LA TETE DE LA PRINCESSE DE LA M BAL LE PROMENEE DANS PARIS
sûr de n'être pas accusé de tout cela, mais je passe pour être un peu aristocrate.
« Le Provençal. Ce n'est rien que cela, les juges savent bien qu'il y a des honnêtes gens partout. Le président est un honnête homme qui n'est pas un sot.
« Jourgniac de Saint-Méard. Faites-moi le plaisir de prier les juges de m'écouter : je ne leur demande que cela.
« Le Provençal. Tu le seras, je t'en réponds. Or çà, adieu, mon ami. Du courage ! Je vas retourner à mon poste. Embrasse moi, je suis à toi de bon cœur. »
Lorsque, la nuit suivante, Jourgniac de Saint-Méard fut,
à son tour, appelé devant Maillard, Ijien lui en prit de se souvenir des paroles du Provençal, et d'avouer avec une franchise qui toucha les juges q^u'il était royaliste; car aussitôt Maillard dit : « Ce n'est pas pour juger les opinions que nous sommes ici, mais pour en juger les résultats. » Et il déclara l'accusé libre, après avoir ôté son chapeau, en signe d'hommage rendu à l'innocence.
La vérité est que, tout odieux qu'il reste aux yeux de la postérité. Maillard fut l'homme de je ne sais quel étrange compromis entre la vengeance et la justice, la pitié et la fureur. Un prisonnier aux cheveux blanchis par les années ayant été amené devant lui, dans la matinée du 3 septembre,
« Innocent ou coupai île, dit-il, je crois qu'il serait indigne du peuple de tremper ses mains dans le sang de ce vieillard. » Or, à l'instant même où Maillard parlait ainsi, le fils de ce vieillard, comme un écrivain royaliste, Peltier, lui en fait honneur, figurait parmi les envahisseurs de la patrie, et recevait l'ordre du Mérite militaire , dans les plaines de la Champagne, de la main du roi de Prusse.
Et le nom de l'accusé? Il rappelle à la fois, ce nom, et un acte touchant de piété filiale, et une grande calomnie historique. Qui n'a présent à la mémoire le trait de Mlle de Sombreuil enlaçant son père, le disputant à la mort, désarmant les meurtriers à force de courage, de beauté, de dévouement et de larmes ? Mais ce qu'on ignore, c'est qu'au sein d'une aussi noble victoire, Mlle de Sombreuil paraissant sur le point de s'évanouir, un de ces hommes barbares, saisi d'une soudaine émotion, courut à elle, et lui oiîrit un verre d'eau sucrée et de fleur d'oranger , sur lequel ses doigts avaient laissé la trace du sang dont ils étaient souillés. Et telle est l'origine de la fable hideuse où l'on nous montre Mlle de Sombreuil forcée, comme condition du salut de son père, de boire un verre plein de sang !
Cependant, que faisaient les hommes investis d'une puissance populaire, le maire de Paris, les journalistes, les ministres, l'Assemblée? Chose lamentable à dire! ils s'abstenaient ou approuvaient.
Robespierre se contentait de gémir en secret sur des excès que son désir eût été de combattre au risque de sa popularité, au péril de sa vie.
Danton était entré si avant dans les fureurs de Paris, qu'il se tenait prêt, comme on va le voir, à les répandre sur la France entière.
Pétion pouvait si peu être opposé au massacre, dans la journée du 3, que, dans celle du 5, ayant à dîner Brissot, Gensonné, Duhem, il dit à des coupe-têtes qui vinrent tout sanglants, au milieu du repas, lui demander ses ordres sur quatre-%ingts prisonniers de la Force : « Faites pour le mieux !... » et il leur offrit à boire.
Brissot fut, depuis, accusé publiquement par Camille dans un pamphlet fameux, par Pabre d'Eglantine en pleine séance des Jacobins, par Chabot dans une brochure d'abord et ensuite devant le tribunal révolutionnaire , de s'être écrié le 3 septembre, en présence de Danton, à propos des victimes épargnées : Ils ont oublié Morande! accusation suspecte, il est vrai, lancée qu'elle fut par des ennemis, mais que Brissot eût sans doute relevée si elle eût été calomnieuse!
