‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 4)Chapitre 27 sur 100 · DE PREUVES · texte numérisé non relu

DE PREUVES

De retour à l'Assemblée, Dussaulx rendit compte très-froidement de l'inutilité de sa mission, ajoutant « que les ténèbres ne lui avaient point permis de voir ce qui se passait. » Sur quoi l'Assemblée, passant à l'ordre du jour, se remit à expédier les affaires courantes; et à onze heures du soir, elle suspendit sa séance, comme si rien d'extraordinaire n'avait eu lieu !

Au même moment, les ministres sortaient du Conseil. Grandpré qui, par sa place, avait à rendre compte de l'état des prisons dans la capitale, aborde Danton et veut lui parler de ce qui se passe ; mais celui-ci , d'un ton d'impatience qu'accompagnait un geste violent : Je me f..s bien des prisonniers! qu'Us deviennent ce qu'ils pourront!

Les massacres continuèrent donc, et cela en s'étendant de l'Abbaye aux autres prisons. Maton de La Varenne était renfermé à la Force. « "N'ers minuit, écrit-il, un nommé Burat appela Gérard, mon camarade de chambre, et lui dit ceci, que je n'oublierai jamais : « Mon ami, nous sommes morts ; « on assassine les prisonniers à mesure qu'ils comparaissent ; « j'entends leurs cris. »

Ailleurs, au Châtelet, les commi;*sionnaires de la prison étaient venus, dès quatre heures du soir, dire à l'oreille aux prisonniers que quelque chose d'effrayant semblait se préparer. L'inquiétude semée par cet avertissement mystérieux redoubla, quand le guichetier annonça qu'on allait bientôt fermer. Quelques-uns regardaient, le visage collé contre une grille donnant sur le guichet. Tout à coup , ils aperçurent deux hommes à moustaches cfui parlaient bas au concierge, et celui-ci qui levait les mains au ciel. On essaya de souper; mais en vain : le trouble était dans l'âme des pâles convives. Vers minuit, les chiens aboyèrent ; la lueur des torches illumina les corridors ; et le cri de Vive la nation ! poussé par des voix terribles, fit retentir les voûtes

L'Assemblée était rentrée en séance; mais une invincible torpeur semblait l'avoir saisie. On a vu que son intervention s'était bornée à l'envoi de cpelques commissaires ; informée par une lettre de l'abbé Sicard des dangers qu'il avait courus, elle avait décrété : « L'horloger Monnot a bien mérité de la patrie, » et rien de plus ; enfin, après le compte rendu de Dussaulx, elle avait tout simplement passé à l'ordre du jour : au milieu de la nuit, trois des commissaires que la Commune de son côté avait envoyés aux prisons, parurent à la barre. C'étaient Truchot, Tallien et Guiraud. Ils dirent :

Que la plupart des prisons étaient vides ;

Qu'à la Force et à Sainte -Pélagie ils avaient fait sortir toutes les personnes détenues pour dettes ;

Qu'ils avaient mis en liberté vingt-quatre femmes détenues à la Force, entre autres Mlle de Tourzelles et Mme de Sainte- Brice ;

Que, néanmoins, ils avaient dû finir par se retirer, étant menacés à leur tour ;

Qu'à l'Abbaye, où ils s'étaient transporl('s pour s'opposer au désordre, le procureur de la Commune avait couru risque de la vie ;

Que quatre cents prisonniers environ avaient péri, parmi lesquels les fabricateurs de faux assignats ;

Que l'ordre était donné au commandant général d'envoyer d 'S détachements aux prisons, mais que l'exécution de cet

ordre avait pour obstacle le grand nombre d'hommes qu'exigeait le service des barrières ;

Que le peuple marchait sur Bicêtre avec sept pièces de canon;

Que les prisons du Palais étaient absolument vides, et que fort peu de prisonniers avaient échappé à la mort.

On écouta cela en silence.

La journée du 3 septembre ne fut, sous tous les rapports, que la continuation de celle du 2. Même élan d'enthousiasme patriotique et militaire, même cruauté fanatique.

