‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 2)Chapitre 92 sur 146 · ROBESPIERRE BLESSE · texte numérisé non relu

ROBESPIERRE BLESSE

conspirateur! » Et, à leur voix, Henriot fut arrêté par six des gendarmes qu'il conduisait. Le Comité de salut public était en séance : Robin (de l'Aube) y fait mener le prisonnier, les mains liées derrière le dos. En passant par le Comité de sûreté générale, il avait entrevu Arnar qui fuyait à toutes jambes. Indigné, il dit à Billaud-Varenne, à Collot-d'Herbois, et aux autres membres : « Ceux du Comité de sûreté générale ont abandonné leur poste. Voici un traître que je vous amène Décidez, et promptement. » Chose remarquable et qui montre que, parmi les vainqueurs, quelques-uns commençaient à avoir peur de leur propre victoire, Billaud-Va-

renne répondit : « Que veux- tu que nous fassions? » — « Si vous ne punissez ce traître, il vous égorge ce soir, avec la Convention. » Barère reprit : ;< Que veux-tu que nous fassions ? Un jugement prévôtal? » — « Ce serait un peu vigoureux, » observa Billaud-Varenne. Robin (de l'Aube) les quittant avec himeur, Barère courut après lui dans l'escalier, et lui dit : « Fais reconduire Henriot au Comité de sûreté générale. Nous allons nous occuper de cette affaire. »

Henriot et ses aides de camp traversèrent, liés et garrottés, la cour du l'alais-Xational, au milieu des huées du parti traire, et furent déposés au Comité de sûreté générale, dans

l'antichambre des délibérations. Mais les esprits étaient trèsdiversement agités. Dans beaucoup de quartiers régnait une fermentation menaçante. Ces mots couraient de groupe en groupe, et on les prononça jusque dans les alentours du Gomité de sûreté générale : — « La Convention veut nous trahir. »

A six heures du soir, le Conseil général se trouvait réuni, à l'Hôtel de Ville, dans la salle des délibérations, et la séance s'ouvrit. Lescot-Fleuriot occupait le fauteuil, Payan et Coffinhal étaient accourus. On ne connaissait point encore, mais on ne mettait pas en doute l'issue des débats commencés dans la Convention ; et une vive anxiété, une indignation profonde, agitaient les esprits. Une proclamation est sur-lechamp rédigée :

« Citoyens, la patrie est plus que jamais en danger ; des scélérats dictent des lois à la Convention, qu'ils oppriment. On poursuit Robespierre, qui fit déclarer le principe consolant de l'existence de l'Être suprême et de l'immortalité de l'âme; Saint-Just, cet apôtre de la vertu, qui fit cesser les trahisons du Rhin et du Nord, et, ainsi que Le Ras, fit triompher les armes de la République; .Couthon, ce citoyen vertueux qui n'a que le cœur et la tête de vivants, mais qui les a brûlants de patriotisme ; Robespierre jeune, qui présida aux victoires de l'armée d'Italie. Et quels sont leurs ennemis? » Suivaient, avec une flétrissure attachée à chacun d'eux, les noms de Amar, Dubarran, Collot-d'Herbois, Rourdon (de l'Oise), Earère ; et la proclamation se terminait par cet appel violent : « Peuple, lève-toi. Ne perdons donc pas le fruit du 10 août et du 31 mai; précipitons au tombeau tous les traîtres. »

Le Conseil décide ensuite :

Que tous les commandants de la force armée et toutes les autorités constituées seront invités à venir prêter le serment de sauver la patrie ;

Qu'on fermera les barrières ;

Qu'on regardera comme non avenus les ordres des Comités ;

Qu'on fera avancer les canons de la section des Droits de f homme ;

Que les citoyens Henriot, Doulanger, d'Aubigny, Dufraisse, Sijas, décrétés d'arrestation par l'Assemblée, seront mis sous la sauvegarde du peuple.

Les gendarmes de la 32e division et la gendarmerie des tribunaux venaient d'être introduits, et de prêter, au milieu d'acclamations ardentes, le serment de fidélité au peuple, lorsque la nouvelle de l'arrestation des cinq députés arrive. La Commune alors précipite ses mesures. L'ordre est donné de sonner le tocsin; les sections sont convoquées, et les administrateurs douteux mis en arrestation ; des émissaires fidèles partent pour les différents quartiers de Paris ; ordre est envoyé aux concierges des prisons de ne recevoir personne et de ne rendre la liberté à personne que sur l'autorisation expresse de l'administration de police, tombée aux mains des robespierristes Faro et Lelièvre ; enfin Coffinhal et Louvet sont chargés d'aller, à la tête de la force armée, délivrer les patriotes détenus au Comité de sûreté générale.

Henriot seul s'y trouvait en ce moment, Robespierre ayant été conduit au Luxembourg, son frère à la Force, Le Ras à la Maison de Justice du département, Couthon à la Bourbe, et Saint-Just aux Écossais. Coffinhal prit avec lui les canonniers dont disposait la Commune, et partit.

Au club des Jacobins, comme à l'Hôtel de Ville tout se préparait pour la résistance. Le député Privai en fut chassé ignominieusement, sur sa déclaration qu'il avait voté contre Robespierre. Non content de se déclarer en permanence, la

redoutable Société décide qu'elle entretiendra une correspondance active avec la Commune, et ne se séparera que lorsque les traîtres seront déjoués; elle fait serment de « mourir plutôt que de vivre sous le crime ; » et une députation court porter cette assurance à la Commune.

Pendant ce temps, Coffinhal pénétrait dans les salles du Comité de sûreté générale, le sabre à la main, et criant : « Où sont ces coquins de Vouland et d'Amar? » Mais ils avaient disparu ; et, quoique ce dernier eût recommandé aux gendarmes commis à la garde de Henriot de lui « casser la tète à la première crainte qu'ils auraient d'être forcés, » ils ne firent aucune résistance ; de sorte que Coffinhal n'eut pas de peine à remplir sa mission. Libre de ses liens, Henriot parait dans la cour, remonte à cheval, et se répand en amers reproches sur ce que les gendarmes l'avaient laissé garrotter. Mais eux : « Non , nous vous sommes fidèles , et nous allons vous le prouver, car nous vous défendrons jusqu'à la mort. » De leur côté , les canonniers l'encourageaient en ces termes à tout oser : « Si vous êtes hors la loi, nos canons n'y sont pas. » Que Coffinhal et Henriot marchassent sur la Convention, gardée alors par une centaine d'hommes seulement, la question était tranchée.