Grorsas, que Roland avait nommé bibliothécaire national, écrivait dans son journal, une des feuilles dont le môme Roland envoyait en province un certain nombre d'exemplaires : a Cette journée est terrible, mais juste; elle est l'efl'et inévitable de la colère du peuple. »
Dans le Moniteur, qu'il dirigeait sous l'inllncnce du ministre de l'intérieur, Rabaut Saint-Etienne justifiait ou laissait justifier les exécutions, présentées comme nécessaires.
Tandis qu'on égorgeait aux prisons, Anarcharsis Clootz, admis au dîner ministériel qui avait lieu chez Roland tous les lundis, y discourait longuement, au sujet des massacres, sur les droits des peuples, sur la justice de leur vengeance, sur l'utilité dont elle est pour le bonheur de l'espèce ; et Mme Roland, qui mentionne cette circonstance, ne nous apprend pas qu'aucun des convives ait protesté avec indignation. « Il ennuya plus d'un auditeur, » dit-elle.
Et la Commission girondine des Yingi et un, que fit-elle? Rien.
Et que fit, jusqu'à huit heures du soir, l'Assemblée? Rien,
sinon qu'elle rendit un décret pour réclamer Jouneau, un de ses membres, qui se trouvait enfermé à l'Abbaye. Et lorsque .Jouneau, le décret libérateur attaché sur sa poitrine, reparut au milieu de ses collègues et leur dit : « Je suis sorti de ma prison aux acclamations du peuple. Ces braves citoyens m'ont accompagné avec le plus grand empressement ; leur zèle atteste le respect qu'on a partout pour vos décrets, » l'Assemblée ne fut pas arrachée à son inertie, même par ces paroles, si propres à précipiter son intervention, en lui rappelant son influence !
Elle n'intervint que vers huit heures du soir, et encore d'une façon telle qu'il reste douteux si ce fut par respect pour cette grande cause de l'humanité, ou seulement dans un intérêt de parti.
Le Comité de surveillance, que Marat dominait, avait eu l'audace d'ordonner, ce jour-là, une descente chez Brissot, dont les papiers furent visités avec une absurde insolence, et le bruit de cette atteinte portée à la représentation nationale s'était répandu. Le décret qui, voté dans la soirée du 3, sur la motion du girondin Grensonné, sommait le Conseil général de la Commune et le commandant de la garde nationale de veiller à la sûreté des personnes et des propriétés, ce décret fut-il inspiré par le désir de couper court aux attentats d'un pouvoir qui semblait braver celui de l'Assemblée, et par la crainte des poignards dont la Gironde sentait la pointe arriver jusqu'à son cœur? Tout ce cpi'il est permis d'affirmer, c'est que jamais plus étrange langage ne fut tenu en face d'une situation plus terrible. Dans les considérants du décret, on parlait de haines particulières substituées à l'action de la loi, mais non pas d'égorgements commis en violation des saints droits de l'humanité; de Vesprit des factions, mais non pas de la tête de femme promenée dans les rues au bout d'une pic{ue; de la nécessité de se rallier autour de l'autorité déléguée par la nation entière, mais non pas de la nécessité, bien autrement pressante, de relever et de remettre sur son piédestal la statue de la Justice, renversée dans des flots de sang ! On mettait au conditionnel la peinture des excès à réprimer : « L'instant où la sûreté des personnes serait méconnue, etc » On rappelait en termes d'un vague calculé
le peuple de la capitale à sa dignité, à ses devoirs , et on ne le prononçait même pas, ce mot prisons, ce mot de la situation qu'il eût fallu prononcer à tout prix, et courageusement, et bien haut !
