‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 4)Chapitre 3 sur 100 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

LES &1R0ND)NS CHASSÉS DU POUVOIR

^^^{^ -^^ 'exercice du pouvoir a cela de corrupteur que, o|? i;?^ ^ par le désir de le conserver, on est conduit bien ' ' ï TX souvent, soit à se relâcher de la rigueur des prin- ^'' ''' cipes , soit à les compromettre dans des alliances équivoques : faiblesse aveugle, tristes transactions, où l'on perd de sa dignité,^ sans aboutir toujours au succès. Les Girondins en firent l'expérience. A peine en possession du pouvoir , ils penchèrent vers le Feuillantisme, ils s'adoucirent à l'égard de la royauté; un momrnt ils crurent à Louis XVI, un moment ils mêlèrent leur destinée à la fortune de Dumouriez ; et loin de les servir, le résultat leur devint fatal. C'est ce cjue les événements vont prouver. Lors de la déclaration de guerre , l'état approximatif des forces combinées de l'Autriche et de la Prusse, prêtes à entrer en campagne, était :

Armée autrichienne du Brabant. . . 38 000 h. \

Troupes prussiennes ibid. . 12 000 j

Armée autrichienne du Luxembourg. 25 000 /

Troupes prussiennes ibid. . 15 000 200 000 1..

ArméeautrichiennedanslePalatinat. 30000 i

— prussienne ibid. . . 25 000 j

— autrichienne en Brisgau. . . 35 000 /

A ces forces, la France avait à opposer, d'abord, trois armées :

La première, d'un peu plus de cinquante-trois mille hommes, destinée à agir entre la mer et la Meuse, sous les ordres du maréchal Rochambeau;

La seconde, de soixante-deux mille hommes , destinée à agir entre la Meuse et les Vosges, sous les ordres du général Lafayette ;

La troisième, de près de quarante-neuf raille hommes, destinée à agir entre les Vosges et le Rhin, sous les ordres du maréchal Luckner.

Le total de ces trois armées, du Nord, du Centre et du Rhin, était donc d'environ cent soixante-quatre mille hommes.

Quant aux troupes réservées pour la défense des places ou distribuées dans l'intérieur, elles ne s'élevaient pas à moins de soixante-dix-sept mille hommes.

Mais ce n'était rien en comparaison de ce que la France pouvait fournir, et nous assisterons bientôt à un spectacle extraordinaire. Nous verrons des légions sortir de terre, pour ainsi dire, les gardes nationales s'enrégimenter, les bataillons se grossir partout d'ardents volontaires , ouvriers, employés aux fermes, contrebandiers, gardes-chasse, laboureurs; la guerre aura beau moissonner les rangs , un soldat nouveau sera toujours là prêt à remplacer le soldat mort; encore quelques mois, et, pour soutenir le choc du monde entier, la France aura, de ses flancs inépuisables, tiré neuf cent quatrevingt-cinq mille combattants!

L'attaque convient au caractère français : la guerre une fois déclarée, nul doute qu'il ne fallût frapper le premier coup. Mais oii et comment?

Suivant un écrivain militaire fort distingué , Mathieu Dumas, c'était sur les électorats qu'aurait dû porter l'attaque. Par là, « on pénétrait sans peine dans un pays abondant ; on coupait la communication entre les Pays-Bas et l'Allemagne ; l'armée du général autrichien Bender était tenue en échec ; l'importante place du Luxembourg restait inutile et masquée;

enfin, on allait saisir, entre la Moselle et le Rhin, des positions c|ui nous procuraient un nouveau front de frontières , étroit et facile à conserver, nous soumettaient la navigation du Rhin et de la Moselle , retardaient la jonction des différents corps d'armée des alliés, et changeaient vraisemblablement le plan de leurs opérations. »

Dumouriez ne vit pas les choses ainsi. Quoi([ue ministre des relations extérieures, c'était lui qui, en réalité, avait à conduire la guerre, de Grave étant moins son collègue que son instrument. Douze jours après son entrée au conseil, son plan était déjà arrêté. « M. Dumouriez, — écrivait Marie- Antoinette au comte de Mercy-Argenteau, le 26 mars 1792, — ne doutant plus de l'accord des puissances par la marche des troupes, a le projet de commencer ici le premier par unç attaque de Savoye et une autre par le pays de Liège. C'est l'armée de Lafayette qui doit servir à cette dernière attaque. Voilà le résultat du conseil d'hier ; il est bon de connaître ce projet pour se tenir sur ses gardes et prendre toutes les mesures convenables. Selon les apparences cela se fera promptement. «L'invasion soudaine de la Belgique, tel fut donc le point de départ de Dumouriez. Se rappelant la révolution des Pays- Bas, comprimée, il est vrai, mais non domptée, il crut qu'il y avait là des cendres encore briilantes à agiter, et que l'insurrection nous y attendait, décidée à nous servir d'auxiliaire. Il ne négligea point, du reste, de préparer le résultat, et divers agents secrets, parmi lesquels Saint-Huruge , furent envoyés en Belgique pour y travailler les esprits dans l'intérêt de la France. Au fond, ce fut sur la propagande révolutionnaire que Dumouriez basa son plan de campagne.

Le maréchal de Rochambeau , supérieur en grade à Lafayette, semblait appelé, à cause de cela même, au commandement de l'expédition; mais il était fort appesanti par l'âge, chagrin, malade, hostile au nouveau ministère, et si expansif dans ses aversions, qu'avant de se rendre à son armée, il lui était échappé de dire à Dumouriez : « Vous êtes un fou. » Lafayette parut plus propre à diriger une invasion moitié militaire, moitié insurrectionnelle. Mais ce choix même ne témoignait-il pas d'une grande légèreté? Dumouriez ignorait-il que les patriotes belges étaient animés contre Lafayette d'un vif ressentiment? Ignorait-il que, sous la Constituante, c'était Lafayette qui s'était opposé à ce qu'on lût les dépêches par lesquelles les insurgés brabançons réclamaient contre Joseph II l'appui de la France ?

Au reste , l'Instruction pour M. de Lafayelle , signée de Grave, mais rédigée par Dumouriez, contient ce curieux passage : « Le général n'entrera dans aucun détail politique avec les Belges sur leur manière de faire leur révolution : pourvu que leur insurrection soit franche et à peu près universelle , IL NOUS EST ABSOLUMENT ÉGAL DANS QUEL SENS ELLE EST CONDUITE. »

Ceci bien entendu, le plan militaire qu'adopta Dumouriez était fort simple.

Lafayette eut ordre de se porter sur Givet, d'en partir à la tête d'un corps de dix mille hommes, le l" ou le 2 mai, au plus tard, pour attaquer Namur; et s'il l'emportait, ce c|ui était probable, de prendre une position défensive sur la Meuse, en avant de cette ville.

D'autre part, il fut ordonné au maréchal de Rochambeau de confier au général Biron une avant-garde de dix mille hommes, pour se porter rapidement sur Mous, et, en cas de succès, de marcher du même pas sur Bruxelles.

Mais il était à craindi-e que, voyant la ville de Mons menacée, la nombreuse garnison de Tournay ne sortît pour la secourir. Afin de prévenir ce mouvement, d'attirer sur Tour-

HISTOIRE Dp] LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

nay rattentlon de l'ennemi, et de faire croire que c'était un des points de débouché de l'armé française, d'Aumont, commandant de Lille, reçut ordre do lancer dans la direction de cette dernière ville un détachement de cavalerie, lequel devait éviter de se compromettre, et battre en retraite dans le cas oîi la garnison de Tournay marcherait sur lui.

En même temps, et pour jeter le gouvernement de Bruxelles dans une semblable frayeur, les généraux autrichiens dans une semblable perplexité, d'Elbeck, commandant de Dunkerque, devait pousser droit à Furnes, à la tète de douze cents hommes.

