MALOUET
le procureur du roi, au club ministériel, il eut l'étrange cynisme d'écrire : « Ces détails m'ont été donnés par la maîtresse de Sylvain Badly, bonne patriote qui a des bontés pour moi. »
Quant à Camille Desmoulins, beaucoup moins emporté, il
adressa à l'Assemblée nationale une requête rédigée avec une modération qui n'excluait pas la dignité et par laquelle il priait l'Assemblée de ne pas l'immoler aux ressentiments personnels d'un homme qu'il avait si souvent attaqué , de commencer du moins par prendre connaissance de son n° 35,
et de ne pas le proclamer, sans examen préalable , criminel de lèse-nation.
Voici de quelle manière la séance où l'on fit lecture de cette requête est racontée par le rédacteur de l'Orateur du peuple, assis dans les tribunes à côté de Camille :
« Que Camille Desmoulins ose se justifier, » s'écriait Malouet, triomphant. Oui, je l'ose, a répliqué, d'une tribune, Camille Desmoulins; car c'était lui-même. Là-dessus, grande rumeur. « Qu'on l'arrête! » dkait Maury. « Qu'on l'écartèle ! » balbutiait Mirabeau-Tonneau. « Qu'on le pende! » était le cri de tous les Noirs, qui déjà regardaient au plancher si on ne l'accrocherait pas auprès de l'oriflamme. Pendant ce temps , il s'est esquivé pour aller dans une autre tribune. Son ami Robespierre , qui est encore plus celui de la justice et de la raison, ne l'a pas abandonné dans ce moment de crise. « Messieurs, a-t-il dit, si c'est un étranger, « je demande qu'il soit puni; mais si c'est Camille Desmou- « lins, je prie l'Assemblée de considérer qu'il y a là le cri « de l'innocence outragée, et que se voyant outragé à l'-As- « semblée nationale d'une manière aussi atroce, l'accusé a « pu demander à se justifier. » Cette observation sage a fait passer à l'ordre du jour. Nous étions côte à côte, lui dénoncé, moi décrété, et nous attendions avec impatience l'issue de la délibération. D'André suait, soufflait, était rendu ; les amendements se croisaient ; quelques cbicancaux du culde-sac des Noirs sollicitaient la question préalable sur le tout. La motion de Pétion surnagea dans cet océan de paroles. Arrive sur ces entrefaites l'intrépide Camus. Son front chauve — faute de perruque, personne ne le reconnaissait, — lui donnait un air prophétique. Il propose un amendement qui donne le coup de grâce à Malouet, et le décret suivant est adopté à une très-grande majorité : « L'Assem- « blée nationale décrète qu'il ne pourra être intenté aucune « action ni dirigé aucune poursuite pour les écrits publiés « jusqu'à ce jour sur les affaires publiques , sauf contre un « écrit intitulé C'en est fait de nous. Et cependant, l'Assem- « blée, justement indignée de la licence des écrivains dans « ces derniers temps, charge son Comité de constitution et t de jurisprudence criminelle réunis de lui proposer sous « huitaine un mode d'exécution du décret du 31 juillet der- * nier. » Ainsi, voilà le décret malouétique paralysé ! Voilà Camille Desmoulins vomi sur le rivage par la baleine aristocratique ! Parisiens ! c'est votre liberté qui triomphe dans sa cause ! »
La séance avait été ouverte par la présentation du plan de législation criminelle de Marat, manœuvre qui tendait à faire croire que Marat, menacé par l'Assemblée, ployait le genou devant elle : indigné , il expliqua dans son journal qu'il y avait déjà dix ou douze jours qu'il avait remis ce plan à une dame de ses amies pour qu'elle le fît passer au président : « Je regrette qu'il ait été présenté dans des conjonctures pareilles; je ne sais point faire de platitudes. »
Toute cette campagne contre la presse exaspéra les esprits violents et inspira aux esprits réfléchis de sérieuses alarmes. Brissot, quoique la tyrannie des trois cents n'eût trouvé en lui qu'un serviteur trop zélé , se porta très-vivement le champion de la liberté d'écrire, il posa cet axiome : Avec la liberté de la presse, toute constitution s'améliore; sans elle, la meilleure se détruit. Loustalot accusa Lafayette d'être entré dans ce qu'il considérait comme une véritable conspiration contre la pensée, en donnant l'ordre aux colporteurs de ne crier que les actes émanés de l'Assemblée, et cela le jour même où Malouet avait lancé sa dénonciation.