A son tour, Roland écrivit. Et pourquoi? Principalement, pour se plaindre de la continuation du pouvoir de la Commune, tout en rendant hommage à ses services; pour recommander qu'on respectât les limites respectives des autorités ; pour expliquer que le Conseil général devait se borner à délibérer, et que l'action n'était point de son ressort; pour protester contre certaines dénonciations qui, à l'Hôtel de Ville, avaient été à mots couverts dirigées contre les ministres.... Mais des horribles scènes de l'Abbaye et de la Force, que disait la lettre? « Je sais que les révolutions ne se calculent point par les règles ordinaires ; mais je sais aussi que le pouvoir qui les fait doit bientôt se ranger sji . l'abri des lois, si l'on ne veut qu'il opère une entière dissolution. La colère du peuple est comparable à l'action d'un torrent qui renverse des obstacles qu'aucune autre puisaamr n'aurait anéantis, mais dont le débordement va porter au 'oin le ravage et la dévastation, s'il ne rentre bientôt dans son lit. » Et après avoir déclaré en propres termes cpie, sans la journée du 10 août, la France était perdue; qu'il était dans la nature des choses comme dans celle du cœur humain que la victoire entraînât quelques excès ; et que la mer, agitée par
SOUVIENS-TOI DE LA SAINT-BARTHELEMY
un violent orage, mugissait encore longtemps après la tempête, le ministre, arrivant aux massacres, ajoutait: « Hier.... fut un jour sur les événements duquel il faut peut-être laisser un voile. Je sais que le peuple, terrible dans sa vengeance, y porte encore une sorte de justice; il ne prend pas pour victime tout ce qui se présente à sa fureur, il la dirige sur ceux qu'il croit avoir été trop longtemps épargnés par le glaive de la loi, et que le péril des circonstances lui persuade devoir être immolés sans délai. Mais je sais qu'il est facile à des scélérats, à des traîtres, d'abuser de cette effervescence et qu'il faut l'arrêter. »
Ainsi, c'était à liuit heures du soir, le 3 septembre, que Roland, ministre de l'Intérieur, parlait d'arrêter des égorgements commencés le 2 septembre à quatre heures, et cela dans un langage qui semblait moins propre à les flétrir qu'à les excuser, et cela noyé au milieu d'une longue sortie contre « les hommes zélés, mais sans connaissances et sans mesure, qui prétendent se mêler journellement de l'administra tion et entraver sa marche, et qui, à l'appui de quelque faveur populaire, obtenue par une grande ardeur et soutenue par un plus grand parlage, répandent la défiance, sèment les dénonciations, etc., etc.... » 0 misères de l'esprit de parti! dans des moments semblables, ce C[ui préoccupait avant tout Roland, c'était la popularité du soupçonneux Robespierre!
Et Robespierre? ah! ce qui l'obsédait, lui aussi, c'était la Gironde, c'était Brissot! Car, à cette heure -là même, voici ce c£ui se passait dans le grand salon du ministère de la Justice.
Tous les ministres, à l'exception de Roland, s'y trouvaient rassemblés, et, avec eux, Pétion, Fabre d'Églantine, Camille Desmoulins, Manuel, Robespierre. La délibération roulait sur les périls de la France, sur la nouvelle de la prise de Verdun, qui venait d'arriver. Danton présidait. Il était vêtu d'un habit de drap écarlate, et la fermeté de son attitude contrastait avec l'anxiété qu'exprimaient autour de lui tous les visages. Théophile Mandar, vice-président de la section du Temple, entra tout à coup , et s'adressant à Danton : « Toutes les mesures de salut extérieur sont-elles prises? — Oui. — Occupons-nous donc de l'intérieur. » Il fit alors la proposition d'envoyer à chaque prison un groupe de citoyens influents, pour tâcher de couper court à une frénésie (jui, dit-il, souillerait à jamais la gloire du nom français. Mais le regardant froidement, Danton lui cria • « Sieds-toi, c'était nécessaire. » A ces mots, Mandar se retire dans une seconde pièce où, prenant à part Robespierre et Pétion, qui l'y avaient suivi : « Si demain, leur dit-il, vous consentez à m'accompagner à l'Assemblée, je lui propose d'imiter les Romains dans ces temps de crise, et, pour arrêter les massacres, de créer un dictateur. » Et Robespierre de s'écrier aussitôt : « Garde-t'en bien! Brissot serait dictateur! — 0 Robespierre, lui dit Mandar, ce n'est pas la dictature que tu crains, ce n'est pas la patrie que tu aimes : c'est BrissoL que tu détestes. — Je déteste la dictature et je déteste Brissot. » Pétion ne proféra pas une parole.
