‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 3)Chapitre 39 sur 106 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

LA CONTRE-RÉVOLUTION IMPLACABLE

ecteurs, si vous voulez être justes, rapprochez de ce qui vient d'être raconté ce qui va suivre. Quand, plus loin, vous venez les haines devenues féroces, les colères arrivées au plus li.Mit degré d'emportement, .les prisons remplies, l'échafaud dressé, n'oubliez pas, n'oubliez pas :

Une la Révolution fut, à l'origine, d'une magnanimité sans égale el d'une mansuétude sans bornes; Qu'elle laissa à ses ennemis, par respect pour la liberté, tout pouvoir de la maudire el de conspirer contre elle;

Qu'elle ne détruisit qu'avec des ménagements infinis des privilèges cependant bien odieux;

Que si elle toucha au faste scandaleux de quelques prélats, ce lut au profit d'une foule de pauvres curés de campagne mourant de faim ;

Que si elle dépouilla les nobles des litres dont leur orgueil avait appauvri la dignité humaine, ce fut en leur abandonnant les premières places dans la politique, dans la milie.' nationale, dans l'armée;

Qu'elle fut, d'abord, avare du sang versé, à un point inouï depuis qu'il y a de grandes commotions en ce monde;

Qu'elle ne cessa de tendre les bras à ses adversaires, leur lemandant pour toute grâce d'être équitables;

Qu'un jour enfin, jour d'éternelle mémoire, elle appela Ions les enfants de la France à se réunir, à se réconcilier, à s'embrasser, à s'aimer, autour de l'autel de la patrie !

A qui la faute, si la Révolution finit par entrer en fureur? Ainsi le voulut la contre-révolution: voilà la réponse.

Il est singulier, il est navrant , mais trop certain que les hommes mettent en général à défendre leurs usurpations beaucoup plus de violence qu'ils n'apportent d'ardeur à réclamer ou à reconquérir leurs droits. L'injustice qui dure revêt peu à peu, par cela même, le caractère de la justice; elle la remplace et fait au crime une conscience qui lui ôte le remords. De même que l'importance du bourreau se me-

sure au nombre des têtes qu'il coupe, de même la légitimité mensongère de la tyrannie s'augmente du nombre des générations qu'elle a broyées; de sorte que, le moment de la réparation venu, l'iniquité trouve pour se maintenir un excès de passion et des forces que le droit, longtemps foulé aux pieds, ne trouve pas pour se dégager. Assurément il était impossible de montrer plus de confiance et d'abandon que n'en montra le peuple, au 14 juillet : eh bien! la contre-révolulion n'en était, le lendemain, ni moins irritée, ni moins implacable; il semblait même qu'un aussi touchant appel à la concorde n'eût fait que redoubler la rage de ceux qui s'étaient prétendus dépouillés le jour où la nation n'avait pas voulu continuer à être leur proie. Encore une fois, que les lecteurs méditent ce qui va suivre!

Le soir du 13 juillet , c'est-à-dire quand la Fédération paraissait occuper foutes les pensées, deux particuliers, vêtus de l'uniforme de la garde nationale, se présentèrent à la prison de l'Abbaye et remirent au concierge un papier contenant un ordre signé Oudart, Agier et Perron, membres du Comité des recherches. Par cette pièce, sur laquelle était apposé le sceau de la ville de Paris, le concierge était requis de livrer aux porteurs un des prisonniers, Bonne-Savardin. Le concierge s'empressa d'obéir, et ce fut le surlendemain seulement qu'on s'aperçut que l'ordre était faux, que les signatures des membres du Comité des recherches avaient été contrefaites, que les deux inconnus étaient les agents d'un complot.

Pour bien apprécier l'effet qu'une semblable nouvelle dut produire, il faut se rappeler ce qu'était Bonne-Savardin, et ne pas perdre de vue qu'à cette époque les manœuvres du dehors commençaient à occuper sérieusement l'opinion : chaque malin, en effet, plus alarmé sans doute à cet égard que les autres journalistes, Fréron sonnait le tocsin dans son Orateur du peuple, et ses déclamations pleines d'emphase , ses dénonciations, moins précises que virulentes, inquiétaient les esprits. Ils n'avaient d'ailleurs que trop raison d'être inquiets : une esquisse rapide de ce qui se passait alors au delà des frontières le prouvera.