On a vu par le témoignage, assurément peu suspect, de
Ferrières, que le ministre Saint-Priest, impliqué dans l'affaire de Bonne- Savardin, avait compté, pour déjouer les préoccupations publiques, sur la connivence du Châtelet : ce tribunal était aux ordres de la cour, il n'attendait que des ordres, et on les lui donna. Le 7 août, Boucher d'Argis, que le peuple aimait à désigner sous le nom sanglant de Boucher de Favras, alla déposer entre les mains de l'Assemblée la procédure du Châtelet sur les 5 et 6 octobre. Après avoir débuté théâtralement : « Ils vont être connus, ces secrets pleins d'horreur, » il annonça avec les accents d'une douleur feinte que deux des membres de l'Assemblée se trouvaient parmi les accusés. Mirabeau se leva aussitôt, profondément irrite sous les dehors du calme, — car c'était son nom, c'était celui du duc d'Orléans qui circulaient sur les bancs, — et il demanda que, conformément au principe de l'inviolabilité parlementaire, l'Assemblée n'admît les poursuites du Châtelet, s'il y avait lieu, qu'après examen préalable de son Comité des recherches, à elle, afin que les juges pussent être jugés à leur tour. Alors, en hommes qui tremblaient de se voir arracher leur proie, Maury et Gazalès éclatèrent. Quoi! c'était donc un brevet d'impunité que ce titre sacré de représentant du peuple ! Suffirait-il donc désormais de le porter , pour avoir le privilège monstrueux de se parer des crimes que les autres citoyens expient? Et que dirait la France, quand elle apprendrait qu'un voile avait été jeté sur tant d'attentats : l'asile des rois violé, leurs défenseurs égorgés, les marches mêmes du trône couvertes de sang, et une bande de meurtriers infâmes courant, une pique à la main, rugir autour de l'alcôve de la fille de Marie-Thérèse?
Tout cela, malheureusement, n'empêchait pas qu'il n'existât un décret en vertu duquel nul poursuite ne pouvait être intentée contre un représentant du peuple, sans autorisation motivée de ses collègues ; et ceux de la droite avaient d'autant moins qualité pour éluder cette décision, que, récemment, elle avait servi à protéger un des leurs, M. de Lautrec , mal à propos emprisonné par la municipalité de Toulouse, sur la foi de deux soldats qui assuraient avoir reçu de lui des encouragements à la révolte et le prix de ces encouragements criminels. C'est ce que Pétion fit observer, c'est' ce que Le Chapelier établit sans réplique; si bien qu'à la suite de débats d'où la raison fut absente et où la haine seule eut la parole, l'Assemblée adopta les conclusions de Mirabeau, avec injonction au Comité des recherches de la vdle de Paris de remettre au Châtelet tous les documents relatifs aux événements d'octobre.
Mais la Commune n'entendait pas être traînée côte à côte avec le Châtelet aux gémonies de l'opinion. Elle prit donc parti contre lui, affirmant qu'elle n'avait jamais voulu dénoncer, quant à elle, d'autres faits que ceux dont la matinée du 6 avait été attristée, et n'hésitant pas à déclarer dignes d'éloges certains actes que le Châtelet avait jugés dignes de réprobation.
Ce dernier coup acheva le Châtelet. De toutes parts lui vint l'anathème; on rappela de plus belle Lambesc impuni. Barentin et Besenval absous, Curé envoyé aux galères pour quelques propos contre la reine, André pendu pour distribution d'écrits qu'il n'était pas en état de lire...; enfin, par mépris, le peuple nomma ce tribunal, vendu à la cour, la grande buanderie de la reine.