Il y avait une heure environ que l'Assemblée était rentrée en séance ; et après avoir décrété, sur la motion de Rourdon (de l'Oise), appuyée par Merlin (de Thionville), (pie la Commune serait mandée à la barre, elle applaudissait à l'arrestation de Payan, annoncée à tort par Rillaud-Varenne, lorsque tout à coup l'huissier Courvol se précipite dans la salle, court à Rréard, qui occupait le fauteuil, et lui dit tout bas : « Les canonniers viennent d'enlever Henriot, et leurs canons sont pointés contre l'Assemblée. » Rréard répond: «Il ne faut pas jeter l'alarme; si nous devons périr, les premiers coups seront pour moi. Allez voir ce qui se passe, et revenez vite m'en instruire. » Collot entra, et, prenant le fauteuil : « Citoyens, dit-il d'un air consterné, voici l'instant de mourir à notre poste. Des hommes armés, des scélérats, ont investi le Comité de sûreté générale. — Allons-y ! » s'écrient, dans les tribunes, ceux dont la peur a besoin d'un prétexte, et tous s'élancent au dehors avec un empressement si fougueux, que la salle se couvrit d'un nuage de poussière. Laurent Lecointre, qui était arrivé à la séance chargé d'armes et de munitions, se mit à les distribuer à ses collègues; aux uns, il donnait des pistolets; aux autres, des espingoles. Cette ardeur martiale fit sourire. L'Assemblée resta digne et calme.

Le danger, du reste, n'avait pas tardé à s'éloigner. Henriot, qui avait cru la séance toujours suspendue, et qui avait poussédroit à l'Assemblée, dans l'intention de fermer la salle, sentit son audace l'abandonner quand il apprit que la Convention était en séance, et, faisant signe à son état-major de le suivre, il reprit au galop le chemin de l'Hôtel de ville.

Cependant Robespierre s'était présenté au Luxembourg, dont le concierge avait refusé de le recevoir.

Était-ce par ordre de la Commune? En ce qui concerne particulièrement Robespierre, tout contribue à prouver qu'à ton égard la réalisation du vœu de la Commune fut l'œuvre du Comité de sûreté générale lui-même, et le résultat d'un artifice homicide. Robespierre avait été décrété d'arrestation, mais il n'était pas hors la loi. On ne pouvait donc le frapper qu'après sa condamnation par le Tribunal révolutionnaire. Rude épreuve pour ses ennemis ! Car qu'arriverait-il si son procès, comme celui de Marat, n'aboutissait qu'à un acquittement, qui, dans ce cas, eût été un éclatant triomphe? De là la nécessité d'imaginer quelque moyen qui fournît un prétexte de le mettre hors la loi, en l'accusant de rébellion ou-

LE DÉNOUMENT

verte. Ce moyen, très-dangereux du reste, ce fut Vouland qui le trouva, et le concierge du Luxembourg reçut du Comité de sûreté générale l'ordre secret de refuser à Robespierre la porte de la prison.

Ainsi libre de ses mouvements, sa place semblait être à la Commune, au milieu de ses partisans les plus passionnés; et c'est évidemment là qu'il se serait rendu s'il eût voulu sanctionner la révolte. Quelle plus belle occasion, en effet, d'accomplir le projet de détruire la Convention nationale, si ce projet, que ses ennemis lui avaient imputé avec tant d'acharnement, eût été le sien? La force! elle était tout entière de son côté. Il avait pour lui la Commune insurgée, les Jacobins furieux, les canonniers ivres d'enthousiasme, le gros de la gendarmerie, et, en ce moment, — ainsi qu'on va en juger, — près de la moitié des sections de Paris. Mais ce grand homme était bien tel que l'avait autrefois défini Mirabeau : Il croyait tout ce quil disait. N'ayant cessé de protester de son respect pour la représentation nationale, il ne voulut point se démentir en ces instants suprêmes ; fouler aux pieds, dans sa forme régulière et légale, le principe de la souveraineté du peuple; se metlre au-dessus d'une juridiction à laquelle il avait loué Marat de s'être soumis; renoncer, enfin, à la chance d'une victoire due. à la raison seule, et que sa conscience n'aurait point à lui reprocher. C'est pourquoi, ne pouvant se faire admettre au Luxembourg, il se fit conduire par ses gardiens, non à l'Hôtel de Ville, mais à l'administration de police, dont les bureaux occupaient alors l'hôtel de la préfecture de police actuelle, quai des Orfèvres. ' Il était environ huit heures du soir quand il y arriva.

Son frère, lui aussi, avait été refusé par le concierge de la prison où il avait été envoyé, et il s'était laissé mener à la Commune; mais, loin de s'y prononcer contre la Convention en tant que représentation légale du peuple, il déclara que tout le mal venait de ce qu'elle avait été trompée par quelques conspirateurs, et conclut à ce qu'on veillât à sa conservation.

