‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 4)Chapitre 4 sur 100 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

LE SERRURIER CAMAIN

ous allons montrer le peuple aux Tuileries.... Mais pendant que tout se préparait pour la visite tumultueuse que les faubourgs firent au roi, il se passait dans l'intérieur du château des choses étranges sur lesc[uelles les réticences calculées ou l'ignorance de l'histoire ont jusqu'ici laissé planer un mystère épouvantable.

Sur ces choses, comme nous l'expliquerons un peu plus loin, les archives du royaume avaient reçu un dépôt qu'elles n'ont point gardé; il existait des documents officiels, et ils ont disparu; il existait des traces de feu, et des mains inconnues, mais à coup sûr toutes-puissantes, les ont effacées. N'importe ! Le fait dont il s'agit se trouvant tirer une gravité funèbre, non pas seulement de soupçons plus ou moins bien fondés, mais d'un décret solennel rendu par une grande assemblée, il est nécessaire de présenter ce fait sous le jour douteux qui l'environne quant à présent, pour que plus tard, si des lumières nouvelles viennent à briller, il prenne son rang parmi les affirmations ou les négations historiques.

Lors des 5 et 6 octobre, Gamain, le maître en serrurerie de Louis XVI, s'était abstenu de quitter Versailles, où il avait ses ateliers, et, depuis cette époque, pour aller aux Tuileries, il avait toujours attendu que le roi le fît mander. Le 21 mai 1792, comme il était dans sa boutique, un homme à cheval s'arrêta devant sa porte et l'appela par son nom. L'homme portait l'habit de roulier. Gamain s'approche, et reconnaît Durey , que Louis XVI avait pris pour aide de forge, a Monsieur Gamain, dit Durey, Sa Majesté m'envoie vous ordonner de venir au château. »

Les relations de Gamain avec son royal élève ne l'avaient point préservé de la contagion des idées révolutionnaires; la pente de ses opinions était vers la République. Déjà compromis aux yeux des patriotes exaltés par ses rapports avec le château, il craignait de l'être encore davantage. D'ailleurs on commençait à parler vaguement d'une prochaine invasion des Tuileries. Gamain eut d'autant plus peur de trop s'engager cette fois, que Durey lui avait dit : « Vous entrerez par les cuisines, pour ne pas inspirer de soupçons. » Il s'excusa donc de son mieux. Mais le lendemain ses hésitations furent vaincues par un billet écrit de la main même du roi, et dans lequel Louis XVI le priait amicalement de lui venir donner un coup de main pour un ouvrage difficile. Il embrassa sa femme et ses enfants, leur promit d'être de retour avant la nuit, et suivit Durey, qui lui avait apporté l'invitation écrite du roi.

Ils entrèrent aux Tuileries par les communs, et se rendirent à l'atelier de Louis XVI, où Gamain resta, pendant que Durey allait annoncer son arrivée. Lorsque le roi et Durey arrivèrent, Gamain était occupé à examiner une porte en fer nouvellement forgée, une serrure exécutée avec beaucoup de précision, et une petite cassette en fer. Le visage de Louis XVI respirait la bienveillance, et ses lèvres souriaient. « Eh bien, mon pauvre Gamain, dit-il à l'artiste, voilà bien longtemps que nous ne nous sommes vus! » Puis, lui mon-

trant la porte en fer et la serrure : « Que dis-tu de mon talent? C'est moi seul qui ai terminé ces travaux en moins de dix jours. » Gamain s'enorgueillit do l'habileté de son apprenti, et lit l'offre de tout son dévouement. Le roi lui dit alors qu'il se confiait à sa fidélité, et il le conduisit dans un couloir sombre qui communiquait de son alcôve à la chambre du Dauphin. Durey, à la lueur d'une bougie, leva, par ordre du roi, un panneau de la boiserie, derrière lequel était un trou rond d'à peu près deux pieds de diamètre, pratiqué dans la muraille. Le roi apprit à Gamain qu'il avait fait cette cachette pour y serrer de l'argent; que Durey l'avait aidé à percer ce mur; qu'ils en jetaient les gravois dans la rivière, et avaient été obligés d'y faire plusieurs voyages dans la nuit. « Maintenant, ajouta-t-il, la question est d'appliquer la porte de fer à l'entrée de ce trou. Je ne sais comment m'y prendre pour cette opération. Voilà le service que j'attends de toi. »

Gamain se mit à fœuvre aussitôt, activement secondé par le roi, dont la main robuste était plus propre à presser des travaux de maçonnerie qu'à manier le sceptre dont la chargèrent de moqueuses destinées. Ce furent des heures pleines d'anxiété. Chaque coup de marteau vibrait douloureusement au fond du cœur de Louis XVI, et les précautions prises pour étouffer le bruit de ce travail nocturne en prolongèrent la durée. Quand il fut achevé, le roi pria Gamain de l'aider à compter avec lui deux millions en doubles louis, qui furent divisés en quatre sacs de cuir; et, pendant ce temps, le serrurier, non sans surprise, aperçut Durey qui transportait des liasses de papier. Il n'en sut pas davantage.

Au moment où il allait se retirer ici que se passa- t-il?

