MASSACRE DES SUISSES
disant victimes de la plus noire des perfidies, et criant : oc Vengeance ! vengeance ! Une grêle de balles a été dirigée sur nous, lorsque nous avions encore labouche sur leurs joues. » Les rues, les quais, les boulevards ne retentirent plus que d'appels furieux, Malheur désormais, malheur à ces étrangers, venus de leur pays pour massacrer des Français, sans autre but que de défendre un palais vide ! Deux fédérés de Brest s'étaient élancés à cheval dans la rue Saint-Honoré : le peuple les tua , les prenant pour des Suisses , à la couleur de leur uniforme rouge. Ce fut une rage immense, universelle, irrésistible. Les gendarmes à cheval, qui campaient dans la
cour du Louvre, abandonnèrent précipitamment leur poste et passèrent aux rebelles. On fit rouler un canon sur le Pont- Royal, on le pointa contre le château ; et à chaque coup tiré contre la demeure maudite, femmes et enfants battaient des mains.
Le faubourg Saint-Marceau s'avançait en masse : les cjuatre bataillons qui gardaient le Pont-Neut le laissèrent passer. Ce n'étaient pourtant pas des gens à piques, ceux-là, :'étaient des orfèvres, des bijoutiers, des marchands. Le faubourg Saint-Antoine arrivait de son côté; la jonction s'opéra; et alors ce qu'il y eut en présence, ce fut : ici une poignée
d'étrangers, payés pour conserver au prince qui venait de le déserter un château appartenant à la nation; et là, Paris, tout Paris !
Les Suisses, un instant maîtres du champ de bataille, avaient regagné leur forteresse. L'attaque recommença. La fumée de la poudre obscurcissant le jour, nul ne pouvait distinguer son camarade; le peuple tirait dans les ténèbres, et contre des murs. Mais les Suisses voyaient approcher avec anxiété le moment où leurs munitions se trouveraient épuisées. Ce fut ce motif, et non l'ordre écrit du roi, qui décida de leur retraite. Aussi, quel fut le langage de d'Hervilly, quand il s'aperçut de l'impossibilité de tenir plus longtemps ? a II faut vous porter à l'Assemblée, » cria-t-il aux Suisses, et un écrivain royaliste, Peltier, avoue que le zèle de d'Hervilly pour la défense de Sa Majesté lui fit ajouter : « avec vos canons. » De son côté, le baron de Viomesnil criait : « Oui, braves Suisses, allez trouver le roi ; vos ancêtres l'ont fait plus d'une fois. »
Les officiers suisses avaient à rallier leurs hommes; ils firent battre l'assemblée, et, au milieu d'une grêle de balles, dit Pfyffer, parvinrent à ranger les soldats comme en un jour de parade. Au moment où les tambours battaient, un sergent, du canton de Glaris, qui venait d'avoir la cuisse fracassée par un boulet de canon, dit à ses camarades penchés sur lui : « N'entendez-vous pas qu'on rappelle? allez à votre devoir et laissez-moi mourir. » Car eux aussi ils furent d'une intrépidité surprenante, ces malheureux que la discipline fit du même coup bourreaux et martyrs !
Les Suisses, en se rendant à l'Assemblée, eurent beaucoup à souffrir d'un feu très-vif qui partait à la fois de la porte du Pont-Royal, de celle de la cour du Manège, et de la terrasse des Feuillants. Un de leurs officiers eut la cuisse cassée d'une balle : il tomba près du bassin, au pied du groupe d'Aria et Petus. Enfin, ils arrivent à l'Assemblée, où le baron de Salis entre, l'épée nue à la main. On juge si la sensation fut profonde. Tandis qu'on crie : les Suisses! les Suisses! et que plusieurs députés cherchent à se sauver, on conduit au roi le capitaine Durler, qui lui dit : « Sire, on veut que je mette bas les armes. » Le roi ordonna aux Suisses de poser les armes et de se retirer aux casernes, ordre au sujet duquel Pfyffer écrit : « Ce fut un coup de foudre pour ces braves soldats ; ils criaient qu'ils pouvaient encore se défendre à la baïonnette ; plusieurs pleuraient de rage. »
Mais cela même ne mit pas un terme à l'effusion du sang. Une partie des Suisses qui occupaient les appartements, et qui, n'ayant pas eu le temps de se joindre au détachement en retraite sur l'Assemblée, descendaient du château au moment où le peuple y entrait, ne gagnèrent le jardin qu'à la faveur de deux pièces de canon laissées par Durler et qu'ils déchargèrent sur les assaillants. D'autres, entendant les deux derniers coups de canon, s'étaient repliés sur le grand escalier : quatre-vingts Suisses s'y firent massacrer, après avoir tué quatre cents hommes. A sept des siens qui restaient encore debout, un lieutenant dit, en patois fribourgeois, que « ce n'était pas la peine de survivre à de si braves gens. » Il prit le fusil d'un soldat tué et se jeta dans la foule la baïonnette en avant. Il y périt avec ceux qui l'avaient suivi.