Ces scrupules ne faisaient qu'irriter Payan, Lescot-Fleuriot, Coffinhal, Louvet, tous plus Robespierristes que les deux Robespierre. Pour mieux activer le mouvement, un « Comité d'exécution » de neuf membres avait été proposé : il se composa de Payan, Louvet, Coffinhal, Lerebours, Legrand, Desboisseaux, Arthur, Chatelet, Grenard , et un des premiers actes de ce comité d'exécution fut un arrêté conçu en ces termes : « La Commune révolutionnaire ordonne, au nom du salut du peuple, à tous les citoyens qui la comp sent, de ne reconnaître d'autre autorité qu'elle. » En conséquence, la formule.de serment à prêter par quiconque relevait de la Commune fut : « Je jure de défendre la cause du peuple, union et fraternité avec la Commune, et de sauver avec elle la patrie. » L'esprit qui régnait à l'Hôtel de Ville est peintTen vives couleurs dans un rapport de Degesne, lieutenant de la gendarmerie des tribunaux. Il raconte qu'ayant reçu une lettre d'Hermann, qui lui enjoignait d'exécuter le décret d'arrestation lancé contre Henriot, son état-major et « plusieurs autres individus, » il fut mandé, pendant qu'il était à leur recherche, par le Conseil général, où la proposition de l'incarcérer lui-même fut faite et unanimement adoptée : « Élevant alors le décret au-dessus de ma tête, je dis d'une voix ferme : « Je vous « avertis que c'est un décret de la Convention dont je suis « porteur. » On me hua de toutes parts, en criant : Résistance à l'oppression ! . . . On m'arracha le décret et la lettre du citoyen Hermann, que Payan et Fleuriot chiffonnèrent avec colère. La garde me désarma, m'entraîna hors de la salle, tandis que les municipaux, de dessus leurs bancs, me poursuivaient du cri de vil esclave. En traversant les corridors et

les cours, je vis un grand nombre de gendarmes qui faisaient éclater la joie la plus indécente. »

Il était naturel que des hommes engagés à ce point désirassent ardemment de posséder au milieu d'eux celui qu'ils regardaient comme leur chef. Mais il fallait pour cela vaincre la résistance de Robespierre ; et le procès-verbal de la Commune montre de reste combien cette résistanc ; fut vive.

Alors on dut confier à des commissaires la mission expresse de « l'aller chercher;» on dut insister sur ce qu'il « ne s'appartenait pas et se devait tout entier à la patrie. » Rien de plus saisissant que l'obscurité, l'embarras et les réticences du passage qui, dans le procès-verbal de la Commune, porte la trace des refus de Robespierre : « Le citoyen Lasnier, député vers le citoyen Robespierre, qui a chargé Coffinhal de.... annonce que Coffinhal est chargé de confirmer au conseil qu'on le laisse entre les mains de l'administration. » Et ce qui ajoute à l'importance de ce passage, c'est qu'il est raturé dans le manuscrit, la Commune ayant intérêt à masquer autant que possible l'insuccès de ses démarches auprès de celui qui en était l'objet. Enfin, l'audacieux Coffinhal résolut de couper le nœud gordien. Où la persuasion avait échoué employant la violence, il alla bien réellement «chercher Robespierre,» l'entoura de son dévouement sauvage, l'enleva. Il était alors neuf heures du soir.

Deux grandes autorités rivales se trouvaient ainsi en présence : la Commune, s'autorisant du nom de Robespierre, et la Convention, pariant au nom de la loi. Restait à savoir de quel côté se rangerait Paris.

La Commune, on l'a vu, avait ordonné aux quarante-huit sections de se rassembler, les invitant, en outre, à venir prêter serment, par leurs commissaires, à l'Hôtel de Ville.

Soit ignorance de la sommation, soit crainte d'avoir à se décider, ou répugnance à obéir, six d'entre elles ne répondirent pas à l'appel : ce furent les sections du Muséum, de la Réunion, des Lombards, des Tuileries, de la République, et la section Révolutionnaire.

Prirent parti pour la Convention, les sections du Mont- Blanc, de Fontaine- Grenelle, du Temple, de la Montagne, des Champs-Elysées, des Marchés, des Invalides, de Bonne-Nouvelle, de la Halle-au-Blé, de Bon-Conseil, de l'Unité, des Gardes-Françaises, de la Maison Commune, de Montmartre, de la Cité, des Gravillkrs, des Arcis, de Y Homme- Armé.

Les six dernières embrassant le quartier même où l'hôtel de ville était situé, leur opposition à la Commune en était ' d'autant plus redoutable ; et il arriva que nulle part cette opposition ne se déclara avec autant de. fougue.

La section de la Cité refusa formellement de sonner le bourdon, cette grande voix qui ne s'élevait jamais sans faire tressaillir Paris.

La section de YHomme-Arné ne se contenta pas de prendre un arrêté par lequel, sans hésitation et sans réserve, elle se mettait au service de la représentation nationale; elle envoya cet arrêté aux quarante-sept autres sections, dans l'espoir de les entraîner.

Non moins ardente se montra la section des Gravillicrs (quartier de la haute rue Saint-Martin). Cette section était celle où l'Hébertisme .avait eu son foyer principal, celle où l'influence de Jacques Roux avait été longtemps prépondérante, celle d'où était partie, en juin 1793, l'adresse dans laquelle ce prêtre, chef des Enragés, accusait presque les Montagnards de complicité avec les accapareurs. Oui, cette section qui, le 9 thermidor, se prononça si résolument en faveur de la Convention, c'était la même qui, treize mois auparavant, avait félicité bien haut son orateur d'être allé tenir à la Convention

un langage plein do menace et d'insulte. Cette section qui, pour venger la mémoire de Jacques Roux, se disposait à prêter main forte à Léonard Bourdon, c'était la même que Léonard Bourdon avait, treize mois auparavant, exaspérée en signalant Jacques Roux comme un « Tartufe de démagogie. »

Sous les drapeaux de la Commune se rangèrent, tout d'abord, les sections de l'Observatoire, de Chalier, des Droits de l'Homme, du Contrat-Social, de la Fraternité, du Panthéon, îles Amis de la Patrie, de Marat, de Popincourt, de MontreuU, des Quinze-Vingts, du Jardin des Plantes et du Finistère.

Le Jardin des Plantes et le Finistère, c'était le faubourg Saint-Marceau.

Popincourt, MontreuU et les Quinze-Vingts, c'était le faubourg Saint-Antoine.

A la section du Jardin des Plantes ou des Sans-Culottes appartenait Henriot. Dardel, ami du peintre David, et placé par lui au Conservatoire du musée de peinture, figura, jusqu'au moment où la Convention eut le dessus, parmi les défenseurs les plus animés de la Commune.