Nous avons laissé le nouvel empereur d'Allemagne, Léo-

t U E DE K IC- G UILL A U M i

pold, entamant avec Frédéric- Guillaume , roi de Prusse, des négociations dont l'objet était de rétablir la paix entre les souverains, do manière à les réunir tous dans un commun effort contre la Révolution française. Or, elles touchaient à leur terme, lors de la fédération du 14 juillet, ces négociations, dont Herzberg, le ministre prussien, ne connaissait pa h' secret , et que conduisait sous main , de concert avec le baron de Spielmann , l'illuminé royaliste Bischofswerder. Lèopold avait une idée dominante; il brûlait de recouvrer les provinces belgiques, que son frère et prédécesseur, Joseph II, avait perdues; mais pour qu'il pût efficacement tourner ses vues de ce côté, il fallait, d'une part, qu'il se rapprochât de la Prusse, d'autre part, qu'il cessât d'avoir sur les bras la guerre contre les Turcs. Il se hâtait donc vers un arrangement définitif, dont l'avantage lui paraissait d'autant moins douteux que, déchiré par des dissensions intestines , le Brabant déclinait rapidement vers le retour de la servitude ancienne. Tant qu'il ne s'était agi que de ehasser du pays les Autrichiens, peuple, nobles et prêtres n'avaient eu qu'une âme, qu'un cri; mais les malentendus s'étaient déclarés aussitôt après la victoire. Une nombreuse réunion de citoyens qu'animait l'esprit des Jacobins de Fram n'avait pas tardé à se former à Bruxelles, et à y publier. sous le nom d'Adresse de l'Assemblée patriotique, une protestation énergique contre les Etats de Brabant. On y disait : « Les Etats de Brabant sont composés de trois , ordres, le clergé, la noblesse, le tiers, et d'après cela, l'on pourrait croire qu'ils représentent l'ensemble delà nation belge. Il n'en est rien cependant; car, le droit de siéger et de voter dan l'assemblée n'appartient qu'aux abbés des couvents d'hommes, à trente-sept députés nobles seulement, et à quelques députés élus par les corporations des principales villes. Qu'imaginer de plus aristocratique et de plus dérisoire que la constitution d'une pareille assemblée? » L'attaque ne se bornait point là, elle portait sur l'attitude du gouvernement nouveau, sur sa politique, sur la nature des influences auxquelles il obéissait. Le clergé, pour se défendre, mil en campagne les curés, espérant tout du pouvoir moral qu'ils evçaient sur le paysan clans un pays superstitieux à l'excès. 1 1 son côté, la nohlesse essaya de ramener à elle la popularité, en faisant décider que deux membres, par chaque grande ville, sciaient ajoutés à la représentation du tiers. Mais, les exigences et les défiances s'accroissant de jour en jour, la tyrannie tout à coup lève le masque; des patrouilles sont lancées da toutes les rues de Bruxelles; les prisons se remplissent de suspects, et, frémissant, désespéré, étonné de n'avoir fait que changer de maîtres, le parti démocratique n'attend plus, pour soulever le peuple, qu'un moment favorable.

Ce fut dans ces circonstances que le général Vandermerscli se mit résolument à la tête des patriotes. Par sa bravoure. ses talents militaires cl ses succès, il s'était attiré l'admiration, non-seulement de son pays, mais de l'Europe entière, et il avait à jeter dans la balance le poids d'une armée : le Congrès belge résolut de le perdre. Vers la fin du mois de mars, l'Assemblée envoya des émissaires, chargés d'instructions secrètes, à Namur, où se trouvait, sous les ordres de Vandermersch, une partie des troupes employées contre les Autrichiens. Le général n'eut pas de peine à deviner leur mission, et se décidant à frapper un coup hardi qui sauvai sa vie ci la liberté, il fit ce que firent plus tard, en de semblables circonstances, mais sous l'empire de tout autres peu sées, Lafayetle et Dumouriez : il donna l'ordre d'arrêter les émissaires. Parut, peu de temps après, à la date du 30 mai, une proclamation du général-, dans laquelle, sans prononcer le

