CHAPITRE I
CONTRE-REVOLUTiON
E 9 therruidor marque la fin d'une période historique aussi imposante que terrible, et le commencement d'une période tout à fait distincte. Mais comme la seconde sert à éclairer d'un jour très-vif la sombre grandeur de la première, nous poursuivrons notre récit. Seulement, nous hâterons le pas.
Robespierre étant devenu, grâce à la calomnie, secondée parles dehors d'un pouvoir qu'il ne possédait pas, le bouc émissaire de la Révolution, si chute fut saluée par beaucoup comme la clôture du régime de la Terreur. Pour mieux vouer
sa mémoire à l'exécration publique et faire bénir leur triomphe, les vainqueurs, tout en se réservant de continuer le Terrorisme pour leur propre compte, s'étudièrent à donner au nom de Robespierre, mort, un son effrayant. Ils trépignèrent sur la cendre de cet homme qu'Us venaient d'assassiner. Insultant jusqu'à son tombeau, ils lui composèrent l'épitaphe suivante :
PASSANT, QUI QUE TU SOIS, NE PLEURE PAS MON SOR1 SI JE VIVAIS, TU SERAIS MORT.
La Terreur, pourtant, était loin de toucher à son terme, et le contraire ne sera que trop prouvé. Mais il est très-vrai qu'elle n'était plus possible que revêtue d'autres formes et
mise au service d'autres idées. La guillotine était un ressort qu'on avait usé à force de le tendre. Elle avait d'abord épouvanté, puis fait horreur; maintenant, elle ennuyait. Le temps était venu où le couperet allait être remplacé par le poignard, et la décollation en place publique, par l'assassinat en pleine rue. La Terreur blanche préparait son entrée. Quant à la Terreur rouge, il était dans la nature des choses qu'elle finit par la défaite de Robespierre, comme elle aurait fini par sa victoire.
Quoi qu'il en soit, la nouvelle de ce grand événement ne produisit point l'unanimité de transports joyeux qu'ont affirmée, en présence des vaincus réduits au silence, tant d'écrivains salariés , dominés ou inspirés par les Thermidoriens unis aux royalistes.
Les faubourgs, mornes d'abord, manifestèrent bientôt une vague inquiétude. Suivant la forte expression d'un auteur du temps, Dussault, peu suspect de sympathies ultra-révolutionnaires, " la confiance s'égara, sans trouver où se reposer. Le peuple avait des vapeurs. »
Généralement parlant , les royalistes tressaillirent de bonheur: cela devait être; et cependant, même parmi eux, on en vit qui se demandaient avec effroi ce qui résulterait d'une victoire qui sauvait Fouché, couronnait Tallien, partageait le pouvoir entre Rillaud-Varenne et Collot-d'Herbois , et arrachait à Carrier des hurlements de joie. En province, partout où Robespierre jeune et Couthon avaient passé, on se disait à mi-voix, dans les rangs de ceux que troublait" l'image du bourreau : « Qu'allons-nous devenir? Nos malheurs ne sont pas finis puisqu'il nous reste encore des parents, des amis, et, que MM. Robespierre sont morts. » « Et cette crainte, ajoute Charles Nodier, n'était pas sans motif; car le parti de Robespierre venait d'être immolé par le parti de la Terreur. »
L'allégresse fut et dut être extrême dans les prisons, à cause du fameux mot que le Comité de sûreté générale avait eu soin d'y faire circuler : « C'est Robespierre qui le veut, » et parce que le 9 thermidor ne pouvait manquer d'apporter à la situation un changement quelconque. Et toutefois, là, non plus, l'impression sur tous ne l'ut point la même. Ceux d'entre les prisonniers qui connaissaient le mieux les hommes et les choses avaient toujours compté sur le triomphe de Robespierre pour leur salut: ceux-là, tout d'abord, furent consternés. Mais il n'est point douteux que, par la majorité des détenus, le 9 thermidor fut salué comme un signal de délivrance. Le dernier coup de hache à peine donné, des commissaires obligeants s'étaient hâtés de porter aux prisons, sous la doublure de leurs chapeaux, — tant ils craignaient encore le parti terrassé,— les journaux qui contenaient la nouvelle. Dans une prison, des jeunes gens, inquiets de l'agitation environnante, montent au plus haut de l'édifice, et, promenant leurs regards de tous côtés, aperçoivent une femme qui, après avoir montré une robe et une pierre, faisait sur son cou un signe expressif: ils comprirent.
Chez les nations étrangères et ennemies, il y eut étonnement d'abord, puis satisfaction mêlée de dédain et d'espoir. Robespierre l'avait pris avec elles sur un ton de dignité et de hauteur qui avait beaucoup contribué à le grandir à leurs yeux. Au fond, elles le regardaient comme le seul homme capable de consolider la Révolution. Lui par (erre, elles crurent la France à la veille d'entrer dans une période de désordre et de confusion qui la livrerait à leurs coups.
