‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 3)Chapitre 38 sur 106 · JOUTE SUR L'EAU EN MÉMOIRE DE LA GRANDE FEDERATION · texte numérisé non relu

JOUTE SUR L'EAU EN MÉMOIRE DE LA GRANDE FEDERATION

ne soit pas en mon pouvoir ae vous accompagner à leurs demeures, je veux être toujours avec eux par mon affection , veiller sur eux, vivre et, s'il le faut, mourir pour eux. Dites aussi aux différentes provinces de mon royaume que plus tôt il me sera permis par les circonstances de satisfaire mon désir de les visiter avec ma famille, plus heureux je serai. »

Il se leva enlin. le jour attendu. Le rendez-vous des fédérés avait été fixé au boulevard du Temple ;''t'est de là qu'ils partirent, rangés par département sous quatre-vingt-trois bannières, larges carrés blancs sur chacun desquels était peinte m couronne de chêne. Les vieillards portaient les drapeaux; et comme signe de la future abdication des ar-

niées, les députés des départements précédaient et suivaient, sabre en main, les députés militaires qui s'avançaient, eux, l'épée au fourreau. Le cortège traversant les rues Saint- Martin, Saint-Denis, Saint -Honoré, se rendit par le Goursladleine à un pont de bateaux construit sur la rivière, à travers une population innombrable qui inondait les rues, couvrait les quais, se pressait à toutes les fenêtres. Sur le passage, ce n'étaient que bénédictions et vivats. Les hommes accourus au-devant des fédérés leur tendaient la main avec transport ; les femmes leur venaient offrir du vin et des fruits. Dans la rue de la Féronnerie, les Béarnais s'arrêtèrent tout à coup, et saluèrent en silence le lieu où Henri IV fut assassine. A la place Louis XV, l'Assemblée nationale,

rejoignant le c'oïtégé, \ j > r î i place entre le bataillon des vieillards el relui des enfants, vive image des fêtes lacédémoliienncs don! parlé Plutarque. On s'était mis en marche à huit heures- du malin, et ce fut à trois heures et demie seulement iju'on atteignit le Champ île Mars.

Là un spectacle d'une grandeur inouïe, auquel se mêlait je ne sais quel charme attendrissant. Environne d'arbres et d'arbustes, le Champ de Mars apparaissait comme plongé dans un océan de verdure. Quatre cent mille spectateurs, hommes et femmes, s'étageaient sur des gradins décrivant un cintre incliné, tout le long d'un cirque, qui, ouvert par un arc de triomphe, se terminait par la façade de l'École militaire. De ce côté, huit vastes galeries ornées et couvertes dont le trône occupait le mdieu. Le roi avait, un habit à la française : pas de sceptre, pas de couronne, pas de manteau de pourpre, aucun de ces hochets dont s'amuse la servilité des peuples qui ne sont point sortis de l'enfance ou qui y sont retombés. La reine portait des plumes aux couleurs de la nation. Au mdieu, l'Autel de la patrie, et sur les marches, vêtus d'aubes blanches que coupaient des ceintures tricolores, la face tournée vers la rivière, deux cents prêtres et

à leur tête cet évèque au regard ironique, au sourire faux, ' Valley rand !

A trois heures et demie la cérémonie commença. Après la messe qui fut célébrée au son des instruments militaires, l'évêque d'Autun bénit les quatre-vingt-trois bannières. Puis, le canon retentit. S'avançant aussitôt et appuyant sur l'Autel son épée nue, Lafayette prononça le serment. Alors, avec le roulement des tambours, avec le bruit de cent pièces d'arlillerie, qui d'échos en échos devait faire parvenir jusqu'aux frontières l'auguste nouvelle , un cri s'éleva , un seul cri poussé par quatre cent mille bouches. Sous la même inspiration, par un même mouvement, tous les bras se tendirent vers l'Autel de la patrie. Au loin, les spectateurs dont les fenêtres étaient chargées s'unirent à cet élan, et l'on cita un père qui prit la main de son fils au berceau pour le faire participer à rengagement sacré, Le roi, contre l'attente générale, ne se rendit pas à l'Autel. Ce fut de sa place, à haute voix du reste et d'un air satisfait, qu'il dit : « Moi, roi des Français, je jure d'employer le pouvoir que m'a délégué l'acte constitutionnel de l'État, à maintenir la constitution décrétée par l'Assemblée nationale et acceptée par moi. » En ce moment, le temps qui était sombre s'éclaircit, les averses que depuis le matin chassait devant lui le vent du nord, cessèrent tout à coup, et un rayon de soleil, perçant les nuages, lit étinceler le Champ de Mars. La reine montra son Jils au peuple : « mouvement inattendu, dit Ferrières, qui fut payé par mille cris de a Vive la reine ! vive le dauphin ! » Mais ces cris, selon Loustalot, ne partirent que de la galerie des privilégiés, la galerie couver le