n y a quelques années, nous apprîmes qu'il existait à Paris un vieillard qui avait traversé la Révolution, en avait connu familièrement les principaux personnages, et en racontait les divers épisodes avec une chaleur et une précision surprenantes dans un homme de son âge. Nous désirâmes le connaître, et nous nous fimeg introduire chez lui par un ami commun. Le jour de la visite, il était malade et gardait le lit. Quand nous entrâmes, il avait la figure tournée du côté du mur. Il ne se dérangea point en nous entendant, et, d'un ton brusque, demanda ce qu'on lui voulait. « Quelques ren-
seignements sur Robespierre, » dit notre introducteur. A ce nom, et comme par l'effet d'une secousse électrique, le malade se dresse sur son séant et, sans répondre, sans nous regarder, les yeux fixés sur le fond de l'alcôve, les bras étendus, il se met à réciter la fin du dernier discours de Robespierre à la Convention; puis, d'une voix entrecoupée de sanglots, d'une voix qu'il nous semble entendre encore : « Eh! que pouvait-il dire de mieux, le pauvre diable ? » Ce transport soudain, ce violent retour d'un homme à tète chauve vers les impressions du passé , ces bras décharnés , ces larmes coulant dans les rides d'un visage flétri, cette expression même de pauvre diable, si affectueuse et si touchante dans sa vulgarité, tout cela formait une scène qui ne sortira jamais de notre mémoire. Quand il se fut un peu remis de son émotion, le docteur Souberbielle nous raconta, entre autres particularités qui trouveront place dans ce livre, que Robespierre ne lui avait jamais parlé des journées de septembre qu'avec horreur, et qu'un jour il s'était écrié devant lui, à propos de la barbarie de Ronsin : Du sang! toujours du sang ! Ah ! ils finiront par y noyer la Révolution, les malheureux !
Oui, Robespierre était contre les journées de septembre, qu'il désavoua constamment, en ce qui le concernait, soit à la Convention, soit dans ses écrits. Et c'est précisément à cause de cela que l'histoire ici le condamne. Quoi! il maudissait les massacres dans son cœur, et il ne fit rien pour les empêcher, lui, la grande autorité populaire de l'époque! qu'était devenu le courage civil qu'il déploya dans la question de la guerre? n'avait-il pas fait alors un triomphant essai de son influence? Et voilà que maintenant il manquait l'occasion de rendre cette influence à jamais tutélaire, ou de s'immortaliser en la perdant ! Ignorait -il que puissance oblige? ignorait-il qu'il est des hauteurs où l'héroïsme est de devoir rigoureux? Danton donna dans le sophisme insolent qui a fait appeler coup d'État tout ce qui est crime d'État : eh bien, entre Danton, concourant aux massacres parce qu'il les approuve, et Robespierre ne les empêchant pas quoiqu'il les déplore, je n'hésite pas à déclarer c[ue le plus coupable, c'est Robespierre.
Le 4, l'Assemblée poussa un cri cjui dut faire tressaillir les prisonniers du Temple. Sur la proposition de Chabot, elle cria : Plus de roi! Et il fut prêté par tous, le serment de haine éternelle à la royauté. Puis, pour cju'on ne pût soupçonner les Girondins de cette sympathie à l'égard de Brunswick, dont les imprudents appels de Carra les avaient fait croire capables à quelques imaginations défiantes, Aubert Dubayet pressa l'Assemblée de déclarer que jamais elle ne laisserait un étranger donner des lois à la France. Cette motion parlait au cœur de chacun- : elle fut accueillie avec transport.
