ANSON
son portefeuille par des effets de commerce rentrèrent peu à peu ; enfin, mille actions nouvelles créées et un appel de cinq cents livres sur les anciennes la mirent en état de reprendre ses payements à bureau ouvert, avant l'expiration du terme fixé par l'arrêt de surséance.
A dater de ce moment, qui fut marqué par l'adoption de
nouveaux et prudents statuts, la caisse d'escompte prospéra à souhait, et elle était au haut de la roue, lorsqu'au mois de février 1787, Galonné lui demanda tout à coup soixante-dix radiions. Il ne s'agissait pas, pour le despotique ministre, d'un prêt volontaire à obtenir : il exigeait , il menaçait , il montrait en perspective à la caisse d'escompte la création de
deux compagnies rivales qu'il ne tenait qu'à lui de faire éclore d'un souffle. Elle trembla pour ses dividendes, se hâta de battre monnaie en ■ émettant vingt mille actions nouvelles sur le pied de quatre mille livres ; et son capital se trouvant de la sorte élevé à cent millions, elle en garda (rente pour son commerce, et déposa au trésor public, comme prêt forcé, les soixante-dix millions dont Calonne avait besoin.
Le 19 août 1788 fut un jour tristement mémorable dans l'histoire de la caisse d'escompte. Ce jour-là, les administrateurs furent bien étonnés — ils l'ont affirmé du moins — en lisant, affiché sur la porte de leur établissement, un arrêt du conseil qui dispensait la caisse de payer ses billets à vue, l'autorisait à les solder en bonnes lettres de change, ordonnait de les recevoir dans tous les payements , dans toutes les caisses publiques et privées, en un mot, donnait un coins forcé à la circulation de titres qui jusque-là avaient reçu leur mouvement de la volonté libre et confiante des porteurs. Brienne était ministre alors, il allait cesser de l'être, et comme s'il n'eût pas voulu quitter le ministère avant d'avoir comblé la mesure de ses folies, il sonnait de toutes ses forces, le malheureux ! le toesin de la banqueroute. Et à quel propos? L'état de la caisse d'escompte exigeait-il, en ce moment, ce second arrêt de surséance? Non, puisqu'elle ne le demandait pas ; non , puisqu'au mois de mai précédent elle avait, pour servir de gage à cent vingt millions de billets émis, près de cinquante millions en argent, c'est-à-dire une réserve des cinq douzièmes. Il est vrai que depuis, malgré la précaution qu'elle avait prise de ralentir ses escomptes et de diminuer ainsi la masse de ses billets circulants, la diminution de ses espèces avait suivi une progression assez rapide, tant l'aspect des choses était trouble, tant le ciel apparaissail couvert de nuages, tant la Révolution approchait! Mais il n'en est pas moins certain qu'avant l'arrêt de surséance du 18 août 1788, personne ne songeait à convertir ses billets en écus, et que cet arrêt une fois publié, chacun, à l'exception des gens d'affaires, se désola de n'avoir entre les mains que du papier.
Le devoir de la caisse d'escompte était , en semblable occurrence, de repousser formellement un arrêt qui ne lui assurait l'avantage actuel de pouvoir disposer et placer à intérêt sa réserve, qu'en sapant son crédit par la base et en ébranlant tout son avenir : elle n'eut point cette courageuse sagesse. Partagée entre les inspirations d'un égoïsme étroit et la crainte de trop mécontenter ses créanciers, elle déclara n'avoir pas sollicité l'arrêt, n'en profita qu'en partie, et continua à acquitter de ses billets à vue pour environ trois cent mille livres par jour, en ayant soin de ne payer que certaines quotités de sommes, et, à chaque porteur, mille livres seulement.
Voilà où en était cet établissement qui allait être l'objet de tant d'éloges et de si rudes attaques, lorsque Necker prit les rênes de l'Etat.
Un de ses premiers actes fut de presser secrètement les administrateurs de lui avancer , contre quinze millions de rescriptions , six millions pour le mois de septembre, six millions pour le mois d'octobre, et trois millions pour le îuois de novembre.
