‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 4)Chapitre 18 sur 100 · RŒDERER · texte numérisé non relu

RŒDERER

de la vie; voilà ce que sentait de plus en plus, à mesure que la catastrophe approchait, Danton lui-même, de qui Lucile dit qu'il était résolu le 8, et que le 9 il était agité.

A minuit le tocsin sonna.

La nuit était d'une splendeur et d'un calme qui contrastait avec l'état des esprits. Aux rayons de la lune, la ville apparaissait toute pâle. « Les immenses foules » qui avaient tant effrayé Lucile venaient de s'évanouir. Les rues étaient

désertes. Seulement, de mystérieux messagers, porteurs de la correspondance des sections, glissaient çà et là comme des ombres. Dans quelques quartiers, une illumination sans but ajoutait ses lueurs aux clartés de cette nuit étrange; dans d'autres, plus reculés et sombres, il était aisé de deviner ce qui se préparait, aux lumières qu'on voyait passer et repasser derrière les vitres de certaines maisons redoutées, et aux hommes armés que, de loin eu loin, on rencontrait immo-

biles devant leurs portes. Du fond des faultourgs, comme endormis, nul cri ne s'élevait encore ; nulle agitation discernable ne répondait à la voix des cloches; et le tocsin qui, sonné par des mains inconnues, prolongeait au milieu du silense ses appels inutiles, semblait parler à des morts.

Errant sous les voûtes de son souterrain, Marat y attendait l'événement avec une inquiétude farouche. Tout à coup il entendit frapper à la porte du caveau. C'était une jeune femme, la comédienne Fleury, qu'un charme inconcevable avait attirée vers cet être repoussé de tous, et qui venait lui apporter son repas : un peu de café, du riz et des fruits secs. « Eh bien, demanda Marat, quelles nouvelles? — Paris ne remue pas. — C'est fini, dit-il, notre cause est perdue. »

Au palais, la plus grande confusion régnait dans les cours, parmi les gardes nationaux ; et, dans les appartements, parmi les gentilshommes. L'attitude de ces derniers était celle de la présomption ennoblie par le dévouement et le courage, à ce point qu'ils étaient convenus d'annoncer le triomphe à leuis amis, par des affidés, porteurs d'un morceau de serge blanche. Au fond, ils se tenaient presque assurés de vaincre. Ils comptaient sur l'intrépidité des Suisses ; sur l'ancienne maison militaire du roi, toujours debout malgré sa dissolution légale ; sur les gardes qui en grand nombre avaient été appelés de province, précisément pour cette époque; sur la peur de la multitude, lorsqu'on l'accueillerait à coups de canon ; sur le désordre qui ne pouvait manquer de se mettre parmi tant d'hommçs rassemblés en tumulte. Aussi, à voir dans les appartements,' les uns aller et venir d'un pas nonchalant du palais au jardin, les autres s'étendre et s'assoupir sur les canapés, d'autres se partager en riant des pincettes qui leur devaient servir d'épée, nul n'aurait soupçonné la gravité de la situation.

Mais, autour du château, elle était fortement accusée par le conflit des émotions qui régnaient dans les différents postes. Déjà quelques-uns des bataillons de Mandat montraient des dispositions douteuses, et il circulait parmi les canonniers des propos oîi grondait une hostilité sourde.

Seuls, les Suisses présentaient un spectacle imposant. Rangés comme des murailles, et pleins d'une tristesse virile, ils attendaient en siience leur destinée.

La reine et Madame Elisabeth essayèrent, mais en vain, de goûter quelques instants de repos. Ne pouvant commander à leur agitation, elles allaient sans cesse de leur appartement à celui du roi, et passèrent toute la nuit à errer dans le palais. Quant à Louis XVI, il resta longtemps renfermé avec Herbert, son confesseur.

Vers minuit trois quarts, le tocsin sonnant de divers côtés, et les fenêtres du château étant ouvertes, chacun s'y porta pour écouter. Et chacun de nommer la cloche qu'il croyait reconnaître : ici, celle de Saint-Roch, là celle de Saint-Jacques la Boucherie, et plus près, plus près, celle de Saint- Germain l'Auxerrois.... la même, ô courtisans, qui sonna il y a deux cent vingt ans, par ordre de Sa Majesté, le massacre de la Saint-Barthélémy!