Le système d'invasion de la Belgique consistait donc dans la combinaison de quatre attaques simultanées, deux vraies et deux fausses, les secondes destinées à masquer les premières.

Ce plan que , sur la foi des Mémoires de Dumounez , la plupart des historiens sont convenus d'admirer, n'avait-il rien qui prêtât à la critique? Il fallait que Lafayette rassemblât à Grivet, d'une manière presque instantanée, un corps de dix mille hommes, le mît en mouvement, s'emparât de Namur : était-ce avec une poignée de troupes harassées, manf[uant de tout par la précipitation de leur marche, qu'on pouvait tenter un tel coup de main? Était-il supposable que l'ennemi, qui pouvait, en deux ou trois marches, renforcer la garnison de Namur, pendant qu'il en fallait huit ou neuf au général Lafayette pour y atteindre , ignorerait un mouvement de ilanc sur cinquante lieues d'une frontière enclavée et découverte en beaucoup de points? Où étaient l'artillerie, les munitions de guerre, les pontons, mais surtout le nombre d'iiommes nécessaire pour former l'investissement de la ville et du château de Namur, au confluent de la Sambre et de la Meuse? Ne savait-on pas combien était inexpugnable cette position du château de Namur, qui, avec une garnison de quatre mille hommes, avait arrêté autrefois les armées victorieuses de Louis XIV? Gomment concevoir qu'on s'emparât de la ville, fût-elle ouverte, alors qu'elle était soumise au feu du château? Lafayette aurait-il divisé son corps déjà si faible? Aurait-il pu à la fois contenir, dans sa position, le corps autrichien, retranché sous le château entre les deux rivières, et cependant attaquer la ville, s'y établir, s'emparer des magasins, des dépôts d artillerie, des munitions, des armes, y laisser gai'nison?

Fondées, ou non, ces critiques, ainsi que d'autres qui avaient trait aux attaques de Mons et de Tournay, servirent de base à la dénonciation dirigée plus tard contre Dumouriez par Mathieu Dumas.

Mais des reproches d'une nature différente pouvaient lui être adressés, et de ceux-ci la plus large part revenait aux Girondins , responsables des choix , tant qu'ils dominaient la situation.

A quels généraux confiaient-ils le soin de conduu'e la guerre aux rois? A des généraux royalistes.

Lafayette, qui devint républicain dans ses derniers jours, ne l'était nullement alors; depuis quelque temps il ne songeait plus qu'à couvrir le trône; il avait horreur des clubs, et nourrissait avec complaisance l'idée de voir fuir les Jacobins devant son épée. Dumouriez avoue dans ses Mémoires que c'étaient les Feuillants qui « portaient en avant Lafayette. » Déjà Beaumetz était ailé, sous l'habit d'un volontaire national, s'installer auprès de lui; d'André, Le Chapelier, Desmeuniers se disposaient à en faire autant; que pouvaient attendre les Girondins de la direction qu'un tel conseil martial imprimerait à la guerre ?

Au poiiit de vue de la Gironde, Eochambeau méritait il

plus de confiance? Ici encore c'est Dumouriez qui nous apprend (|ue Rochambeau se trouvait « obsédé par les Feuillants, dont une partie étaient ses officiers généraux; » qu'il n'y avait pas moyen de compter sur une armée dont ni lui ni SCS lieutenants n'avaient su gagner la confiance; c{u'en un mot ce général était mécontent de tout ce qu'il voyait , et ennemi de la Bévolution, quoiqu'elle l'eût créé maréchal de France. »

Quant à Luckner, connu par le mal que, dans la guezre de Sept ans, il avait fait, comme chef de partisans, aux troupes françaises, Mme Roland l'a peint en ces termes ■ « C'est un vieux soldat demi-abruti, sans esprit, sans caractère, vérital)le fantôme que parent conduire les premios marmousets, et qui', à la faveur d'un mauvais langage, du goût du vin, de quelques jurements et d'une certaine intrépidité, acquérait de la po])ularité dans les armées , parmi les macliines stipendiées, toujours dupes de qui les frappe sur l'épavde, les tutoie elles fait quelquefois punir. Je l'eus à dîner chez moi lors du premier ministère de Roland, et je l'entretins ou fus présente à sa conversation durant quatre ou cinq heures : « 0 « mon pauvre pays, disais-je le lendemain à Guadet, qui me « demandait comment j'avais trouvé Luckner, vous êtes donc « perdu, puisqu'il faut aller chercher hors de votre sein un « pareil être pour lui confier vos destinées ! »

Robespierre avait donc raison d'opposer ses craintes vigilantes au laisser aller des Girondins, et quel rude avertissement ne reçut pas ce laisser aller présomptueux , lorsque , dans la matinée du T"' mai, le bruit se répandit que nos troupes venaient d'essuyer à la frontière un déplorable échec, évidemment imputable à la trahison.

Sorti de Valenciennes , Biron était venu camper à Quiévrain, d'où il menaçait la ville de Mous. Tout à coup, sans même voir l'ennemi, deux régiments de dragons se mettent à fuir en criant : Nous sommes trahis! et entraînent l'infan-. terie. Biron, Rochambeau fils, Levasseur, aide de camp de Dumouriez, se jettent au devant des fuyards, s'efforcent de les arrêter : pour toute réponse on tire sui- eux. L'armée entière se débande. Le camp de Quiévrain, les équipages de Biron, la caisse militaire, tout est pillé. On arrive dans le plus grand désordre à Valenciennes , où les soldats parlèrent de massacrer Rochambeau. Dumouriez l'affirme • <c C'était un coup monté. »

Et en effet, dans le même temps, Théobald Dillon étant sorti de Lille, les trois miUe hommes qu'il commandait n'eurent pas plutôt aperçu un petit corps de neuf cents hommes, venu de Tournay à leur rencontre, que le cri : Nous sommes trahis! se fait entendre. Et aussitôt la cavalerie s'ébranle, tourne bride, passe sur le corps de l'infanterie, et s'enfuit jusqu'à Lille, abandonnant artillerie, chariots, équipages. Dillon fut massacré dans une grange par ses propres soldats. A Lille, un curé et quelques chasseurs tyroliens, qu'on avait faits prisonniers, furent pendus. Trois cents hommes environ avaient péri dans cette double déro^te, « résultat d'un complot très-noir, » dit Dumouriez.

Mais par qui fut-il tramé, ce complot? La seule chose qu'on puisse dire avec certitude , c'est qu'il n'y avait qu'un parti qui fût intéressé à un tel désastre, et que le royalisme dominait dans les corps de cavalerie envoyés à la frontière.

Les échecs de Mons et de Tournay^ au début même de la campagne , trompèrent complètement l'Europe sur les ressources et la l'orce de la Révolution armée. A la Cour de Berlin, à la Cour de Vienne, on ne parla plus de nos troupes que comme d'uu ramas de mihces indisciplinables. Le duc

LES GIRONDINS CHASSES DU POUVOIR

de Brunswick, malgré sa réputation de sagesse, passa de l'excès du respect à celui du dédain ; et à une revue de l'armée prussienne qui eut lieu, peu de temps après, à Magdebourg, ont entendit Bischoffswerder dire à plusieurs officiers de marque : « Messieurs, n'achetez pas trop de chevaux; la comédie ne durera pas. Les fumées de la liberté se dissipent déjà à Paris. V armée des avocats sera bientôt anéantie en Belgique , et nous serons de retour dans nos foyers en automne. »

-• A Paris, la sensation produite fut très-vive, et, selon l'usage, tous les partis se renvoyèrent la responsabilité de l'événement. Des déclamateurs royalistes furent vus courant de rue en rue, de café en café, parlant beaucoup de Dillon massacré, nullement des soldats qui avaient péri, et criant qu'il y avait parmi les Français des canni])ales ; qu'on ne trouverait plus de généraux désormais ; qu'il fallait un exemple , et terrible ; qu'égorger un pauvre prêtre sans défenses , des prisonniers, était le dernier des crimes. Et ils se gardaient bien d'ajouter que, dans les chasseurs tyroliens tués à Lille, on avait reconnu des espions de l'Autriche. Quant au curé, c'était un fanatique de contre -révolution, trop connu comme tel. Effrayé de la fin tragique de Dillon, il se sauvait du couvent des Ursulines , déguisé en femme , lorsqu'il fut saisi , fouillé, et trouvé nanti de papiers compromettants.

