LE PRINCE CU A... S
dant; mais, clans ce cas, il fallait que l'événement vînt prouver qu'il avait eu tort. C'est ainsi que, Jourdan ayant refusé d'envoyer au secours de Pichegru des troupes qu'il jugeait plus utiles devant Gharleroi : « Eh bien ! dit Saint-Just, soit ; mais, si Pichegru est battu, votre tête tombe. »
Le 7 messidor (25 juin), le commandant de Gharleroi écrivit que, n'étant pas secouru, il demandait à entrer en arrangement. Les généraux voulaient qu'on entamât la négociation, représentant que l'ennemi s'avançait à grands pas, et qu'il était d'une extrême importance d'être maître de la place, au moment d'une bataille, peut-être décisive. Saint-Just, qui appréciait mieux que les généraux l'effet de cette attitude superbe dont la politique romaine avait tiré tant de fruit, se contenta de dire : « Il faut que la ville se rende à discrétion. » Et la ville se rendit.
Le prince de Gobourg, à qui l'on avait présenté comme une victoire complète l'avantage insignifiant remporté le 28 prairial, fut fort étonné d'apprendre que Jourdan avait, dès le surlendemain, repassé la Sambre, et sentit qu'il devait porter ses principales forces contre l'armée qui menaçait le plus directement ses communications. Laissant donc au duc d'York le soin d'appuyer Clairfayt, qui était toujours à Thielt, il conduisit le restant de ses troupes à Nivelles, où il fit sa jonction avec le prince d'Orange. Le 7 messidor (25 juin), il se rapprocha de l'armée française. Il était suivi de quatre-vingt mille combattants. Jourdan n'avait en ligne que soixante-seize mille hommes.
Au delà de la ville de Charleroi, située sur la Sambre, une suite de positions, imparfaitement liées entre elles, décrivent un demi cercle d'environ dix lieues d'étendue, dont les extrémités s'appuient à la rivière.
Voici comment l'armée française fut distribuée le long de cette ligne retranchée ;
A la gauche, une brigade aux ordres du général Daurier fut postée en avant de Landelies, derrière Fontaine-l'Évèque ; la division du général Montaigu occupa Trazégnies, et celle de Kléber se plaça en avant du moulin de Jumel et du village de Gourcelles.
A la droite, les troupes que commandait Moreau défendaient les postes de Baulet, Wanfercée et Velaine.
Au centre étaient les généraux Lefebvre, Championnet et Morlot: le premier un peu en arrière, et sur la gauche de ce village de Fleurus qui a donné son nom à quatre batailles mémorables; le second, au delà d'IIeppignies, et le troisième, en avant de Gosselies.
Le prince d'Orange et le général Latour firent face à notre gauche ; l'archiduc Charles et le général Beaulieu à notre droite; le comte de Kaunitz et le général Kosdanowich à notre centre.
Le 8 messidor (26 juin), l'action s'engagea dès le point du jour. Tandis que le prince d'Orange marchait contre Daurier, le général Latour, passant le Piéton, ruisseau qui traverse le champ de bataille, se dirigea vers le château de Trazégnies, dont il se rendit maître, à la suite d'un combat opiniâtre. La première ligne déboucha ; mais, à peine formée, elle est chargée parla cavalerie française et recule. Reportant aussitôt en avant son infanterie, Montaigu reprend sa première position, contre laquelle le général Latour «e hâte d'appeler sa réserve. La position de Montaigu étant très -exposée, Jourdan avait prévu qu'il lui serait difficile de s'y maintenir, et lui avait donné pour instructions, s'il était pressé trop vivement, d'effectuer sa retraite, partie sur le général Daurier, partie sur Marchienne, pour défendre le passage de la Sambre. C'est ce qui eut lieu. Renonçant à une lutte inégale, Montaigu traverse
le bois de Monceaux, envoie une brigade au général Daurier, se retire avec l'autre sur Marchienne, fait reployer ses pontons, et place sur la rive droite de la Sambre des batteries chargées de répondre à celles que Latour, après s'être avancé sur la Censé de Judonsart, établit sur la hauteur de Saint- Fiacre.