Le même jour arriva la nouvelle que, le 2 septembre, la ville de Verdun s'était rendue. N'ayant pu décider le conseil de défense à tenir ferme, le commandant Beaurepaire avait dit : « Messieurs, j'ai juré de ne me rendre que mort; survivez à votre honte, puisque vous le pouvez ; moi, fidèle à mes serments, je meurs libre. » Et il s'était fait sauter la cervelle.
Ce trait d'héroïsme, qui valut aux cendres de Beaurepaire le glorieux refuge du Panthéon, excita dans la France entière une admiration passionnée. Et certes l'orgueil d'avoir de tels enfants était de nature à la consoler de la perte d'une ville. Mais, quoiqu'on ne connût pas immédiatement les détails de la capitulation, ils ne pouvaient qu'ajouter par le contraste à l'opprobre de ceux qui avaient passé sur ce noljle cadavre
pour aller tendre les clés de la ville à reniiemi. Ce fut donc une calamité de plus que la triste nouvelle jetée tout à coup au milieu de Paris embrasé. Elle tendait à ranimer des fureurs di'jà lasses.
Aussi ce fut en vain que Roland écrivit à Santerre d'employer à garantir la sûreté des personnes les forces que la loi mettait entre ses mains : cet effort, louable quoique tardif, n'arrêta rien; il n'arrêta rien, malgré les bonnes dispositions dont témoignait la réponse de Santerre. Le torrent descendit sa pente ; les exécutions durèrent encore deux jours, et elles produisirent des monstres tels que Charlat, le garçon boucher AUaigre et le nègre Delorme, lesquels tuèrent pour le seul plaisir de tuer, et sans relâche, abritant dans le délire public, les misérables, leur lâche férocité.
L'égorgement de trente-sept femmes à la Salpètrière, re paire de voleuses et de prostituées, mais où nulle conspiration n'était à poursuivre; le sac, on pourrait dire, de Bicêtre : la Marseillaise devenue l'hymne de l'assassinat dans la bouche de ceux qui, le soir, à la lueur des flambeaux, la faisaient servir d'accompagnement au bruit des chars fu^iéraires sur le pavé des rues; le fait du jeune Maussabré montant, à l'Abbaye, le long d'une cheminée pour s'enfuir, se heurtant la tête à une grille qui lui barre le passage , et tombant à demi' mort sur de la paille allumée en bas pour l'étouffer ; enfin, Marat, écrivant au nom du Comité de surveillance une circulaire destinée à plonger toute la France dans le gouffre sanglant où Paris se débattait, et Danton la faisant partir, cette circulaire, sous le couvert du ministère de la justice.... voilà le tableau complet! Je me trompe : il y avait des prisonniers à Orléans, l'ex-ministre Delessart, par exemple, et M. de Brissac, l'ex-commandant de la garde constitutionnelle de Louis XVI. On les entassa sur des chariots que conduisaient le Polonais Lazouski et Fournier l'Américain, et on leur fit prendre la route de Paris. Parviendraient-ils jusquelà? Alquier, président du district du département de Seineel-Oise, craignit que non, et courut à franc étrier prévenir Danton de veiller sur la vie de ces malheureux. Danton l'avertit brusquement de se mêler d'administrer. Les prisonniers d'Orléans arrivèrent donc, le 9 septembre, à Versailles, et
n'allèrent pas plus loin que la grille de l'Orangerie Quand
les chariots entrèrent dans Paris, ils étaient vides !
