la communication avec Menin, en occupant le village de Wevelghem. Le général Souham, parti de Gourtray, pour une expédition que le mouvement des Autrichiens contraria, revint sur ses pas précipitamment, rejoignit Vandamme dans Gourtray, et détachant Macdonald et Malbranck sur Menin pour y franchir la Lys et tourner Clairfayt, il se tint prêt à l'attaquer de front. L'engagement eut lieu le 22 floréal (11 mai). Depuis la chaussée de Bruges jusqu'à celle de Menin, le front des Autrichiens était couvert par sept batteries, qui foudroyaient les deux débouchés par où les Français pussent opérer leur sortie , sans compter que les tirailleurs ennemis se trouvaient embusqués dans les maisons des deux faubourgs, dans les blés, dans les colzas, jusque sous les moulins. L'intrépide impétuosité des républicains surmonta tous ces obstacles. Deux fois repoussés, ils reviennent au combat, et, à la troisième charge, enfoncent l'aile gauche de l'ennemi. Il était alors dix heures du soir. Glairfayt, profitant de l'obscurité, se retira sur Tliielt.
C'est alors qu'à l' état-major autrichien, Mack proposa ce qui fut appelé Plan de destruction. Les alliés pouvant disposer de quatre-vingt-dix mille hommes , il s'agissait de couper la gauche de l'armée française de Lille et des frontières, et de la contraindre à combattre ayant la mer du Nord à dos. En conséquence, le 26 floréal (15 mai), l'Empereur et le prince de Cobourg portent le quartier général à Tournay.
Pichegru, alors en tournée à son aile droite, du côté de la Sambre, avait laissé ses troupes dans les positions que voici : la division Souham était à Menin, la division Moreau à Courtray, la division Bonnaud à Sainghien ; des détachements occupaient Lannoy, Leers, Waterloo, Tourcoing, Lincelles, Werwick et Mouscron.
Quant aux alliés, leurs principales forces campaient à Lamain et Marquain. Le général Clairfayt était à Tliielt et le prince Charles à Saint-Amant.
Souham et Moreau, jugeant par les préparatifs de l'ennemi qu'une attaque est imminente, se rapprochent de Lille, tandis que l'armée ennemie se met en mouvement.
A la suite de divers engagements, les alliés se trouvaient établis, le 28 floréal (17 mai), entre les corps de Souham et Moreau, et la frontière; mais leurs troupes étaient tellement disséminées, qu'il n'y avait pas lieu à de grandes alarmes.
Toutefois, il importait de prévenir la réunion des colonnes ennemies. C'est pourquoi, dès le 29 floréal (18 mai), les généraux français prirent l'offensive.
Moreau, avec environ huit mille hommes, marche à la rencontre de Clairfayt , qui en commandait vingt-cinq mille, et engage hardiment le combat. Les républicains déployèrent une valeur qui n'eut d'égale que l'habileté de leur général. L<î nombre l'emporta néanmoins; et Moreau se retira sur Bon^ beck, où il sut se maintenir.
Pendant ce temps, Souham, ayant sous ses ordres qua-
rante cinq raille combattants, dispersait à Tourcoing la colonne du général Otto ; et Bonnaud, qui n'avait laissé que des détachements en présence du prince Charles, courait attaquer, dans Lannoy et Roubaix, le duc d'York. Celui-ci croyait les Fiançais retenus dans Lille par l'archiduc : il s'étonne de les voir sur ses derrières, tient bon cependant, mais, informé bientôt de l'approche de Souham, et craignant d'être enveloppé, donne le signal de la retraite. Elle dégénéra en déroute, tant la fougue des républicains devint irrésistible ! Une prodigieuse quantité de blessés et de morts, quinze cents prisonniers, soixante canons, chevaux de selle, chevaux d'artillerie, bagages, caissons, deux drapeaux et deux étendards, tel fut, pour les Français, le prix de la victoire, et, pour l'ennemi, le fruit des savantes combinaisons de Mack. Le duc d'York courut risque d'être pris : la vitesse de son cheval et une centaine de Hessois qui tiraillaient à l'arrière-garde le sauvèrent.
Pichegru, arrivé le lendemain, ne reprit pourtant son mouvement offensif que quatre jours après. Il voulait investir Tournay, en l'attaquant par le côté de la Flandre ; mais il trouva les alliés occupant le terrain sous Tournay , depuis Marquain jusqu'à l'Escaut. De quelques attaques d'avantpostes l'extrême ardeur des républicains fit sortir une bataille terrible. Commencée au soleil levant, elle dura tout un jour. L'empereur d'Autriche, qui resta à cheval pendant douze heures, ne cessait de parcourir les rangs, criant à ses soldats fatigués : « Courage ! courage ! » Le village de Pont-à-Chin, pris par les Français, fut repris par le duc d'York. La nuit seule mit fin au carnage. Il était immense. Vingt mille hommes, dit-on, furent mis hors de combat, sans qu'aucune des deux armées eût perdu un pouce de terrain.