nom du Congrès, il justifiait sa conduite sur ce que les personnes qu'il avait lâil arrêter étaienl les complices d'un pouvoir proscripteur ; sur ce qu'elles étaient venues au milieu de ses soldats pour les détacher de leurs chefs, les animer à la révolte et semer le désordre. Il annonçait hautement que, dans le but de protéger les droits civils et religieux du peuple, il prenait le commandement de l'armée. A leur tour, et d'une voix unanime, les officiers décidèrent que Vandermersch serait seul désormais reconnu comme généralissime de l'armée belge; que le duc d'Ursel serait placé au mini s-* tère de la guerre; que le commandement en second des troupes serait confié au prince d'Aremberg, comte de La Marck, et que toutes les provinces seraient invitées à concourir avec l'armée au rétablissement de l'ordre et à la réforme des abus.

Il y avait dans l'attitude que venait de prendre Vandermersch, quelque chose qui rappelait ce qu'avait osé le héros catholique de la guerre de Trente Ans, l'illustre Wallenstein : presque aussi fatales furent les suites. Le Congrès ayant fait marcher en toute hâte vers Namur les troupes qui étaient à Bruxelles, il arriva que, par un revirement subit, qui est resté un secret pour l'histoire, les mêmes officiers, dont l'amour avait porté si haut Vandermersch, l'abandonnèrent, et à peine plus heureux que Wallenstein, mort sous le fer d'un assassin vénal , il fut jeté dans un donjon de la citadelle d'Anvers, où l'attendait une existence misérable.

Si cet événement consterna le parti démocratique à Bruxelles, à Paris il excita parmi les Jacobins des transports de colère. Fréron écrivit, dans le style déclamatoire qui lui était propre : « Vous marchez sur des volcans embrasés : vous savez la paix du- roi de Prusse et de Léopold! Ils n'ont feint d'abord d'armer l'un contre l'autre que pour mieux vous tromper, que pour mieux déguiser leurs mouvements combinés contre vous. N'en doutez pas : ce coup est parti de la politique autrichienne du comité des Tuileries , où sont les vrais compèns de ces marionnettes couronnées.... Bientôt vous les verrez fondre sur le Brabant , afin de vous dérober encore le véritable but auquel ils veulent frapper; car les tyrans ne suivent jamais la ligne droite — La terreur est aux portes de Bruxelles, et le hideux étendard du despotisme Hotte sur les remparts de Namur. On n'a fomenté parmi eux des divisions intestines que pour les affaiblir et les massacrer. >•

La forme était violente, mais le fond était vrai. Les dissensions fomentées en Belgique, la tentative manquée de Vandermersch, les persécutions odieuses auxquelles le duc d'Ursel fut en butte, le despotime du Congrès qu'inspiraient et gouvernaient deux hommes également impopulaires , Van Eupen et Vandernoot , tout cela conduisit insensiblement beaucoup d'esprits, sinon à regretter la domination autrichienne, au moins à en envisager sans trop d'effroi le retour. Dans un manifeste qu'il publia et adressa au peuple des Pays- Bas, aussitôt après son arrivée à Vienne, Léopold avait eu soin de réprouver les procédés tyranniqnes de Joseph II, promettant aux provinces belgiques, si elles rentraient sous son obéissance, un gouvernement réparateur : les discordes civiles qui viennent d'être rappelées ajoutèrent naturellement à l'effet de cette promesse, à laquelle on était d'autant plus disposé à croire de la part de Léopold, (pie, comme grand-duc, il avait longtemps gouverné la Toscane avec douceur et équité. Le parti de l'étranger, en Belgique, commença donc à relever la tête; çà et là les cocardes autrichiennes reparurent, et bientôt Léopold fut autorisé à nourrir l'espoir que, domptée à Bruxelles, la Révolution pourrait être atteinte jusque dans Paris,

« On assure, disait l'Orateur du peuple, presque à la veille du 14 juillet, on assure que M. d'Esterhazy fait passer dans