De cet avortement des tentatives faites pour le perdre, le duc d'Orléans reçut un surcroît de popularité, au point que Marat en prit ombrage. Il ne refusait au prince ni de l'amabilité, ni de l'esprit; mais comment croire au civisme d'un homme élevé au milieu de tous les mensonges éblouissants
LA CONTRE-REVOLUTION IMPLACABLE
de la grandeur humaine? « Non, s'écriait Marat, je ne me persuaderai jamais qu'un homme né prince puisse devenir un patriote. »
Ici se place un événement cpii donnera la mesure des colères que portaient, inaltérables au fond de leurs cœurs, tous ceux que la contre-révolution avait à son service. A bout de ressources et de fureurs, ils avaient pris depuis quelque temps la résolution d'en finir avec leurs adversaires par des combats singuliers. Dans les rues, dans les places publiques, dans les jardins, au seuil même du sanctuaire des lois, les représentants de la gauche étaient poursuivis d'insultes dont ils n'auraient pu que par la plus difficile de toutes les vertus patriotiques détourner leurs oreilles et leur vengeance. Un d'eux, appelé au bois de Boulogne, se contenta de répondre : « J'ai une canne pour les insolents et des pistolets pour les assassins. » Déjà, sous le coup d'une provocation semblable, Mirabeau avait notifié en ces termes son refus : « J'écrirai à mes commettants pour savoir s'ils m'ont envoyé jouer ma vie au pistolet ou à l'épée; s'ds répondent affirmativement, je les prierai de me donner Saint-Georges ou quelque autre champion de même force pour être mon suppléant. » Mais les provocations n'en continuaient pas moins, plus directes de jour en jour, et plus intolérables. Le 10 août, après une séance orageuse, comme Barnave passait à côté de Gazalès, il lui entendit dire, en parlant des membres de la majorité : « Ce sont des brigands, ce sont des gueux. » Barnave se retourne. « Parlez-vous collectivement, monsieur, ou bien cette insulte m'est-elle personnelle? — L'un et l'autre, monsieur. » Des amis intervinrent et l'on put croire l'affaire assoupie ; mais îles le soir même, un cartel fut envoyé, et le lendemain, assistés d'Alexandre Lameth et de Saint-Simon, les deux représentants se rendirent au bois de Boulogne. Le sort ayant assigné à Barnave l'avantage du premier coup, il tira, manqua son adversaire, et fut manqué à son tour; mais, au second coup, il atteignit au front son ennemi, qui tomba en s'écriant : « Je suis mort ! »
R n'en était rien; la balle, amortie par le chapeau, avait déchiré le frontal sans l'enfoncer, et Cazalès, transporté chez lui tout sanglant, ne tarda pas à recouvrer ses forces. Mais, dans l'intervalle, l'alarme avait été vive parmi les siens, et les amis de Barnave se sentaient délivrés d'une inquiétude poignante.
Ce qu'd y eut de remarquable dans les suites de cet accident, ce fut l'énergique et unanime réprobation dont tous les journaux révolutionnaires frappèrent le principe du duel. L'anathème éloquent que Jean-Jacques Rousseau avait lancé contre le duel vivait encore dans les souvenirs, et comment aurait-on pu l'oublier?
Quel est en effet celui qui, dans le sanctuaire de sa conscience, ne s'est jamais demandé si le courage du duel n'était pas bien souvent un courage d'apparat, un héroïsme de convention? Quel est celui qui jamais ne s'est adressé à luimême ces questions redoutables : Ai-je le droit d'immoler à un entraînement que demain ma raison maudira peut-être, la vie de mon semblable et le bonheur d'une famille qui ne m'a point offensé? Ne puis-je donc acheter qu'au prix des angoisses d'une mère, d'une épouse ou d'une femme aimée.qu'au prix des larmes d'un père ou d'un fils, mon brevet d'homme d'honneur? Les devoirs que la société m'impose, les services qu'elle attend de moi, l'amour de ceux dont l'existence est liée à la mienne, ne doivent-ils point parler plus impérieusement à mon cœur que les intérêts d'une vengeance qui me rend égoïste, ou les suggestions d'une vanité qui me rendrait vil? La justice est-elle donc si méprisable à mes
yeux qu'il la faille mettre à la merci du premier venu? Si j'ai tort, de quel droit remplacerai-je la réparation par le meurtre? Si j'ai raison, de quel droit exposerai-je la raison à être vaincue et punie? Si je succombe, c'est un remords que j'impose à* autrui; si je suis vainqueur, c'est un remords que je m'impose à moi-même. Il ne m'est ni loisible de vivre ni de mourir ainsi.