Pendant ce temps, le prince d'Orange, ayant repoussé les avant-postes français de Fontaine-l'Évèque, cherchait à culbuter Daurier, qui couvrait les hauteurs de Lernes. Inutiles efforts ! Ses attaques furent repoussées , ses troupes écrasées par la mitraille, et, la brigade envoyée par Montaigu arrivant, il eut si peur d'être attaqué à son tour avec succès, qu'il se replia sur Forchies, au lieu de déboucher sur Rus, comme il en avait l'intention, pour se lier au général Latour, lequel, en s'avançant sur Judonsart sans être soutenu, courait risque d'être enveloppé. En effet, Kléber, d'après les instructions du général en chef, fait occuper l'abbaye de Sart par deux bataillons d'infanterie, et le pont de Roux par une division de gendarmerie appuyée de quatre compagnies de grenadiers ; il détache en même temps Bernadotte sur Baymont, et, avec trois bataillons, deux escadrons, quelques pièces d'artillerie, se porte plus à gauche, à la tète du bois. Bientôt l'artillerie française fait taire la batterie qui tirait sur Marchienne ; Bernadotte attaque la droite des ennemis ; Duhem tourne leur gauche. Il fallut que Latour, pressé de toutes parts, se retirât précipitamment sur Forchies, d'où il continua sa retraite avec le prince d'Orange sur Haine Saint-Paul, pendant que Montaigu, renforcé de quelques troupes de la division de Kléber, se portait en avant et reprenait sa position de Trazégnies.
Sur la droite, l'aspect des choses était moins favorable. Beaulieu avait emporté Wanfercée, Velaine et Baulet : il s'avance contre les retranchements du bois de Copiaux, les tourne, et force les troupes de Marceau à se reployer sur le village de Lambusart, poste contigu à la Sambre, et, nécessaire appui de notre extrême droite. La cavalerie française fit mal son devoir : elle recula devant celle de l'ennemi; mais celle-ci, voulant pousser jusqu'à l'infanterie, fut reçue la baïonnette en avant et repoussée. Les escadrons français, ralliés à la gauche de Lambusart, firent reculer à leur tour ceux que Beaulieu avait lancés pour tourner le village, et le feu des redoutes foudroya ceux qui tentèrent d'en approcher. Malheureusement, le prince Charles arrivait : il avait chassé les avantpostes de Lefebvre et put opérer sa jonction avec Beaulieu. Que la droite de notre armée fût tournée par Lambusart, c'en était fait. Jourdan, attentif au danger, appelle en toute hâte au secours de Lefebvre et de Marceau la cavalerie aux ordres du général Dubois et la réserve placée à Ransart sous le commandement du général Hatry. Mais, avant que ces renforts paraissent, Beaulieu attaque de nouveau le village de Lambusart. Vainement Marceau déploie- 1- il une valeur héroïque ; ses troupes, accablées par des forces supérieures et vivement chargées par la cavalerie, se retirent en désordre de l'autre côté de la Sambre, à l'exception de quelques bataillons qui, se serrant autour de leur général, se maintiennent dans les haies. L'arrivée de trois bataillons de la division Lefebvre et de trois autres appartenant à celle de Hatry permit à Marceau de rétablir le combat. Dans l'impuissance de pénétrer plus avant, Beaulieu laisse dans Lambusart quelques bataillons soutenus d'une forte réserve, et, par un mouvement sur sa droite, se réunit, avec le surplus de ses troupes à une colonne qui, débouchant de Fleurus, attaquait le camp retranché, défendu, à droite de Wagné, par les divisions Lefebvre et Hatry. Là le combat tut terrible. Ne pouvant tourner les retranchements, Beaulieu les aborde de front. Trois fois ses
troupes arrivent jusqu'à portée de pistolet; trois fois la mitraille et la mousqueterie jonchent la terre de morts. Aussitôt que l'ennemi tournait le dos, il était chargé en queue par les escadrons qui débouchaient des lignes , au moyen des passages qu'on y avait ménagés. L'artillerie tirait, de part et d'autre, avec tant de vivacité, que, les baraques du camp et les blés venant à s'enflammer, on se battit dans une plaine en feu. Beaulieu dut faire reployer ses colonnes ; et, Lefebvre s'étant alors porté rapidement sur Lambusart avec la 80e demi-brigade, tandis que Marceau s'avançait contre le bois à droite de ce village, l'ennemi essaya, mais en vain, de résister à cette attaque combinée. Peu de temps après, le général Mayer, qui avait rassemblé ses troupes rejetées au delà de la Sambre, arriva, et l'aile droite reprit la position qu'elle avait avant la bataille.