De leur côté, les Jacobins flétrissaient leurs ennemis du nom de traîtres. Robespierre dans le Défenseur de la Constitution, Carra dans les Annales patriotiques, Marat dans l'Ami du peuple, faisaient ressortir en traits brûlants tout ce qui démontrait qu'il y avait eu perfidie sanguinaire Le journal de Prudhomme rappelait fort amèrement combien avaient raison ceux qui s'étaient armés de défiance, et il demanda si c'était pour aboutir à de semblables résultats , que l'Assemblée, chose inouïe! avait fait délivrer à chacun des généraux une somme de 500 000 livres à employer en dépenses secrètes 1

Bien que les Girondins ne pussent être soupçonnés sans absurdité d'avoir voulu faire manquer les premières opérations d'une guerre si ardemment provoquée par eux-mêmes, ils sentirent bien qu'on les pouvait accuser, au moins d'imprudence , et ils ne négligèrent rien pour étouffer des clameurs importunes. Le 2 mai, ils se joignirent aux Feuillants, pour chasser de l'Assemblée une députation de Cordeliers , qui venaient y crier à la trahison , et , le lendemain , sur la motion d'un des leurs, Lasource, motion appuyée par Guadet avec un emportement extraordinaire, Marat fut frappé, en compagnie de Royou, d'un décret d'accusation.

Quelque momentanée qu'elle soit, l'alliance d'un parti contraire n'est jamais gratuite : en échange de l'appui qu'ils venaient de prêter aux Girondins contre les Cordeliers et contre Marat, les Feuillants avaient à réclamer une concession. Cette concession fut un décret qui autorisât la célébration d'une fête funéraire en mémoire de Simoneau, maire d'Etampes, mort le 3 mars 1792, pour avoir défendu la loi. Dans l'esprit des Feuûlants, c[ui la décrétèrent, de Dupont de Nemours, qui en fut l'ordonnateur, de Roucher et d'André Chénier, qui en furent les poètes , cette cérémonie n'était pas autre chose qu'une revanche de la fêle de la Liberté donnée aux soldats de Châteauvieux. Les Girondins , en paraissant y adhérer, se frappaient donc eux-mêmes et prêtaient le flanc à de légitimes attaques. Ils cédèrent pourtant et la fête eut lieu, sinon avec leur assentiment secret, du moins avec leurs concours visible. Or, l'image de la Liberté, cette fois, n'était plus en première Hgne : l'étendard arboré par ,Ies Feuillants était celui de la Loi ; au heu de l'inscription Liberté, égaillé,

fraternité, ils avaient adopté l'inscription Liberté, égalité, propriété; et ils se complurent à promener sous les yeux de tout Paris un tableau calomnieux qui représentait le maire d'Etampes assassiné par des piques, tandis qu'il l'avait été par des baïonnettes. Le peuple était allé voir passer le cortège par pure curiosité, cette fête n'étant point la sienne ; la calomnie peinte dirigée contre les piques l'offensa cruellement, et les haines mutuelles s'en accrurent.

Les Girondins descendaient une pente dangereuse ; il était temps, pour leur gloire, que quelque fait survînt qui, en les chassant du pouvoir, les rendît à la Révolution : le coup désirable ne se fit pas attendre.

A la nouvelle des revers de Mons et de Tournay, le timide de Grave s'était hâté de donner sa démission de ministre de la guerre, et, cédant cette fois à l'influence des Girondins, quoique plus particulièrement dominé par Dumouriez , luimême il avait proposé au roi pour le remplacer , le colonel Servan. Suivant Dumouriez, dont il devint bien vite l'ennemi, Servan cachait sous un extérieur froid, réfléchi et austère, beaucoup d'ambition et d'insensibilité. Suivant Mme Roland, dont il fut l'ami, et à laquelle des calomnies de salon le donnèrent pour amant, c'était un homme d'une trempe ardente, de mœurs pures et très-sensible, un soldat intrépide, un patriote, un philosophe. Etienne Dumont, plus intéressé dans ses jugements, lui attribue un caractère noir et un orgueil atrabilaire. Ce qui est sûr, c'est que c'était un honnête homme, fidèle à ses principes, très-dévoué à son parti, et qui n'entendait nullement s'asservir k l'ambition sceptique de Dumouriez.

Son avènement au ministère était donc de nature à ébranler l'influence de ce dernier, qui s'en aperçut bientôt, et s'en irrita.

Jusqu'alors, l'entière soumission de de Grave et de Lacoste à Dumouriez avait servi de contre-poids , dans le Conseil , à la prédominance de la Gironde; mais l'entrée de Servan aux affaires rompait tout équilibre, et Dumouriez croyait trop en son génie pour se passer du premier rang.

Aussi bien, l'ascendant de Mme Roland lui avait toujours déplu; il ne pouvait souffrij- qu'elle tînt en quelque sorte le bureau de la Gironde, et que le dîner ministériel du vendredi, qui avait lieu chez elle, devint le dîner de faction. A l'un de ces dînei's, Guadet ayant lu une lettre qu'il proposait aux ministres de signer et qui avait pour objet de forcer Louis XVI à renvoyer son confesseur non assermenté , Dumouriez déclara d'une façon très-vive que nul ministre n'avait dans son département la conscience du roi, et que Louis XVI était en droit de prendre comme directeur de conscience un calviniste, un papiste, un iman, un rabbin, à son choix. Guadet était furieux. La scène s'anima fort. Mais Dumouriez tint bon, et la lettre dut être retirée.

Autre cause de rupture : Lacoste, soufflé par Dumouriez, refusa résolument de nommer pour gouverneur de Saint-Domingue Sillory, que les Girondins proposaient.

Alors, pour se venger, ceux-ci commencèrent à porter sur la conduite du ministre des affaires étrangères un regard plus scrutateur. Il avait une maîtresse , et c'était Mme de Beauvert, une femme galante, la sœur de l'aristocrate Rivaroi. Il avait un agent de confiance, et c'était Bonne-Carrère, aimable intrigant, héros des heux de prostitution, homme dont la fortune avait pris naissance dans les tripots. Il s'était fait allouer six millions de fonds secrets , et voilà qu'on parlait d'une affaire, trop obscure, que Bonne-Carrère avait ménagée, de certaines sommes dont Mme de Beauvert devait avoir sa part. Roland crut qu'il appartenait à la gra-

HISTOIRE DE LA RÉVOLUTIOiN FRANÇAISE

vite de son caractère et de son âge de gourmander sur tout cela son collègue. Dumouriez le prit d'abord sur un ton léger, puis, se voyant pressé, témoigna de l'humeur. Les deux ministres se séparèrent, mécontents l'un de l'autre. Le dîner du vendredi fut rompu. Les rapports s'aigrirent de plus en plus.