Les Suisses ne furent donc pas égorgés sans défense, comme l'ont dit et répété des écrivains royalistes, aveuglés ou menteurs. Les Suisses du 10 août, ainsi que le font observer les auteurs des Fasles de la Révolution, furent tués loyalement, lorsqu'ils avaient encore les armes à la main, ou
dans les premiers instants, dans l'ingouvernable ivresse d'une victoire si chèrement achetée par le sang français.
Et toutefois, quelle plus noble vengeance l'eût satisfait, ce sang généreux, si les soixante Suisses que l'on conduisit à l'Hôtel de Ville, vaincus et désarmés, y eussent reçu du peuple le pardon au lieu de la mort!
Ils périrent aussi, ceux de leurs camarades que nous avons vus sortir du château par le jardin, mais ils périrent en combattant. Forcés de traverser les Tuileries, ils le firent en bon ordre, marchant sous le feu avec une lenteur héroïque, et marquant chaque halte par une meurtrière décharge. Ce fut seulement au bout de la grande allée, toute teinte de leur sang, qu'ils parurent hésiter et se séparèrent, frappés sans doute de la quantité de gardes nationaux qu'ils apercevaient unis contre eux aux hommes du peuple, et trop sûrs maintenant qae ce qu'on leur avait donné à combattre, c'était la France! Ils se séparèrent donc. Les uns prirent de côté, et se jetèrent dans l'Hôtel de la Marine, où les attendait une nouvelle lutte qui, pour eux, fut la dernière. Les autres poussèrent droit jusqu'au milieu de la place Louis XV, où ils furent chargés par la gendarmerie à cheval, et succombèrent, sauf quelques-uns qui parvinrent à s'enfoncer sous les arbres des Champs-Elysées, à la rencontre de fortunes diverses.
Pour ce qui est des gentilshommes rassemblés dans les appartements, il y en eut qui s'échappèrent, le long de la grande galerie, par l'escalier de Catherine de Médicis; d'autres, gagnant la grille de la Reine, s'évadèrent deux à deux, au milieu des coups de fusil, par une petite porte en fer qu'ils réussirent à briser. Peu d'entre eux restèrent enveloppés dans la défaite ; mais beaucoup de royalistes, moins marquants, avaient combattu sous l'uniforme suisse; et c'est ce qu'on reconnut, quand on dépouilla les morts, à la fines&e du linge que portaient plusieurs cadavres.
Il y avait sur la place du Carrousel une boutique qu'occupait Fauvelet, frère de Bourrienne ; un homme en sortit au moment de la prise du château : c'était Napoléon Bonaparte.
Sa position, à cette époque, était de celles qui précipitent au milieu des troubles une âme inquiète. Pas d'officier qui eût jamais commencé sa carrière sous de plus sombres auspices; accusation de désertion, de trahison même, arrêts multipliés, emprisonnement, suspension, toutes les blessures dont la discipline peut frapper le front d'un soldat, tel avait été jusqu'alors son lot. Renvoyé du service en HQ! pour s'être rendu en Corse sans congé, il se trouvait à Paris, en 1792, dans un si profond état de misère, que, de concert avec son ancien camarade de pension Bourrienne, il avait formé, pour vivre, le projet de louer et de sous-louer des maisons ; mais cette spéculation ayant manqué, il avait dû solliciter près du ministre de la guerre sa réintégration dans l'armée ; et, en attendant, il maudissait sa mauvaise fortune, mettait sa montre en gage et se levait chaque matin fort en peine de son dîner du jour.