Ils ne pouvaient accéder à celte prière sans violer les statuts, sans reculer le terme où ils auraient pu payer à présentation tout porteur de billets, sans disposer du gage de leurs créanciers. Prêter au gouvernement ce qu'on doit au public, n'est-ce pas fouler aux pieds les règles les plus fondamentales du crédit, se jouer de la sainteté des promesses,
abuser de la confiance de tous, disposer de la propriété d'autrui?
La caisse d'escompte encourut ces reproches, et quand ils retentirent autour d'elle, elle répondit :
Que, si le gouvernement était tombé en faillite, le suit des porteurs de billets n'en eût pas été meilleur ;
Que les fournisseurs de l'État venant à manquer, les maisons de banque se seraient écroulées l'une sur l'autre;
Que le commerce aurait sombré ;
Que l'industrie aurait péri ;
Que la caisse d'escompte aurait succombé à son tour, et que, sa destruction produisant l'effet d'une pierre lancée au milieu d'un bassin, son malheur se serait étendu de proche en proche et de ruine en ruine , jusqu'aux extrémités du royaume.
Le raisonnement eût été admirable, si, pour empêcher le gouvernement d'aller à la banqueroute, le commerce de sombrer, l'industrie de périr, le royaume d'entrer en confusion , il n'eût existé qu'un moyen , un seul , celui d'un établissement de crédit violant d'une manière permanente toutes les lois du crédit, et apportant une générosité rare à prêter ce qui ne lui appartenait pas! Mais il était assez naturel que ce genre de générosité ne fût pas du goût de ceux qu'il menaçait de ruiner , et quand la caisse d'escompte avait invité le public à lui apporter son argent en toute confiance , elle n'avait pas dit qu'elle en disposerait de façon à épargner au ministre des finances l'embarras des grandes découvertes.
Ce n'était, d'ailleurs, qu'aux dépens d'autrui que la caisse d'escompte déployait ce patriotisme tant vanté par elle. Car, dans le temps même où, grâce aux arrêts de surséance, elle n'acquittait en argent qu'une partie des billets à rembourser, elle plaçait à intérêt le reste de son numéraire, continuait ses escomptes , s'enrichissait , et partageait des dividendes entre ses actionnaires, comme s'il était permis de retirer les profits d'une entreprise avant d'en avoir payé les dettes !
Ajoutons que Necker abusa étrangement du ressort qu'il avait sous la main. Les finances étant un vrai tonneau des Danaïdes, et un premier secours en ayant appelé un second , le second un troisième, et ainsi de suite, il se trouva qu'au mois de décembre 1 789, la caisse d'escompte avait prêté au gouvernement jusqu'à quatre-vintrt-dix millions, sans compter les soixante-dix millions qu'elle avait déposés au trésor en 1785.
Si une pareille ressource eût été inépuisable, elle était assurément de nature à convenir à Necker, qu'elle dispensait de tout effort d'innovation. Aussi rien d'égal à l'activité de sa tendresse pour la caisse d'escompte. Tantôt il écrivait aux compagnies de finances, pour les engager à appeler à elles le papier de la caisse, les billets noirs; tantôt il remontrait aux joueurs de la cour combien il leur serait commode d'alléger leurs poches , en allant échanger à la caisse leurs pesants rouleaux de louis contre ces chiffons légers , dans lesquels il était arrivé à Galonné d'envelopper les pistaches qu'il envoyait aux dames. «
De leur côté, les banquiers, les gens d'affaires ne négligeaient rien pour soutenir un papier dont la circulation leur était bonne. On demandait à un banquier ce qui serait arrivé si, ne pouvant réaliser ses billets noirs à la caisse, quelqu'un les lui eût offerts au-dessous du pair; il répondit « Je les aurais pris au pair!... »
Tout cela ne pouvait avoir qu'un temps : il était impossible que ce crédit artificiel se maintînt jusqu'au bout, et ipie des billets non payables à vue ne finissent pas tôt ou