Peltier, qu'aucune exagération, aucun mensonge ne font hésiter quand il les juge de nature à servir ses ressentiments, s'est plu à rêver d'hommes jetés dans la Seine, de passants
tués à coups de fusil, etc et, avec une audace extraordinaire,
il a porté à huit mille le nombre de ceux qui périrent. Eh bien, tout monstrueux qu'il était, ce chiffre na point paru assez frappant aux éditeurs des Mémoires sur les journées de septembre, qui lui ont substitué, d'un trait de plume, celui de douze mille huit cent cinquante-deux. Heureusement, il existe deux tableaux nonùnalifs des victimes de septembre : l'un dressé par Maton de La Varenne, l'autre par Prudhomme ; et la liste de ce dernier, la plus complète des deux, donne pour résultat, — y compris les cinquante-sept prisonniers d'Orléans, — non pas douze mille huit cent cinquantedeux, mais quatorze cent quatre-vingts 1
Telle est la vérité sur les journées de septembre.
Il est faux que la Commune en ait tracé d'avance le plan hideux, et l'ait donné à exécuter, au milieu de Paris immobile et muet, à une poignée d'assassins à gages. Ah I s'il était fondé, le système historique qui a prévalu jusqu'ici, parce qu'il fut soutenu, et par les Girondins en haine des Montagnards, et par les royalistes en haine de la Révolution, y aurait-il assez de mépris, assez d'exécration pour tous ces
royalistes, pour tous ces Girondins, pour tous ces ministres, pour toute cette Assemblée, pour tout ce peuple, qui, saisis d'horreur mais tremblants de peur, auraient laissé boire tant de sang à une cinquantaine de vampires ? Et à quelle époque de l'histoire faudrait-il donc remonter, juste ciel! pour trouver un exemple d'universelle lâcheté, comparable à celle doni la France, patrie du courage, aurait alors donné le spectacle ? Non, non, il n'en alla point ainsi. Les journées de septembre eurent le caractère d'emportement contagieux qui, au treizième siècle, avait marqué ces Vêpres sicilunncs, où huit mille Français furent égorgés en deux heures. Mais quoi ! c-j» mêmes prisons de Paris, comme le remarque très-bien un historien anglais, Carlyle, n'avaient-elles pas déjà vu leurs dalles rougies du sang des Armagnacs, massacrés en masse par les Bourguignons ? Et les Manuel d'alors n'avaient-ils pas entendu les tueurs leur dire : « Maudit soit qui aurait pitié de ces chiens d'Armagnacs ! Ils ont ravagé le royaume de France et l'ont vendu à l'Anglais. » Les journées de septembre sortirent d'un semblable excès de délire, né lui-même de l'excès du péril et de la rage. Elles furent le vertige de Paris menacé de mort, elles furent la démence de la Révolution pantelante. Elles eurent ce qui serre le cœur, ce qui consteine, mais ce qui ne s'est que trop souvent rencontré dans les annales des peuples, un caractère d'irrésistible spontanéité, qui s'associa, chose lamentable et effroyable, au plus fougueux élan de patriotisme qui fut jamais.
France, Révolution, Liberté, qu'il vous a coûté cher, cet accouplement contre nature ! Le monde ne les a plus compris, mêlés aux gémissements venus de l'Abbaye, vos chants de fi-aternité et de délivrance. Entre vous et lui , un voile rouge venait d'être étendu, derrière lequel disparurent momentanément, et ce que vous aviez accompli d'iiéroïque, et ce que vous alliez accomplir encore. Vous étiez la vie, et les peuples la cherchaient; mais dès qu'on leur présenta le corps vivant lié à un cadavre, ils reculèrent d'effroi !
Et puis, c[uelle pitié de voir la philosophie devenue fanatique pour mieux décrier le fanatisme, et l'apostolat de l'humanité pratiqué à coups de lance ! Les représailles s'éternisent de la sorte ; la peine du talion passe du code de la barbarie dans celui du progrès, qu'il déshonore, et les siècles ne font plus que se venger les uns des autres. En septembre, on disait au prêtre qu'on égorgeait : « Souviens- toi de la Saint-Barthélémy I... »