Au centre, pendant ce temps, le général Kosdanowïch et le comte de Kaunitz bornaient leurs efforts à une vive canonnade, précédée de quelques engagements d'avant-postes et d'une tentative infructueuse pour emporter les retranchements défendus par Championnet. Ce fut à quatre heures du soir seulement que le comte de Kaunitz, renforcé d'une partie de la réserve, renouvela son attaque. La division Championnet, bien retranchée, appuyée à une forte redoute, et soutenue par la réserve de cavalerie et quatre compagnies d'artillerie légère, ne pouvait être dépostée. Cependant, Championnet ordonne la retraite, trompé qu'il était par un faux avis annonçant que Lefebvre avait été forcé d'abandonner son camp retranché. Déjà la grande redoute était désarmée, déjà les troupes françaises sortaient d'Heppignies, lorsque Jourdan accourt avec six bataillons et huit escadrons de la division Kléber. Il détrompe Championnet, lui ordonne de reprendre le terrain abandonné, fait rentrer l'artillerie dans la redoute, et dispose en colonne serrée à la droite du village l'infanterie venue avec lui. Championnet, impatient de réparer sa faute, se précipite sur les bataillons ennemis qui ont pénétré dans les jardins, dans les haies, et les chasse. D'un autre côté, les lignes qui s'avançaient entre Heppignies et Wagné sont foudroyées par le feu de l'artillerie. Jourdan, témoin de la confusion qui y règne, ordonne au général Dubois de les charger, et Dubois part au galop avec les premiers régiments qui se trouvent sous sa main. La première ligne des Autrichiens fut culbutée; mais pour cette charge, exécutée avec plus d'audace que de talent, la cavalerie française s'était ébranlée en désordre; de sorte que la cavalerie des alliés, fondant à son tour sur nos escadrons épars, les força de reculer et reprit les pièces que l'ennemi avait perdues. Il était alors sept heures du soir.
Le prince de Cobourg avait vu toutes ses attaques repoussées : il donna le signal de la retraite. Il avait commis une faute capitale, en essayant d'envelopper la position demi-circulaire des Français, au lieu de concentrer ses forces sur un seul point d'attaque. La perte des républicains s'éleva, en tués et blessés, à environ cinq mille hommes; celle des alliés fut évaluée au double.
Dans la soirée et le lendemain, la cavalerie française ramassa plus de trois mille traînards.
Tel fut le résultat de cette journée : elle décidait du sort de la campagne, et la nouvelle qui s'en répandit causa dans toute l'Europe une sensation immense.
Des historiens ont avancé que le prince de Cobourg ignora la reddition de Charleroi jusqu'à quatre heures du soir, et n'ordonna la retraite qu'en apprenant cette reddition, attendu que la bataille devenait ainsi sans objet. Dans le manuscrit sous nos yeux, Jourdan répond en ces termes : « D'abord, le prince de Cobourg, instruit par ses avant-postes que les bat-
teries de siège avaient cessé de tirer depuis la veille à dix heures du matin, a dû présumer que le commandant avait capitulé. Ensuite, s'il est vrai qu'il ait appris la reddition de la-place à quatre heures du soir, on se demande pourquoi il prolongea le combat jusqu'à sept. D'ailleurs, à qui persuadera-t-on que, si le général ennemi eût touché à la victoire, il se fût retiré par la seule raison que Charleroi avait ouvert ses portes? Certes, il avait à remplir un objet bien plus important que celui de sauver une bicoque; il s'agissait de battre l'armée qui prenait la Flandre à revers, et s'il eût été en son pouvoir de la rejeter au delà de la Sambre, il n'en eût pas laissé échapper l'occasion. »
On sait que ce fut à la bataille de Fleurus qu'on fit usage, pour la première fois, d'un aérostat, au moyen duquel, diton, le général français fut instruit de tous les mouvements de l'ennemi. Jourdan écrit, à ce sujet : « Quant au ballon, il fut si peu utile cjue, depuis, on n'en a plus fait usage. » De son côté, Levasseur dit : « Guyton.de Morveau, un des plus grands chimistes de l'Europe, était venu à l'armée pour essayer l'effel d'un aérostat. Il monta dans la nacelle avec un officier nommé Lomet. Beaucoup d'historiens militaires n'ont pas daigné le nommer, comme si l'aérostat était de l'invention de Jourdan I Est-ce parce que Guy ton de Morveau était un conventionnel?»
Ce n'était pas sur les frontières du Nord seulement que la République triomphait.