Le Mémorial de Sainte-Hélène nous apprend que, dans la matinée du 10 août, Bonaparte quitta la rue du Mail, où il demeurait alors, rencontra rue Groix-des-Petits-Champs un groupe d'hommes hideux qui le sommèrent de crier : Vive la Nation ! se rendit ensuite sur la place du Carrousel , et alla s'établir dans la boutique de Fauvelet, des fenêtres de laquelle il suivit tout à son aise les événements de la journée. Il ne joua donc d'autre rôle que celui de spectateur, et, qui plus est, de spectateur épouvanté. Car, longtemps après, sur le rocher de Sainte-Hélène, il a raconté qu'après la prise du château, s'étant aventuré dans le jardin, il fut si frappé à l'aspect de ts"' d'hommes renversés les uns sur les autres
RENVERSEMENT DE LA ROYAUTE
par la mort que, depuis, aucune de ses meurtrières batailles ne lui donna l'idée d'un pareil entassement de cadavres !
Vers la même heure, Mme de Staël étant sortie en voiture pour avoir des nouvelles de ses amis, le cocher fut arrêté sur le pont par des hommes qui, silencieusement, lui firent signe qu'on égorgeait de l'autre côté....
Le peuple remplissant de ses colères le palais conquis, les fuites effarées , l'homicide , les derniers serviteurs du roi poursuivis de chambre en chambre , tombant à genoux , priant, mourant; les cadavres des Suisses dépouillés, mutilés par des mains obscènes , des mains de mégères ; les chants de triomphe , le râle des agonisants , les anathèmes ; le bruit des meubles et des glaces mis en pièces ou jetés du haut des fenêtres pèle - mêle avec des corps nus ; ici , des femmes se parant , en signe de dérision , des robes de la reine, qui traînèrent dans le sang de ses défenseurs; là, un homme emportant, comme acheté chez un fripier, l'habit de noces de Louis XVI ; d'autres , au fond des caves , couchés devant des tonneaux vides , et à demi noyés dans le sang et le vin mêlés ; enfin , le long des cours , les baraques en feu ; l'explosion des gargousses lancées par les Marseillais; puis, courant ainsi que des spectres à travers des tourbillons de flammes et de fumées, des pompiers qu'une bande de forcenés vint coucher en joue pour protéger contre eux l'incendie : telle fut, dans cette journée fameuse, la part faite à la fureur.
Mais, en revanche, belle et grande fut la part faite à l'humanité. Lemonnier, médecin du roi, ayant été trouvé dans son cabinet par les assaillants, ceux-ci, touchés de son calme, le conduisirent sain et sauf hors du palais, à travers une haie de baïonnettes. « Laissez passer cet homme , disaientils, c'est le médecin du roi, mais il n'a pas peur. » Le maréchal de Mailly, quoique rencontré les armes à la main, fut mené en lieu sûr par un fédéré, qui, le bras déjà levé sur lui, s'était arrêté tout à coup à la vue des cheveux blancs du vieillard. On épargna toutes les femmes, et Mme Gampan a raconté comment elle fut sauvée, à la voix d'un homme à longue barbe, qui criait, de la part de Pétion : Grâce aux femmes! ne déshonorez pas la nation! S'il est vrai que le commandant Garle, connu pour le fanatisme de ses opinions, fut tué rue Saint-Honoré, sous les yeux de Santerre, et que Mme de Glermont-Tonnerre, heurtant dans la rue un cadavre, reconnut aux vêtements le corps de son mari, que des furieux, ameutés par un de ses anciens domestiques , venaient d'assassiner, il est vrai aussi que la pitié couvrit de son égide sainte un grand nombre de vaincus. Peltier, de sa plume, si calomnieuse pourtant et si violente, laisse tomber l'aveu que le nombre des Suisses recueillis , sauvés , dans le bâtiment des Feuillants et dans les maisons particulières, fut de cent quatre-vingts. Or, la générosité ne cherchait pas, comme on le pourrait croire, la protection du secret, non; et il se passa au grand jour, dans l'Assemblée, des scànes vraiment admirables, celle, par exemple, de ce citoyen qui , amenant à la barre un Suisse qu'il vient d'arracher à la mort, l'embrasse avec effusion , déclare qu'il lui faut une vengeance, et que cette vengeance sera de loger, de nourrir le malheureux soldat. Gelui qui s'honora par cette déclaration touchante était si ému en la faisant, qu'il s'évanouit. Il portait un nom conforme à la beauté de son âme, il s'appelait Glémence.