D'un autre côté, s'il faut convenir qu'au point de vue de la répression, le duel ne saurait être défendu, est-ce qu'il n'est d'aucune utilité pour prévenir? Qui dira à combien de lâches insolents le duel a fermé la bouche, de combien de calomnies il a tari la source? Le duel ne punit pas toujours la provocation, il lui arrive de la couronner, au contraire : là est le mal ; mais ne l'arrête-t-il jamais ? Est-on bien sûr qu'en abolissant le duel d'une manière absolue, on ne consacrerait pas la dictature de l'insulte, et, en mainte circonstance, la tyrannie de l'impunité? Il est des crimes privés que leur nature même dérobe nécessairement à l'action de la justice sociale : l'homme qui aura été odieusement attaqué dans son honneur, dans celui de sa famille, dans celui de son ami, ira-t-il, par la divulgation, faire de l'offense reçue un scandale? Traduira-t-il devant les tribunaux ce genre de calomnie que lance quelquefois un seul regard, ou qu'un seul geste dessine? Enlin, n'est-il pas permis de croire, en prenant les choses de plus haut, qu'une convention qui accoutume chacun à priser moins sa vie que sa dignité, doit avoir pour effet général d'élever le niveau d'un peuple?
Ce qui est certain, c'est que le duel, destiné à disparaître entièrement clans un état de civilisation très-perfectionné, a besoin, même de nos jours, d'une jurisprudence, toute d'honneur, qui en moralise les règles, en égalise les chances et en consacre la nécessité. Tant que dans ces sortes d'affaires, l'intérêt social restera sans organe, tant que la décision dépendra uniquement, exclusivement, des caprices ou des passions individuelles, tant que la victoire appartiendra d'avance au plus habile ou au plus fort, il y aura là un problème à résoudre, et un problème d'une importance formidable, puisqu'il intéresse ce qu'il y a de plus sacré au monde, le respect de la vie humaine.
Disons aussi qu'il est des circonstances et des situations qui enlèvent à l'homme, en tout état de cause, la libre, l'arbitraire disposition de soi-même. A la vie publique sont attachés des devoirs bien autrement impérieux et étendus que ceux dont la vie privée se compose, et quiconque est placé de manière à servir utilement le peuple, la vérité, la justice, doit compte à ces grands intérêts de l'emploi de son courage.
Quoi qu'il en soit , ces diverses considérations ne furent point débattues, à l'occasion du duel de Barnave. Le duel fut condamné directement et sans réserve. Loustalot surtout déploya à cet égard la rigueur d'une conviction inexorable. Il n'hésita pas, honnête et loyal jusqu'au bout, à flétrir la conduite de Barnave, son ami, comme indigne d'un bon citoyen. Il appela le spadassinage l'honneur de ceux qui n'en ont point. Après avoir posé cette question : Que seraitil arrivé si Barnave eût été tué? et avoir répondu cpie, dans ce cas, les patriotes n'auraient pu contenir leur fureur; que les faubourgs se seraient ébranlés ; que les représentants du parti adverse n'auraient pas manqué d'être violemment assaillis; que le sang aurait coulé; que la confusion aurait été au comble. » Quelle place, s'écria-t-il durement, peut occuper dans l'opinion un homme qui a compromis la Révolution, la constitution, la patrie, le tout afin de ne point passer pour poltron? » S'adressant ensuite aux hommes du monde nouveau, il leur demanda ce que deviendraient la liberté de
conscience, si chacun descendait à être justiciable du premier venu tenant une épée; la liberté de la presse, si une expression fausse ou mal comprise valait la mort ; la liberté individuelle, si les lettres de cachet étaient remplacées par des assignations de bretteur; la liberté de la tribune, si, à la veille de quelque débat décisif, on se débarrassait des orateurs qui gênaient, en les tuant.