Les canonniers de Popincourt étaient commandés par un homme de couleur, nommé Delorme, qui périt plus tard pour avoir pris part à l'insurrection de prairial : ce fut lui qui conduisit à l'Hôtel de Ville les canons de la section.

Au nombre des partisans influents de la Commune, dans la section de MontreuU, était Cietti, peintre très-habile dans la composition des arabesques, et qui avait embelli de paysages charmants les papiers de nos meilleures manufactures. Il allait payer de sa vie son attachement à Robespierre.

Nous avons inscrit sur la liste des sections qui appuyèrent d'abord la Commune celle des Quinze-Vingts; et, en effet, elle envoya des commissaires à l'Hôtel de Ville, et ces commissaires prêtèrent serment. Toutefois la mission qu'ils avaient reçue se bornait à déclarer que les citoyens du faubourg Saint Antoine s'étaient levés en masse et ne connaissaient cpie la République une et indivisible.

Il y eut des sections, celle de l'Indivisibilité, par exemple, dont l'attitude resta longtemps indécise. D'autres, comme celle de Guillaume Tell, se mirent à la fois en rapport avec le gouvernement, pour lui faire connaître les arrêtés de l'Hôtel de Ville, et avec le club des Jacobins, pour l'inviter à soutenir la Commune.

En chaque section, il y avait, outre l'assemblée générale, un « comité civil » et un « comité révolutionnaire. » La conduite de ces comités fut loin d'être uniforme. Dans certains quartiers, le « comité civil » prit un parti, et le « comité révolutionnaire « le parti opposé ; ou bien encore, on vit les comités réunis d'une section suivre la Commune, tandis que l'assemblée générale se déclarait en faveur de la Convention. Et cet antagonisme de sentiments éclata même où l'on devait le moins s'attendre à le rencontrer. Courtois dit expressément que le comité civil des Gravilliers « ne se décida à reconnaître la Convention comme centre unique qu'après avoir pressenti l'opinion, et que deux de ses commissaires, par leurs signatures, participèrent aux mouvements des rebelles »

On peut juger par cet aperçu jusqu'à quel point les forces en lutte se balançaient. Telle était l'autorité morale de Robespierre, que le jour où la Convention voulut le frapper, il se trouva lui faire contre-poids.

Mais ses adversaires avaient sur lui cet avantage qu'aucun scrupule ne les arrêtait.... C'est ce qui décida du succès.

Nous avons laissé l'Assemblée en proie à la frayeur excitée par ces mots de Collot-d'Herbois . « Voici, pour chacun, l'instant do mourir à son poste! » Au plus fort des alarmes,

Beaupré avait proposé qu'on nommât une commission de défense : Vouland ne tarda pas à paraître, et, au nom du gouvernement, désigna, pour diriger la défense, Barras, qui, ajouta-t-il, « aura le courage d'accepter. » Barras accepte, en effet, et, sur sa demande, on lui donne six adjoints : Féraud, Fréron, Rovère, Delmas, Bolletti, Léonard Bourdon et Bourdon (de l'Oise).

Barère alors présente, de la part du Comité de salut public, un projet de décret mettant hors la loi quiconque, frappé d'arrestation, se serait soustrait à l'effet du vote. C'est ce moment que Vouland attendait. Déjà son collègue Elie Lacoste était venu annoncer que Robespierre avait été conduit à la Commune, et que les officiers municipaux l'avaient embrassé, traité en frère. Vouland conclut à la mise hors la loi contre Robespierre, comme Élie Lacoste l'avait demandée contre les officiers municipaux ; et cette motion est décrétée au milieu des plus vifs applaudissements.

Tout allait désormais dépendre des sections. Barère avait dit : « Les sections s'assemblent : c'est à elles que nous devons nous adresser; » et, il n'avait pas cru pouvoir dissimulei que « quelques-unes étaient égarées ou gagnées par des intrigues communales : » de ce côté se tourna l'effort des adjoints de Barras.

Quant à la nature des moyens employés, comment en parler sans dégoût? A la section qui avait pris le nom de Marat et voué une sorte de culte à sa mémoire, Léonard Bourdon courut dire « qu'incessamment les précieux restes du martyr Marat allaient être transférés au Panthéon, ce qui n'avait été jusqu'alors retardé que par la basse jalousie de Robespierre. » Dans les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, l'on répandit le bruit que Robespierre avait été arrêté pour complot royaliste. On affirmait mensongèrement que Lescot-Fleuriot était le fds d'un noble autrichien; comme si cette circonstance, à la supposer vraie, eût constitué un crime ! Mais quoi! Lepelletier Saint-Fargeau était noble, lui aussi, ce qui n'empêchait pas son buste, que ce même Lescot- Fleur iot avait sculpté, de figurer, dans la Convention, à coté de celui de Brutus! Ce qu'il y eut de plus horrible, ce fut la fable d'un cachet à fleur de lis qu'on prétendit avoir trouvé chez Robespierre.

Quelque absurde que soit udc calomnie, elle ne l'est jamais assez pour échouer entièrement, si elle est lancée avec assurance. Et puis, dans cette formule : sont mis hors la loi, il y avait une sorte de puissance mystérieuse que beaucoup d'esprits n'étaient point préparés encore à braver. Quelquesunes des sections qui avaient pris parti pour la Commune s'en détachèrent lorsqu'elles se virent face à face avec la Convention en la personne des représentants du peuple, ses délégués. Mais il y en eut qui, jusqu'à la dernière extrémité, restèrent fidèles à la cause des victimes de thermidor : ce furent les sections du Contrat-Social, de Chalier, du Jardin des Plantes et de l'Observatoire.

La section des Piques , dans le rayon de laquelle était la maison de Duplay, ne se rassembla qu'à deux heures du matin, ayant probablement attendu jusqu'alors qu'on lui montrât la signature de Robespierre, qui, comme on le verra plus bas, refusa de la donner.

