‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 4)Chapitre 30 sur 100 · MADEMOISELLE DE SOMBRE UIL · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE DE SOMBRE UIL

Des bandits groupés dans différents quartiers voulurent contraindre des citoyens à leur remettre chaînes de montres et boucles de souliers, sous prétexte d'en faire offrande à la patrie. Pour faire croire qu'ils étaient olficiei's municipaux, quelques-uns de ces misérables se présentaient décorés d'un ruban tricolore, tandis que d'autres les accompagnaient avec des balances, prêts à peser les bijoux et à donner reçu, le tout au nom de la France. Averti à temps, Santerre envoya des patrouilles parcourir la ville; et Roland, comme ministre de l'Intérieur, Pétion, comme maire de Paris, dénoncèrent à l'Assemblée l'audacieux brigandage. Mais déjà le peuple, indigné, en avait purgé la capitale, au moyen de cette justice

sommaire à l'usage des temps de trouble. Trois des prétendus officiers municipaux eurent la tête coupée, et un quatrième périt, sur le Pont-Neuf, d'un coup de couteau parli de la main d'une femme.

Sur ces entrefaites, le bruit courut que les diamants du Garde-Meuble venaient d'être volés. Et en efl'et, dans les nuits des 15, 16, et plus particulièrement dans celle du 16 au 17 septembre, tandis que de fausses patrouilles circulaient autour du Garde-Meuljle pour faciliter le vol, des homuus armés escaladèrent le rez-de-chaussée et le premier étage, forcèrent les croisées, enfoncèrent les portes, et fracturant les armoires, en enlevèrent tout ce qu'elles contenaient en di:.-

raanis, pierres liues et ])ijoux. Dans les poches des deux premiers voleurs qu'on arrêta furent trouvés, entre autres ])ijoux d'une valeur immense, deux Renommées en or massif, un petit Bacchus à cheval sur un baril, le hochet du prince royal, tout garni de diamants avec grelots d'or, et les pierres précieuses que les Indiens étaient venus offrir en présent à Louis XVI, de la part de Tippoo-Saïb.

Les deux malfaiteurs arrêtés se nommaient Ghambon et Douligny. Condamnés à mort, ils obtinrent un sursis, au prix de révélations qui amenèrent la découverte, d'abord de plusieurs cachettes où étaient enfouies des valeurs considérables, et ensuite celle d'un grand nombre de coupables, qui tous furent successivement jugés et exécutés.

Aucun nom politique ne fut compromis dans la procédure. Et cependant, avec leur mauvaise loi ordinaire, les partis adverses cherchèi-ent à se renvoyer l'un à l'autre la responsabilité de ce crime hardi.

Lors du procès des Girondins, après avoir laconté comment Lemoine-Crécy, garde général du Garde-Meuble, avait été remplacé dans ce poste, presque à la veille du vol, par Restou, créature de Roland, Fabre d'Églantine n'eut pas honte de dire : « J'appelle sur ce vol la responsabilité de Roland et de toute la coalition dont il faisait partie, » insinuation odieuse que Vergniaud pulvérisa par ces paroles, où éclatait la méprisante indignation d'un cœur honnête : « Je ne me crois pas réduit à l'humiliation de me justifier d'un vol. »

Malheureusement, la Commune n'avait été traitée à son tf)ur par ses ennemis ni avec plus de ménagement ni avec plus de justice. Les membres du Comité de surveillance furent, surtout, en butte à la malignité. On les accusa, dans l'ombre d'abord et à voix sourde, puis ouvertement quand la calomnie cessa d'être retenue par la peur, d'avoir détourné à leur profit les effets trouvés sur les victimes do septembre. On imputa le vol d'un camée antique à Sergent, à ce Sergent qui, presque centenaire, écrivait : « J'ai voulu être digne de posséder a jamais le cœur grand et noble d'une femme que j'ai adorée seule pendant plus de soixante ans. C'était la sœur consanguine de Marceau , devenu à l'âge de cinq ans son élève chéri. Sa sœur (jui l'adopta, a fait de lui un héros.... Eussé-je pu, avec une telle amie, avoir des sentiments de basse cupidité? « La vérité est cpie pour un besoin public, les membres du Comité imaginèrent de vendre aux enchères les dépouilles déposées entre leurs mains : déplorable vente assurément, mais qui fut publique du moins, et n'enrichit pas ceux qui la firent ! Quant au camée de Sergent, voici l'histoire : « Lorsque les membres, dit-il, renouvelés deux fois, décidèrent sans moi (ils étaient treize) la vente des bijoux, j'achetai une agate, assez mal montée en or; c'était un camée signé M..., nom d'un graveur français établi à Londres. Les bijoutiers priseurs l'avaient estimé deux louis. Le Conseil général de la Commune ayant désapprouvé cette vente, ainsi que toutes les autres, j'ai remis ma bague, comme tous les autres acheteurs. » Mais n'était-ce point déjà un tort assez grave que d'acheter, en vente publique, un de ces bijoux qui, selon l'énergique expression de M. Michelet, «sentaient le sang?» Ah! ce tort. Sergent eut à l'expier d'une manière bien cruelle! Le flétrissant soupçon le suivit, étape par étape, le long d'une vie qui dura près d'un siècle ; des preuves répétées de désintéressement, le dépôt d'un million de fonds secrets noblement refusé par lui, le souvenir de la modeste indemnité dont il se contenta dans son heure de toute-puissance, l'honneur d'avoir été l'époux librement choisi et 'saintement aimé de celle qili forma