Dans la pétition que Musset lut à la Convention, le 8 floréal an II, il est dit : « L'ouvrage fini, Capet apporta luimême au citoyen Gamain un grand verre de vin qu'il l'engagea à boire, parce qu'effectivement il avait chaud. Quelques lieures après qu'il eut avalé ce verre de vm, il fut atteint d'une colique violente, qui ne se calma que lorsqu'il eut pris une ou deux cuillerées d'élixir, qui lui firent rendre tout ce qu'il avait mangé et bu dans la journée. Il s'en est suivi une maladie terrible qui a duré quatorze mois, dans lesquels il en a été neuf perclus de ses membres, sans que sa santé se soit rétablie assez pour lui permettre de vaquer à ses afi'aires de manière à subvenir aux besoins de sa famille. »

Mais ce n'était pas le roi que Gamain accusait dans le récit verbal que, depuis, on lui entendit faire si souvent, et toujours sans la moindre variante. Car il ne mourut qu'en 1800; et dans fagonie d'une vieillesse prématurée, il semblait trouver un amer plaisir à rappeler les détails d'une aventure, dont le souvenir l'obsédait. Voici comment la fin de son récit est rapportée dans la brochure que nous analysons :

« Lorsque j'allais me retirer, la reine entra tout à coup par la porte masquée qui se trouvait au pied du lit du roi : elle tenait à la main une assiette chargée d'une brioche et d'un verre de vin; elle s'avança vers moi, qui la saluais avec étonnement : « Mon cher Gamain, me dit-elle d'une voix cares- « saute, vous avez chaud : buvez ce verre de vin et mangez « ce gâteau, cela vous soutiendra pour la route que vous allez « faire. » Je la remerciai tout confus, je vidai le verre de vin

à sa santé, et glissai la brioche dans ma poche Quand je

sortis des Tuileries, il était nuit close.... Je m'acheminai à travers les Champs-Elysées , en longeant la chaussée du bord de l'eau, où ne passaient guère ni piétons ni voitures, les communications entre Paris et Versailles étant devenues de plus en plus rares, depuis que le roi avait quitté cette dernière ville. Soudain je fus saisi d'un malaise général, bientôt suivi de déchirements d'estomac, de spasmes nerveux.

de bi'ùlements d'intt'Stins, jusqu'à ce que des soufl'ranccs inouïes me fissent tomber haletant au pied d'un arbre.... Il me semlilait qu'on m'arrachait le cœur et les entrailles.... Je poussais par intervalles des cris aigus , et sans interruption des gémissements étoufl'és. Une heure, qui me parut un siècle d'enfer, s'écoula dans ces angoisses. Enfin, je me regardai comme sauvé quand le bruit d'une voiture roulant sur le pavé parvint à mes oreilles. Je me poussai en avant sur les mains et les genoux, afin d'être secouru ou écrasé.... A mes plaintes réitérées, un homme mit la tête à la portière, et, voyant quelque chose qui se mouvait dans l'ombre, ordonna au cocher de retenir les chevaux pour éviter un malheur. Puis

il s'élança hors de la voiture C'était un riche Anglais,

d'un caractère humain et généreux Il considéra ma face

livide, tâta mon pouls à peine sensible, toucha ma poitrine brûlante, et me demanda froidement si je n'avais pas été empoisonné. Ce fut pour moi un éclair imprévu, dont la lueur me montra les motifs qu'on ])ouvait avoir de se défaire du

possesseur d'un secret d'État L'Anglais me porta dans sa

voiture, et la fit arrêter devant une boutique d'apothicaire de la rue du Bac, où fut préparé sur-le-champ un élixir dont la puissance combattit l'action foudroyante du poison.... Je recouvrai en partie l'ouïe et la vue ; le froid , qui déjà circulait dans mes veines, se dissi2)a par degrés; et l'Anglais jugea

que je pouvais être transporté à Versailles Nous arrivâmes

chez moi à deux heures du matin : ma femme était dans les transes ; son désespoir éclata en sanglots quand elle me vit revenir moribond, enveloppé dans une houppelande comme dans un linceul, et déjà semblable à un cadavre Le médecin, M. de Lameiran, et le chirurgien, M. Voisin, furent appelés, et constatèrent les signes non équivoques du poison. Interrogé à ce sujet, je refusai de répondre. Grâce à leurs soins , je triomphai du poison après trois jours de fièvre, de délire et de douleurs inconcevables, mais non sans en subir les terribles conséquences : une paralysie presque complète, qui n'a jamais été guérie tout à fait, une névralgie de la tête, et enfin une inflammation générale des organes digestifs, avec laquelle je suis condamné à vivre. Je ne voulais pas avouer même à ma femme que j'avais été empoisonné. Mais la vérité vit le jour malgré moi. Quelque temps après cette catastrophe, la servante, nettoyant l'habit que je portais lors de mon accident , trouva dans les poches un mouchoir sillonné

de taches noirâtres, et une brioche aplatie, déformée Le

chien mangea cette pâtisserie, et mourut. Il fut ouvert par M. Voisin, et la présence du poison constatée, etc., etc »