Ajoutons que si l'exaltation de la vengeance et l'amour en délire de la Uberté enfantèrent des actes cruels, ils ne produisirent pas du moins des passions viles. Le premier ci-
toyen qui vint annoncer à l'Assemblée la prise du château, y apporta une boîte contenant les bijoux de la reine. D'autres déposèrent dans la salle une malle pleine (''argenterie. G'est à peine si dans cette immense multitude déchaînée sur un théâtre où la richesse abondait , il se trouva quatorze voleurs ; et ceux-là, le peuple indigné les traîna sur la place Vendôme, où ils furent fusillés impitoyablement comme coupables du crime d'avoir voulu déshonorer la cause de la Liberté.
Il était midi, quand le canon avait cessé de tonner. Sur le nombre des morts, les évaluations difl'érèrent. Pétion pense qu'il n'alla pas au delà de quinze cents. Peltier l'évalue de quatre à cinq mille. Prudhomme, d'après un calcul dont il donne tous les éléments , le fixe à cinq mille quatre cent trente-cinq.
Pendant ce temps, à l'Assemblée, on avait vu les chefs de la Gironde, Vergniaud, Guadet, Gensonné, se relever au fauteuil, à la tribune, et passer continuellement de l'un à l'autre, dans une attitude qui ne témoignait que trop de la secrète agitation de leur cœur. Ge roi qu'ils avaient tant voulu abattre, il était là humilié devant eux, à leurs pieds; et pleins d'un trouble auquel se joignait sans doute aussi une compassion généreuse , ils tremblaient d'avoir à porter la main sur lui ! Gette république, dont ils avaient si ardemment appelé le triomphe, elle leur souriait maintenant, et ils n'osaient la regarder en face! On se rappelle qu'à Louis XVI entrant dans la salle, Vergniaud avait parlé de la fermelé de l'Assemblée nationale, et de sa résolution de mourir en soutenant les droits du peuple et des autorités constituées. Mais, depuis que ces paroles avaient été dites, entre les autorités constituées et les droits du peuple il s'était élevé une barrière sanglante qu'il n'était pas au pouvoir des Girondins de supprimer. Ils le sentirent avec une amertume qui dut les étonner eux-mêmes; et un regret mélancolique, un doute suprême, sur les bords de cet abîme qui s'ouvrait, les ramenant au passé, eux les hommes d'un avenir obscur, ils n'osèrent se prononcer d'une manière décisive ni pour ni contre l'ancienne idole, déjà par terre cependant. Formation d'une Convention nationale, suspension provisoire du chef du pouvoir exécutif, nomination d'un gouverneur au prince royal, installation du roi et de sa famille au Luxembourg sous la garde des citoyens et de la loi , voilà ce que Vergniaud vint proposer. C'était laisser la porte ouverte au retour de la royauté, c'était abdiquer toute initiative révolutionnaire, c'était irriter les défiances de Paris. Et, pour comble, Vergniaud fit précéder la lecture du projet de décret de cette phrase dont la tristesse , mal expliquée dans son objet , prêtait à des commentaires redoutables : « Je viens, au nom de la Commission extraordinaire, vous présenter une mesure bien rigoureuse, mais je m'en rapporte à la douleur dont vous êtes pénétrés , pour juger combien il importe au salut de la patrie que vous l'adoptiez sur-le-champ. »
L'Assemblée fit ce qu'on lui demandait; pvds, elle sanctionna les décrets frappés du veto royal, décréta d'accusation le ministre d'Abancourt pour n'avoir pas exécuté le décret qui éloignait les Suisses, envoya des commissaires avec pouvoir de suspendre les généraux , et décréta des visites domiciliaires chez les gens suspects.
Il y avait à nommer de nouveaux ministres : l'Assemblée désigna Monge pour la marine , et Lebrun pour les affaires étrangères. Roland , Servan et Clavière étaient rappelés à leurs anciennes fonctions. Mais par qui serait représenté au pouvoir le mouvement de Paris soulevé?...
Il était trois heures de la nuit, lorsque Camille Desmoulins
et Fabre d'Eglantine entrèrent chez Danton , qui était couclié. « Il faut, lui dit Fabre en le réveillant, que tu me fasses secrétaire du sceau. — Et moi, ajouta Camille, un de tes secrétaires. » Danton, à moitié endormi, leur répondit : « Mais I
êtes-vous bien sûrs que je sois nommé ministre? — Oui. « Et en effet , il avait été élu, dans l'Assemblée, par 222 voix sur 284 votants.
Danton était ministre, Louis XVI était suspendu.