Vers minuit, Barras et Fréron, qui n'avaient d'abord songé qu'à prémunir la Convention contre le danger d'une attaque, se rendent au Comité de salut public. Ils en traversent les salles silencieuses et faiblement éclairées. Dans celle où, le lendemain matin, Robespierre fut porté sur une civière toute rouge de son sang, Billaud-Varemie était couché par terre sur un matelas, seul et sombre, les yeux fixés au plafond. In-

LE DENOUAIENT

hk y

formé du plan défensif de Barras , il le désapprouva. « C'est à la Commune qu'il fallait marcher, dit-il; elle devrait être déjà cernée. Vous laissez à la Commune et à Robespierre le temps de nous égorger. »

Barras et Fréron se dirigent aussitôt vers l'Assemblée, où leur présence est accueillie avec transport. Le premier annonce qu'il vient de parcourir Paris, el que « le peuple est à la hauteur de la liberté.» Le second déclare que quinze cents hommes gardent le pont Neuf, que la nouvelle de la mise hors 'a loi de Henriot a vivement ébranlé les canonniers répandus

sur la place de Grève, et qu'il faut marcher droit à la Maison Commune. Tallien, qui occupe en ce moment le fauteuil, invite ses collègues à partir sur-le-champ, « afin que le soleil ne se lève pas avant que la tète des conspirateurs soit tombée. » On applaudit, et les représentants désignés sortent, emportant le décret qui ordonne l'investissement de la Commune.

Là étaient arrivés successivement Saint-Just et Le Bas. tirés de leurs prisons respectives, le premier par un officier municipal, le second par deux administrateurs de police. Couthon

EXECUTION DE ROBBSM>:Hkb:, ,'Dï ,S A-I-N T r J U,S,T, , . F.TC.

ne fut retiré de la Bourbe qu'à une heure après minuit. Inquiet de son absence prolongée, Robespierre jeune lui avait écrit une lettre qu'il fit signer à son frère et à Saint-Just ; on la trouva sur Couthon lorsqu'il fut arrêté ; la voici : « Couthon, tous les patriotes sont arrêtés ; le peuple tout entier est levé ; ce serait le trahir que de ne pas te rendre avec nous à la Commune, où nous sommes actuellement. » Couthon, qui ne pouvait se traîner, n'hésita pas un instant, il se fit porter où l'attendaient ses amis et la mort

Les détails de la scène qui eut lieu dès qu'il parut à l'Hôtel de Vdle nous ont été conservés par H. G. JJulac, espion

des Comités, et coiiséquemment peu suspect de partialité envers leurs victimes :

« La place de Grève était couverte d'hommes, de baïonnettes, de piques et de canons. Je traversai tout, ayant à ma main ma carte de citoyen, et m'annonçant comme envoyé de ma section. Les deux Robespierre étaient, l'un à côté du président Lescot-Fleuriot, l'autre auprès de Payan, agent national. Couthon y fut porté un instant après ; et, ce qui est à remarquer, c'est qu'il était encore suivi de son gendarme. En arrivant, il fut embrassé par Robespierre, et ils passèrenl dans la chambre à côté, où je pénétrai. Là, le premier mot

que j'entendis de Coulhon fut : « Il faut tout de suite écrire <.<■ aux armées. » Robespierre dit : «Au nom de qui? » Gouthon : « Mais au nom de la Convention. N'est-elle pas toujours où « nous sommes? Le reste n'est qu'une poignée de factieux, « que la force armée que nous avons va dissiper el dont elle « fera justice. » Ici, Robespierre sembla réfléchir un peu ; il se baissa à l'oreille de son frère; ensuite il dit : « Mon avis « est qu'on écrive au nom du peuple français. »

« Au nom de qui?» Mot sublime, dans la circonstance! De pareilles hésitations perdent un homme, mais l'immortalisent. Au milieu des canons et des piques, au bruit du tocsin, quand le succès ne relevait plus que de la force , Robespierre ne pensait qu'à sauver l'idée du droit.

Pour ce qui est de la réponse de Gouthon, en admettant même qu'elle n'ait subi aucune altération défavorable dans un récit qui est celui d'un ennemi, elle montre combien les chefs du partirobespiernste attachaient d'importance à distinguer entre l'Assemblée et ce qui à leurs yeux n'était qu'une faction, ne voulant à aucun prix pousser à la révolte contre le principe de la souveraineté du peuple, sur lequel la Convention reposait. Cette préoccupation ressort vivement des termes d'une invitation que Le Bas adressa, dans ces heures mémorables, à Labretèche, commandant du camp des Sablons. Le Bas exerçait sur ce qu'on appelait « l'École de Mars » une influence considérable. Eh bien I tout l'usage qu'il consentit à en faire consista dans une lettre où le nom de la Convention n'était pas prononcé, et dans laquelle, « sans dire à Labretèche de faire marcher les jeunes élèves au secours de ses amis, il lui inspirait de ne faire aucun mouvement contraire. » La lettre était conçue en ces termes : « En complot affreux vient d'éclater. Je suis au nombre des représentants fidèles que les conspirateurs ont fait arrêter. Mes soupçons sur la destination du camp sont réalisés : c'est à toi de t' opposer à ce que Ion ne l'abuse pas au point de s'égorger lui-même en marchant sous les étendards des traîtres. Le peuple t'observe; il est déterminé à se sauver : songe à lui être fidèle. »

La nuit était descendue sur Paris ; et, à mesure qu'elle s'avançait, les chances de la Commune allaient diminuant, tant par l'émet des calomnies répandues contre Robespierre que par suite du pouvoir attaché à ces mots sacramentels : « La Commune est hors la loi 1 » Ce pouvoir était si grand, que le décret ayant été lu à ceux qui assistaient aux délibérations de l'Hôtel de Ville, et Payan s'étant avisé d'ajouter artificieusement au texte : « et le peuple des tribunes, » les assistants, loin de faire éclater l'indignation sur laquelle Payan avait compté, furent saisis d'épouvante et prirent la fuite.

Si, pour vaincre, il eût sufti de l'activité et°de l'jiuxlace que déployèrent Coffinhal, Payan et Lescot-Fleurio't^la Commune l'eût très-probablement emporté. Ils firent sonner le.toc.sm, éclairer l'Hôtel de Ville, aiT'Mcr. les axl:iiir.istia,teir s s.uspects^ ils envoyèrent des émissaires, diras toutes °res "sections ; ils ordonnèrent des patrouilles dans tous les quartiers; ,'ùtj mandèrent les Jacobins ; ils appelèrent au:: .arnre&ï • •. .

