‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 3)Chapitre 37 sur 106 · GRANDE FEDERATION · texte numérisé non relu

GRANDE FEDERATION

test, point de noblesse, point de religion dominante.... On vous a montré dans la cathédrale de Paris ce vilain colosse de Saint - Christophe ? Les rois ressemblent assez à cette énorme sculpture, qui n'est qu'un vain épouvantail sur son piédestal ; mais si ce colosse était suspendu à la voûte, ne frissonneriez-vous pas? Eh bien, monsieur, nous avons mis Saint-Christophe en lieu de. sûreté, et tous les magots qui pesaient sur nos têtes sont brisés. Des fourbes, en vous présentant cette singulière carte géographique, d'où la France a disparu, ont étrangement abusé de votre crédulité. Pour moi, qui suis en France sans avoir l'honneur d'être Français,

je vois tout différemment; car, quand je fixe les yeux sur une mappemonde, il me semble que tous les autres pays ont disparu, et je ne vois que la France.... Vous ignorez, monsieur, le véritable sujet de notre dispute avec les aristocrates. 11 s'agissait d'une pyramide posée sens dessus dessous, et ipie nous avons eu l'habileté et le courage de remettre sur sa large base. Nous parlions à Londres avec enthousiasme des pyramides d'Egypte : vous n'avez qu'à franchir le pas de Calais, pour en voir une dont l'aspect vous jettera en extase. Venez, vous me trouverez digne d'être votre cicérone, comme vous m'avez trouvé digne d'être votre ami. »

Tel fut l'opulent baron prussien, Jean-Baptiste Glootz , surnommé par lui-même Anacharsis, et à qui vint l'idée de bien marquer que la fédération n'était pas exclusivement française. Une fois son projet arrêté, le voilà qui rassemble dans Paris un certain nombre d'étrangers : Anglais, Espagnols, Allemands, Hollandais, Italiens, Tartares , Persans. Turcs, Arabes, Américains, et le 19 juin, date célèbre que l'abolition de la noblesse consacra, il se présente, suivi du cortège cosmopolite, à l'Assemblée nationale. A l'aspect de ces hommes en costumes divers, « les initiés, raconte ironiquement Ferrières, remplissent la salle d'acclamations bruyantes, tandis que les tribunes, ivres de joie de voir l'univers au milieu de l'Assemblée , battent des mains , trépignent des pieds. » Menou présidait. Glootz s'avance et dit :

« Le faisceau imposant de tous les drapeaux de l'empire français, qui vont se déployer, le 14 juillet, dans le Champ de Mars, dans ces mêmes lieux où Julien foula tous les préjugés, où Gharlemagne s'environna de toutes les vertus, cette cérémonie civique ne sera pas seulement la fête des Français, mais encore celle du genre humain. La trompette qui sonne la résurrection d'un grand peuple a retenti aux quatre coins du monde, et les ebants d'allégresse d'un chœur de vingtcinq millions d'hommes libres ont réveillé des peuples ensevelis dans un long esclavage.... Un nombre d'étrangers, de toutes les contrées de l'univers, demandent à se ranger au milieu du Champ de Mars, et le bonnet de la liberté, qu'ils élèveront avec transport, sera le gage de la délivrance prochaine de leurs malheureux concitoyens. Jamais ambassade ne fut plus sacrée. Nos lettres de créance ne sont pas tracées sur des parchemins ; mais notre mission est gravée en signes ineffaçables dans le cœur de tous les hommes. »

Le président de l'Assemblée répondit en peu de mots, avec une grave émotion, et la députation obtint les honneurs de la séance.

Les ennemis de la Révolution avaient été frappés de ce que le mouvement des fédérations prophétisait ; mais en at taquer le principe, ils ne s'étaient point emportés jusque-là : dès qu'on sembla l'exagérer, leur colère s'échappa par cette issue. Ils s'étudièrent à couvrir de ridicule le philosophe prussien et son cosmopolitisme ; ils répandirent que sa députation n'était qu'un ramas de vagabonds payés pour jouer un rôle et affublés d'habits d'emprunt. L'assertion eùt-elle été vraie , la trivialité de l'expédient employé laissait entière , pour peu qu'on la considérât en elle-même, la valeur de l'idée émise; mais enfin, ce fait, dont les écrivains royalistes se sont emparés, Clootz le nia publiquement, formellement. sur le ton de la sérénité la plus méprisante : « On a prétendu que notre Arabe était un Turc emprunté à l'Opéra, et que le Ghaldéen n'avait jamais vu l'Buphrate. Ces savants Orientaux sont trop connus à la Bibliothèque du roi et au Collège royal, j)our qu'il soit besoin de réfuter de pareilles sornettes... Dans la séance du 19, un huissier qui parle anglais et qui passe pour aristocrate, vint du fond de la salle causer avec nous, s'imaginant que nos Anglais étaient de Chaillol. On lui répondit en bons termes miltoniens, et il s'en retourna tout confus vers ceux de la droite qui l'avaieni envoyé. »