LA CONTRE-RÉVOLUTION IMPLACABLE

le Rrabant la plus grande parla' des soldats du régiment de Dillon, déguisés en paysans, et que les partisans de Léopold, apj \ki tes, d'accord avec le comité autrichien des

Tuileries, cherchent à opérer une contre-révolution en Bel- Ge qu'il j a de certain, c'est qu'un marquis de Clermt -Tonnerre a offert au comte de Thienne de passer avec trois cents officiers au service des Brabançons , amis

e Léopold, et de lever un corps de déserteurs français : ce

ne le comte de Thienne a refusé. »

Telle était en Belgique, c'est-à-dire à nos portes, la situalion des choses, lorsqu'on apprit à Paris l'évasion de ce Bonne-Savardin qui avait été arrêté comme agent des émi-

és conspirateurs. Cette nouvelle réveillant des défiances un moment endormies, de sévères recherches furent ordonnées, et le signalement de Bonne fut envoyé à toutes les municipalités, à toutes lesbrigades.

Plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'on entendît parler de lien; mais le 2^ juillet, un domestique de l'abbé de Barraond, membre de l'Assemblée nationale, étant à causer avec iUchard. soldai volontaire de la deuxième division, lui confia

u'im personnage mvstérieux était, depuis une semaine enviion, caché non loin de l'égout du Temple; qu'on le dérobait avec soin même aux yeux des domestiques; qu'il ne mangeait point à table et était servi seul dans sa chambre. Richard .■'empressa d'avertir Lafayettè, qui ordonna aussitôt à Michel .iulien, son aide de camp, de courir chez M. de Barmond. L'aide de camp arriva trop tard : l'abbé venait de partir, lui i il -on, en compagnie de deux inconnus, dont l'un avait fait i tindre ses cheveux et envoyé chercher une décoction rougeâpour masquer la pâleur de son visage. Sans perdre un in- ;:t, Julien se met à" la poursuite des trois voyageurs, les i.lteint sur la route, les dépasse, arrive à Chàlons, défend au itre de poste de donner des chevaux, et demande à la municipalité de- soldats. L'abbé de Barmond fut arrêté, ainsi ses deux compagnons, dont l'un était un fédéré nommi h'dgs, et l'autre Bonne-Savardin.

Bonne, interrogé, fit. de ce qui lui était arrivé à sa sortie <!e prison, un récit invraisemblable et romanesque. 11 assura tj u'il ne connaissait nullement ses libérateurs; qu'après l'avoir j ris des mains du concierge de l'Abbaye, ils l'avaient conduit sur un quai, où ils l'avaient abandonné au milieu de la nuit, sans lui révéler ni leurs noms ni leur but. Il se représenta ensuite allant rue Saint-Louis, montant en fiacre, errant dans lout Paris son bagage sur le dos, tantôt couchant dans un hangar et tantôt ne se couchant pas, se décidant enfin à aller implorer un asile chez l'abbé de Barmond, qu'il n'avait jamais vu, aflirma-t-il, mais qu'il savait doué d'une âme sensible.

On n'a pas oublié comment le ministre Saint-Priest se

iuvait impliqué dans cette étrange affaire : on craignit à la cour que Bonne, épouvanté ou séduit, ne fit. des aveux capables de compromettre de hauts personnages; la faiblesse qu'il avait montrée dans ses premiers interrogatoires laissait aucune espérance — ce sont les propres paroles de Ferrières — « qu'il se sacrifiai, ainsi que s'était sacrifié ias, pour ceux qui l'avaient l'ait agir. » La cour et Sain t l'riest ne virent qu'un moyen de détourner le péril : ce l'ut d'opposer procédure à procédure, et, en mettant au jour l'enquête du Chàtelet sur les attentats d'octobre, de contenir les révolutionnaires « par la réciprocité des craintes. » Mais on essaya d'abord ce qu'on pourrait contre la presse.