Aux, Pyrénées orientales, les Espagnols, commandés par La Union depuis la mort du brave Ricardos, furent chassés parDugommier de leur camp du Boulou, et, après avoir perdu quinze cents prisonniers, cent quarante pièces de canon, huit cents mulets et des effets de campement pour vingt mille hommes, se virent rejetés au delà des montagnes.
Aux Pyrénées occidentales, la vallée de Bastan, assaillie par les trois principaux passages qui y donnent accès, fut enlevée.
Aux Alpes, les Français, sous la conduite du général Baguelone, s'emparèrent de trois redoutes du mont Valaisan, de celles du Petit -Saint- Bernard, et occupèrent le poste important de la Tuile.
Du côté de Nice, grâce à des manœuvres habiles suivie pressantes attaques, Dumerbion, secondé par Masséna et par le nouveau général de brigade Bonaparte, força les Piémontais à abandonner Saorgio, et à se replier, d'abord sur le col de Tende, puis à Limone, au delà de la grande chaîne. Si bien que, vers le commencement de mai, la République était victorieuse sur toute la chaîne des Alpes.
Avant de se mesurer à Fleurus, Beaulieu et Jourdan s'étaient déjà rencontrés à Arlon, poste auquel les Autrichiens attachaient beaucoup d'importance, comme coupant ou facilitant les communications entre Luxembourg et les Pays-Bas. Jourdan était alors à la tète de l'armée de la Moselle.
L'action, commencée le 28 germinal (17 avril , mais suspendue par la nuit, fut reprise le lendemain avec un redoublement de vigueur, et se dénoua par une charge à la baïonnette qui mit les Autrichiens en fuite. Arlon tomba au pouvoir de l'armée de la Moselle; et, quelques jours après, celle du Rhin , sous le commandement du général Michaud , remportait, près de Kirweiller, entre Landau et Neustadt, un avantage qui coûta aux ennemis huit cents hommes, tués ou blessés.
Sur mer, pendant ce temps, la valeur républicaine se déployait, sinon avec autant de succès, du moins avec autant d'éclat.
Vers la fin du mois de mai, une quantité considérable de
grains et de denrées coloniales était attendue d'Amérique, et le gouvernement anglais, qui ne négligeait rien pour affamer la France, guettait le convoi. A le sauver il y avait, de la part du Comité de salut public, nécessité suprême. En conséquence, ordre est envoyé au contre-amiral Villaret- Joyeuse, qui commandait, à Brest, une flotte de vingt-six vaisseaux de ligne, de sortir du port et de se porter à la rencontre du convoi. Ses instructions lui enjoignaient de croiser à la hauteur des îles de Goves et de Flores, et d'éviter un engagement, s'il était possible. Mais Jean-Bon Saint-André, qui était embarqué sur
le vaisseau amiral, où il représentait la Convention, insista pour la bataille. Du reste , quoique nos équipages se composassent en partie de paysans qui n'avaient jamais vu la mer, ils demandaient à grands cris le combat; et leur joie fut extrême lorsque, le 9 prairial (28 mai), ils aperçurent la flotte anglaise. Elle se composait, comme la nôtre, de vingt-six vaisseaux de ligne, sous le commandement de l'amiral Howe. Les forces étaient donc à peu près égales.
La journée du 9 prairial se passa en manœuvres. Mais un vaisseau français, le Révolutionnaire, ayant diminué de voiles
BATAILLE DE FLEUKUS
à l'apparition de l'ennemi, soit impatience d'en venir aux mains, soit tout autre motif, demeura sous le vent, à l'arrière de la flotte, et si fort exposé, qu'à l'entrée de la nuit il se trouva engagé par les vaisseaux anglais le Bellérophon, le Lcviathan et YAudacious, sans compter qu'il eut à subir le feu éloigné de trois autres vaisseaux ennemis, le Russel, le Marlborough et le Thunderer. Sa défense fut héroïque, et, quoique désemparé, il parvint à échapper à l'ennemi; si bien que, rencontré, le lendemain, par le vaisseau français Y Audacieux, il fut pris à la remorque et conduit à Rochefort. Il avait mis le Bellcrophon hors d'état de continuer la lutte, et à tel point maltraité YAudacious, que ce dernier fut obligé de regagner Plimouth.
Le départ de YAudacious et du Révolutionnaire ne changeait rien au rapport numérique des deux flottes, et cependant la flotte française s'en trouvait affaiblie, le Révolutionnaire étant un vaisseau de cent dix canons, et Y Audacious un vaisseau de soixante-quatorze seulement.