Cependant, la date désirée approchait. Mais voilà que tout à coup une vague inquiétude pénètre les esprits ; on parle de trames abominables, de catastrophes imminentes, d'un carnage odieusement préparé ; on assure qu'au moment de la confédération, des mines ouvertes sous l'École militaire doivent, éclatant soudain, engloutir des milliers de victimes; on annonce une Saint -Barthélémy des prêtres et des nobles.

Parmi les ennemis de la Révolution, les uns crurent à ces bruits, les autres affectèrent d'y croire, et la désertion commença. Heureux peut être de l'occasion qui s'offrait à eux de fuir l'obligation d'un serment que leur cœur détestait, des députés royalistes demandèrent précipitamment des congés, M. de Saint-Simon, par exemple. Des familles entières sortirent de la capitale, comme frappées d'épouvante, et la panique fut au point que, dans ses Annales patriotiques, Carra, au nom de la sécurité publique, somma bien haut Lafayette de s'expliquer.

A leur tour, répondant à ces terreurs par des terreurs contraires, quelques patriotes se déclarent exposés à des vengeances que ne servira que trop bien, en les enveloppant de son tumulte, une fête à laquelle sont appelés tant d'inconnus. « On affirme, écrit à Marat un citoyen du district des Récollets, que, dans une maison de la rue Saint-Honoré, il a été saisi une prodigieuse quantité de bâtons à stylets. » Quand tous seront au Champ de Mars, qui empêcherait une bande de malfaiteurs soldés de l'envahir, de le piller, de le brûler?

Loustalot combattit ces rumeurs : « Elles détournent , écrivait-il, notre attention des grands objets qui nous environnent. » Marat lui-même, Marat n'osa qu'à demi s'abandonner à ses soupçons ordinaires ; et, toutefois, il disait : « Lafayette répondra sur sa tête de la moindre égratignure faite à MM. Barnave, Lameth, Robespierre, Duport, d'Aiguillon et Menou. »

La Commune intervint, de son côté, par une proclamation où on lisait : « Que ceux qui affectent la terreur sortent donc puisqu'ils le veulent! qu'ils fuient la fête de la liberté, sous prétexte de dangers chimériques; mais que les amis de la Révolution restent; qu'ils songent qu'on ne voit pas deux fois un pareil jour. » Et le lendemain, on distribuait dans les rues une lettre dont l'auteur, nommé Guillaumot, informait Bailly qu'il n'existait aucune fouille d'anciennes carrières sous l'emplacement de l'Ecole militaire.

A la cour, le sentiment qui dominait, c'était l'espérance. Une fois la province arrivée, plus de Paris; étouffé sous la France, il cesserait de jeter des flammes : on aimait à se nourrir de cette illusion. Et puis, le hasard, l'imprévu, qui sait? la puissance d'un regard du roi, d'un gracieux sourire de la reine, sur des hommes moins familiarisés que ceux de Paris avec le prestige des diadèmes, tout cela n'avait-il rien qu'on pût ajouter au chapitre des chances heureuses?

Une circonstance gâta ce beau rêve. Après avoir prévenu l'Assemblée nationale de son retour, par une lettre que de La Touche, député de Montargis, lut dans la séance du 5 juillet, le duc d'Orléans arriva de Londres. La coin aurait dû s'y attendre, et cependant elle se montra consternée. La première visite du duc avait été pour l'Assemblée, dont il éudt membre; la seconde fut pour le roi, auquel il avait toujours témoigné le plus profond respect. Mais quels traits empoisonnés que ceux qui s'enfoncèrent alors dans son cœur! Aussitôt qu'il parut, de toutes parts l'outrage l'environna; les femmes lui tournaient le dos; les homiiT ss le regardaient en face avec l'attitude de la provocation et li sourire du mépris; comme s'il eût apporté là, caché dans le creux de sa main , ce genre de meurtre qui n'exige pas du courage , on murmurait autour de lui : Prenez garde aux plats! et quand il descendit, on lui cracha, du haut de l'escalier, sur la tête. Louis XVI, en l'apercevant, lui avait ditces dures paroles : Venez, monsieur, vous apprendrez à être bon Français.