Mais ce qui vint combler la mesure des colères réciproques, ce furent les imprudentes menaces de Guadet. Lorsqu'on avait accordé à Dumouriez six millions de fonds secrets, il avait été décidé formellement que le ministre ne serait assujetti à en rendre compte qu'au roi; et, soit erreur involontaire, soit perfidie, cette clause , bien que votée par l'Assemblée, se trouvait avoir été , à l'insu de Dumouriez , omise dans la rédaction du décret. Gruadet s'arme de cette omission, assure qu'il a entre les mains de quoi faire trembler le ministre rebelle , et se dispose à demander compte publiquement des six millions. S'il eût été moins ferme , Dumouriez était perdu. Mais l'indignation exaltant son énergie naturelle, il éclata d'une manière inattendue, changea brusquement sa position d'accusé en celle d'accusateur, fit grand bruit d'un faux commis à son préjudice, poussa un Jacobin à dénoncer ce faux du haut de la tribune, força de la sorte l'annulation du décret, et réduisit Gruadet au silence.

A de semblables querelles il n'y avait plus qu'un dénoùment possible, le renouvellement ou la chute du ministère. Si les Girondins ne chassaient pas Dumouriez du pouvoir, ils devaient s'attendre à en être chassés par lui. Mme Roland le comprit de reste, elle le dit à son mari, et de part et d'autre on se prépara au combat décisif.

Mais pendant que Dumoui'iez , en courtisan qu'il était , s'étudiait à gagner le roi, pour rester maître du terrain , les Girondins, dans le même but, réunirent tous leurs etl'orts pour intimider Louis XVI et le désarmer.

Le prélude à ce système d'attaques fut la dénonciation d'un comité autrichien, auquel on faisait aboutir tous les fils d'une conspiration immense dans laquelle la nation était enveloppée. La Cour, saisie d'effroi, ne trouva pas de meilleur moyen de dissimuler sa frayeur que de l'abriter derrière un grand étalage d'indignation. Carra, qui, prenant l'initiative de la dénonciation dans ses Annales patriotiques, avait nommé ■Montmorin et Bertrand de Molleville, fut cité au tribunal des juges de paix; et, comme il déclarait tenir ses renseignements de Merlin , Bazire et Chabot, le juge de paix Etienne de La Rivière, sans plus de façon, lança un mandat d'amener contre les trois députés et les fit arrêter chez eux par la gendarmerie, à quoi l'Assemblée , stupéfaite de tant d'audace , répondit aussitôt par un décret d'accusation qui envoya La Rivière à la cour d'Orléans.

Bientôt, on ne parla plus dans Paris que de ce mystérieux et terrible comité autrichien, la Gironde faisant maintenant ce que, par l'organe de Brissot, elle avait tant reproché à Robespierre..., semant le soupçon.

Et elle n'avait ici d'autre tort que de se contredire; car, en indiquant les Tuileries comme le centre d'un complot tramé contre la Constitution, de concert avec l'étranger, et en désignant Montmorin, en désignant Bertrand de Molleville, elle était dans le vrai. C'est ce que nous savons aujourd'hui, à n'en pouvoir douter, par les révélations contemporaines. Louis XVI, en effet, aussitôt après la déclaration de guerre à l'Autriche, avait chargé Mallet du Pan d'une mission secrète auprès du roi de Bohème et de Hongrie, et. du roi de Prusse. Or, à propos de cette mission sur laquelle nous aurons à revenir, voici ce qu'on lit dans les Mémoires, tout récemment publiés, de Mallet du Pan :

« .... J'eus un entretien de plusieurs heures avec M. de Montmorin, dans son hôtel, l'avant -veille de mon départ et en présence de M. Malouet.... Le résultat fondamental auquel nous nous arrêtâmes, et qui était celui des vœux et des instructions secrètes de Sa Majesté, fut qu'il importait pardessus tout de conserver à la guerre le caractère de guerre étrangère faite de puissance à puissance, afin d'écarter toute idée de collusion entre le roi et les deux cours, et d'amener le dénoûment à la forme d'un arbitrage entre Sa Majesté et les étrangers d'une part, et de l'autre entre Sa Majesté et la nation. Cette conférence dernière avec M. de Montmorin eut lieu le jour même où ce ministre — il ne l'était plus alors — et M. de Bertrand rendirent plainte criminelle par-devant le juge de paix La Rivière, contre Carra et ses calomnieuses dénonciations d'un comité autrichien siégeant aux Tuileries. »

Quoi! les dénonciations de Carra étaient calomnieuses, lorsqu'on nous apprend que Louis XVI correspondait secrètement avec l'Autriche; que Bertrand de Molleville, Montmorin, Malouet, Mallet du Pan étaient les agents de ce concert; et qu'on s'entendait sur les dernières dispositions à prendre, le jour même où l'on ne rougissait pas de se prétendre calomnié ! La Révolution fut soupçonneuse, c'est certain; mais eut-elle tort de l'être? Avec de pareils faits sous les yeux, l'affirme qui l'ose?

Dans le même temps, d'autres rumeurs agitaient la capitale : le roi, était-U dit, méditait une seconde tentative d'évasion.... Vague d'abord, cette rumeur prit peu à peu une telle consistance, que Pétion crut devoir écrire au commandant de la garde nationale pour lui recommander la vigilance. Louis XVI s'en plaignit dans une lettre adressée à la municipalité, et Pétion répliqua : « Qu'ai -je fait? J'ai veillé quand mes concitoyens dormaient. »

Ce fut au plus fort de l'excitation produite par toutes ces défiances et toutes ces craintes, que, le 23 mai, Gensonné et Brissot firent monter, de la presse à la tribune, la dénonciation du comité autrichien. Brissot basa son réquisitoire sur des documents que, comme membre du comité diplomatique, il avait pu extraire des archives. Il fut clair, vif, pressant, et n'hésita pas à conclure à la mise en accusation de Montmorin.

Mais il nuisit lui-même à sa cause et gâta l'effet de son discours par cette insinuation, trop évidemment calomnieuse ; « On a reconnu l'existence du comité autrichien dans l'opposition d'un certain parti à la guerre offensive. » C'était accuser l'élite du Jacobinisme de complicité avec Montmorin ! Ce rapprochement insensé remplit les patriotes d'indignation, et fut relevé par le journal de Prudhomme d'une manière terrible : « Vous avez dit, à la tribune des Jacobins, qu'il ne fallait pas dénoncer sans preuves : donnez les vôtres, sinon vous serez réputé calomniateur.... Vous dites que ce parti a voté contre la guerre, parce qu'elle était dirigée contre la maison d'Autriche? Escobar ! Quand on a commencé la discussion sur la guerre, il n'était nullement question de la maison d'Autriche. Vous répondiez, vous, des intentions pacifiques de l'empereur, et ne vouliez détruire que Goblentz. »

Cependant, rejetés avec violence dans la Révolution , les Girondins ne ménageaient plus rien. Le 6 avril ils avaient fait rendre un décret qui prohibait le port public de tout costume ecclésiastique , et , à cette occasion , on avait vu Fauchet prendre sa calotte et la mettre dans sa poche : le 27 mai, sur la motion de Vergniaud et le rapport de la Commission des Douze, les prêtres non assermentés furent frap-

LES GIRONDINS CHASSÉS DU POUVOIR

pés d'un décret qu'avaient provoqué leurs menées factieuses, mais qui n'en était pas moins d'une rigueur que la stricte justice désavouait : « Considérant que ce serait compromettre le salut public que de regarder plus longtemps comme membres de la société, des hommes qui cherchent évidemment à la dissoudre..., l'Assemblée décrète : Lorsque vingt citoyens actifs d'un même canton se réuniront pour demander la déportation d'un ecclésiastique non assermenté, le Directoire du département sera tenu de prononcer la déportation si l'avis du Directoire est conforme à la pétition. »

Triste ressource que de faire porter à l'équité le costume de la tyrannie ! Et puis , comme le firent très-bien observer les Rév&iulions de Paris, pourquoi vingt citoyens actifs? Même en matière de j^ersécution, le privilège!