Des combats non moins meurtriers et tout aussi peu décisifs se livraient pendant ce temps sur la Sambre. Là étaient les représentants du peuple Levasseur, Guyton de Morveau, Goupilleau (de Fontenay), Saint- Just et Lebas.
Inutile de dire que l'influence dominante était celle de Saint- Just, et qu'il l'exerça, selon son habitude, de manière à faire trembler les violateurs de la discipline, les lâches et les traîtres. Dans une lettre par laquelle lui et Lebas appelaient Joseph le Bon à Cambray « pour y surveiller les manœuvres de l'aristocratie en faveur de l'ennemi, » on lit cette phrase caractéristique : « Nous t'invitons à annoncer à Cambray une résolution inébranlable de ne laisser aucun crime contre la Révolution impuni. Que le tribunal soit civil et militaire; qu'il mette dans la ville et clans l'armée le redoutable aspect de la Révolution. » De pareilles allures ne pouvaient pas être du goût des généraux, sur qui pesait plus particulièrement la volonté de fer de Saint-Just. Ils frémissaient d'avoir à subir, eux gens d'épée, l'ascendant de ce fier jeune homme qui n'avait jamais porté l'épaulette. La part qu'il accordait dans les succès militaires à la spontanéité, à l'amour de la République et à l'enthousiasme, les irritait, parce qu'elle paraissait rabaisser la science des camps. Mais ils étouffaient leurs murmures. Lui, les devinait, et s'en inquiétait peu. Dès son arrivée, il avait pris, de concert avec Lebas, un arrêté qui chassait les femmes de mauvaise vie. Le mécontentement fut extrême parmi les officiers et les soldats ; mais malheur à qui eût désobéi! Un soldat qui avait gardé sa maîtresse au delà du terme fixé, et l'avait, de sa personne, reconduite à Guise, paya cette bravade de sa tête.
En revanche, il ne s'épargnait pas lui-même, pratiquant ce qu'il prescrivait aux autres, et partageant tous les travaux. tous les périls de l'armée. Son courage, du reste, ne tenait en rien à l'ardeur du tempérament , c'était un courage froid et
réfléchi, très-différenl de celui qui portait Levasseur à chercher les dangers inutiles, et qui, en certaine occasion, lui attira de Kléber, auquel il semblait reprocher de s'attarder loin du feu, cette réponse dédaigneuse, et. dans la bouche d'un tel guerrier, foudroyante : « Est-ce que vous croyez ,jUe nous avons peur? » Pas un coup de fusil ne se tirait que Levasseur ne brûlât d'être de la partie; et, pour peu qu'on hésitât à servir son impatience, où quelque frivolité se mêlail à l'héroïsme, il s'en étonnait. « Est-ce que l'odeur de la poudre t'incommode? » demanda-l-il un jour à Saint-Just, qui refusait d'aller courir à sa suite une aventure sans but. Là-dessus , il donne de l'éperon à son cheval, arrive où il croit qu'il y a danger, et reçoit du général qui commandait là cet avis décisif : « Il n'y a rien à faire ici. » C'était précisément ce que lui avait dit Saint-Just.
Une circonstance à rapporter, parce qu'elle montre que le cœur de ces révolutionnaires si terribles n'était pas fermé aux émotions de l'amitié, c'est celle que Levasseur raconte en ces termes :
« Le lendemain, Saint-Just vint dans ma chambre... Pendant que j'écrivais, il aperçut ma carabine, s'en empara et s'amusa à en examiner la batterie : elle était chargée, le coup partit, la balle passa près de moi et alla percer mon portemanteau, qui était sur une chaise, à cinq ou six pas. Je me levai aussitôt. Le fusil était tombé des mains de Saint-Just; il pâlit, chancela et tomba dans mes bras. Il me dit ensuite d'un ton pénétré: «Ah! Levasseur, si je t'avais tué! — Tu « m'aurais joué un vilain tour; si je dois mourir, que ce soit « au moins d'une main ennemie. »
L'homme qui, à l'idée qu'il aurait pu involontairement tuer un ami, pâlissait et chancelait, était le même auquel, près de Strasbourg, 'un grenadier avait dit, après l'enlèvement d'une redoute : « F...... nous sommes contents de toi, citoyen représentant; ton plumet n'a pas remué un brin; nous avions l'œil sur toi. Tu es un bon b.... ; mais avoue qu'il faisait chaud à cette redoute. »
Reprenons le récit des opérations militaires. Le général Charbonnier, commandant de l'armée des Ardennes, avait une première fois, pressé qu'il était par les sommations de Saint- Just, passé la Sambre et balayé le pays d'entre Sambre et Meuse ; mais il n'avait pu se maintenir sur la rive gauche. Des renforts du centre étant arrivés, il effectua un second passage, le 22 floréal (il mai), et fut de nouveau rejeté sur l'autre rive. Ces deux échecs ne faisant qu'animer Saint-Just, Charbonnier, qu'il domine, franchit une troisième fois la rivière, le l'r prairial (20 mai), et forme l'investissement de Charleroi. Mais le prince d'Orange et le comte de Kaunitz, marchant à la rencontre des Français, les forcent à repasser encore la Sambre. Un quatrième passage eut lieu, et le siège de Charleroi venait d'être repris, lorsque, le 15 prairial (3 juin), une bataille où les républicains perdirent deux radie hommes les mit dans la nécessité d'abandonner leurs positions.