Les deux armées demeurèrent en observation toute la nuit. Suivant les auteurs de l'ouvrage intitulé Victoires et Conquêtes, la flotte française avait hissé des fanaux à tous ses mâts d'artimon, et l'ennemi en cela ne fit que l'imiter. Suivant William James, au contraire, seuls les vaisseaux anglais portaient une lumière. Ce qui est certain, c'est que, de part et d autre, il y avait impatience fiévreuse de se mesurer.
Le 10 prairial (29 mai), la position du vent, que Villaret-
VMLARET-JOYEUSE
Joyeuse voulait conserver, l'ayant forcé de virer de bord par la contre-marche, l'amiral Howe manœuvra d'après cette nouvelle disposition. Villaret l'ait alors signal à son avant-garde de serrer l'ennemi au feu et de commencer le combat. Le Montagnard, vaisseau de tête, envoie sa première volée vers dix heures du matin, et l'engagement ne tarde pas à devenir très-vif. L'avant-garde ennemie, forcée de plier, vire sur son arrière-garde et se porte sur celle de la flotte française. D'après le rapport officiel de Jean-Bon Saint-André, si deux de nos vaissaux, l'Indomptable et le Tyrannicide , se trouvèrent alors entourés de forces supérieures, la faute en fut au retard apporté dans l'exécution des ordres de l'amiral. Quoi qu'il en soit, les deux vaisseaux compromis étaient déjà désemparés : Villaret donne le signal de virer de bord pour se porter à la queue. Mais le vaisseau de tête ne bouge pas et arrête le mouvement de toute la ligne. Villaret prend alors son parti hardiment ; il vire de bord le premier, ordonnant à la flotte de le suivre, et de prendre la ligne de vitesse sans observer de rang. Tous les vaisseaux suivirent, un seul excepté. Cette manœuvre, exécutée avec une célérité et une précision remarquables, eut un plein succès : ï Indomptable et le Tyrannicide furent dégagés, et l'ennemi dut s'éloigner en tenant le vent. Il étail sept heures du soir, et l'action avait commencé à dix heures du matin. Une brume épaisse s'étant élevée, sépara les deux flottes, qu'elle mit pendant deux jours dans l'impossibilité de rien entreprendre.
Dans cet intervalle, la flotte française fut rejointe par le Trente-un-mai et par trois vaisseaux de ligne qu'amena le contre -amiral Nielly, savoir : le Trajan, le Téméraire et le Sans-Pareil. Villaret profita de la circonstance pour renvoyr. en le faisant escorter par le Mont-Blanc, Y Indomptable, qui ni' pouvait plus tenir la mer. On se rappelle que V Audacieux avait reconduit le Révolutionnai) e à Rochefort. La flotte française restait donc composée de vingt-six vaisseaux de ligne. Tel était l'état des choses, lorsque se leva ce soleil du 13 prairial (1er juin qui allait éclairer le plus furieux combat qu'ait jamais vu l'Océan. Entre neuf heures un quart et neuf heures et demie, l'avant-garde française ouvrit son feu sur l'avant garde anglaise, et, au bout d'un quart d'heure, le feu devint général. Bientôt, la Montagne, montée par Villaret-Joyeuse el Jean-Bon Saint-André, se trouva aux prises avec la Reine- Charlotte, que montait l'amiral Howe. Une fausse manœuvre du Jacobin, matelot d'arrière de l'amiral français, en mettant à découvert la Montagne, permit à Howe de couper la ligne derrière ce dernier vaisseau et de le battre par la hanche du vent. D'autres vaisseaux avaient suivi le mouvement de l'amiral Howe : la situation de la Montagne devint terrible, et n'eut d'égale que l'intrépidité de son équipage. Villaret est renversé de son banc de quart, qui saute en éclats; il se relève sans se déconcerter, e.t fait rétablir le banc île quart. Un nommé Gordier reçoit un boulet qui lui brise en esquilles le tibia; il demande, il obtient qu'on le comprime avec un ceinturon d'épée, et reste à son poste. Un jeune homme, Bouvet de Cressé, voyant des caisses remplies de cartouches s'enflammer sur la dunette, et tuer en éclatant la moitié des timonniers, court au milieu de la confusion, et, quoique couvert, de blessures, mettre le feu à la caronade de trente-six à tribord. Le capitaine Bazire, ayant les deux cuisses emportées, dit au chirurgien qui le pansait : « Dites au représentant du peuple que le seul vœu que je forme en mourant, c'est le triomphe de la République. »