Dès onze heures du soir, Pétion s'était rendu au château, livrant ainsi sa poitrine au couteau. Il eut à traverser une foule d'officiers et de gentilshommes (|ui le suivaient d'un œil irrité. Des paroles faites pour conduire jusqu'à son cœur la pointe des épées retentissaient à ses oreilles. Le roi le reçut dans une attitude sévère. « Il paraît, lui dit-il, qu'il y a beaucoup de mouvement? — Oui, sire, la fermentation est grande. » Mandat était là; il ajouta aussitôt : « C!cst égal! Je réponds de tout, mes mesures sont prises. » Toutefois, il se plaignit au maire de n'avoir pu obtenir des administra-

teurs de police de la municipalité la poudre nécessaire : « Je n'ai que trois coups à tirer, un grand nombre de mes hommes n'en ont qu'un seul, et ils murmurent. » Pétion répondit que le commandant général ne s'était pas mis en règle pour avoir la poudre qu'il demandait. Puis, prenant prétexte de la chaleur, qui était extrême : « IJ fait étouffant ici, dit-il, je vais descendre prendre l'air, » et il descendit dans le jardin. Là il se promena longtemps, sans témoigner aucune émotion, et en causant d'un air très-calme avec ceux qui l'entouraient. Mais derrière lui cheminait le péril. Il y en avait qui ne se gênaient pas pour dire bien haut : Nous le towns, et sa têle répondra de loul. Le spectre de Henri de Guise semblait errer sous les fenêtres d'un autre palais de Blois. Quoique la nuit fût étincelante, la terrasse du château était dans l'ombre que projetaient les bâtiments, et, pour l'éclairer, on avait mis des lampions sur le bord des pierres. Or, comme Pétion s'approchait de cet endroit, des grenadiers des Filles-Saint-Thomas renversèrent les lampions et les éteignirent.... Il était temps d'abréger cette promenade dont le terme pouvait être un meurtre : im officier municipal qui accompagnait Pétion — c'était le héros burlesque du 20 juin, c'était Mouchet — eut l'idée de courir à l'Assemblée, dont plusieurs membres tenaient séance, et de leur dire : Si vous ne mandes pas sur-le-champ h maire de Paris à votre barre^ il va être assassiné. Dans l'intervalle, Pétion ayant rencontré Rœderer, lui prit le bras, et ils allèrent faire un tour ensemble le long de la terrasse qui borde le quai, s'entretenant des hasards de cette nuit tragique. Ramenés au château par un bruit de rappel, ils se trouvaient au bas du grand escalier, lorsque deux huissiers et plusieurs gardes avec des flambeaux viennent notifier solennellement au maire de Paris le décret de l'Assemblée qui le mande à la barre. Il s'empresse d'obéir à cet ordre sauveur, et Rœderer remonte dans les appartements. Nul doute que Pétion n'eût couru risque de la vie en cette circonstance, et c'est pourquoi, après la victoire du jDCuple, on suspendit au dôme du château un drapeau qui portait , Ici, le maire de Paris a manqué d'être assassiné dans la nuit du 9 au 10.

Pendant ce temps, que se passait-il dans Paris ? Les rapports du secrétaire Blondel au procureur général syndic du département vont nous l'apprendre.

" 2 heures moins un quart.

0. Le tocsin sonne en plusieurs endroits, l'on bat la générale dans d'autres, nous l'entendons distinctement, — Nous entendons quelques cris individuels : Vive la nation! aux armes! Ils paraissent être dans la rue Saint-Honoré, du côté des Jacobins, mais ils. sont rares. — Les observateurs sont partis depuis une demi-heure au moins. — Nous n'avons que quatre gendarmes , un brigadier et quatre ordonnances, qui sont à courir de côté et d'autre....

« Blondel. »

« r, heures moins un quart.

« Nos observateurs reviennent. Ils ont été jusqu'au bout du faubourg Saint- Antoine. La générale se bat sous la direction d'un bataillon qui peut être actuellement composé d'un millier de personnes armées de différentes manièi'es, sur lesquelles peut-être cent cinquante suivent en ordre les tambours. Le fort de l'attroupement est aux Enfants-Trouvés. Toute la rue du faubourg est remplie d'hommes armés.