ANTON était au pouvoir. Suivant un mot de
lui, bien connu, un coup de canon venait de le
porter au ministère.
x^^ ^tS3/y "îalle est l'impression qu'il a faite sur tous
'^^^5?^^^f-^ les historiens devant qui il a posé, que peu
d'entre eux ont pu se défendre, en le peignant, de donner
dans l'enflure. Les uns ont fait de lui un Jupiter tonnant,
les autres l'ont grandi par la haine jus'iu'à la hraiteur sinistre du Satan de Mllton.
Ce qui est vrai, c'est que de tous les personnages de la Révolution française, nul ne nous apparaît avec un caractère plus frappant.
Gomme Mirabeau, Danton portait son âme sur son visage, visage imposant et sensuel, d'une laideur tour à tour atti-
rante et terrible, visage brouillé de petite vérole, sillonné, ravagé, bouleversé, mais malgré le fauve éclair des yeux, malgré le dessin violent de la bouche, plein d'une douceur secrète.
Que Danton ait eu de grands vices, unis à de grandes passions, on le nierait en vain.
Nous avons entendu raconter à Godefroy Gavaignac, fils du conventionnel de ce nom, lequel tenait l'anecdote de sa mère, qu'un jour que Danton dînait avec Gavaignac et plusieurs Jacobins de leurs amis, il lui échappa de dire, dans les fumées du vin, que leur tour était venu de jouir de la vie; que les hôtels somptueux, les mets exquis, les étoffes d'or et de soie, les femmes dont on rêve, étaient le prix de la force conquise ; que la Révolution, après tout, était une bataille, et devait, comme toutes les batailles, avoir pour résultat le partage des dépouilles opimes entre les vainqueurs. A ces mots inattendus, les convives se regardant l'un l'autre avec étonnement, et le plus rigide d'entre eux, Romme, laissant paraître sur son front l'expression d'une douleur austère, Danton, qui s'en aperçoit, se lève brusquement, et s'écrie avec un immense et sardonique éclat de rire : « Mais croyez-vous donc que je ne puisse pas, si je m'en mêle, être sans-culotte tout comme un autre? Croyez-vous que, tout comme un autre, je ne puisse pas, ajouta-t-il avec un geste cynique, montrer mon derrière aux passants? »
Tel il était: tenant de Diogène, tenant de ■ Sardanapale ; mais avec cela, je ne sais quoi de grandiose, d'original et de fort. En parlant de ses manières. Garât l'appelle « un grand seigneur de la sans-culotterie. » On pourrait, en parlant de son intelligence politique, l'appeler l'homme d'État du chaos.
Fut-il cruel? C'est à peine si ses ennemis l'ont osé prétendre. Et cependant — - on va le voir — il se présente au jugement de l'histoire, le sang de septembre sur les mains ! Étrange nature! nul homme, dans la Révolution, ne parla un plus formidable langage ; nul ne mit son cachet sur des mesures plus meurtrières; et pourtant, dans le cœur de quiconque le juge, il est à demi absous par l'involontaire sympathie qu'il inspire. Ah! c'est que la soudaineté de la passion, ses inconséquences, les fougueux élans, la violence elle-même, fpand il est manifeste qu'elle n'est que l'égarement de la sensibilité, ont quelque chose qui attache et fascine. Or, chez (pi l'amour et la haine vinrent-ils plus directement que chez Danton du fond même des enl railles? Qu'on le suive dans sa carrière ardente! Aujourd'hui, aussi dur que le destin, il dit qu'il favl faire peur aux royalistes, sachant bien quels ai'rêts sont enveloppés dans ces mots; mais que lui importe? Il ne verra pas tomber les victimes, et le bruit des sanglots n'arrivera pas jusqu'à son oreille. Que demain une femme éplorée passe devant lui, qu'une voix gémisse, pourvu qu'il soit à portée de l'entendre, le voilà désarmé subitement et attendri.
Que de fois ses fureurs apparentes ne furent qu'une sorte, de généreuse hypocrisie ! Que de fois il disputa des victimes à la mort, en poussant des rugissements terribles ! Il se donnait des airs de barbare pour acquérir le pouvon- d'èlre humain.
Et maintenant, supposez que sous ce masque de minotaure coule une larme, une de celles qui vont au cœur parce qu'elles en viennent; supposez-le, ce tribun si violemment pratique, tomlié tout à coup dans la mélancolie, se mettant à soupirer sur ce qu'entraîne d'amertume le rude gouvernement des hommes, et se frappant la poitrine, et regrettant de n'être pas né un simple pêcheur, quoi de plus touchant, quoi de plus irrésistible?