Le roi fut douloureusement affecté du décret contre les prêtres, et se promit bien de refuser sa sanction. Mais ce coup ne fut pas le seul qui fit alors saigner son cœur. Un jour, comme il se trouvait à table avec la reine, Mme Campan leur vint annoncer que l'Assemblée s'était fort occupée d'une dénonciation faite par les ouvriers de la manufacture de Sèvres ; qu'ils avaient apporté sur le bureau du président une liasse de brochures contenant , disaient-ils , la vie de Marie-Antoinette; que le directeur de la manufacture avait été mandé à la barre et avait déclaré avoir reçu l'ordre de brûler ces imprimés dans les fours qui servaient à la cuisson des pâtes de ses porcelaines. Le roi rougit , et baissa la tête sur son assiette. La reine lui dit : « Monsieur, avez-vous connaissance de cela? » Il ne répondit rien.. Mme Gampan s'étant retirée, la reine se rendit chez elle, peu d'instants après, et lui confia qu'un nouveau libelle de Mme de Lamotte avait été publié à Londres; que le roi avait fait acheter l'édition, pour étouffer le scandale, et que M. de Laporte n'avait pas trouvé de meilleur moyen d'anéantir la totalité de l'ouvrage, qu'en le faisant brûler à Sèvres en présence de deux cents ouvriers, dont cent quatre-vingts étaient Jacobins. Aussi l'éclat qu'on voulait éviter venait-il d'avoir lieu. Marie-Antoine l te cacha sa douleur. Louis XVI fut consterné.

Mais ce qui combla la mesure de leurs amertumes, ce fut le licenciement de la garde royale.

Qu'il y eût impossibilité de la tolérer plus longtemps, les aveux de Dumouriez dans ses Mémoires le prouvent jusqu'à l'évidence. Elle abondait en coupe-jarrets, en chevaliers d industrie, dont l'enrôlement se faisait à des bureaux bien connus ; elle comprenait une foule de spadassins qu'on rencontrait partout la menace dans les yeux, la main sur la garde de leur épée, et la provocation à la bouche. Les gardes nationaux de service à leurs côtés, ils les traitaient avec un mépris irritant, et se plaisaient à réveiller de vieilles étiquettes de cour pour les mortifier. Murât, le même c{ue la fortune destinait à être le beau -frère de Napoléon, faisait partie de cette garde, et donna sa démission, de dégoût sans doute. Enfin les choses en vinrent au point que, dans tout Paris, les alarmes s'éveillèrent. On raconta que, dans les casernes des gardes du corps, à l'ancienne École militaire, il y avait un drapeau blanc, présent du roi. Il n'en fallut pas davantage : le peuple des faubourgs voisins de cette caserne s'assemble, et précédé de quelques officiers municipaux, force l'entrée. Une recherche ardente n'aboutit qu'à la découverte d'un très-petit drapeau blanc donné au Dauphin ou par le Dauphin, mais on trouva nombre de chansons royalistes et des pamphlets contre l'Assemblée nationale. D'autre part, on sut que des cocardes blanches avaient été distribuées aux Suisses. Quelques-ims d'entre eux les avaient arborées à

Neuilly. Une multitude de libelles, ayant pour but d'avilir les représentants du peuple, étaient jetés dans la circulation par des mains mystérieuses. Le cri Au diable la nation! fut entendu sous le portique des Tuileries.

C'en était trop !

Le 28 mai. Chabot ouvrit le feu. « J'ai sous les yeux, s'écria-t-il, cent quatre-vingt-deux pièces qui prouvent le complot dont on nous menace. » Aussitôt Bazire prend la parole. Il signale l'esprit contre-révolutionnaire des défenseurs du château, parle de certaines orgies où des cavaliers ont associé insolemment aux santés du roi et de la reine, celle du prince de Coudé, celle du comte d'Artois, celle de Lambesc ; il insiste sur le projet d'enlever le roi, et demande que la garde de Paris soit doublée. A son tour, Garnot le jeune propose à l'Assemblée de se déclarer permanente, suivant la forme adoptée par la Constituante, lors de la première fuite du roi. La salle retentit d'applaudissements, et sur-le-champ il est décrété que l'Assemblée se tiendra en permanence ; que la garde de Paris sera doublée et que, chaque matin, Pétio;» viendra rendre compte de l'état de la capitale.

Le 29, en effet, à neuf heures du matin, Pétion se présentait à la barre. « La nuit a été calme, disait-il, et rien n'annonce un jour orageux. Cependant, point de fausse sécurité! Ce serait celle de la stupeur. » A peine a-t-il prononcé ces paroles, qui résonnèrent au fond des cœurs comme le bruit lointain de la foudre, qu'une foule considérable, accourue de la section des Gobelins, demande à être admise. Armée de fusils, de fourches, de piques, de bâtons que surmonte le bonnet rouge, et composée en partie d'habits bleus, en partie de sans-culottes, elle traverse la salle tambour battant et se range autour de l'Assemblée, jurant de se sacrifier pour la défendre. Bazire, dans un long l'apport, conclut au licenciement de la garde. Gouthon raconte et s'offre à prouver qu'un maréchal des logis a pris l'engagement, si on voulait lui confier l'exécution de cet attentat, de faire, avant qu'il fût un mois, sauter la salle de l'Assemblée. Une émotion extraordinaire régnait sur tous les bancs. Elle fut accrue par des provocations royalistes, les unes d'un ordre vulgaire et bas, comme celle de Jaucourt, qui alla menacer Chabot à l'oreille de lui donner cent coups de bâton ; les auti'es mêlées d" insolence et de courage, comme celles de Fondrières et de Calvet, qui se firent envoyer à l'Abbaye, le premier, pour avoir imputé à l'éloquence de Guadet et de ses pareils l'embrasement de la place publique ; le second, pour avoir comparé l'époque de la Révolution au règne de Tibère. Tout cela ne pouvait que précipiter le dénoûment : l'Assemblée décréta que la garde serait licenciée et le duc de Brissac, son commandant, mis en accusation.

Le 30 mai, à la séance du soir, Louvet vint, au nom de la section des Lombards, demander que toutes les sections de Paris fussent déclarées en permanence ; et de ses lèvres qui, plus tard prêcheront le modérantisme, tomba cet avertissement farouche : « Il importe d'empêcher par de sages précautions qu'il n'arrive enfin un jour où nous soyons réduits à l'affreuse nécessité de faire ruisseler dans les rues le sang des rebelles. »

Louis XVI parut d'abord décidé à ne point obéir à ce dernier décret; mais ses ministres lui ayant représenté avec force l'inutilité, le péril de la résistance, il céda, et, lorsque le duc de Brissac vint prendre congé de lui : « Vous allez en prison, lui dit-il d'un air triste. Je serais bien plus affligé si vous ne m'y laissiez moi-même. »

Barnave était d'avis que, sans perdre de temps, le roi recréât un état-major, sauf à le composer de gens dont il eii~

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voyait, les noms à la reine, ajoutaul que les hommes portés sur la liste passaient pour être des Jacobins prononcés et ne l'étaient pas La reine ne crut pas devoir se ranger à cette opinion; et Rarnave, découragé, résolut de s'éloigner de Paris Dans une dernière audience ([u'il obtint de Marie-Antoinette, il lui dit : « Vos malheurs, madame, et ceux que je prévois pour la France, m'avaient déterminé à me dévouer à vous servir. Je vois que mes avis ne répondent pas aux vues de Vos Majestés. J'augure peu du succès du plan qu'on vous fait suivre. — Celui qui consistait à attendre tout désormais de l'étranger. — Vous êtes trop loin des secours; vous serez perdus avant qu'ils parviennent jusqu'à vous. Je désire ardemment me tromper dans une aussi douloureuse prédiction ; mais je suis sur de payer de ma tête l'intérêt que vos malheurs m'ont inspiré et les services que j'ai voulu vous rendre. Je demande pour toute récompense l'honneur de baiser votre main. « La reine lui accorda cette faveur le visage Ijaigné de larmes.