Le bruit s' étant répandu de grand matin que Verdun avait répondu aux sommations de l'ennemi : « La ville se rendra quand il n'existera plus un seul homme pour la défendre, » l'amour de la patrie menacée se déploya de la manière la plus noble et la plus touchante. On vit de pauvres marchandes s'offrir pour monter la garde. Les jeunes citoyens attachés aux contributions publiques demandaient à se former en compagnie franche, et les élèves en chirurgie à marcher comme chirurgiens. A côté de la mère qui faisait don de la croix d'or pendue à son cou, la fille donnait sa timbale d'argent. Un citoyen de la section de Beaubourg fournit, comme sa part aux contributions de la guerre, son cocher, un char et deux chevaux. Un autre y engagea la moitié de ses propriétés mobilières et foncières. Les élèves d'un coUége envoyèrent le produit du montant de leurs prix. Les acteurs de la rue Richelieu prirent, à la barre, l'engagement de se faire soldats, dès que l'imminence du danger réclamerait la clôture des spectacles.

En même temps arrivaient de toutes les villes circonvoisines, de toutes les communes environnantes, des lettres où on lisait que l'entraînement guerrier des populations était prodigieux; que, dans tel village, quiconque avait la force de tenir une épée était déjà parti ou partait; que les routes se trouvaient littéralement couvertes de volontaires en marche ; que pour les équiper, on avait eu les bijoux abandonnés sans regret par les femmes, les billets souscrits par ceux qui attendaient de l'argent, et jusqu'aux habits dont s'étaient dépouillés ceux qui n'avaient pas autre chose à offrir.

Et, pour ce qui est de la ferveur qui animait tous ces croisés de la religion nouvelle dans leur course haletante vers la mort, l'Assemblée en put juger par ses propres yeux, lorsque, • le 3 septembre, les volontaires du district de Bourgla-Reine, traversant Paris, obtinrent de défiler devant elle, le havresac sur le dos. Chez quel peuple du monde, à quelle époque de l'histoire l'autorité fut-elle obligée de prendre un arrêté tel que celui-ci :

« Le Conseil général, considérant que l'ardeur du patri tisme entraîne en ce moment au-devant de l'ennemi tous les citoyens français ; que les ouvriers de toutes les professions s'empressent à l'envi de marcher, pour aller anéantir les ennemis de la liberté et de l'égalité; applaudissant à leur zèle..., observe néanmoins qu'un déplacement trop précipité et trop considérable nuirait également au commerce et aux moyens de fournir aux premiers besoins de nos braves défenseurs ; arrête que les serruriers, cordonniers, taillandiers, charrons et autres ouvriers des professions de nécessité première, sont invités à rester à Paris!... »

Et, en effet, les places d'enrôlement étaient encombrées; si bien que, pendant toute cette semaine, il partit chaque jour, des murs de Paris, près de deux mille volontaires, armés et équipés!

Mais, dans ks prisons, pendant ce temps, quel autre spectacle!

R A dix heures du matin, l'abbé Lenfant et l'abbé de Ras-

SOUVIENS-TOI DE LA SAINT-BARTHELEMY

tignac parurent dans la tribune de la chapelle qui, à l'Abbaye, nous servait de prison. Ils nous annoncèrent que notre dernière heure approchait, et nous invitèrent à nous recueillir pour recevoir leur bénédiction. Un mouvement électrique nous précipita tous à genoux, et, les mains jointes, nous la reçûmes.... A la veille de paraître devant rÈtre suprême, agenouillés devant deux de ses minisires, nous présentions un spectacle indéfinissable Une demiheure après, les deux prêtres furent massacrés. Nous entendîmes leurs cris !» — « Qui lira les détails suivants, sans que ses yeux se remplissent de larmes ?... Nous envoyions de temps à autre quelques uns de nos camarades à la fenêtre de la tourelle, pour nous instruire de la position que prenaient les mallieureux qu'on immolait, et pour calculer, d'après leur rapport, celle cj;ue nous ferions bien de prendre. Ils nous rapportaient que ceux qui étendaient les mains souffraient plus longtemps, parce que les coups de sabre étaient amortis avant d'atteindre la tète. Eh bien, c'était sur ces horribles détails que nous délibérions. »