Toujours est- il que le soir même du jour où il s'éta:t battu, il fjallut entraîner aux Jacobins Barnave, qui n'osait plus s'y montrer. Quoique fort applaudi dès qu'il parut, ii était si douloureusement embarrassé, qu'il put à peine prononcer quelques mots. Les Jacobins lui enjoignirent de sol liciter lui-même, après l'aveu public de ce qu'ils nommèrent sa faute, une loi sur les duels.
Ce fut le 18 août que l'abbé Perrotin de Barmond, complice supposé de l'évasion de Bonne, fut appelé devant l'As semblée, dont il était membre , pour y rendre compte de s;. conduite. Amené à la barre, au milieu de quatre huissiers. il essaya de se justifier, en faisant revivre le souvenir de ces temps antiques où, même à l'égard d'un ennemi de la patrie, l'hospitalité était la première des vertus. « Le 16 juillet, ditil, un individu se présenta chez moi, à six heures du matin. Il m'était parfaitement inconnu. Il me dit qu'il s'appelait h' chevalier Bonne- Savardin. Je lui demandai quel rapport je pouvais avoir avec lui. « Celui, me répondit -il, qui doit « exister entre un homme malheureux et un homme sensi « ble. Je suis innocent, vous êtes juste. Votre réputation. « voilà les motifs de ma confiance. — Eh bien, monsieur?- — « Je viens vous demander à genoux.... » Mon agitation était extrême. La crainte de me compromettre fit que je lui tendis les bras, sans oser le regarder. « En ce cas, me dit-il, je nie « suis trompé! — Non, monsieur, vous ne serez pas trahi. » Il désirait être mis hors des barrières : je lui donnai rendezvous à cinq heures et demie sur les nouveaux boulevards, où j'allai le prendre avec ma voiture. Nous sortîmes de Paris Quand nous fûmes au milieu de la campagne, son incertitude, croissant à chaque pas, devint telle, que je le vis regretter sa prison. La nuit s'avançait. Il se jeta à mon cou cl me dit : « J'aime encore mieux rentrer dans Paris que d'être abandonné seul ici. » Nous revînmes à Paris, et je. lui permis de passer la nuit chez moi — Les jours se succédèrent Vingt fois je fus au moment de déclarer que M. Bonne
était chez moi, pour sauver ceux que l'on inculpait.... * On sait le reste, comment il partit avec son hôte, et comment ils furent arrêtés à Châlons-sur-Marne.
L'abbé de Barmont s'était exprimé d'une manière louchante , et l'Assemblée n'avait pas entendu sans quelque émotion des mots tels que ceux-ci : « Ma maison est le temple du malheur. C'est ma religion : en est-il aucune qui n'ait son fanatisme? » Sur la proposition de Barnave, le Comité des recherches reçut mission de faire un rapport don! la lecture fut renvoyée au 23 août. Ce jour-là, en effet, Voidel, au nom du Comité, vint présenter le récit des faits, mais sans aucun document nouveau propre à en éclaircir le mystère. Seulement, Foucault y était accusé d'avoir, lui aussi . donné asile au conspirateur. Or, loin de s'en défendre, il s'en vanta. La question était délicate : comment repousser un infortuné qui a mis en vous sa confiance, qui vous tend les bras? Et d'autre part, quel péril pour la société si le droit d'asile servait de voile à tous les complots! Le point où la générosité ne serait plus que l'hypocrisie de la complicité fut mis en relief par Robespierre avec un remarquable mélange de douceur et de fermeté réfléchie. Mirabeau, après avoir parlé dans le même sens, fit sur sa position
particulière un retour plein de fierté. « Et moi aussi, je suis accusé, ou plutôt on voudrait bien que je le fusse. Il m'est doue permis d'être sévère, et d'invoquer, pour mes collègues comme pour moi, l'inflexible sévérité des principes.... Je conjure le Comité des rapports de hâter son travail et de rendre publiques ces terribles procédures du Châtelet, dont le secret divulgué élèvera une barrière qui mettra un terme à tant d'insolences. * De nombreux applaudissements accueillirent ces paroles où l'emportement se trouvait ennobli par le dédain. Foucault fut mis hors de cause. Mais, en dépit des sophismes que l'abbé Maury accumula pour le défendre, en dépit de l'hommage que rendit à son caractère, Duport , son ancien collègue au parlement, l'abbé de Barmond, déclaré en prévention, fut retenu prisonnier en son propre logis, où il resta pendant quelques mois sous la garde de I renie hommes, trois officiers couchant dans sa chambre.