RENVERSEMENT DE LA ROYAUTE

Cependant l'attroupement ne marche pas ; il se passera encore au moins une heure avant qu'il puisse être en marche. — Ils paraissent irrités que l'Assemblée nationale ait levé sa séance avant d'avoir prononcé. — Les canons ne sont pas encore à la tête de la troupe, mais les canonniers sont tout armés près de leurs canons. — Au corps de garde de la pointe de la rue de Montreuil on frappe à toutes les poi-tes, et le tocsin sonne à toutes les paroisses. Dans le reste de la ville, il n'y a que des citoyens qui paraissent se rendre à leurs bataillons. — D'autres observateurs partent pour différents endroits.

« Blondel. »

Et les meneurs habituels, où étaient-ils? que faisaient-ils? Rien n'indique quelle fut, dans cette nuit suprême, l'action de Robespierre, ni s'il en exerça une quelconque. Marat rugissait au fond de son antre Santerre et Westermann paraissent avoir attendu qu'il fit grand jour. Barbaroux veillait, mais des motifs de prudence — c'est lui qui en convient — l'avaient déterminé, lui et ses amis, à ne pas se mettre à la tète des Marseillais. Enfin, pour ce qui est de Danton et de Camille Desmoulins, voici tout ce qu'on en sait par le journal de Lucile, dont nous reprenons le récit au point où nous l'avons laissé :

« Tout le monde était rentré. Nos patriotes partirent. Je fus m'asseoir près d'un lit, accablée, anéantie, m'assoupissant parfois, et lorsque je voulais parler, je déraisonnais. Danton vint se coucher. Il n'avait pas l'air fort empressé, il ne sortit presque point. Minuit approchait. On vint le chercher plusieurs fois ; enfin il partit pour la Commune. Le tocsin des Cordeliers sonna, il sonna longtemps. Seule, baignée de larmes, à genoux sur la fenêtre, cachée dans mon mouchoir, j'écoutais le son de cette fatale cloche. En vain venait-on me consoler. Le jour qui avait précédé cette fatale nuit me semblait être le dernier. Danton revint. Mme Robert, très-inquiète pour son mari, qui était allé au Luxeml)ourg, où il avait été député par sa section, courut à Danton, qui ne lui donna qu'une réponse très-vague. Il fut se jeter sur son lit. On vint plusieurs fois nous donner de bonnes et mauvaises nouvelles. Je crus m'apercevoir que leur projet était d'aller aux Tuileries. Je le leur dis en sanglotant ; je crus que j'allais m'évanouir. En vain Mme Robert demandait des nouvelles de son mari , personne ne lui en donnait. Elle crut qu'il marchait avec le faubourg : « S'il périt, me « dit-elle, je ne lui survivrai pas. Mais ce Dantoji, lui, le « point de ralliement! si mon mari périt, je suis femme à le a poignarder. » Ses yeux roulaient. De ce moment, je ne la quittai plus Que savais-je, moi, ce qui pouvait arriver? Savais-je de quoi elle était capable? Nous passâmes ainsi la nuit dans de cruelles agitations. Camille revint à une heure; il s'endormit sur mon épaule. »

Il fallait pourtant une direction au mouvement du lendemain. Conformément à une décision prise dans la soirée du 9 par la section des Quinze-Vingts, dont les autres quartiers avaient suivi l'initiative, chaque section nomma trois commissaires, avec POUVOIRS illimités pour sauver la patrie ; et, chose curieuse ! les choix ne tombèrent en général (jue sur des citoyens fort obscurs. Les seuls noms en relief dans une liste d'au moins cent cinquante commissaires sont ceux de Huguenin, Rossignol, Robert, Billaud-Varenne, Hébert, Bourdon (de l'Oise), Chénier. Ni Danton, ni Camille Desmoulins, ni Marat ne furent élus. La section de Marseille nomma Fabre d'Églantine, mais seulement le 10; et le 11, Robespierre fut ])orté sur la liste par la section des Piques.