Déjà Fréron avait été emprisonné , et Camille Desmoulins, qui avait attaqué M. de Grillon comme déserteur de la cause populaire, avait dû se rétracter pour ne, pas succomber à une monstrueuse amende. Mais ces coups frappés sur le iourna-

lisme l'irritant sans l'intimider, la guerre se poursuivit e1 s'envenima. Camille n'en fut que plus amer, Marat n'en fut que plus sauvage, et, du fond de son cachot, Fréron continua de crier au peuple qu'il eût à 'bien prendre garde ; que de tous les côtes la trahison l'enveloppait; que la nécessité de soutenir, au prix du sang français, le pacte de famille, affaire de lois, allait naître du premier coup de canon tiré sur la mer par les Anglais; qu'à la tète de la Hotte française perfidement poussée à travers cette querelle, on venait de placer Albert de Itioms, un aristocrate; que c'était là une insulte à la Révolution et un péril; qu'à Bruxelles, les partisans de Vandernoot redoublaient d'insolence; que la maison de Buelles, noire chargé d'affaires, avait été brutalement envahie et lui-même renfermé dans un couvent, qui lui servait de prison; que L'-opold mettait en mouvement ses armées; qu'on entassait provisions sur provisions à Maastricht, en attendant les Prus- ; 'lis, et que de Rotterdam, on venait d'envoyer aux conspirateurs du Brabant vingt mille fusils de fabrique anglaise.

Sous l'empire de ces rumeurs, accueillies avec toute la crédulité de l'inquiétude, et qui allaient, du reste, recevoir une confirmation éclatante, les esprits s'embrasèrent. On s'étonnait, on s'indignait de trouver, après les douces heures du 14 juillet, la contre-révolution implacable, et l'image de la guerre se dressant derrière les fêtes sublimes de la paix; on récapitulait les griefs anciens et nouveaux, connus ou prévus: l'alliance très prochaine, déjà conclue peut-être, de la Prusse et de l'Autriche, dans le seul but d'accabler la France révolutionnaire; le rassemblement des troupes sardes à l'entrée du Dauphiné; tant de trames protégées, à l'intérieur, par les complaisances criminelles du Chàtelet; Besenval élargi, l'éva sion de Bonne-Savardin; la réconciliation de Breteuil avec (Jalonne, le voyage de celui-ci à Amsterdam, et ses conférences secrètes avec le roi de Hollande; l'imprimerie du château de Copet devenue un foyer de séditions écrites, et, tout le long îles frontières, les intrigues de l'émigration. Quant à Marat, il triomphait. Ah! on l'avait appelé' un rêveur, un visionnaire, lo.sque voyant passer sous ses fenêtres, au 14 juillet, une foule tombée dans l'ivresse de- la confiance, il haussait les épaules et souriait de pitié! Eh bien! que pensait-on de lui, maintenant? Avait-il tort ou raison de ne s'èire pas laisse éblouir par la clarté des lampions et la pompe du spectacle dont Paris avait si éperdument goûté le charme puéril? Combien de jours entre le rêve et le réveil?

Au milieu de la fermentation générale, ainsi qu'une mèche enflammée qu'on aurait lancée sur une traînée de poudre. parut une brochure, intitulée : C'en esl [ail de nous, pamphlet court et haletant, où, à unv série de faits constatés avec une précision formidable, étaient liées de formidables conclusions, el où du sang paraissait dégoutter de chaque phrase :

« Citoyens de tout, âge et de lout rang, les mesures prises par l'Assemblée nationale ne sauraient vous empêcher de périr.

« C'en est fait de vous pour toujours, si vous ne courez aux armes, si vous ne retrouvez cette valeur héroïque qi«i. le 14 juillet el le 5 octobre, sauvèrent deux fois la France.

« Volez à Saint-Cloud, s'il en esl temps encore.

« Ramenez le roi et le dauphin dans vos murs.

« Tenez-les sous lionne garde, et qu'ils vous répondent des événements.

« Renfermez l'Autrichienne el son beau-frère; qu'ils ne puissent plus conspirer.

« Saisissez-vous île tous les ministres et de leurs commis.

« Mettez-les aux fers.

« Assurez -vous de la municipalité et des lieutenants du maire.

« I lardez à vue le général.

« Arrêtez i'état-major.

a Enlevez le parc d'artillerie de la rue Verte.