Vinrent ensuite les réjouissances, les farandoles joyeuses, les danses de la Provence , celles de l'Auvergne. Il avait beaucoup plu dans la journée, et l'eau ruisselait le long des i hapeaux, des robes, des habits; mais cela même fournissait matière à des accès de gaieté, et plus d'un pensa peut-être ' e qu'Anacharsis Clootz écrivait à Mme de Beauharnais : « Qui sait jusqu'où l'idolâtrie provençale pour le roi nous aurait menés avec un coup de soleil sur nos têtes combustibles ? La chaleur étouffa le philosophe. Thaïes aux jeux olympiques, mais la pluie n'a jamais tué personne. »

Le soir, vingt-deux mille couverts attendaient les fédérés dans les jardins de la Muette. « Les tables, raconte Camille Desmoulins , furent servies avec une magnificence digne d'Antoine; » mais il se hâta d'ajouter : « C'est avec ces

vingt-deux mille tables que César faisait supporter sa dicta-

I ure ; si bien que lorsque ensuite les Caton et les Tubéron voulant, pour satisfaire à l'usage établi, régaler le peuple, étendaient sur le triclinium des peaux de chèvre, ils étaient

jetés de la préture !»

Loustalot, de son côté, ne lut pas sans accompagner de [Uelques remarques chagrines l'expression de sa joie patriotique. Il trouva mauvais que le roi, qui essuyait à la- crusse les plus fortes pluies, n'eût pas consenti à aller à pied, parce qu'il pleuvait, au milieu de la nation délibérante et armée.

II demanda pourquoi on avait arboré un drapeau blanc sur 'e trône; il se plaignit surtout des scènes d'idolâtrie dont

ifayetle avait été l'objet, de la part d'un certain nombre de I idérés qu'on avait vus, au Champ de Mars, se jeter à ses enoux et embrasser ses mains, son habit, ses bottes, jusqu'à i.i selle de son cheval blanc. Il est certain que, s'il y avait eu un héros de la journée, c'était lui, et le peuple l'avait beaucoup applaudi avalant avec une intrépide confiance un erre de vin que lui présentait un inconnu.

On juge si Mirabeau fut inconsolable d'un tel triomphe ! Aussi, dînant ce soir-là en compagnie de l'abbé Sieyès el dé Stanislas Girardin, il leur dit d'un ton plein d'amertume : « Avec un pareil peuple , si j'étais appelé au ministère, poi- ;:nardez-moi ; car un an après, vous seriez tous esclaves! »

Quant à Marat, sa fureur était au comble. « Pourquoi cette joie effrénée? pourquoi ces témoignages stupides d'allégresse? La Révolution n'a été encore qu'un songe douloureuv pour le peuple. »

Ainsi, la solennité de la Fédération n'était pas encore

Tininée, que déjà le patriotisme alarmé, l'ambition déçue,

.'envie, les noirs pressentiments, prenaient la parole. N'im-

oortel un grand acte venait d'être accompli, et l'histoire de

la nation française comptait un beau jour de plus.

Les Parisiens ne voulaient pas se séparer si vite de leurs frères de la province; il les retinrent, le plus longtemps qu'ils purent, par des fêtes. Devant eux, avec eux, ils portèlent en triomphe, orné d'une couronne civique et ceint d'une Jcharpe de feuilles de chêne, le buste de l'immortel Jean- Jacques. Trois nuits durant , l'emplacement de la Bastille ervit de salle de bal. L'illumination 6ffrait*e plan régulier Je la forteresse. Quatre-vingt-trois arbres qu'on avait transilantés portaient presque à chacune de leurs branches des lampions de diverses couleurs, formant une immense voûte de lumière. Sur le lieu même où avaient été trouvés des squelettes de prisonniers, une entrée lugubre conduisait à une caverne dans laquelle on apercevait un homme et, une femme enchaînés, s'appuyant sur un globe : c'étaient les figures qui avaient si longtemps décoré le cadran de l'horloge de la Bastille. Au seuil des anciens cachots convertis en bocages , on lisait cette inscription d'une simplicité sublime : Ici Von danse.