A peine désignés, les commissaires se réunissent, se rendent sur la place de Grève, se présentent comme les sauveurs officiels de la patrie, traversent les rangs étonnés de la garde nationale et montent à l'Hùtel de Ville. Le conseil municipal y était en séance : il n'hésite pas à s'etfacer devant ces inconnus, et la municipalité légale est aussitôt remplacée par une municipalité insurrectionnelle. Ainsi naquit la fameuse Commune du 1 0 août.

Elle n'avait gardé du pouvoir ancien que Pétion, Manuo. et Danton. Ses premiers actes furent de consigner chez lu Pétion pour mettre sa responsabilité à couvert, de place,; Santerre à la tète de l'armée parisienne, d'envoyer retirer du Pont-Neuf les canons destinés à empêcher la jonction des deux faubourgs et d'appeler Mandat à l'Hôtel de Ville.

Il était alors quatre heures du matin. Au château, on ouvrit un contre-vent du cabinet du roi pour voir d'où provenait un bruit qu'on avait entendu dans la cour. C'était la voiture du maire de Paris qui partait vide. Le jour commençait à luire. Madame Elisabetli parut à la croisée, regarda le ciel, qui était tout rouge, et dit à Marie-Antoinette: « Ma sœur, venez donc voir le lever de l'aurore! »

Au même instant, Mandat vint dire que la Commune le faisait appeler pour la seconde fois. Parmi ceux qui lui envoyaient cet ordre redoutable, quelques-uns avaient déclaré que, sur son refus, le messager qui lui porterait la dernière réquisition devait lui porter la mort ! Mandat ignorait cette circonstance; mais il sentait bien que s'il obéissait il était perdu. Le ministre de la guerre le pressait de rester; Rœderer lui conseillait de partir. Il se décide enfin, et, accompagné de son fils, il se rend à l'Hôtel de Ville. Il arrive à la salle des délibérations, il entre.... Partout des visages nouveaux. Le malheureux se trouble, il pâlit. — Pourquoi avait il doublé la garde au château? Pourquoi avait-il donné l'ordre de faire marcher le canon? N'avait-il pas retenu le maire au châljeau ? n'avait-il pas dit que la tête de Pétion répondrait du moindre mouvement? — Eu réponse à ces questions. Mandat parla d'un ordre du maire, qu'il prétendit avoir laissé dans ses papiers ; il fit observer que quand un bataillon marche, les canons marchent aussi ; il s'excusa sur la force des choses d'avoir pris des précautions pour un événement imprévu. Tout à coup, une lettre est déposée sur le bureau; on en donne lecture. Elle était ainsi conçue :

« Le commandant général ordonne au commandant de bataillon de service à la Ville de dissiper la colonne d'attroupement qui marcherait pour se porter au château, tant avec la garde nationale i[u"avec la gendarmerie, soit à pied, soit à cheval, en l'attaquant par derrière.

« Le commandant généi-al. Mandat. «

C'était le droit de défense déshonoré par la trahison. On saisit Mandat pour le conduire à l'Abbaye ; mais, sur les marches de l'Hôtel de Ville, un inconnu s'avance et lui casse la tête d'un coup de pistolet. Le corps fut jeté dans la Seine.

On a écrit que Mandat avait reçu de Pétion Tordre de repousser la force par la force : que cet ordre, fait pour justifier la résistance du château, il le portait sur lui, et qu'on tua l'homme pour anéantir le document. Mais ceci doit être rangé parmi les nomlireux mensonges dont l'esprit de parti a composé le roman royaliste du 10 août. Que Pétion, combattu entre ses sympathies pour les insurgés et ses devoirs officiels, eût effectivement donné l'ordre en question, c'est possible. D'Aubier, alors gentilhomme ordinaire de la chamlire et depuis chambellan du roi de Prusse, affirmait avoir vu

entre les mains de Mandat l'original de l'ordre donné par Pétion; et plus tard, réfugié en Allemagne, il demanda inutilement un sauf-conduit aux généraux français pour venir attester le fait. Mais que les amis du maire de Paris aient assassiné Mandat dans le but de lui « arracher des mains, » comme s'exprime Peltier, un acte de nature à compromettre leur idole, c'est ce que dément d'une manière formelle l'interrogatoire même qu'avait subi la victime. Voici la citation textuelle : « Interrogé en vertu de quel ordre il a doublé la garde au château et sommé de le représenter, il a répondu : « Si j'en avais été prévenu, j'aurais apporté l'ordre de M. le « maire, que j'ai laissé dans mes papiers. » Ceux qu'on représente comme ayant donné le signal de ce meurtre savaient donc que Mandat ne portait sur lui aucun document qu'on Tjût ensevelir dans les flots de la Seine en même temps que son cadavre!