« Emparez-vous de tous les magasins et moulins à poudre.

« Que les canons soient répartis entre tous les districts.

« Gourez, courez cinq à six cents tètes abattues vous

auraient assuré repos, liberté et bonheur : une fausse huma- "liité a retenu vos bras et suspendu vos coups; elle va coûter la vie à des millions de vos frères. Que vos ennemis triomphent, et le sang coulera à grands Ilots; ils vous égorgeront sans pitié; ils éventreront vos femmes, et, pour éteindre à jamais parmi vous l'amour de la liberté, leurs mains sanguinaires chercheront le cœur dans les entrailles de vos enfants. *

Au bas, point de signature, et à quoi bon? Qui n'eût deviné l'auteur?

L'impression produite fut telle que, tout procureur général de la lanterne qu'il s'était dit, Camille en frissonna. Seulement, semblable à ces hommes qui, ayant à traverser au sein des ténèbres quelque défilé dangereux, rient et chantent pour en imposer, sur leur effroi, aux autres et à eux-mêmes, il se mit à gourmander Marat en termes d'une gaieté poignante et fausse. Il raconta qu'il l'était allé trouver, et :

« Monsieur Marat, lui dis-je, en secouant la tète, mon cher Marat, vous vous ferez de mauvaises affaires, et vous serc:: obligé encore une fois de mettre la mer entre le Ghàtelel et vous. Cinq ou six cents tètes abattues ! vous m'avouerez (pic €ela est trop fort. Vous êtes le dramaturge des journalistes. Les Danaïdes, les Barmécides ne sont rien en comparaison de vos tragédies. Vous égorgez tous les personnages de la pièce, et jusqu'au souffleur. Vous ignorez donc que le tragique outré devient froid? Vous m'allez dire que cinq ou six cents têtes abattues ne sont rien quand il est question de sauver vingt-cinq millions d'hommes, et que Durozoy, dansa Gazttle de Paris., crie tous les jours aux ci-devant nobles : Lijuez-vous, prenez les casques, les cuissarts, 1rs épées rouillées de vos pères; égorgez toute la nation; qu'on ne peut voir.; considérer tout au plus que comme le Durozoy des patriotes. et que la Gazette de Paris est encore plus altérée de sang que l'Ami du peuple. J'en conviens et ne vous en improuve pas moins. Monsieur Marat, ne voulez-vous combattre celui que vous appelez Sylla, que comme Marius?... Du moins, devriezvous faire un appel nominal de ces cinq ou six cents coquins, afin de ne point répandre la consternation dans toutes les familles. Pour moi, vous savez qu'il y a longtemps que j'ai donné ma démission de procureur général de la lanterne. J" pense que celte grande charge, comme la dictature, ne doit durer qu'un jour et quelquefois qu'une heure. » — M. Marat me laissa pérorer et me réfuta d'un mot: * Je désavoue l'écrit C'en est fait de nous » Alors, ne voulant point lui céder en laconisme, je terminai ma mercuriale comme un procureur sa requête : « Et vous ferez bien. «

Marat répondit avec beaucoup d'aigreur et en affectant un air de dédaigneuse supériorité : <* Malgré tout votre esprit. mon cher Camille, vous êtes encore bien neuf en politique. .« Il reprocha au jeune écrivain de vaciller dans ses jugements, de n'avoir pas de marche sûre, de blâmer souvent le lendemain ce qu'il avait approuvé la veille, de faire fumer un peu au hasard son encens, et surtout de vouloir arrêter dans s;; course un ami qui se battait en furieux pour la cause commune. Il le prévint que leur entrevue avait été une mystification pure; que lorsqu'elle avait eu lieu, lui, Marat, se trouvait à deux lieues de là; qu'un plaisant, entouré des rideaux de son lit, le représentait ; que, si la chambre eût été mieux éclairée, l'illusion se fût bien vite dissipée. Enfin,

prenant la défense du pamphlet attaqué , sans toutefois l'avouer d'une manière formelle, il déclara, probablement par forme d'ironie, qu'il ne lui savait qu'un défaut, qui était de n'être pas écrit avec encore assez de précision et d'énergie.