Mais une sanction qui leur eût été nécessaire leur manqua.

Nous avons eu sous les yeux l'original d'une proclamai ion adressée à la section des Piques, celle de Robespierre. Jamais manuscrit ne présenta un aspect plus tragique. Il nous semble le voir encore. L'écriture a quelque chose d'emporté. Le papier est taché de sang. Sur ce papier, un appel à l'insurrection : « Courage, patriotes de la section des Piques! la liberté triomphe. Déjà ceux que leur fermeté a rendus formidables aux traîtres sont en liberté. Partout le peuple se montre digne de son caractère. Le point de réunion est à la Commune, où

le brave Henriot exécutera les ordres du comité d'exécution créé pour sauver la patrie. »

Suivent les signatures : Legrand, Louvel, Payan, Lerebours, Ro

Quelle révélation et quel drame dans ce mot inachevé! Il raconte que Robespierre, pressé par ceux qui l'entouraient, au nom de leur salut commun, de signer la guerre civile, la mort de la Convention, le renversement d'un principe, se sentit troublé jusqu'au fond de l'âme, prit la plume, commença, et, sa conscience protestant, ne put continuer.

Cependant les troupes conventionnelles , que Barras avait divisées en deux colonnes , s'avançaient à la lueur des torches, et des agents de l'Assemblée lisaient la proclamation, votée par elle, aux canonniers qui couvraient la place de Grève. Ceux-ci, que Henriot laissait sans direction, n'avaient plus leur première ardeur; fatigués d'attendre, découragés, ils cèdent peu à peu aux sollicitations des émissaires de la Convention, et un à un, deux à deux, se retirent; si bien qu'en peu de temps la place resta presque déserte. Henriot sortit, le sabre à la main, sans chapeau, suivi de deux aides de camp, de trois officiers municipaux, et criant avec rage : « Gomment! est-il bien possible que ces scélérats de canonniers, qui m'ont sauvé la vie il y a cinq heures, m'abandonnent ainsi?» Les troupes conventionnelles avançaient, avançaient toujours.

Des deux colonnes placées sous le commandement de Barras, lui-même conduisait la première le long de la rue Saint- Honoré , pour aller , en traversant les rues Saint-Denis et Saint-Martin, investir les derrières de l'Hôtel de Ville. La seconde, composée principalement des forces de la section des Gravilliers, unie à la section des Arcis, avait à sa tête Léonard Bourdon, et suivait les quais. On juge du désordre que jetèrent à l'Hôtel de Ville la désertion des canonniers et l'approche d'un péril désormais inévitable.

Profitant de la confusion, et de ce que la route est libre, un gendarme nommé Méda, qui avait servi dans la garde constitutionnelle de Louis XVI, et qu'à cause de cela ses camarades avaient surnommé Veto, se glisse furtivement dans ies escaliers de l'hôtel de ville, remplis en cet instant d'une foule de gens éperdus, pénètre dans la salle du Conseil en se disant ordonnance secrète, parvient jusqu'à la porte du secrétariat, frappe, et, à l'aide du même mensonge, se fait ouvrir. L'assassin portait deux pistolets cachés dans sa chemise. Au milieu d'une cinquantaine d'hommes qui paraissaient fort agi- Lés , il reconnaît celui que ses yeux cherchent. Robespierre était assis dans un fauteuil, le coude gauche appuyé sur ses genoux, et la tête reposant sur sa main gauche. L'assassin vise à la poitrine, mais la balle atteint Robespierre au niveau de la bouche et lui casse la mâchoire. Les assistants, saisis d'horreur, se dispersent. Quelques-uns s'enfoncent dans un escalier» .dérobé , emportant Gouthon. L'assassin prend un .flambeau*, court après eux, et, le vent ayant éteint sa lumière, tire au hasard son second coup de pistolet, lequel blesse à la jambe un de ceux qui portaient le paralytique.

A la vue de son frère étendu par terre, couvert de sang, Robespierre jeune s'était livré aux transports de la plus violente douleur; il implorait la mort : n'ayant point d'armes pour se la donner, il monte sur le rebord d'une des croisées de l'hôtel de ville, tenant ses souliers à la main, et s'élance sur la pointe de la première baïonnette qu'il aperçoit audessous de lui. On le releva affreusement mutilé, mais respirant encore.

Quand Léonard Bourdon , suivi des siens , fut aux portes de l'hôtel de ville, le bruit des deux coups de pistolet tirés dans l'intérieur lui faisant croire à de grands préparatifs de

LE DÉNOUMENT

défense, il hésita, et songeait à cerner l'édifice. Dulac, mieux instruit de l'état des choses, entra aussitôt, accompagné des plus ardents, et ce fut lui qui arrêta Saint-Just et Dumas. S'il faut en croire son récit qui, à côté de circonstances vraies, contient beaucoup de mensonges, Saint-Just était armé d'un couteau, qu'il remit sans résistance, et Dumas, caché dans une autre pièce, sous la ta I île auprès de laquelle Robespierre était étendu, Dumas tenait à la main un flacon d'eau de mélisse des Carmes, que l'espion des Comités lui arracha, craignant que ce ne fût du poison. Quant à Le Bas, dont la jeune femme était accouchée depuis six semaines d'un fils, depuis membre de l'Institut , il venait de se brûler la cervelle. Léonard Bourdon occupa l'hôtel de ville, quand il n'y avait plus qu'à laver le sang, ramasser les blessés et faire enlever les morts. Il était environ deux heures du matin.

Peu de temps après, les Jacobins, inébranlables dans leur attachement à Robespierre, envoyaient à la Commune, dont ils ignoraient le sort, une députation chargée de « veiller avec elle au salut de la patrie. » Mais tout alors était terminé. Legendre parut, le pistolet au poing, fit évacuer la. salle, en ferma les portes, et mit les clés dans sa poche. La contrerévolution était là.