Pendant ce temps, au centre et à l'arrière-garde, les autres vaisseaux français se battaient avec un acharnement sans exemple. Ils avaient arboré cette devise, inscrite en lettres
d'or sur des pavillons bleus : La Victoire ou la Mort; et, depuis l'amiral jusqu'au dernier des matelots, tous montrèrent qu'ils comprenaient le sens profond de cette devise. Du côté des Anglais, égale bravoure et résolution égale. Au milieu de tant de milliers de pièces de canon vomissant ensemble la mort, on n'eût pas entendu la foudre, et les tourbillons de fumée qui enveloppaient le champ de bataille étaient tels qu'on ne se voyait plus. A environ onze heures trente minutes, les Anglais se trouvèrent avoir onze de leurs vaisseaux plus ou moins démâtés, et les Français en comptaient douze dans le même état. La Montagne était parvenue à se faire abandonner; mais lorsque, le feu cessant, la fumée se dissipa, et que le vaisseau amiral français se vit libre sur une mer couverte de gaz phosphorescent, de débris et de cadavres, un spectacle douloureux se présenta aux regards de Villaret-Joyeuse. Son avant-garde avait plié, elle était à une demi-lieue sous le vent. Si elle eût gardé son poste, il eût pu, en virant de bord, couvrir tous les vaisseaux désemparés des deux nations, et la journée était à lui; mais, forcé d'arriver pour rallier l'avantgarde, il perdit du terrain par cette manœuvre même, qui l'empêcha de s'élever assez dans le vent pour sauver tous ses vaisseaux. Dans cette situation, il mit en panne et y demeura au moins cinq heures, envoyant ses frégates et ses corvettes remorquer ceux des vaisseaux français qui étaient désemparés. Quatre furent dégagés de cette façon, le Mûcius, le Républicain, le Scipion et le Jemmapcs; un cinquième, le Terrible, avait rejoint l'amiral, en se frayant un chemin au travers de la flotte anglaise. Malheureusement, tout ne put être sauvé ; et le Sans-Pareil, le Juste, Y America, Ylmpêtueux, le Northumberland, Y Achille, restèrent au pouvoir de l'ennemi, auquel, selon l'énergique expression de Jean-Bon Saint-André, ils ne livraient que des carcasses abîmées.
Ici se place le glorieux et touchant épisode du Vengeur. Ce vaisseau, après un combat à mort avec le Brunsivick , combat qui n'avait laissé aux deux antagonistes qu'un souffle de vie, commença, vers six heures et demie du soir, à couler bas. C'en était l'ait de tous ceux qui le montaient, si, frappés île ce spectacle terrible, les Anglais n'eussent nais généreusement à la mer leurs canots disponibles, pour sauver l'équipage en détresse. Sur le nombre des personnes que ces canots recueillirent, les récils sont en désaccord — à tel point même, que l'appréciation varie de 'quarante ou cinquante à plus de quatre cents. Toujours est-il que, parmi ces personnes, figurait Itenaudin, le capitaine du Vengeur. Quant à ceux qui restaient à bord au moment où le vaisseau enfonça, leur agonie fut sublime. Réunis sur le -pont, ils attachent le pavillon français, de peur qu'il ne surnage, et le visage tourné vt'.rs le ciel, agitant en l'air leurs chapeaux, ils descendent comme en triomphe dans l'abîme, aux cris de Vive la République! Vive la France!
C'était une cruelle- perte que celle de sept vaisseaux, mais les Anglais avaient pavé bien cher cet avantage ! Le Queen Charlotte, que l'amiral Howe montait en personne , avait perdu son mât de hune d'avant, il avait vu son grand mât de hune tomber sur le côté ; et la plupart des autres vaisseaux de la flotte anglaise étaient, aux termes de la dépêche de l'amiral Howe, tellement désemparés, qu'ils durent laisser passer trois des nôtres qui, privés de leurs agrès, se dégagèrent, sous une voile de beaupré ou une voile plus petite encore, attachée à un tronçon de mât de misaine.
Ainsi se trouve confirmé par l'amiral anglais lui-même le passage suivant du rapport officiel de Jean -Bon Saint- André •
« L'amiral français a mis- en panne et y' a demeuré au