Ainsi, à la droite de la grande armée du Nord, comme à la gauche, le sang coulait par torrents depuis un mois, sans résultat définitif. On ne peut prévoir quelle eût été la suite d'une lutte à ce point acharnée, si Garnot, cet homme d'un génie si pénétrant et si sûr, n'eût, au moment décisif, appelé des renforts sur le théâtre où le sort de la France était en suspens. Effrayé de la perte de Landrecies, et résolu à frapper un grand coup du côté de la Sambre, il envoie l'ordre au général Michaud de faire passer seize mille hommes de l'armée du Rhin à celle de la Moselle, et prescrit à Jourdan, nommé f.u commandement de la dernière en remplacement de Hoche,
de marcher sur Liège et N' """r.
La bataille du lpr prairial (3 juin) était à peine livrée, qu'on vit paraître les têtes de colonnes des quarante-neuf mille hommes qu'amenait Jourdan. Ces quarante-neuf mille hommes, réunis à deux divisions du Nord, et à l'armée des Ardennes, composée aussi .de deux divisions, formèrent une armée distincte, qu'on appela de Sambre-et -Meuse. Les Commissaires de la Convention mirent ces troupes sous un seul commandement, celui de Jourdan, Leur ensemble s'élevait à environ quatre-vingt mille hommes , ayant à leur suite cent trente bouches à feu, dont quarante-huit d'artillerie légère. Marceau commandait l'aile droite ; Kléber, l'aile gauche.
Une pareille augmentation de forces eût assuré aux Français un avantage considérable, s'il n'eût été balancé en partie par le débarquement de dix mille Anglais à Ostende, et par l'arrivée du général Beaulieu, à Namur. Toutefois les Français conservaient une supériorité d'environ trente mille hommes entre la Meuse et la mer.
D'un autre côté, la discorde était au camp des Coalisés. L'Angleterre et la Hollande demandaient que les Prussiens, au lieu d'opérer dans la Lorraine et l'Alsace, se portassent en hâte sur la Sambre, au secours de la Belgique.
C'est ce qu'elles ne purent jamais obtenir. Vainement le marquis de Gornwallis, lord Malrnesbury et l'amiral Kinckel insistèrent-ils avec force, disant que les deux puissances maritimes ne payaient pas des subsides pour que leurs auxiliaires soudoyés n'en fissent qu'à leur tête : le maréchal Maliendorf répondait que le meilleur moyen de protéger la Belgique était d'attaquer en flanc la Lorraine et l'Alsace ; que le traité de la Haye stipulait expressément, en faveur de la Prusse, le droit d'avoir un général prussien à la tête des soldats prussiens, et n'accordait nullement à l'Angleterre et à la Hollande l'exorbitant privilège de disposer à leur gré des forces d'un grand peuple. L'aigreur s'en mêla ; on en vint aux récriminations mutuelles, et rien ne fut décidé.
Si du moins l'Angleterre et la Hollande eussent trouvé dans . l'empereur d'Autriche un appui sincère! Mais non: bien convaincu, depuis son voyage, que les provinces belgiques nourrissaient une haine profonde à l'égard de l'Autriche, l'Empereur était secrètement résigné à les abandonner; et son retour subit le prouva. La mort du vieux prince de Kaunitz, arrivée sur ces entrefaites, fortifia le parti de la paix, à Vienne, en rendant Thugut l'arbitre unique des affaires. Mais, — et ceci est très-digne de remarque, — ce qui, plus que toute autre chose, contribua à faire naître ces dispositions pacifiques, qui déjouaient la politique de Pitt, ce fut la persuasion, répandue au dehors, que Robespierre était « disposé à mettre un terme aux excès révolutionnaires et au règne de la Terreur. » Tels sont les propres termes qu'emploie le prince de Hardenberg. Le décret qui proclamait l'existence de l'Etre suprême avait beaucoup frappé l'Europe, comme révélant dans celui qui l'a • vait provoqué l'intention de fonder quelque chose de durable. On croyait savoir, en outre, que Robespierre s'alarmait de l'ascendant des généraux victorieux ; et en cela les Cours étrangères étaient bien informées. «Le soir d'une nouvelle victoire apportée par un courrier, racontent Billaud-Varenne, Collotd'Herbois et Barère, Robespierre parlait de trahisons prochaines. Il nous paraissait poursuivi par les victoires comme par des furies. » A part l'exagération manifeste de la forme, il y a du vrai dans ces paroles. Où les Cours étrangères se trompaient, c'était dans l'énorme pouvoir de Robespierre, l'intérieur des Comités restant couvert d'un voile qui ne se déchira que plus tard.