Et les préparatifs de continuer, au milieu d'un mouvement

VISION SUBLIME DE L'AVENIR

i xtraordinaire des esprits. Il y avait sur la place des Victoires quatre statues représentant les provinces enchaînées aux pieds de Louis XIV ; afin d'épargner aux fédérés l'humiliation d'un pareil spectacle, et conformément à un vœu émis dans la séance du 19 juin, on les enleva, non sans exciter de la part des royalistes outrés quelques plaintes qu'Anacharsis Ulootz tourna spirituellement en ridicule : « Les sots regrettent ces quatre figures, sous prétexte de la beauté de l'art; mais les sots ne voient pas que l'enlèvement de ces statues est une des plus belles figures de l'art oratoire ! »

Rappeler en détail tout ce que la vie bouillonnante de Pans produisit pendant les mois de juin et de juillet, trop diflicde vraiment serait la tâche. Il y eut des montagnes de brochures; il y eut un croisement inouï de motions, en général, très -noblement inspirées. L'un demandait que, le 14 juillet, chacun dressât sa table en pleine rue; l'autre, sous le nom de club de la fédération, proposait l'établissement d'une sorte de bazar intellectuel où, à leur arrivée, les Flamands pussenf rencontrer les Provençaux , où Bourguignons et Languedociens, Lorrains et Béarnais, pussent entrer en communion de pensées ; un troisième, faisant observer qu'une route de cent lieues n'avait pas effrayé les braves Bretons, témoignait, pour eux, l'espoir d'un accueil triomphal : « Toute la Grèce se leva devant Thémistocle , quand il parut aux jeux olympiques. » Chose caractéristique ! une confédération d'écrivains, proposée par Loustalot, acceptée par Camille, fut au moment de s'accomplir.

Seul, Marat restait inquiet, violent et sombre. Tant de joie l'attristait. Dans cet entraînement vers l'unité nationale , son intelligence glacée ne voyait que la passion du bruit, que la fureur des nouveautés. Ce pacte fédératif, si désiré, il le dénonçait comme un « moyen d'asservissement, o et irrité de l'incrédulité que rencontraient ses noires prophéties , il répétait sans cesse : « J'aurai le sort de Gassandre. » L'Assemblée ayant décrété et le roi sanctionné la formule de serment suivante : « Nous jurons de rester à jamais fidèles à la nation, à la loi et au roi ; de maintenir de tout notre pouvoir la Constitution; de protéger, conformément aux lois, la sûreté des personnes et des propriétés, la libre circulation des grains et la perception des contributions publiques ; de demeurer unis à tous les Français par les liens indissolubles de la fraternité ; » Marat s'écria : « Quoi ! nous ferons le serment téméraire de maintenir indistinctement tous vos décrets ? celui du veto ? celui de la loi martiale ? celui du marc d'argent? » et, le visage tourné vers les faubourgs, il ajoutait : « Pour vous charger de fers, ils vous amusent par des jeux d'enfants. Ils couronnent de fleurs les victimes. » ...Eh! pourquoi envier ainsi à ce peuple qui est destiné à tant souffrir, quelques instants pleins d'un charme héroïque? sontelles donc si fréquentes dans l'histoire des nations, les journées où des milliers d'hommes se sentent à la fois bons et heureux? Ah! si tout cela ne doit être qu'un rêve, ne le troublez pas ! Elles viendront bien assez vite , les heures de la colère !

C'était le Champ de Mars, on l'a vu, qu'on avait destiné à servir de théâtre à la fête. Or, les travaux à accomplir étaient considérables, sur un espace qui ne comprenait pas moins de trois cent mille pieds carrés. Il fallait de chaque côté de cette arène immense relever les terres en talus propics à porter la masse des spectateurs; il fallait creuser le sol à une grande profondeur et le retourner en tout sens ; il fallait, conformément au plan adopté, édifier entre l'amphiâtre et la rivière un arc de triomphe égal en dimensions à celui de la porte Saint-Denis ; il fallait enfin, au milieu du