Le retrait des canons du Pont-Neuf désorganisait la défense, la mort du commandant général semblait devoir la paralyser. Cependant, ces deux nouvelles, portées au château, n'en chassèrent pas la confiance au succès, confiance entretenue par un rapport vei'bal que résumaient ces mots : Le tocsin ne rend pas. La vérité est qu'il avait si peu rendu., au moins pendant la première partie de la nuit, cju'à l'Hôtel de Ville on mit un moment en question si l'on n'abandonnerait pas l'entreprise, et même l'ordre fut donné de suspendre le tocsin.

D'un autre côte, on ne négligeait rien, au château, de ce qui pouvait animer les cœurs. La reine comptait à ce point sur une victoire, qu'elle désirait le combat comme moyen d'en imposer à l'Assemblée, et laissait percer ce désir dans ses discours. A La Chesnaye, donné pour successeur à Mandat, et qui se plaignait avec humeur que les appartements fussent pleins de gens de toute espèce qui gênaient le service, elle répondit : « Ce sont des hommes sûrs. « D'Hervilly, l'épée à la main, répandait autour de lui l'ardeur de son âme intrépide. On apporta de l'eau-de-vie aux Suisses; et le major Eachmann, passant dans les rangs accompagné des capitaines, disait aux soldats : « Avez- vous de bonnes pierres? Vos fusils sont-ils bien amorcés? C'est aujourd'hui qu'il faut vaincre. »

A son tour Rœderer leur vint adiesser des exhortations, que Durler, un de leurs officiers, leur répéta en allemand, et Dain, sergent de la compagnie d'Affry, les avertit que, <■ le moment venu de faire feu, on tirerait sur ceux qui hésiteraient ; que tel était l'ordre exprès des chefs. »

A cinq heures et demie, le roi, sur l'invitation pressante qui lui en fut fahe, sortit pour visiter les postes. Gomme il venait de prendre quelques instants de repos sur un canapé, sa coiiïure se trouvait dépoudrée et aplatie d'un côté seulement ; accident ridicule et, dans un tel moment, d'une fatalité tragique ! En lial)it violet, le chapeau sous le bras, l'épée au côté et les yeux rouges de larmes qu'en secret il avait versées, le seul sentiment que l'infortuné prince pût inspirer était celui de la compassion. Aux paroles singulières, décousues, c{ui tombaient de ses lèvres, on ne devinait que trop bien son trouble : « Eh bien 1 on dit qu'ils viennent — Je ne sais pas ce qu'ils veulent.... Ma cause est celle des bons citoyens Nous ferons bonne contenance, n'est-ce pas? » La

reine aussi laissait échapper quelques mots; mais, humiliée sans doute de cette attitude 'du roi faite pour ôter le courage aux plus intrépides, elle s'efforçait visiblement d'étouffer les sanglots qui soulevaient sa poitrine.

A six heures, le roi étant descendu dans les cours, le tambour battit aux champs, et des cris de: Vive le roi.' s'élevè-

rent; mais les canonniers et le bataillon de la Croix-Rouge ne cessèrent de crier: Vive la nation! Et ce fut bien pis, lorsqu'il parcourut la terrasse, du côté du jardin, où stationnaient des gens à piques. A bas le veto! à bas le traître! furent les cris qui dominèrent. Le roi rentra pâle, découragé; et la reine, passant avec l'impétuosité de son caractère d'un excès d'orgueil à un excès d'abattement, dit à sa première femme de chambre : « Tout est perdu : le roi n'a montré aucune énergie, et cette espèce de revue a fait plus de mal que de bien. »