Les Girondins venaient de désarmer la royauté, au dedans; mais elle restait armée contre eux au dehors. Et puis, comme un spectre qui partout se serait dressé devant eux, Robespierre était là, qui les suivait de son froid regard, analysait leurs actes, plongeait au fond de leurs pen'sées, et, avec une persistance inexorable, notait jusqu'aux moindres fautes. De récents débats avaient fait à leur orgueil une blessure dont il saignait encore. Dans un but foii patriotique en soi, sous l'impulsion d'un sentiment très-sincère peut-être, mais qui put paraître suspect aux esprits soupçonneux, ils s'étaient avisés de proposer aux Jacobins l'exclusion de quiconcp^ie ne serait pas muni de la quittance du percepteur, et ils eussent probablement fait passer cette proposition, où l'apothéose du Girondin Glavière s'enveloppait du prétexte de faciliter le recouvrement de l'impôt, si, pour la combattre, Robespierre ne se fût levé, au milieu d'une effroyable tempête de cris, et tellement obstinés, que le président des Jacobins, ce jour-là, dut se couvrir. Robespierre fit rejeter la motion comme contraire à l'égalité, puisqu'elle tendait à fermer aux pauvres la porte des sociétés patriotiques; comme contraire à la juslice, puisqu'elle ne distinguait pas entre la mauvaise volonté et l'impuissance ; comme fallacieuse, puisqu'elle transformait en titre de civisme le payement de l'impôt, c'est-à-dire l'exécution de la loi et l'accomplissement du plus simple des devoirs.

Les Girondins avaient vivement ressenti cette défaite; mais ce qui avait retourné le poignard dans la plaie, c'était l'éclatant appui que, dans cette circonstance, Danton avait prêté à leur adversaire. « Plus j'approuve l'opinion de M. Robespierre, s'était écrié Danton, plus j'en crois la discussion utile M Robespierre n'a jamais exercé ici que le despotisme de la raison. Ce n'est donc pas l'amour de la patrie, mais une basse jalousie, mais toutes les passions les plus nuisibles ((u'excitent contre lui ses adversaires avec tant de violence. Eh bien, messieurs, il nous importe à tous de confondre complètement ceux qui vous proposent des arrêtés aussi attentatoires à la majesté du peuple.... Il sera peut-être un temps, et il n'est pas éloigné, où il faudra tonner contre ceux (jui attaquent, depuis trois mois, une vertu consacrée par toute la Révolution, une vertu que ses ennemis d'autrefois avaient bien traitée d'entêtement et d'àpreté, mais que jamais ils n'avaient calomniée conime ceux d'aujourd'hui ! «

Danton ne disait que trop vrai. Il fut prouvé que les Girondins, pour abattre Robespierre, employaient des moyens illégitimes ; qu'ils se servaient contre lui du pouvoir officiel dont ils disDOsaient; qu'ils essayèrent de lui enlever le club

des Jacobins, en accordant places et faveurs à la plupart des membres du comité de correspondance; qu'ils firent enfin circuler, sous le couvert de Roland, ministre de l'intérieur, les discours où Rrissot essayait de ruiner dans l'opinion un rival ])resque aussi difficile à décrier qu'à vaincre.

Mais Robespierre, de son côté, sut-il toujours être juste à l'égard de ses ennemis? Non. Dans l'acte d'accusation que publia contre les Girondins, avec désignation particidière de Rrissot, de Guadet, de Gondorcet, le journal qui venait d'être créé par Robespierre , on trouve , mêlées à des reproches malheureusement bien fondés, beaucoup d'imputations fausses ou vagues, et la calomnie s'y montre ])lus d'une fois pour tenir tête à la calomnie. Certes, si Robespierre s'était contenté de crier aux Girondins : « Vous n'avez pas su vous garder de l'esprit d'intrigue, — ■ vous avez penché vers d'équivoques alliances, — vous avez donné dans le système corrupteur des dépenses secrètes, — vous, Guadet, vous avez poursuivi la licence de la presse avec un emportement qui montrait peu de souci pour sa liberté, — vous, Brissot, vous avez disposé des emplois publics en faveur de vos créatures avec une ostentation qui touchait au scandale, » il y aurait eu certes peu de chose à reprendre à un tel réquisitoire. Mais les accuser d'indulgence pour le crime, et, peut-être, de connivence avec les chefs de faction; mais insinuer que leurs dénonciations mêmes pouvaient bien n'être qu'un jeu concerté avec les ennemis de la Révolution; mais leur reprocher de n'avoir pas assez pris le parti des sanglants héros d'Avignon , quand c'était de l'avoir pris qu'il eût fallu les blâmer..., quoi de plus absurde, et, tranchons le mot, de plus inique?

Toutefois il est un passage de l'article qui mérite d'être cité; c'est celui où Robespierre dit : « N'est-ce pas vous qui avez voulu qu'on investît les généraux du pouvoir arbitraire de vie et de mort, et du droit de faire des lois pour l'armée? Ignorez-vous que ce sont ceux qui disposent de la force armée qui fixent le sort des révolutions? Ignorez -vous quel est l'ascendant que des généraux habiles et victorieux peuvent prendre sur leurs soldats? L'histoire des autres peuples, l'expérience de la faiblesse et des passions des hommes ne devraient-elles pas vous éclairer sur des dangers si pressants? Le plus redoutable ennemi de la liberté des peuples, et surtout de la nôtre, c'est le despotisme militaire. »

Le péril que Robespierre signalait ici avec tant de raison était un de ceux qui l'avaient toujours le plus préoccupé. Déjà, dans le second numéro de son journal, il avait exposé, sur la nécessité et la nature de la discipline militaire, un système qui partait de cette définition : « La discipline militaire — la vraie — est l'obéissance aux lois particulières qui règlent les fonctions du soldat. » Hors de là, selon Robespierre, il n'y avait que tyrannie; et si le soldat se trouvait asservi à la volonté de l'officier, même pour ce qui ne tenait en aucune sorte aux obligations du service militaire, il cessait d'être un citoyen, il cessait d'être un homme, il devenait une machine de mort. « En résumé, écrivait Robespierre, il y a deux disciplines militaires : l'une est le pouvoir absolu des chefs sur toutes les actions et toute la personne du soldat; l'autre est leur autorité légitime circonscrite dans ce qui touche au service militaire. La premièie fait, des soldats, autant de serfs destinés à seconder aveuglément les caprices d'un homme; l'autre en fait les serviteurs de la patrie et de la loi ; elle les laisse hommes et citoyens. La première convient aux despotes, la seconde aux peuples libres. »

Ainsi menacés de toutes parts, les Girondins résolurent de se sauver, à force d'audace. Le 4 juin, Servan, sans en avoir rien dit à ses collègues du Conseil, vint proposer inopinément

LES GIRONDINS CHASSES DU POUVOIR

à l'Assemblée d'appeler de chaque canton de France cinq fédérés, vêtus et équipés, qui se réuniraient le 14 juillet à Paris, pour former ensuite un camp de vingt mille hommes au nord de la capitale.