Quoi qu'il en soit, une fois amenée à regarder la paix comme possible, l'Autriche la désirait, et d'au.aal plus vive-
ment que ses préoccupations commençaient à se tourner vers la Pologne; car la Russie, pour empêcher que sa part de la proie lui fût enlevée, avait songé à s'assurer un nouveau complice et fait briller aux yeux de la Cour de Vienne la perspective d'un autre partage dans lequel le lot des Autrichiens se composerait des palatinats de Chelm, Lublin, Sandomir et Cracovie. Voilà les gens qui prétendaient défendre, contre la Révolution française, la cause de la religion, de la justice et de. l'humanité !
La présence de Jourdan sur la Sambre ne s'annonça pas d'abord sous d'heureux auspices. Informé que le prince de Cobourg avait tiré des renforts de sa gauche pour secourir la ville d'Ypres que Pichegru assiégeait, Jourdan passe une fois encore la rivière et court avec toutes ses forces investir Charleroi. Le prince d'Orange ayant marché à la rencontre des Français, le combat s'engage. Jourdan fait charger une colonne qui s'avançait par deux régiments de cavalerie, sous les ordres du général Dubois. La colonne ennemie est culbutée, perd sept pièces de canon, et laisse entre nos mains six cents prisonniers. Jourdan croit tenir la victoire, lorsqu'il apprend tout à coup que le général Lefebvre, ayant consommé ses munitions, a été obligé de battre en retraite, ce qui a permis à Beaulieu de pénétrer entre Marceau et Ghampionnet, forcés ainsi de reculer à leur tour. Ce mouvement décidait du sort de la journée, en ce sens du moins que les alliés purent rester en possession pendant vingt-quatre heures du terrain qu'avaient occupé les Français. Cet avantage fut le seul que l'ennemi retira du combat du 28 prairial (16 juin), la perte étant d'environ trois mille hommes de part et d'autre, et les Français emmenant sept pièces de canon, outre six cents prisonniers. Mais ce qui fut un semblant de défaite eût été une victoire, sans l'imprévoyance des officiers chargés de veiller à l'approvisionnement des parcs. Saint-Just, irrité, parlait de les faire fusiller à l'instant. Jourdan eut beaucoup de peine à l'apaiser, et n'y parvint qu'en prenant l'engagement de vaincre. Au reste, cette tentative eut cela de bon, qu'elle contribua à la prise d'Ypres, qui, le lendemain même, capitula entre les mains du général Moreau.
Glairfayt n'était plus en état de protéger les villes flamandes entre Gand et la mer. Bruges, le 6 messidor (24 juin), reconnut la souveraineté de la République, à la grande satisfaction des habitants qui détestaient l'Autriche; et, quelques jours après, Tournay, que le duc d'York se vit contraint d'abandonner, reçut les Français avec des transports de joie.
Un événement considérable avait eu lieu dans le court intervalle qui sépara ces deux conquêtes.
Immédiatement après le combat du 28 prairial (16 juin), Jourdan avait fait venir en hâte de Maubeuge les munitions nécessaires, et, dès le surlendemain, se portant de nouveau au delà de la Sambre, il reprit ses anciennes positions.
La garnison de Gharleroi avait déjà comblé un quart des tranchées, brûlé gabions et fascines. Les travaux furent poussés avec cette audace qu'on a remarquée dans tous les sièges dirigés par Marescot. Un fait montrera quelle confiance animait ce vaillant soldat. « Au siège de Charleroi, raconte Levasseur, Marescot, qui commandait le génie, était monté sur une rosse. Je lui offris de lui prêter mon cheval, ajoutant : « Si nous prenons Charleroi, je vous prierai de l'accepter. — « Alors, il est à moi, » répondit Marescot ; et il était si persuadé de ce qu'il disait, qu'il ne me le rendit pas. » Sous l'œil de Saint-Just, d'ailleurs, manquer à son devoir, c'était jouer sa tête. Un ofticier d'artillerie, coupable de négligence dans la construction d'une batterie, fut, par ordre du proconsul, fusillé dans la tranchée. Saint-Just cédait quelquefois cepen-