Champ de Mars, construire l'Autel de la patrie. Le nombre des ouvriers mis en œuvre fut de quinze mille ; mais la besogne avançait si lentement que, le 7 juillet, l'impossibilité i l'être prêt pour le 14 fut reconnue..., à moins pourtant de quelque miracle, et le miracle se fit. Sur une simple lettre adressée à la Chronique de Paris par un garde national du bataillon de la Trinité, nommé Gartheri, lequel proposait à tous les Parisiens de se transformer subitement en ouvriers, la ville entière, hommes, femmes, enfants, vieillards, s'élança vers le Champ de Mars , par un de ces élans irrésistibles dont seule la France est capable. Qu'on se ligure trois cent mille ouvriers volontaires, de tout âge, de toute condition, revêtus des costumes les plus divers, et, du matin au soir, dans la douce ivresse d'un commun désir, avec cette harmonie qui naît d'elle-même de l'accord des âmes, sous la loi d'une cordiale égalité, au bruit des chansons, creusant, roulant, reversant la terre avec autant d'ardeur que des soldats en mettent à ouvrir une tranchée. Courage ! courage ! c'est la fête de la patrie qu'il s'agit de préparer : que les vieillards se raniment; que les jeunes garçons accourent; que les fiancées viennent par leur présence faire de la fatigue un enchantement et sourire aux plus braves ! Ce fut un prodige. Un étranger écrivait à un de ses amis, alors en Suisse : « Je viens de voir attelés au même chariot une bénédictine, un invalide, un moine, un juge, une courtisane. » On remarqua Sieyès et Beauharnais qui piochaient côte à côte. A quelques pas d'un joyeux groupe chantant avec toute la vivacité française, non pas le terrible Ça ira de 93 , mais celui de 90 : Ça ira, ça ira; celui qui s'élève on l'abaissera, les Chartreux, conduits par Dom Gerle, travaillaient silencieux et recueillis. L'abbé Maury s'étant abstenu, les charbonniers mirent à un d'entre eux un manteau court et un rabat, le garrottèrent, l'appelèrent Maury, et le conduisirent gaiement au Champ de Mars, derrière leur drapeau. Pas un invalide ., qui eût manqué à l'appel, même de ceux qui n'avaient qu'un bras ou une jambe ; les aveugles aidaient à tirer les tombereaux. Loustalot raconte, avec un attendrissement dont il ne peut se défendre, que des hommes coiffés de bonnets de papier sur lesquels on lisait : Révolutions de Paris ayant fait leur apparition, le Champ de Mars retentit d'applaudissements. Mais ce qui fut émouvant, sur toutes choses, ce fut la sainte ardeur de l'homme de peine, du manœuvre, du laboureur, venant , après une longue journée de labeur, prendre leur part de la besogne patriotique.

Est-il besoin de dire qu'au travail se mêlait le plaisir? A chaque instant passaient des soldats affublés d'un capuchon ou des moines sous le casque; les guimpes voltigeaient à côté des longs mirzas des chananéennes ; le tombereau qui partait plein de terre revenait orné de branchages et chargé du groupe rieur des jeunes femmes qui concouraient auparavant à le traîner. Les théâtres se signalèrent, assure une actrice, Louise Fusil, dans ses Mémoires. Chaque cavaliei choisissait une dame à laquelle il offrait une bêche bien légère, ornée de rubans ; et, musique en tête, on allait au rendez-vous universel. Il fallut, comme on pense bien, inventer un costume qui résistât à la poussière : une blouse de mousseline grise, des bas de soie et des brodequins de même couleur, une écharpe tricolore, un large chapeau de paille', telle fut la tenue d'artiste. Il plut! on ne fit qu'en rire; les femmes les plus élégantes, pour la première fois de leur vie. je suppose, sacrifièrent de bon cœur leurs plumes et leurs linons; on appela les ondées les larmes des aristocrates, et, an L,rrand étonnemenl des étrangers, témoins de ces scènes fabuleuses, on continua vaillamment sous la pluie.