La Force, où un tribunal s'était improvisé sur le modèle de celui de l'Abbaye, avait fourni, dans la nuit du 2 au 3, son contingent de victimes, au nombre desquelles figura, à côté de Lachesnaye, organisateur de la défense des Tuileries, au 10 août, l'abbé Louis de Bardy, accusé d'avoir, de concert avec sa concubine, assassiné et coupé en morceaux son frère. [Niais, vers sept heures du matin. Maton de La Varenne entendit plusieurs meurtriers, répandus sur sa galerie, dire (ju'on avait fait justice des traîtres, et qu'il f'illiril lâcher les autres. Un cri de Vive la nation! fut la réponse des prisonniers qui restaient; et aussitôt, le premier qui l'avait poussé fut rendu libre ; un second, reconnu innocent, fut sur l'heure « emmené en triomphe ; » on relâcha Gruillaume l'aîné, frère de l'auteur de la pétition des vingt mille, et un frère du ministre Bertrand de MoUeville.

Ce dernier n'eut pas été plutôt acquitté que les tueurs, dont le bras était déjà levé sur lui, l'enlevèrent « avec les transports de joie les plus immodérés. » A deux de ces hommes terribles, chargés de le reconduire, il offrit une poignée d'assignats : « Non, répondirent-ils en les repoussant, le bonheur de vous avoir sauvé vaut mieux que ça. » Ils insistèrent pour l'accompagner jusque chez sa belle-sœur, auprès de laquelle il avait déclaré vouloir se rendre ; car, dirent-ils, ça nous ferait bien plaisir de vous voir contents l'un et l'autre.

Des circonstances tout à fait analogues marquèrent la délivrance de Maton de La Varenne. Amené devant le formidable tribunal, il se jugeait perdu, ceux qui l'entouraient paraissant avides de son sang, et l'étrange insulte Monsieur de la peau fine ayant retenti à son oreille. Mais à peine le président eut-il dit, les yeux fixés sur le registre d'écrou : « Je ne vois absolument rien contre lui, » que tous passèrent comme par enchantement d'une férocité impatiente à des accès de tendresse. ■• Toutes les figures se déridèrent.. . et je fus enlevé sur-le-champ >ar des hommes qui me soutinrent sous les aisselles, en m'assurant que je n'avais rien à craindre, que j'étais sous la sauvegarde du peuple. Je traversai la rue des Ballets, couverte d'une triple haie de gens des deux sexes. Chacun se pressait autour de ma voiture pour me voir, et l'on m'embrassait sans cesse par les portières. » Il gagna ainsi la maison paternelle, où « ceux qui l'y avaient conduit ne voulurent accepter qu'un simple rafraîchissement. »

Noirs, noirs abîmes de la nature humaine, quel œil de philosophe vous sondera sans épouvante? Oui, au même lieu, à la même heure où ces choses se passaient, et parmi les

mêmes hommes, vous eussiez vu se dérouler la plus abominable des tragédies.

Quel est, sur cette masse de corps étendus sans vie, ce pauvre corps tout nu, ce corps de femme? Au bout de cette pique affreuse qui passe, quelle est cette tête jeune, effrayante et charmante, dont les cheveux blonds, encore bouclés, flottent autour du bois sanglant, mais dont les yeux sont fermés, dont les lèvres pâles ne souriront plus, et dont les joues apparaissent rougies par le fard et le sang?... Oubliée dans la prison de la Petite Force pendant la nuit du 2 au 3, Mme de Lamballe avait reçu le 3, vers sept heures du matin, la lugubre visite de deux gardes nationaux qui lui signifièrent qu'on allait la transférer à l'Abbaye. Trois lettres trouvées dans son bonnet lors de son premier interrogatoire, dont une de la reine, étaient malheureusement de telle nature, qu'au dire de Weber, « elles rendaient sa perte presque certaine. » Mais elle croyait si peu mourir, l'infortunée, qu'elle répondit aux deux gardes nationaux : « Prison pour prison, j'aime autant celle-ci. » Eux insistant, elle s'habilla et descendit.