On trouva, réfugié dans une petite cour de la Commune et à moitié mort, Henriot, que Coffinhal, furieux, avait jeté par la fenêtre. Lui s'échappa, et parvint à se cacher, pendant trois jours, dans une île de la Seine, l'île des Cygnes.

Couthon, blessé à la tète, était gisant sur le quai Pelletier. On l'accablait d'outrages. Quelques-uns disant : « A quoi bon laisser ici cette voirie ? Il faut la jeter à la rivière ; » l'infortuné leur fit remarquer qu'il n'était pas mort.

Robespierre jeune avait été. transporté sur une chaise au Comité civil de la section de la Maison Commune. Presque mourant, il rassembla ce qui lui restait de forces pour déclarer que, s'il s'était précipité d'une des croisées de l'hôtel de ville, c'était parce qu'il ne voulait pas tomber vivant au pouvoir des conspirateurs; que ni lui ni son frère n'avaient un instant manqué à leur devoir envers la Convention ; qu'il était sans reproche; que Collot ne désirait pas le bien île son pays; que Carnot lui paraissait un conspirateur.... Il s'interrompit, son état ne lui permettant pas de continuer. Après un intervalle de repos, interrogé une seconde fois, il dit qu'il regrettait d'avoir été arraché de la Force; qu'on lui avait rendu là un bien mauvais service; que, dans sa prison, il avait attendu la mort avec la sérénité d'un homme libre; qu'à la Commune, il avait parlé pour la Convention, et contre les conspirateurs qui la trompaient.... Il ne put en dire davantage.... Quoiqu'il n'eût plus qu'un souffle de vie, l'ordre exprès fut envoyé par Barras de le transporter, « en quelque état qu'il pût être, » au Comité de sûreté générale; il fallut obéir.

Pendant ce temps, son frère arrivait à l'entrée de la Convention, porté par quelques hommes du peuple, dont les uns lui tenaient la tête et les autres les pieds. Ceux-ci recommandaient à leurs compagnons de lui tenir la tête aussi ('levée que possible, craignant que le blessé n'expirât dans leurs bras. Au bas du grand escalier, l'aflluence de ceux qui venaient repaître leurs yeux du spectacle d'un ennemi abattu (orra le cortège de s'arrêter un instant, et les outrages commencèrent. L'undi-ait : Ne voilà -t-il. pas un beau roi? » Un autre : « Quand ce serait, le corps de César, pourquoi ne l'avoir pas jeté à la voirie ? » Et ces lâches appelaient lâche un homme qui avait mieux aimé mourir que s'armer contre cette Convention qu'eux-mêmes , la veille encore, l'accusaient de vouloir égorger! Quand le cortège se trouva aux portes de

l'Assemblée, les propres mots du président furent : 0 Le lâche Robespierre est là. Vous ne voulez pas qu'il entre? » Sur quoi.Thuriot déclara que le « cadavre d'un tyran ne pouvait que porter la peste. » On monte donc le fardeau jusque dans une grande salle du Comité. Là on dépose la victime sur une longue table à l'opposé du jour, en lui donnant pour oreiller une boîte remplie de morceaux de pain de munition moisi. Il était sans chapeau et sans cravate ; son habit bleu de ciel entrouvert, — le même habit qu'on lui avait vu à la fête de l'Être suprême ! — laissait voir sa chemise ensanglantée; il avait une culotte de nankin, et ses bas, rabattus, retombaient jusque sur ses talons. Il ne remuait pas, mais respirait beaucoup. Il portait souvent la main au sommet de sa tète; de temps en temps, les muscles frontaux se rapprochaient, et son front devenait tout ridé. A cela seul, on devinait l'excès de ses souffrances; car pas un accent douloureux ne lui échappa. Elle l'élevait au-dessus des douleurs du corps, cette âme qu'il avait proclamée immortelle. On entra pour le voir, et les outrages recommencèrent. L'un disait : « Sire, Votre Majesté souffre? » Un autre : « Eh bien, il me semble que tu as perdu la parole. » Lui, les regardait fixement.

Furent amenés par des gendarmes , Saint-Just , Dumas, Payan ; et à peine les eut-on conduits dans l'embrasure d'une croisée, où ils s'assirent en silence, que des misérables, faisant écarter les personnages qui cachaient Robespierre à ses amis, s'écrièrent : Retirez-vous donc! qu'ils voient leur roi dormir sur une table comme un homme. » Saint-Just avança la tête; et son visage, plein de sérénité jusqu'alors, exprima le déchirement de son cœur. Dumas paraissait absorbé dans une rêverie profonde. Payan avait un air moqueur et souriait amèrement. Les regards de Saint-Just étant tombés sur l'acte constitutionnel, affiché dans la salle, il dit : « Voilà pourtant mon ouvrage.... et le gouvernement, révolutionnaire aussi.... » Il murmura encore quelques paroles, mais si bas, que le gendarme, qui était à côté de lui, put seul l'entendre.

« Vers quatre heures du matin, l'on s'aperçut » que Robespierre tenait un petit sac de peau blanche sur lequel étaient écrits ces mots : « .4;/, r/rand Monarque! Lccourt, fourbissent du roi et de ses troupes, rue Saint-Honoré, près celle des Poulies, à Paris. » Comme il n'avait pas de linge pour retirer le sang caillé qui sortait de sa bouche , on lui avait glissé artificieusement dans la main ce sac, dont l'apparence était, celle d'un fourreau de pistolet, afin d'éloigner ia supposilion d'un assassinat, en accréditant celle d'une tentative de suicide ; et l'on avait eu soin de choisir l'inscription la plus propre à entretenir l'idée qu'on n'avait renversé le chef des Jacobins que parce qu'il visait à se faire roi !...