Que le lecteur philosophe ne reproche pas dédaigneusement à l'histoire de se complaire en de semblables détails. Jamais problème plus important et plus profond ne reçut une solution plus décisive. Cette théorie du travail attrayant, loi certaine de l'avenir et que l'esprit réformateur de notre dix-neuvième siècle a si puissamment mise en lumière, elle fut appliquée alors d'une manière presque fortuite, d'instinct, et avec quels admirables résultats! Nonseulement des travaux qui semblaient devoir coûter des années se trouvèrent achevés en une semaine; mais, pendant tout ce temps, le niveau de l'humanité parvint et se maintint à une élévation extraordinaire. Car, au sein d'une confusion apparente, à peine descriptible , l'ordre observé fut admirable. Nul propos injurieux, nulle querelle. Dirigeait les travaux qui s'en jugeait capable : les autres obéissaient. Dans l'innombrable foule rassemblée là au hasard , il n'\ avait pas une sentinelle, et l'on ne signala ni un homme en état d'ivresse ni un voleur. Des brouettes chargées de tonneaux de vin parcourant les groupes, ceux-là seuls burent dont les forces étaient épuisées. On pouvait laisser sa montre sur le sable et partir : on la retrouvait. Il a donc soi: point d'honneur comme la guerre, le travail! Exception, direz-vous? Et pourquoi de l'exception ne s'étudierait-on pas à faire la règle? En quoi consiste le progrès si ce n'est à rétrécir de plus en plus le mal et à élargir le bien? Mais non : ce genre glorieux d'émulation qui a toujours paru si naturel sur un champ de carnage, on le déclarera, longtemps encore peut-être, impossible dans l'atelier! Longtemps encore peutêtre, la gloire ne sera que de s'entr'égorger au bruit des fanfares. 0 folie des hommes!

Cependant, les fédérés arrivaient de toutes parts, les armes hautes, le bagage sur le dos, le front couvert de sueui et de poussière, l'œil animé. Paris reçut tour à tour les Lorrains , les Normands, les enfants de l'énergique Bretagne, les montagnards du Jura , les Marseillais toujours fiers de leur Mirabeau. Nombre de vieux soldats, pliant sous le poids des fatigues militaires, s'étaient retrouvés jeunes pour quelques jours, et venaient du fond de la France à pied! 0;: leur lit à lous une réception digne des âges héroïques. Les vainqueurs de la Bastille coururent embrasser les Bretons sur la route de Saint-Gyr. Cent convives eurent leur couver! mis à la table de Lepelletier Sainl-Fargeau. Beaumarchai ne fut pas moins magnifique ; pauvres ou riches, tous rivalisèrent d'empressement; on put dire que, dans Paris, il n\ avait plus qu'une table et un toit.

Parmi les fédérés, beaucoup n'ayant jamais franchi le. limites de leurs provinces, et quelques-uns même n'étant jamais sortis de leurs villages, ce ne devait pas être pour eux un médiocre sujet de curiosité que de contempler de près le roi, qu'on disait si bon, la reine surtout, celte reine qu'on disail si belle.

Louis XVI alla au-devant de ce désir avec bonhomie el charma par la simplicité de ses manières ses respectueux visiteurs. Il laissa pénétrer jusqu'à lui le commandant des Bretons, et comme celui-ci se jetait à ses genoux, il le releva . le pressa contre sa poitrine, et d'une voix attendrie : « Portez cet embrassement à vos camarades. >• Camille l'en loua, d'un ton à demi railleur : « Ce n'était point, écrivit-il en parlant de ce baiser paternel, le brève osculvm de Tibère à Germanicus. » Louis XVI accueillit aussi d'une façon trèsaffable une députation des fédérés tourangeaux, qui venait lui offrir un anneau donné autrefois par Henri IV aux Bénédictins de Marmoutiers : il prit l'anneau et promit de le porter le jour de la Fédération.

Quant à la reine, elle ne chercha point à dissimuler devant les nouveau-venus la tristesse dont son âme était remplie, soit fierté, soit secret dessein d'éveiller autour d'elle une pitié chevaleresque. Aussi bien, une décision récente l'avait profondément blessée : il avait été arrêté , dans le programme de la fête, que ni elle ni ses enfants n'auraient au Champ de Mars une place officielle, ce qui était la traiter, non comme la reine , mais comme la femme du roi , suivant l'expression dont aimait grossièrement à se servir Camille Desmoulins. Elle se montra donc atteinte de mélancolie au milieu de la joie universelle, sans oser révéler toutefois le fond de ses pensées autrement que par des plaintes voilées et des mots obscurs , comme lorsqu'elle répondit à quelques fédérés qui criaient sur son passage : « Vive la reine ! »