Ce qui est certain, c'est que le Terrorisme en France ne songeait nullement à abdiquer. Dès le lendemain du 10 thermidor, Fouquier-Tinville disait à Joly, huissier du Tribunal révolutionnaire : « Le peuple doit être content. La guillotine
marche, elle marchera, et cela ira encore mieux.» De son côté, non content de proposer le maintien de Fouquier-Tinville comme accusateur public, Rarère s'écriait, dans la séance du 14 thermidor: « La révolution est une plante dont on ne saurait arrêter la végétation sans la faire périr, » et l'on sait en quoi cette végétation consistait, aux yeux d'un homme qui ne s'était jamais fait scrupule de « battre monnaie sur la place de la Révolution, » et qui disait : « La planche de la guillotine n'est qu'un lit un peu plus mal fait qu'un autre. » Peu de temps après, Louchet qui, le premier, avait demandé l'arrestation de Robespierre, tenait le langage que voici, du haut de la tribune de la Convention • « Persuadé que, pour tarir la source de nos troubles intérieurs, il n'est d'autre moyen que de mettre la Terreur à l'ordre du jour.... » Et comme on l'interrompait par ce cri : La justice! la justice! il ajouta : « J'entends la justice la plus sévère contre le lâche modérantisme.» Il est à remarquer que l'homme qui fit ordonner l'impression de ce discours fut Tallien. Et certes, lui dont le nom faisait frissonner Rordeaux, lui le défenseur de Jourdan coupe tête, il était ici dans son rôle ; mais, en même temps, combien il donnait raison à cette apostrophe du Girondin Mercier :« Tallien! Tallien! Tu te levas, ainsi qu'un grabataire poltron, quand le feu prend à la paillasse de son lit ; tu représentas en comédien dans la tragédie qui finit le règne de Robespierre. »
Et en effet, sous les dominateurs nouveaux, la Terreur ne fit que changer d'objet. La guillotine de M. Louis, qui ne fut que plus tard remplacée par la transportation, cetle guillotine sèche dont l'abbé Sieyès fournit l'idée, reçut, pendant les premiers jours de la régénération prétendue, son contingent habituel de victimes : soixante-dix le 11 thermidor, et, le 12 thermidor, treize. Il est vrai que, cette fois-, c'étaient des révolutionnaires qu'on tuait, au nom de la Révolution! Quand Coffinhal fut conduit au supplice, on lui criait : « Tu n'as pas la parole ! » Mais ceux qui avaient la parole maintenant s'en servirent pour comprendre dans regorgement en masse de la municipalité un honnête commis expéditionnaire, et un garçon de bureau auxquels on n'avait à reprocher d'autre délit que de s'être trouvés par état en compagnie des municipaux. Les prisons, dont on se hâta de tirer les royalistes, se peuplèrent de patriotes. Duplay, sa femme, son jeune fils, avaient été incarcérés à Sainte-Pélagie dès le soir du 9 thermidor : quelques jours après, la veuve de Lebas et sa sœur aînée furent arrêtées. Deux autres sœurs,, alors en Relgique, et même des parents plus éloignés, qui n'avaient jamais connu Robespierre, furent enveloppés dans la proscription. Des mégères de l'ordre rétabli coururent chercher Mme Duplay jusque dans son cachot, où on la trouva étranglée ! Certains royalistes, détenus, rentrèrent en prison presque aussitôt qu'ils en furent sortis : témoin la sœur du Vendéen Eotidoux, qu'on incarcéra de nouveau, pour forcer son frère à abandonner le parti des rebelles. Voilà ce qu'on appelait le retour à la justice et à l'humanité !
Au nombre de ceux que Robespierre entraîna dans sa chute, figurèrent Rossignol, qui s'était conduit si bravement en Vendée, et le peintre David. L'attitude de ce dernier fut misérable. Il s'excusa d'avoir été partisan de Robespierre sur ce que, à l'exemple de beaucoup d'autres, il l'avait cru vertueux. « On ne peut concevoir, ajouta-t-il, jusqu'à quel point ce malheureux m'avait trompé. » Ceci dit le 15 thermidor, et, le 8, David s'était offert à boire la. ciguë avec son ami. Maignet fut sur le point d'être arrêté , lui aussi. Son crime était d'avoir été lié avec Couthon, et son accusateur fut Rovère, le même qui ne rougissait pas de dire : « J'ai souvent
CONTRE-REVOLUTION
caressé le petit chien de Couthon pour gagner les bonnes grâces de son maître »
Triste et singulière mobilité des choses humaines ! Il suffit de quelques jours pour changer complètement la physionomie de l'Assemblée. « Il y avait plus de six mois, écrit Levasseur, que je n'avais siégé au milieu de mes collègues quand je reparus dans la Convention. Son aspect me frappa. Le sommet de la Montagne, où se pressaienl naguère les deux tiers des députés, élait maintenant dégarni et presque désert.
Un grand nombre de ses membres s'étaient rapprochés du Marais , où ils espéraient se faire oublier en se confondant avec la tourbe banale des appuis de tous les partis vainqueurs. D'autres, sans quitter le côté gauche, étaient descendus plus bas, et de leurs bancs nouveaux, comme d'un terrain neutre, ils étudiaient la nouvelle marche de la Révolution. Mais ce qui m'étonna davantage, ce fut de voir Tallien, Legendre, Merlin, Fréron, assis au côté droit. Il régnait dans toute l'Assemblée une grande confusion. Je ne pouvais consulter per-