Vers six heures, Elie Lacoste entre et ordonne que l'on conduire les captifs à la- Conciergerie. Puis, se tournant vers un chirurgien qu'on venait d'amener : « Pansez bien Robespierre pour le mettre en état d'être puni. »

Le pansement eut lieu avec tout le soin désiré. On lève le blessé sur son séant; on lui lave la figure; on lui enfonce dans la bouche plusieurs tampons de linge pour pomper le sang dont elle était remplie; et enfin le chirurgien applique sur la plaie un morceau de charpie que maintient un bandeau passé autour du menton , tout cela, au milieu des ricanements et des insultes. Lorsqu'on lui noua le bandeau audessus du front, un des assistants s'écria : « Voilà qu'on met lr diadème à Sa Majesté! » Son intelligence veillait, et il entendait ces choses! mais — bien qu'il lui restât la force de parler, — il se tut , se contentant de regarder les insulteurs d'un œil calme, pensif et fixe.

Durant cette agonie sans exemple, supportée avec un stoïcisme dont l'antiquité elle-même ne fournit pas de modèle , qui sait quelles pensées occupèrent cet indomptable esprit? S'interrogea-t-il sur la loi, effroyablement mystérieuse, qui, depuis l'origine du monde, couronne les artisans de l'iniquité, et ne réserve que tortures aux serviteurs de la justice? La veille, il s'était écrié • « Quel homme défendit jamais impunément les droits de l'humanité? » Et voilà qu'à son tour il montait de la dignité d'apôtre à celle de martyr : puisa-t-il dans cette idée quelque motif sublime de consolation , et la constance? Cette foi au progrès qui a épuisé tant de dévouements, ouvert tant d'abîmes et fait tant de crucifiés, lui futelle, contre l'inénarrable amertume d'une mort qui renfermait mille morts, une ressource souveraine? Ah! il dut avoir, en tout cas, la morne certitude que, cette fois encore, le peuple allait reprendre l'ancien fardeau. Un fait saisissant prouve qu'il eut une très-claire intuition du mouvement en sens inverse que sa chute annonçait et déterminait : une des personnes présentes lui ayant prêté aide dans un moment où il se baissait avec effort et portait ses mains au jarret, comme pour relever ses bas, il témoigna sa gratitude en reprenant un mot qui était d'une autre époque, qu'on ne prononçait plus depuis longtemps , qu'on avait presque oublié ; il dit d'une voix douce : « Je vous remercie, Monsieur. «

Défenseur des pauvres, il avait vécu pauvre : on ne trouva chez lui qu'un assignat de cinquante livres, et des mandats de l'Assemblée constituante pour son indemnité de représentant, qu'il avait négligé de toucher.

Lorsqu'ils l'eurent « bien pansé , » conformément aux recommandations d 'Elie Lacoste, rien ne s' opposant plus à ce qu'on le guillotinât, ils le transportèrent à la Conciergerie. Mais il y avait une difficulté. Un décret voulait que l'identité des individus hors la loi fût constatée en présence des membres de la municipalité; or, ici, la municipalité en masse était hors la loi. Fouquier-Tinville fit part à la Convention de son embarras, et l'Assemblée, qu'on avait vue jusqu'alors étrangère à ces détails sinistres, trancha la question en déléguant des commissaires pour certifier que les hommes qu'on allait tuer, au nom de la Révolution, étaient bien Robespierre et Saint-Just !

L'éehafaud fut dressé sur la place de la Révolution, par mesure spéciale. Le long de la route que les charrettes avaient à parcourir, les fenêtres avaient été louées à des prix fabuleux ; des femmes du « grand monde , » en habits de fête, s'y pressaient, radieuses et souriantes. On avait appelé dans les rues l'immonde foule des « aboyeurs et des aboveuses

de guillotine ; » mais les artisans et les ouvriers n'étaient pas là.

Les charrettes parurent; elles contenaient vingt et un condamnés. Dans la première étaient Couthon, Henriot, et, à côté de Robespierre , les restes mutilés et sanglants de son frère, qui mourait pour lui! Saint-Just, toujours calme, s'entretenait avec ses pensées. Le cadavre de Le Ras suivait. Sur le passage de Robespierre, que les gendarmes montraient de la pointe de leurs sabres, on criait : « A mort le tyran ! » et l'homme qui poussait ce cri avec le plus de fureur, c'était Carrier !

Devant cette même maison de Duplay, dont Robespierre avait fait fermer les volets, le 21 janvier 1793, quand Louis XVI passa, et, le 5 avril 1794, quand passa Camille, des mégères firent arrêter les charrettes et dansèrent en rond tout autour. Pour compléter la scène , on avait posté là un enfant avec un seau rempli de sang de bœuf ■ lorsque Robespierre atteignit la demeure où étaient son père et sa mère adoptifs, la famille de son choix et sa fiancée, l'enfant trempa un balai. dans le sang et en lança quelques gouttes contre la maison. Impassible jusqu'alors, la victime tressaillit et ferma les yeux.

Une femme s'approcha, criant : « Va, scélérat, descends aux enfers avec les malédictions de toutes les épouses et de toutes les mères de famille. » Mais toutes les mères de famille ne le maudissaient pas : témoin cette jeune fermière qui, apprenant la fin de la grande tragédie , au moment où elle tenait son fils sur ses genoux, fut prise d'un tel saisissement, qu'elle laissa tomber son doux fardeau , et, les mains levées vers le ciel : 0 qiïos nés finit pol bounheur dcl jaouré pople. On a tuât o quel que l'aimabo tant. — «Oh! c'en est fait du bonheur du pauvre peuple ; on a tué celui qui l'aimait tant. »

Les vaincus moururent sans protester, sans se plaindre ni du sort ni des hommes, courageusement et simplement. De ceux que contenait la première charrette, seul Robespierre était en état de se mouvoir : il monta, inaidé, les marches de l'éehafaud. Quand il fût sur la plate-forme de la guillotine, le bourreau, royaliste exalté, lui ayant arraché, d'un mouvement brusque et barbare, l'appareil qui couvrait ses blessures, l'excès imprévu de la douleur lui fit pousser un cri perçant. C'était le cri de ce pauvre peuple dont parlait la paysanne, c'était le cri de ces millions d'infortunés qu'on allait ramener aux carrières. Le couperet s'abaissa , et, pour longtemps, tout fut dit.

Page 1