« Oh! oui, mais on vous trompe » Le passage suivant

d'un récit aussi naïf qu'authentique et précis fera juger de l'effet (pie pouvait, produire une semblable attitude , adoucie par beaucoup de grâce : « L'avant -veille de la confédération des Français, les fédérés eurent ordre de se réunir l'aprèsmidi aux Champs-Elysées pour passer la revue du roi. Une pluie abondante fit changer l'ordre, et on défila sous le vestibule devant le roi, la reine et sa famille. Le département dont je suis, au lieu de l'habit gros bleu, avait adopté pour uniforme l'habit bleu de ciel , revers et parements rouges, ce ([ai nous donnait un air étranger qui nous fit remarquer par la reine. J'étais chef de file du premier peloton : soit pour mieux nous examiner, ou que le passage, très-étroit , fût engorgé de curieux, on nous arrêta deux minutes environ devant le roi. La reine se penche, me tire doucement par la basque de mon habit, et me dit : Monsieur, de quelle province êtes-vous? — De celle où régnaient vos aïeux, fut la réponse que je fis en baissant mon sabre. — Quoi! vov:êtes?... — Vos fidèles Lorrains; et je disais vrai. Elle me remercia par une inclination accompagnée d'un regard que je vois encore, tant il me pénétra alors; et se penchant vers le roi, elle lui dit : Ce sont vos fidèles Lorrains. Le roi nous salua de la tête, et comme nous continuâmes de défiler, je n'en vis pas davantage. Eh bien, ce peu de mots, ce regard qu'aucun de mes camarades ne perdit , nous avaient tous émus au point'que nous étions prêts à exécuter tout ce que ces deux infortunés nous eussent ordonné dans le moment. »

Mirabeau avait trop de sagacité pour ne pas comprendre ce que renfermait de puissance le prestige qui environnait encore le trône. Il aurait donc voulu qu'on mît un soin extrême à en tirer parti. Tremblant que , si on n'y prenait garde,. Lafayette ne fût « l'homme des provinces, l'homme unique, l'homme de la Fédération, » il insistait pour que le monarque se produisît le plus possible ; pour que lui-même il invitât les ambassadeurs étrangers; pour qu'il s'en fit un imposant cortège ; surtout pour qu'd se tînt prêt à prononcer au Champ de Mars un discours de nature à ramener à lui toutes les pensées. Ce discours, Mirabeau désirait vivement qu'on le chargeât de le rédiger; mais son orgueil attendait qu'on le lui demandât. La timidité de Louis XVI en décida autrement. Le 13 juillet, l'archevêque de Toulouse mandait ce qui suit au comte de La Marck : « Depuis que je vous ai écrit, monsieur le comte, la reine m'a fait appeler, comme je passais, en revenant de l'Assemblée. Elle m'a dit qu'il n'y avait pas moyen de gagner sur le roi de parler demain matin ; qu'il croyait que ce qu'il devait dire à la députation I rès-nombreuse de ce soir y suppléerait. La reine m'a dit en même temps les principales idées de son discours qui venait d'être achevé. Elles sont en vérité très-bien, et ce qui m'en paraît plus merveilleux, c'est que c'est lui qui l'a fait. L'idée

VISION SUBLIME I»H L'AVENIR

d'aller dans les provinces s'y trouve et m'a paru bien amenée. La reine a fait judicieusement effacer une phrase qui semblait taire dépendre ce voyage des travaux de l'Assemblée. »

La députation dont l'archevêque de Toulouse parlait dans cette lettre fut en effet présentée, ce soir-là même, au roi par le général Lafayette, dont la harangue, d'ailleurs assez froide, finissait ainsi : a Les gardes nationales de France jurent à Votre Majesté une obéissance qui n'aura de bornes que les lois et de terme que la vie. »

Louis XVI répondit avec effusion :

« Puisse le jour solennel où vous allez renouveler votre

serment à la constitution chasser la discorde, rétablir le calme, fixer le règne de la liberté et des lois!... Défenseurs de l'ordre public ! dites de ma part à vos concitoyens que je voudrais pouvoir leur parler à tous comme je vous parle , ditesdeur de ma part que leur roi est leur père, leur frère, leur ami; qu'il ne saurait être heureux que de leur bonheur et grand que de leur gloire ; puissant que s'ils sont libres ; riche que s'ils prospèrent ; dites-leur que s'ils souffrent, il souffre avec eux. Par-dessus tout , portez mes paroles ou plutôt les sentiments de mon cœur dans la cabane du pauvre, dans l'asile des malheureux; dites-leur que, quoiqu'il

Page 1