Sur ce qui eut lieu ensuite, sur le juge qui interrogea la princesse, sur son attitude devant le tribunal, sur ses réponses, sur les dispositions de la foule à son égard, sur la question de savoir si elle ne périt pas sous les coups de sicaires envoyés tout exprès par le duc d'Orléans, les auteurs de mémoires et de brochures contemporains ne présentent plus qu'assertions contradictoires ou affirmations dont les documents officiels démontrent la fausseté. Il résulte, par exemple, des procès-verbaux de la Commune, qu'Hébert se trouvait au Conseil général au moment où Peltier le représente interrogeant Mme de Lamballe. Selon le même auteur, qui, du reste, se tenait caché ce jour-là et ne parle que d'après des ouï-dire, la princesse aurait été sommée de jurer la liberté, l'égalité, la haine de la royauté ; à quoi elle aurait répondu : « Je ferai volontiers les deux premiers serments : je ne puis faire le dernier, il n'est pas dans mon cœur ; » alors un assistant lui aurait dit tout bas : « Jurez donc ! sinon vous êtes morte. » Mais elle n'aurait rien répondu, et comme elle faisait un pas vers le guichet, après avoir élevé les deux mains à la hauteur de ses yeux, le juge aurait prononcé le mot fatal : Élargissez madame. D'autres assurent que la princesse ne répondit pas un seul mot. D'autres enfin racontent qu'elle réfuta toutes les charges élevées contre elle ; qu'elle intéressa plusieurs des spectateurs ; que des cris de grâce retentirent, et que les meurtriers s'arrêtèrent quelque temps indécis.

Est-il vrai que ce fut le duc d'Orléans qui fit assassiner Mme de Lamballe, pour s'affranchir d'une rente qu'il lui payait? C'est ce qu'ont prétendu beaucoup de pamphlétaires royalistes. Pure calomnie ! cette rente ne grevait que les biens delà duchesse d'Orléans, et, à cette époque, il y avait entre les deux époux séparation juridique.

Quant aux infamies sans nom, qu'à l'occasion de la mort de Mme de Lamballe, tant d'écrivains ont pris plaisir à décrire, les divers récits, dans presque tous leurs détails, se servent mutuellement de réfutation et de démenti. Ce qui est certain — et il n'était pas besoin, hélas ! que les inventions de la haine vinssent enchérir sur ces exécrables circonstances — le voici :

Le 15 floréal an iv, le iils d'un marchand papetier, nommé Petit-Manin, comparut devant le tribunal criminel, sous la prévention d'avoir assassiné Mme de Lamballe et de lui avoir arraché le cœur. Il fut acquitté ; mais il resta prouvé que le crime avait été commis par un tambour nommé Charlat ; que

ce misérable s'était rendu à l'armée, pour se soustraire à toute poursuite, et que là, ses camarades, saisis d'horreur, l'avaient massacré.

Un autre fait, non moins certain, c'est celui de la tête de Mme de Lamballe coupée, plantée au bout d'une pique, et portée sous les fenêtres du Temple !