Ainsi, de deux choses l'une : ou Gamain avait odieusement calomnié le roi dans la pétition que le 8 floréal an ii il présenta à la Convention nationale, ou il calomniait odieusement la reine dans le récit verbal qui vient d'être transcrit. Par qui le verre de vin lui fut-il offert, s'il est vrai qu'on lui ait offert quoi que ce soit? Par Louis XVI? par Marie-Antoinette? Impossible de concevoir que, sur un fait de ce genre, il soit resté la moindre incertitude dans ses souvenirs. Il y a donc ici une contradiction qui, à elle seule, suffirait pour démentir le témoignage de Gamain, s'il n'était combattu de reste et anéanti par une démonstration morale presque plus décisive que toute preuve matérielle! Qui, de nos jours, pourrait s'arrêter une seconde à l'idée que, soit Louis XVI, soit Marie-Antoinette, aient été capables d'un tel attentat?

Et cependant, — chose qui montre bien jusqu'où peut aller dans un moment donné le délire des passions politiques, — le 2S floréal an ii, sur un rapport de Peyssard, la Convention nationale adopta par acclamation le décret suivant :

« Article 1". François Gamain, empoisonné par Louis

Capet, le 22 mai f792 (vieux style), jouira d'une pension annuelle et viagère de la somme de 1200 livres, à compter du jour de l'empoisonnement.

« Article 2. Le présent décret sera inséré au Bulletin de la correspondance. »

Quant aux pièces qui motivèrent ce décret, elles n'existent plus aux archives. Certificats des médecins, certificats de la Commune de Versailles , enquête ordonnée par le comité des secours publics, tout a été soustrait, tout a disparu. Les originaux de cette sombre afl'aire furent-ils mis à l'index par la Restauration? C'est probaljle. Toujours est-il que ce singulier épisode de la Révolution ayant excité, il y a quelques années , la curiosité d'un étranger de distinction , il fut bien vite découragé dans ses recherches par les entraves de tout genre que l'administration lui suscita. Et d'un autre côté , le volume du Moniieur qui contient la motion de Musset et le rapport de Peyssard, se trouvait, en 1838, avoir été enlevé de la Bibliothèque royale. Par qui? Pourquoi?

Maintenant, que, dans la journée du 22 mai 1792, Gamain ait été appelé au château; qu'il y ait aidé Louis XVI à placer la fameuse armoire de fer; qu'en retournant chez lui, il ait été saisi de douleurs atroces ; que le médecin Lameiran et le chirurgien Voisin aient reconnu dans ces douleurs l'action du poison, et que, jusqu'à la fin de ses jours, Gamain ait gardé , visibles sur sa personne , les traces d'un empoisonnement, voilà ce qui est acquis à l'histoire : « Les vieux habitants de Versailles se rappelaient encore, en 1838, cet homme qu'on voyait se promener seul , courbé sur sa canne comme un vieillard, dans les allées du parc, en regardant le château veuf de ses rois héréditaires. Gamain n'avait pas plus de cinquante-huit ans à l'époque de sa mort, et il offrait déjà tous les signes de la décrépitude : ses cheveux étaient tombés , et le peu qui lui en restait blanchissait sur son front sillonné de rides profondes; ses joues blêmes s'enfonçaient dans le vide que l'absence de ses dents avait fait , et ses yeux , au regard tei-ne et morne, ne s'allumaient qu'au nom de Louis XVI, qu'il prononçait toujours avec amertume, quelquefois avec larmes.... Gamain passait ordinairement ses soirées dans un café de Versailles , en compagnie de deux notaires — ils vivaient encore en 1838 — et du docteur Lameiran, qui l'avait soigné. Ces trois personnes attestaient au besoin toutes les pai'ticularités du poison , lequel , du reste , avait été constaté par procès-verbaux; mais Gamain manquait de témoins pour affirmer ce qui était arrivé aux Tuileiies dans la journée du 22 mai 1792. »

Après un semblable exposé , on se demande naturellement quels motifs poussèrent Gamain à poursuivre d'accusations si meurtrières ceux qui l'avaient honoré de tant de confiance. I^ui, quand il lui arrivait de lire cette question sur le visage de ses auditeurs , « il montrait ses infirmités , le tic nerveux qui le défigurait, sa main droite entièrement paralysée, une de ses jambes tordue ; il rappelait les tourments de sa longue maladie, la perte de son industrie et des modiques ressources amassées par son travail. » Il prétendait n'avoir fait que se venger.

Victime d'un de ces hasards extraordinaires que notre ignorance attribue quelquefois au calcul, Gamain crut-il réellement avoir été empoisonné de propos délibéré? Ou bien, ce qu'il racontait à cet égard n'était-il qu'une explication , la seule qu'il eût jugée propre à colorer sa conduite? Car enfin, ce prince qui fut son apprenti et s'était abandonné à sa foi, il l'avait mis sur la route de l'échafaud, par la dénonciation que le 19 novembre 1792 il fit à Roland de l'existence de ï armoire de fer. Or, s'il manqua du courage de sa trahison,

QUATREMERE DE QUINCY

LAGUE DE CESSAC

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