Le débat dont nous venons de rendre compte avait donné lieu à une scène scandaleuse qui mérite une place entre tant de violences contre-révolutionnaires. Parmi les membres de la droite qui avaient protégé l'abbé de Barmond de leurs sympathies et de leur parole, nul ne l'avait fait avec plus de véhémence que Lambert de Frondeville, ancien magistrat du parlement de Normandie. Dans l'entraînement du discours, il lui était échappé de dire, le visage tourné vers le duc d'Orléans : « M. l'abbé de Barmond a commis une bonne action en enlevant un citoyen à la tyrannie. Lorsque depuis dix i mois, les assassins de nos princes parcourent librement nos provinces, lorsqu'ils sont peut-être assis parmi nous.... » A ces mots, de grands cris s'élèvent, cris d'étonnement, d'indignation, et l'émotion redouble lorsque, très -insolemment, Folleville ajoute : « Je fais la motion que l'Assemblée adresse des remercîments à M. de Frondeville, pour avoir mis dans sa phrase cette expression peut-être. » Appelé d'abord à-la barre, puis autorisé à s'expliquer du haut de la tribune, Frondeville se rejeta sur la forme hypothétique par lui donnée à l'offense, et l'Assemblée, pour tout châtiment, lui infligea la censure. Mais deux jours après , Goupil de Préfeln dénonça un écrit que ce même Frondeville faisait vendre sous les galeries , dans le vestibule de la salle, et dont l'épigraphe était :
Dut veniam corvi?, vexât censura columbas.
A la tête de l'avant-propos, on lisait : « Ceux cpii prendront la peine d'examiner mon discours devineraient difficilement pourquoi je le fais imprimer, si je ne me hâtais de leur apprendre qu'il a été honoré de la censure de l'Assemblée nationale. » C'était combler la mesure des outrages. Barnave déclara qu'à l'égard d'un homme qui s'honorait de la censure de l'Assemblée, la prison était la punition la plus douce, que.... Alors, interrompant l'orateur, Faucigny s'élance au milieu de la salle, et, transporté de rage : « Ceci ressemhle à une guerre ouverte de la majorité contre la minorité. Il n'y a qu'un moyen d'en finir : c'est de tomber sur ces gaillardslà l'épéeà la main. » Plusieurs membres de la droite firent un mouvement qui était celui de la menace; tout le côté gauche se leva frémissant. « Monsieur le président, cria Barnave, donnez ordre qu'on l'arrête! s Frondeville, alarmé, parut à la tribune. Son attitude était suppliante; des larmes roulaient dans ses yeux; il dit : « Oui, messieurs, je suis coupable, très- coupable ; mais, je vous en conjure, que sur moi seul retombe le châtiment. Je m'accuse moi-même aux yeux du public, aux yeux de l'Assemblée, malheureux d'avoir été la cause d'une semblable scène. Je désire être puni, je suis prêt à me rendre en prison; mais dans les imprudentes paroles qui viennent d'être prononcées, ne voyez, de grâce,
LA CONTRE-RÉVOLUTION IMPLACABLE
que l'effet d'une imagination emportée. Encore une fois , je vous en supplie, (pie seul je sois frappé. »
Cet humlile langage désarma les ressentiments. A la proposition d'emprisonnement on en substitua une, moins sévère, qui condamnait Frondeville à garder les arrêts pendant huit jours dans sa propre maison, et le jugement s'exécuta. Faucignv. de son côté, ayant reconnu sa faute, on fit grâce à son repentir.
Mais tant d'indulgence n'ayant servi qu'à encourager l'insolence des ennemis de la Révolution, ils trouvèrent moyen de changer l'humiliation de Frondeville en triomphe. Selon le témoignage de Bertrand de Molleville, la maison du condamné, pendant toute la durée de la peine, ne cessa d'être remplie de visiteurs empressés et devint le rendez-vous de « la bonne compagnie. »
Le même écrivain, ennemi passionné de Philippe, raconte,