Mais si Louis XVI était faible, Marie-Antoinette était imprudente. En présentant aux gardes nationaux les gentilshommes qui devaient combattre à leurs côtés elle eut la mauvaise inspiration de dire : « Messieurs, ce sont nos amis ; ils viennent se ranger près de vous; ils prendront les ordres, et vous montreront comment onmeurt pour son roi. » L'effet de ces paroles fut terrible. Deux bataillons de gardes nationaux, celui de Mauconseil et celui des Arcis, venaient d'arriver : ils rompent leurs rangs et quittent les cours pour aller prendre position sur le Carrousel avec deux canons. Pour comble de malheur, un de ces nobles venus là en habit brodé, veste de satin et bas de soie blancs, s'avisa de crier: « Allons, messieurs de la garde nationale, voici le moment de montrer du courage. — Nous n'en manquerons pas, répondit furieux un officier du bataillon des Thermes de Julien, mais ce ne sera pas à côté de vous que nous en donnerons la preuve. » Et, faisant volte-face, il entraîne sa compagnie sur la terrasse du bord de l'eau, occupée par les canonniers de la Croix-Rouge, du Finistère et du Panthéon, qui avaient déjà pointé leuis canons contre le château. De sorte qu'il se trouvait menacé maintenant par beaucoup de ceux qui avaient été appelés pour le défendre !

Sur ces entrefaites, un officier municipal étant arrivé, on l'introduisit dans le conseil; et le ministre de la justice: « Mais que veulent donc les insurgés? — La déchéance. — Eh! qu'ils la prononcent donc. » La reine alors demanda : « Et après, qu'adviendra-t-il? » L'officier municipal s'inchna sans répondre....

Pendant ce temps, Blondel écrivait au procureur général syndic, Rœderer :

a 6 heures moins un quart.

a Des avis recueillis dans la grande rue du faubourg Saint- Antoine, À la hauteur de la place de la rue Mauconseil, nous annoncent que l'attroupement est extrêmement divisé; les efforts pour ranimer un rassemblement paraissent se ralentir et devenir inutiles. Il y a toujours beaucoup d'hommes armés dans les Enfants-Trouvés au faubourg, mais rien n'avance.

« Blondel. »

Ces infoi-mations n'étaient qu'à demi rassurantes. Rœderer, en habit vert tendre et tenant à la main un petit livre relié en pa]iier tricolore, descendit dans les cours, parcourut les postes, leur lisant le texte de la loi, et disant : « Point d'attaque, bonne contenance, forte défensive. » Mais elle paraissait horrible à tous ceux qu'il haranguait ainsi, cette idée d'une lutte fratricide qu'un seul coup de fusil, un seul, risquait de provoquer. Un mot courait de rang en rang : « Nous ne pouvons pourtant pas tirer sur nos frères. » Quand Rœderer s'approcha des canonniers, la plupart s'éloignèrent comme pour éviter de l'entendre, et l'un d'eux: « S'ils tirent sur nous, serez-vous là? — Oui, et non derrière vos canons,

RENVERSEMENT DE LA ROYAUTÉ

mais devant. » Les collègues du procureur-syndic, qui l'accompagnaient, firent avec exaltation la même promesse. Vains efforts! le canonnier, sans répondre, déchargea sa pièce, en jeta la charge par terre et mit le pied sur la mèche, qui était allumée.

Il devenait de plus en plus à craindre qu'au moment décisif, le château ne fût abandonné par beaucoup de ses défenseurs. Quel parti prendre? Déjà, sur l'avis de Rœderer, deux des ministres se sont rendus en grande hâte dans l'As-

semblée pour réclamer son assistance; mais elle a répondu qu'elle n'est pas en nombre, soixante ou quatre-vingts membres tout au plus se trouvant alors réunis.

Et le péril approchait! Une bande, peu nombreuse encore, mais déterminée, d'hommes à piques, venait de paraître sur le Carrousel, conduite par quelques Marseillais. Des coups redoublés ébranlaient la porte royale ; et tandis qu'une vingtaine de personnes se montraient hardiment à cheval sur le mur de clôture, « plusieurs autres s'entretenaient du dedans

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