Peut-être aussi, osons le dire, peut-être, est-il une puis-
sance cachée, même dans les contrastes par oii l'humaine faiblesse se révèle. L'infirmité de notre nature est si susceptible, que les héros parfaits la glacent ; elle s'effraye de ne point se retrouver en eux. Danton eut des vices, mais qui tous contrastaient en lui avec des vertus. L'adoration respectueuse dont il er^tourait sa jeune femme n'en parlait que mieux aux sympathies de ceux qui savaient jusqu'où pouvaient aller la brutalité de ses propos et l'essor de ses désirs. Ce qu'il y avait quelquefois de boursouflé dans sa parole , n'en faisait que mieux ressortir le caractère habituel, qui était une simplicité-mâle. Son aptitude à manier les ressoits occultes, à se plier à des manœuvres diplomatiques, à s'ouvrir par l'espionnage des routes souterraines, ses ruses enfin, ne servaient qu'à donner du relief à l'impétuosité ordinaire de ses allures. Quel homme fut jamais d'une activité plus foudroyante en certains moments, et néanmoins plus paresseux?
Ce charme et cette force mystérieuse du contraste, voilà ce que Danton posséda au suprême degré, et ce qui manqua totalement à Robespierre. Sous chaque vertu de celui-ci on sent le poli mais en mêïne temps le froid de l'abstraction, tandis que sous chaque vice de l'autre pétille le feu de la vie. Il y a dans la figure de Robespierre une sorte d'uniformité de ton qui en rend la grandeur terne et presque sinistre ; mais prenez un de ces tableaux de Rembrandt, ruisselants de lumière parce qu'ils sont pleins d'ombre, voilà Danton.
Comme dernier trait, on pourrait ajouter que ce qui palpita dans la personne de Danton, ce fut le génie facile de la France artiste et catholique, au lieu que Robespierre eut beaucoup de la dignité anglaise et de la raideur protestante.
D'où vient donc que, dans cette même France, et à Paris, son vivant foyer, la popularité de Danton finit par céder à l'ascendant de Robespierre? Rien ne prouve mieux qu'en dépit d'un déploiement prodigieux de passions, la Révolution française fut avant tout, une idée, un principe. A celui qui représenta celte idée avec le plus d'élévation morale, et servit ce principe avec le plus de rectitude, à celui-là resta la force ; si bien que, pour le renverser, quand la France eut la lassitude de son héroïsme, il fallut renverser la Révolution ellemême.
Reprenons notre récit.
Quelque décisives que dussent être les conséquences du 10 août, il semble que la famille royale n'en mesura pas, d'abord, toute retendue.
Nous avons décrit l'apathie de Louis XVI au milieu des événements extraordinaires (|ui venaient de se dérouler autour de, lui: un Lcrivain royaliste, Georges Duval, nous a conservé un dialogue qu'il assure avoir entendu de ses propres oreilles, et qui peint d'une manière saisissante l'excès de cette apathie, rapproché de la farouche violence des passions allumées dans certaines âmes. Voici ce dialogue, qui eut lieu, le 10 août, entre Merlin de Thionville et le fameux peintre David :
« David. Le croirais-tu? il m'a demandé tout à l'heure, comme je passais devant la loge où il est renfermé, si j'aurais bientôt fini son portrait!
« Merlin de Thionville. Bah! et tu lui as répondu?
« David. Que je ne ferais désormais le portrait d'un tyran que quand j'aurais sa tête dans mon chapeau.
« Merlin de Thionville. Admirable! je ne connais pas de réponse plus sublime, même dans l'antiquité.
« David. Et là-dessus il a continué de manger sa pêche. »
Mais, chose plus étrange, Marie-Antoinette, si ardemment préoccupée pendant le combat, parut porter gaiement le londfc.rain le poids de sa défaite, soit qu'un reste d'espoir agitât
son cœur, soit que son orgueil répugnât à trahir le moindre abattement. De la loge du logotachygraphe on avait fait passer la famille royale dans un petit appartement de trois piè-
ces, situé au premier, et dont les croisées donnaient sur la terrasse des Feuillants. Or, une foule de personnes se rassemblant dans cette partie de la terrasse pour voir les captifs,