« Nous étions à peine assis, qu'une tète au bout d'une pi(|ue fut présentée à la croisée ... C'était la tête de Mme de

Laraballe ; quoique sanglante, elle n'était point défigurée

Je courus vers le roi, I<a terreur avait tellement altéré mon visage, que la reine s'en aperçut. « Pourquoi n'allez-vous pas I dîner? » me dit-elle. — « Madame, » lui répondis-je, a je suis indisposé. » Dans ce moment, un municipal entra dans la tour, et vint parler avec mystère à ses collègues,... Les cris du dehors augmentaient Un autre municipal survint, accompagné de quatre hommes, dont un, en habit de garde national, portant deux épaulettes, et armé d'un grand sabre, insista pour que les prisonniers se montrassent à la fenêtre. Les municipaux s'y opposèrent. Cet homme dit à la reine : « On veut vous cacher la tête de la Lamballe, qu'on «■ vous apportait pour vous faire voir comment le peuple se » venge de ses tyrans. Je vous conseille de paraître, si vous « ne voulez pas que le peuple monte ici. » La reine tomba évanouie.... »

La foule se pressait aux portes, et ne s'écoula que sur une harangue habilement violente de l'abbé Danjou, ancien prêtre de l'Oratoire, homme d'une stature colossale, très-counu dans Paris sous le nom de l'abbé Six-Pieds.

A cette nouvelle, la Commune, pour protéger le Temple, fit attacher un ruban tricolore à travers la principale porte d'entrée ; et cette fragile barrière, on la respecta religieusement.

Le trophée livide fut aussi promené sous les fenêtres du Palais-Royal. Forcé de paraître au balcon, le duc d'Orléans se rejeta aussitôt en arrière dans l'appartement, comme saisi d'horreur, et Mme de Buftbn, sa maîtresse, alors près de lui, s'écria : « Grand Dieu! voilà donc comment on portera ma tête ! »

Beaucoup d'acquitteziients eurent lieu, à la Force, après le meurtre de Mme de Lamballe. On mit successivement en hberté Mme de Se^)teuil, Mme de Navarre, Chamilly, valet de chamb-'e du roi, et le frère de lait de Marie-Antoinette, 1 Autrichien Weber, un des plus fanatiques ennemis de la Révolution. La délivrance de ce dernier mit vivement en relief cet élan patriotique qui, associé à des accès de rage, est le signe caractéristique des journées de septembre : « Vous êtes libre, dit le président à Weber ; mais la patrie est en danger; il faut vous enrôler, et partir sous trois jours pour la frontière. » Weber hésitait, alléguant qu'il avait une mère, une sœur, qui avaient besoin de lui : « La patrie, crient deux fédérés placés derrière lui, la patrie a besoin de soldats; nous avons bien oublié, nous, que nous sommes époux et pères ! » Il dut prononcer le serment « d'être fidèle à la nation et de mourir en défendant la liberté. » Son acquittement alors devint un vrai triomphe. Les gardes nationaux du faubourg Saint-Antoine l'accompagnaient au cri mille fois répété de Vive la nai/oîi .' Ils faisaient tourner leurs chapeaux sur la pointe de leurs sabres, en signe de joie, et, le long de la route, on « applaudissait à outrance. » Des femmes le voyant en bas de soie blancs, arrêtèrent avec violence les deux gardes qui lui donnaient le bras, pour leur dire : Prenez donc garde! vous faites marcher Monsieur dans le ruisseau. Et ces mêmes femmes, s'il eût été déclaré traître, eussent prononcé son arrêt en ces termes : Monsieur de la

/.'fflu /iftc .' Non, ils n'ont point écrit l'histoire des journées de septembre, ceux qui ont omis ces rapprochements extraordinaires.

Ajoutons que le nombre des prisonniers que poursuivirent les vengeances politiques fut très-petit, comparé au nombre de ceux qu'on frappa pour des actes criminels dans tous les temps et dans toutes les sociétés. Les soi.xante-douze détenus qui furent tués, à la prison des Bernardins, étaient tous sans exception des malfaiteurs déjà flétris par la justice civile et condamnés aux fers. Le Grand-Châtelet, où, sur deux cent seize détenus, trente seulement furent acquittés, ne renfermait que des criminels ordinaires. A Bicêtre, où les condamnés pour crimes firent une résistance désespérée, les prisonniers par jugement de police correctionnelle furent élargis, et beaucoup de citoyens que la misère avait relégués là ne coururent aucun danger. A Sainte-Pélagie, les commissaires de la Commune firent mettre en liberté tous les débiteurs. Enfin, à la Conciergerie, le peuple relâcha les femmes, et, suivant Maton de La Varenne, soixante-treize malfaiteurs y furent mis à mort Cette prison, du reste, était " devenue l'atelier où se forgeaient les armes les plus dangereuses pour la Révolution; si bien que Durfort, membre du Comité de surveillance, ayant été chargé de l'apposition des scellés à la Conciergerie, en rapporta une malle pleine de planches destinées à la fabrication des faux assignats, et une serviette remplie de faux assignats fabriqués !