Parmi les pièces de théâtre que la circonstance inspira, il v eut deux comédies qu'il n'est pas sans intérêt de rappeler, à cause du nom de leurs auteurs : l'une était de Ronsin , l'autre de Gollot d'Herbois.

On avait remarqué au Champ de Mars trois cents Anglais portant sur leur poitrine un ruban avec ces mots : Ubi liberlas, ibi patria. C'était bien comprendre l'esprit de la Fédération. Et en effet1, ce ne fut pas seulement à Paris qu'on la ; ilébra. A Londres, il se donna, à cette occasion, plusieurs festins patriotiques, un entre autres où Sheridan, le docteur l'rice assistèrent, et que présida lord Stanhope. On y but à la majesté du peuple, à la destruction de la Bastille, à la Révolution, à la France.

VISION SUBLIME DE L'AVENIR

0 dominateurs des nations, prenez-leur la liberté, s'ils onl la folie de vous la livrer; mais gardez-vous, d'avilir ou d'épuiser leur enthousiasme ; oui, grâce au moins pour l'enthousiasme feu divin, plus important à conserver chez un peuple que celr.: que les vierges antiques entretenaient sur l'autel de Vesta !

Telle fut cette fête de la Fédération, image anticipée d'un monde nouveau, véritable prophétie en action, la plus surprenante peut être et la plus haute vision de l'avenir qu'i jamais eue un grand peuple. Sans doute il ne fut pas tenu, ce serment qui se liait à des espérances, hélas! trop le déçues; mais la France n'en avait 'pas moins écrit là, el cl • manière qu'il fût impossible de la déchirer désormais, la première page d'un livre destiné à être repris plus tard el continué. Peuple léger, disent du peuple français les espi il superficiels, en le voyant tour à tour sublime et tombé, aujourd'hui plein d'un glorieux délire, demain abattu, tantôl emporte jusqu'à la licence, tantôt comme endormi aux pied ; d'un maître. Les détracteurs de la France ne se doutent pas qu'il n'v a en ceci de léger qu'eux-mêmes, et qu'à la frivolil i de leur appréciation se mêle le crime de l'ingratitude. Si la France est livrée au tourment d'une fluctuation perpétuelle : si sa vie se compose d'une alternative de succès et de rêver: s'il lui est donné d'étonner la terre par tant d'aspects divei et imprévus, c'est parce que l'initiative du progrès moral e I

en elle, parce que son sol est le champ de toutes les expérimentations de la pensée; c'est parce qu'elle cherche, parce qu'elle explore, parce qu'elle se risque, parce qu'elle souffre et se bat, parce qu'elle court les aventures, pour le compte du genre humain tout entier. Lorsque, au prix de fatigues mortelles, elle se trouve avoir fait quelque découverte précieuse ; lorsque, le sein déchiré, elle se Uouve avoir remporté quelque magnanime victoire, si, baignée dans son sang et épuisée, eue se couche un moment sur le bord du chemin pour reprendre des forces, les autres nations la montrent du doigt d'un air railleur, et elles avancent avec calme, elles qui profitent du résultat sans s'être affaiblies par l'effort, en faisant honneur à leur propre sagesse de ce qu'elles doivent, au dévouement du peuple précurseur et martyr. « Dieu veuille, nous disait un jour le plus profond penseur de l'Angleterre moderne, John Stuart Mill, Dieu veuille que jamais la France ne vienne à manquer au monde! Le monde retomberait dans les ténèbres. » Le philosophe anglais disait vrai. Il est un flambeau à la lueur duquel tous les peuples marchent , quoique à pas inégaux , du côté de la justice , et comme il est porté à travers les tempêtes, il ne faut pas s'étonner si quelquefois, sous le souffle de l'aquilon, il vacille el semble près de s'éteindre. Or, c'est la France qui le tient, ce flambeau !

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