Les Girondins comptaient disposer jusqu'au bout de cette force, qui, au besoin, leur pouvait servir contre tous leurs ennemis à la fois. Aussi la mesure, favorablement accueillie dans l'Assemblée, souleva-t-elle, au dehors, une opposition très-vive. Courant de porte en porte, mendiant la signature des femmes , recueillant celle des enfants, les meneurs du FeuiUantisme opposèrent au projet du camp de vingt mille hommes le vœu de huit mille pétitionnaires; et, de son côté, au risque d'être accusé d'une alliance contre-révolutionnaire, Robespierre, aux Jacobins, s'écria: « Cette armée est -elle appelée à combattre l'étranger? Pourquoi la renfermer dans le sein de Paris? N'est-ce pas aux frontières qu'il faut porter nos forces? Admirable expédient de fortifier Paris contre les troupes rassemblées dans la Belgique ou sur les bords du Rhin, lorsque sur l'un ou l'autre point notre armée n'est pas encore complète; lorsqu'une partie des gardes nationales et des autres troupes est mal armée; lorsqu'une partie de nos frontières est dégarnie; lorsque Metz, Sarrelouis, Thionville, et tant de nos places fortes sont dans un état insuffisant de défense?... Quoi! nous avons nous-mêmes déclaré la guerre; depuis deux mois l'étendard tricolore devrait ilotter sur les murs des villes belges, et l'on nous parle de défendre la capitale! » Au lieu de cela, il proposait, lui, d'armer, conformément à leur demande, les habitants des pays ravagés par l'Autriche ; de rappeler les anciennes gardes françaises et cent mille soldats congédiés pour cause de civisme.

Les Girondins, irrités, lui répondirent qu'il était un transfuge; le Patriote français se mit à l'attaquer avec un acharnement de toutes les heures, et Girey-Dupré n'iiésita plus à signer les articles où il le déchirait.

Servan, nous l'avons dit, n'avait point communiqué sa motion au Conseil : Dumouriez le lui reprocha en face, et si violemment, que, sans la présence du roi, le sang eût coulé.

Voici en quels termes l'Assemblée vota la nouvelle levée de vingt mille hommes et leur réunion à Paris pour le 14 juillet : « En chaque municipalité, un registre sera ouvert pour recevoir les inscriptions volontaires. Dans le cas où le nombre des gardes nationaux qui se seront fait inscrire excéderait celui fixé pour le canton, ceux inscrits seulement se réuniront pour faire entre eux le choix de ceux qui voudront marcher. »

Vergniaud et ses amis avaient combattu, mais en vain, cette dernière disposition. A demi effrayés déjà d'avoir mis en mouvement une machine de guerre dont la portée était difficile à calculer, et sentant bien que les hommes qui s'enrôleraient seraient les patriotes les plus as-dents, les Jacobins les plus exaltés, les futurs soldats de Robespierre, peut-être, ils auraient voulu que les choix fussent faits par tous les gardes nationaux de chaque canton ou par les corps administratifs. Précautions tardives! La Révolution, appelée par eux à Paris de chaque point de la France, s'était hâtée de les prendre au n^ot. L'importance de l'article 7 du décret du 8 juin fut si bien comprise par Robespierre et tous les révolutionnaires de l'avant-garde, que leur opposition au camp des vingt mille hommes tomba soudain. Et il se trouva que les Girondins venaient de lancer un char sous les roues duquel ils devaient eux-mêmes périr écrasés!

C'est ce que Dumouriez prévit ; c'est ce qu'en plein Conseil il annonça d'un ton si ému et si prophétique, que Servan ne se put défendre d'un trouble secret. Mais après de telles

démarches, revenir sur ses pas est le comble de l'imprudence Quoique fort opposé à la mesure, Dumouriez fut d'avis qu'il ne restait plus au roi d'autre ressource que de la sanctionner. « Au lieu des vingt mille hommes, si vous vous opposez au décret, dit-il à Louis XVI, il arrivera des provinces, sans décret, c[uarante mille hommes qui peuvent renverser la Constitution, l'Assemblée et le trône. » Louis XVI, effrayé sans être convaincu, demanda du temps pour réfléchir.

Mais sa sanction était impatiemment attendue pour un autre décret qui, bien plus que celui du camp de vingt mille hommes, lui faisait horreur. Quoi! on exigeait de lui, le fils aîné de l'Église, qu'il mît sa royale attache à la déportation possible d'un prêtre ! Plutôt que de céder sur ce point, il était résolu de mourir. 0 fatalité terrible ! Il advint que ces prêtres qu'au prix de tout son sang il eût voulu sauver, remplirent , en ce moment même, Paris de désordres et de scandales.

La veille des processions de la Fêle-Dieu, Camille Desmoulins avait écrit : « Je crains que Manuel n'ait fait une grande faute, en provoquant l'arrêté contre la procession de la Fête- Dieu. Mon cher Manuel, les rois sont mûrs, mais le bon Dieu ne l'est pas encore. — Notez que je dis le bon Dieu et non pas Dieu, ce qui est bien différent. »

La critique était injuste; elle frappait un arrêté de la municipalité qui n'était en aucune sorte dirigé « contre la procession, » mais qui, très -philosophiquement, et par un respect bien entendu de la liberté des opinions religieuses, déclarait que les citoyens ne pouvaient être forcés ï tendre et tapisser leurs maisons. Quoi qu'il en soit, si Camille Desraoulins luimême crut l'intérêt du bon Dieu compromis dans cette affciire, on juge du bruit que firent les prêtres et les dévotes! Ce qu'il y eut de pis, c'est que les contre-révolutionnaires, sous l'uniforme de la garde nationale, se hâtant d'intervenir, la procession de la Fête-Dieu donna naissance à des scènes de fanatisme du plus odieux caractère. Des citoyens, pour avoir gardé leur chapeau sur la tête, furent meurtris de coups et foulés aux pieds. Legendre raconta, aux Jacobins, que, menacé d'un coup d'épéc, il avait dû se couvrir la poitrine comme d'un bouclier, du livre de la Constitution, qu'il portait dans sa poche, et qu'une mégère avait été au moment de le faire pendre , en criant : Ne trouverai-je donc pas une pierre pour briser la boîle qui renferme la corde du réverbère? On reconnaît ici l'effet des prédications de la Mère Duchêne !

Tout cela poussait naturellement les révolutionnaires à presser la sanction des derniers décrets. Mme Roland eut l'idée de faire écrire au roi par son mari une lettre sévère qui mît un terme aux incertitudes, et d'une façon ou d'une autre, donnât à la situation un dénoûment.

Elle est fort belle cette lettre que Mme Roland traça de sa propre main et « tout d'un trait. » La résistance aux deux décrets y est combattue par cette propliétie d'une forme si virile : « Je sais qu'on peut imaginer tout opérer et tout contenir par des mesures extrêmes; mais, quand on aurait déployé la force, pour contraindre l'Assemblée; quand on aurait répandu l'effroi dans Paris, la division et la stupeur dans les environs, toute la France se lèverait indignée, et se déchirant elle-même dans les horreurs d'une guerre civile, développerait cette sombre énergie, mère des vertus et des crimes, toujours funeste à ceux qui l'ont provoquée. » Quelle vigueur d'expression! Et, d'un autre côté, qui n'entendrait les battements d'un cœur de femme dans ce passage : « La patrie n'est point un mot que l'imagination se soit complu à embellir; c'est un être auquel on fait des sacrifices, à qui l'on s'attache chaque jour davantage par les sollicitudes qu'il cause; qu'on a créé par de grands efforts, qui s'élève au mi-

lieu des incfuiétudes, et qu'on aime par ce qu'il coûte, autant que par ce qu'on en espère. »