C'était le 26 juillet que le pamphlet C'en est fait de nous avait paru, et le 27, on apprenait qu'un courrier du département des Ardennes venait d'être expédié à Dubois-Grancé , apportant la nouvelle de l'ordre récemment adressé par Bouille aux commandants de Chaiieville, de Mézières, de Rocroi, de Givet , d'ouvrir les passages sur la Meuse à l'armée autrichienne, en marche vers le Brabant. Le message ajoutait queles approches des troupes d'invasion avaient singulièrement aigri les courages , et que tout le département des Ardennes était sous les armes. L'Assemblée, inquiète, dépêcha aussitôt aux ministres, pour avoir des explications, six commissaires, parmi lesquels Dubois-Grancé et Fréteau.

Aux termes d'un décret rendu le 18 février, le passage des troupes étrangères dans le royaume ne pouvait avoir lieu que par suite d'une autorisation formelle des représentants de la nation, et le ministre des affaires étrangères, Montmorin, en se passant de cette autorisation, avait encouru une responsabilité très-grave. Il se défendit mal, se rejetant sur ce qu'il n'avait pas suffisamment compris le texte du décret, sur ce qu'il avait été détourné par les fêtes de la Fédération de porter l'événement à la connaissance de l'Assemblée, etc.. etc.... Raisons misérables qui, reproduites dans un rapport de Fréteau, appelèrent à la tribune le duc d'Aiguillon. Il venait demander que la conduite des ministres fût improuvée, et cette motion, que l'Assemblée n'accueillit pas, produisit au dehors une fermentation menaçante. Des groupes animés se forment au Palais-Royal, dans les Tuileries ; on veut le renvoi immédiat des ministres ; on s'emporte surtout contre Saint-Priest et Necker, ; des scrutins effrayants sont proclamés, et bientôt les actes suivant les discours, la midtitude court s'entasser aux -portes du contrôle général en poussant. de grands cris.

Dans cette tempête, Mirabeau, selon l'expression de Camille, vit bien qu'il fallait donner de la corde au peuple, au lieu de s'exposer ù la rompre, à force d?, la tenir tendue. Pour faire croire à la foule que l'Assemblée partageait son indignation, il mit en avant certain manifeste séditieux qui, depuis quelques jours, se distribuait sous le nom du prince de Condé et fit la motion que ce prince fût sommé de désavouer l'écrit ou déclaré traître à la patrie. Mais le vigilant Robespierre devina la ruse et la déjoua. Ce fut tout : l'Assemblée eut peur de se prononcer, et les canons qui protégeaient le contrôle général sauvèrent cette fois les ministres.

Le 31 juillet, Malouet. du haut de la tribune, dénonça Camille Desmoulins et Marat : celui-ci. pour le pamphlet C'en est fait de nous, Camille, pour un article où il comparait la fête fédérale au triomphe de Paul Emile, dans lequel un roi avait été vu se traînant d'un air humilié, derrière le char du triomphateur. Avec la voix, avec le geste de l'émotion la plus vive. Malouet lut les lignes sanglantes citées plus haut, et n'eut pas de peine à obtenir de l'Assemblée le décret suivant :

« L'Assemblée nationale, sur la dénonciation qui lui a été faite par un de ses membres, d'une feuille intitulée : C'en est fait de nous, et du dernier numéro des Révolutions de France cl de Brabant, a décrété et décrète que, séance tenante, le procureur du roi au Ghâtelet sera mandé et qu'il lui sera donné ordre de poursuivre comme criminels de lèsenation, les auteurs, imprimeurs et colporteurs d'écrits exci-

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tant le peuple à l'insurrection contre les lois, à l'effusion du sang et au renversement de la constitution. »

A cette nouvelle, hors de lui, écumant, Marat précipita ses coups. Il appela le décret infâme, il le livra à la risée

des faubourgs, il déclara qu'il n'y avait qu'à aller son train en prenant ses précautions contre les tyrans, et, après avoir raconté comment la dénonciation de Malouet avait été délibérée, préparée, arrêtée dès la veille, à l'Hôtel de Vdle, chez

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