C'est de la Conciergerie que quelques libellistes du temps firent le théâtre d'un supplice monstrueux et obscène, infligé, disent-ils, à une femme qu'ils nomment la belle bouquetière.

Pendant ce te;nps, la cour de l'Abbaye présentait un spectacle à faire frémir.

Dans la nuit du 2 au 3, Panis et Sergent, comme administrateurs de police, avaient signé l'ordre tragique que voici :

« Monsieur, vous ferez sur-le-champ enlever les corps des personnes de votre prison qui n'existent plus. Que, dès la pointe du jour, tout soit enlevé et emporté hors de Paris dans des fosses profondes, bien recouvertes de terre. Faites avec de l'eau et du vinaigre laver les endroits de votre prison qui peuvent être ensanglantés, et sablez par-dessus. Vous serez remboursé de vos frais sur vos états. A la mairie, ce 3 septembre, une heure du matin. — P. S. Employez dss hommes au fait, tels que les fossoyeurs de l'Hôtel-Dieu, afin de prévenir l'infection.

« Panis, Sergent. »

La cour de l'Abbaye était en effet jonchée de cadavres. Conformément à l'ordre reçu de la municipalité, on fit venir des charretiers, on chargea les morts sur des voitures, et on alla les enterrer hors la porte Saint-Jacques, bien avant dans la campagne, au pied de la première croix de fer.

A ces fossoyeurs de l'Hôtel-Dieu, à ces ouvriers qui avaient charge d'enlever les corps, de laver les cours, de retirer les effets trouvés sur les victimes, un salaire avait été promis. Vingt-quatre livres, tel était le prix convenu. Mais s'ils n'avaient point le fanatisme barbare des massacreurs, les hommes employés à effacer les vestiges du meurtre n'avaient pas non plus le désintéressement de ce fanatisme. Un personnage en habit puce et en perruque noire — c'était Billaud- Varenne — les vint sommer de ne rien distraire des effets qu'ils avaient sous la main et dont ils devaient compte à l'autorité municipale. En leur parlant, il se servit, comme c'était naturel, du mot ouvriers., et leur dit de se contenter du prix convenu de vingt-quatre livres, lequel leur serait payé fidèle-

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ment. De là ce qui a donné heu à l'assertion — mensonge des uns, erreur des autres — que la Commune, en septembre, avait régulièrement salarié l'assassinat; que ses représentants avaient essayé de déshonorer la langue française en appelant le massacre un travail et les massacreurs des ouvritrs; que septembre, enfin, au heu d'être un immense accès de fièvre chaude, était le crime d'une poignée de misérables gagnant leur vie à donner la mort.

Continuait à siéger, avec un calme inexorable et une autorité souveraine, Stanislas Maillard. Un des prisonniers,

Jourgniac de Saint-Méard, ayant gagné le cceur d'un Provençal ([ui était du nombre des tueurs, en lui adressant la parole dans le patois du midi, il s'engagea entre eu.x cette conveisation cai'actéristique :

a Ll; Puoven(;al. Voilà le vin que tu m'as demandé : !)ois.... Mais rappelle toi ce que je te dis. Si tu es un prêtre, ou un conspirateur du château de M. Veto, tu es flambé; mais si tu n'es pas un traître, n'aie pas peur, je te réponds de la vie.

« JoLiiC.NiAC DE Saint-Méahd. Eli! mon ami, je suis bien

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