La lettre de Roland au roi commençait-elle en ces termes: « Sire , cette lettre-ci restera éternellement ensevelie entre vous et moi, » et fut-elle lue à Louis XVI en plein Conseil? Dumouriez l'affirme. Selon le récit de Mme Roland, au contraire, la lettre ne fut que remise au prince; et, telle que le Moniteur la publia, elle ne contient point la plu-ase susmentionnée. Faut-il croire que la haine de Dumouriez pour Roland l'a fait, tant d'années après l'événement, descendre à un mensonge? Ou faut-il croire que Roland ayant cru devoir à la publicité une lettre qu'il avait promis de tenir secrète, fut conduit à supprimer la phrase qui constatait la violation de l'engagement? Etienne Duraont, qui ne parle de Mme Roland qu'avec sympathie et respect, a écrit : « Le plus grand reproche qu'on ait à faire à Mme Roland, c'est d'avoir engagé son mari à publier la lettre confidentielle qu'il avait écrite au roi, et qui commençait ainsi . « Sire, cette lettre ne sera jamais connue que de vous et de moi. »

Quoiqu'il en soit, Louis XVI vit une insulte dans les représentations du ministre de l'intérieur, et fit appeler Dumouriez , en présence de la reine , qui lui dit tout d'abord : « Croyez-vous , monsieur, que le roi doive supporter plus longtemps les menaces et les insolences de Roland, les fourberies de Servan et de Clavière? — Non, madame, répondit Dumouriez, j'en suis indigné; j'admire la patience du roi, et j'ose le supplier de changer entièrement son ministère. — Je veux que vous restiez, vous, dit le roi, ainsi que Lacoste et le bonhomme Duranton. Rendez-moi le service de me débarrasser de ces trois factieux insolents, car ma patience est à bout, » Dumouriez y consentit , mais à la condition que , pour ne le point laisser sous le coup d'une impopularité écrasante, le roi sanctionnerait les deux décrets. La reine se récria •. « Pensez , monsieur, combien il est dur pour le roi de sanctionner un décret qui amène à Paris vingt mille coquins qui peuvent le massacrei- ! » Dumouriez répondit qu'il ne fallait pas s'exagérer le danger ; qu'aux termes du décret, le pouvoir exécutif restait maître de fixer le lieu de rassemblement de ces vingt mille hommes « qui n'étaient pas des coquins; » qu'on pouvait indiquer Soissons, où ils seraient peu à craindre. « Eh bien, soit, dit Louis XVI. Si vous êtes le ministre de la guerre, je me fie entièrement à vous. » La promesse de sanctionner le décret contre les prêtres était bien autrement difficile à arracher. Dumouriez, cependant, insista

d'une manière si pressante, que Louis XVI céda ou parut

céder.

Le 13 juin au matin, Servan, Roland et Clavière avaient leur lettre de renvoi, et leur place au Conseil était occupée par deux personnages que Dumouriez avait désignés, Dumouriez prenant pour lui-même le portefeuille de la guerre, donnant à Nailhac celui des affaires étrangères, et celui de l'intérieur à Mourgues de Montpellier, qui fut, en outre, chargé par intérim du département des finances.

A cette nouvelle, les Girondins coururent répandre dans l'Assemblée la fureur dont ils étaient animés. Avec un sombre enthousiasme, elle vota que les trois ministres renvoyés emportaient les regrets de la nation, et couviit d'applaudissements la lectuie de la lettre de Roland au roi, dont communication lui fut donnée. Le bruit de ces applaudissements durait encore, ([uand tout à coup Dumouriez entre. Des murmures éclatent ; mais sa contenance assurée et la fermeté réfléchie de son regard déjouent l'indignation. Il demande la parole froidement et commence par annoncer la mort du général Gouvion. « Ce brave homme est heureux, dil-il, d'èlre

mort en combattant l'ennemi et de n'être pas témoin de nos affreuses discordes. J'envie son sort. » Il lit ensuite un mémoire sur le ministère de la guerre, dont l'exorde avait trait aux égards dus aux ministres. Guadet, d'une voix de tonnerre, l'interrompant : « L'entendez-vous? Il se croit déjà si sûr .de la puissance, qu'il s'avise de nous donner des conseils! » Mais lui se tourne vers la gauche, et s'écrie : « Et pourquoi pas? » Quoitjue son rapport ne fût qu'une longue accusation contre Servan, on l'écouta dans le plus grand silence. Seulement, quand il eut fini, Lacuée, membre du comité militaire, Paganel et d'autres lui crièrent : « Lorsque vous avez demandé la guerre, vous deviez savoir si nous étions en état de la faire Vous êtes donc, ou un traître, ou un calomniateur. » Sans se déconcerter, il fit mine de remettre son mémoire dans sa poche; puis, sur ce qu'on l'accusait de vouloir soustraire une pièce qui le condamnait, il prit une plume, signa tranquillement son travail, le déposa sur le bureau et sortit, en traversant la foule de ses ennemis, étonnés. Le peuple se précipitait des tribunes et des corridûis de la salle pour le voir de plus près. Comme il était sur le seuil, il entendit murmurer à ses oreilles : « Ils voudraient bien vous envoyer à Orléans. — Tant mieux, dit-il avec beaucoup de sang-froid, j'y prendrais des bains et du petit-lait, et je me reposerais. »

Rrissot, qui l'avait tant vanté et si vivement poussé au pouvoir, se répandit contre lui en malédictions. Il lui demanda compte publiquement de l'audace immorale avec laquelle il avait tiré ses agents des lieux de prostitution et des tripots. Il écrivit, pour l'en accabler, l'impure biographie de Ronne-Carrère. Il parla de l'emploi, resté trop ténébreux, des six millions de fonds secrets. En réponse, parurent des placards, attribués à Dumouriez, et où l'on menaçait ses détracteurs, s'ils continuaient, de publier les dividendes et les noms propres. Brissot mit ses ennemis au défi de maintenir ou de prouver leurs insinuations, et le 17 juin, il écrivit ; « Ma deuxième lettre allait être lancée; mais j'apprends que Dumouriez est par terre, et je ne me bats point contre un ennemi par terre. >•

En effet, Dumouriez venait d'être renversé à son tour, victime d'une comédie indigne. A peine s'était-il compromis pour Louis XVI et perdu dans l'opinion, que ce prince, croyant désormais lui tenir le pied sur la gorge, le prit avec lui sur un ton de hauteur et de dédain qui disait assez au ministre qu'on l'avait joué. Quand il voulut réclamer l'accomplissement de la condition convenue, Louis XVI lui déclara, ainsi qu'à ses collègues, que son parti était pris, qu'il refusait sa sanction au décret contre les prêtres, et montrant un projet de lettre au président, il ajouta, en maître qui entend qu'on lui obéisse : « Je vous chargerai demain de cette lettre : réfiéchissez-y, un de vous la contre-signera, et vous la porterez ensemble à l'Assemblée » Dumouriez fut comme frappé de stupeur : était-ce donc là ce Louis XVI que jusqu'alors il avait connu si doux et si maniable?

Il comprit alors dans quel piège il était tombé ; et si à cet égard quelques doutes avaient pu lui rester, ils eussent été levés par la démarche qu'osa faire auprès de lui un des meneurs du parti feuillant. « Vous êtes perdu, lui dit imprudemment cet homme, si vous ne vous jetez dans nos bras, et nous vous tenons.... Dépêchez-vous de contre-signer vousmême la lettre que le roi veut que vous portiez au président, de jjeur qu'un autre n'en ait le mérite. — Vous êtes des êtres atroces, répli(p;a Dumouriez indigné, mais vous n'êtes que des enfants. Vous égarez le roi et la reine, vous les perdrez.... »

LE SERRURIER (iAMAIN

Le 15 juin, il offrit sa démission. Louis XVI avait compté que Dumouriez fléchirait : « Eh bien, j'accepte, » dit-il d'un air très-sombre.

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