l'âme héroïque de Marceau, rien ne put sauver l'ancien membre du Comité de surveillance de l'ombre que jetait sur sa carrière la bague fatale, et le surnom de Sergent l'agate descendit avec lui dans son tombeau !

C'est surtout quand la liberté passe à l'état de délire que l'ordre apparaît comme un besoin : une confédération générale entre toutes les sections fut proposée, dans le but déterminé de garantir à chacun ses biens et sa vie ; et, chose digne de remarque, l'idée vint de cette même section de l'Abbaye qui avait fourni tant de recrues au massacre.

Aussi bien, la réaction contre le mouvement des premiers jours de septembre devenait de plus en plus manifeste. Danton commençait à être embarrassé dS son coup d'État, et laissait aller son cœur à la pitié. Il sauva Duport, un des initiateurs de la Révolution, Duport suspect, maintenant, et qui venait d'être arbitrairement arrêté près de Nemours, au retour d'une promenade, ayant sa femme à son bras. Si la chaleureuse intervention de Danton, en cette circonstance, na([uit de la ciainte d'être compromis pa'r quelque révélation du prisonnier, c'est ce que rien ne prouve. Il y avait chez Danton un fond de générosité naturelle que même ses ennemis n'ont pu s'empêcher de reconnaître ; et certes, cette générosité n'avait pas attendu la fin des égorgements pour se faire jour. Il est certain ({ue plusieurs des prisonniers de septembre avaient dû la vie à une carte de délivrance envoyée du ministère de la Justice, et ce fut au moyen d'une de ces cartes, à lui remise par une main inconnue, que l'abbé Bérardier put sortir de sa prison, l'abbé Bérardier qui avait été le professeur de Camille Desmoulins à Louis-le-Grand, qui, depuis, l'avait marié, et dont il se souvint sans nul doute à l'heure du péril!

Mais à la disposition nouvelle des esprits, un homme résistait, un seul, et cet homme ne s'était montré jamais aussi imjilacable. On l'a déjà nommé, c'était Marat. Oui, tandis que, poursuivies de tant d'images blêmes, fatiguées de tant d'émolions poignantes, les âmes imploraient un peu de repos, Marat, dont on avait si longtemps ignoré la retraite, que quelques-uns prenaient pour un effroyable mythe, et dont Camille Desmoulins n'avait trouvé moyen de peindre la ténébreuse existence qu'en lui faisant sortir un bras de terre, Marat prêchait à pleins poumons l'éternité de la fureur ; il couvrait les murs de Paris d affiches homicides ; il transformait en un complot royaliste le vol des boucles de souliers et des chaînes d'or; il dem^ndUit impérieusement au ministre de l'Intérieur quinze mille livres pour sa propagande ; il écrivait à Danton, protecteur de Duport, qu'il le traînerait dans la boue, et Danton consentant à s'expliquer, il lui faisait dans un baiser l'outrageante aumône de son pardon ; il criait à Mme Roland : « Femme Roland, vous êtes priée de ne plus dilapider les biens de la nation ; » il déclarait que le cabinet de Roland était le foyer d'une conspiration dont le but était d'exterminer les patriotes ; il sommait le peuple de dépouiller ses représentants du « talisman funeste de l'inviolabilité, » et il saluait la convocation prochaine de l'Assemblée qu'on attendait, par ces mots : « Il importe que la Convention nationale soit sans cesse sous les yeux du peuple, pour qu'on puisse la lapider, si elle oublie ses devoirs. »

Or, c'était à travers une atmosphère encore toute chargée de l'odeur du sang, que ces dénonciations volaient, comme autant de flèches empoisonnées. D'ailleurs, ce que les uns rapportaient, dans Marat, à un état habituel de démence, les autres l'attribuaient aux calculs d'une politique profonde; en lui, aies entendre, la Révolution avait trouvé son Machiavel. Au club des Jacobins, Chabot ne craignait pas d'avancer, en

LES THERMOPYLES DE LA FRANGE

recommaudaut lu candidature de Marat, « que c'était peutêtre le seul homme politique qu'on aurait à la Convention. » De son côté, en réponse à Pétion qui, au sein du Conseil général, avait traité l'Ami du peuple d'insensé, Panis comparait Marat à un prophète, à un autre saint Siméon Stylitë. Sur

(juoi, les Rérolutious de Paris, qui racontent le fait, ajoutent: « MM. Pétion et Panis ne sont pas autant divisés d'opinion (ju'on le croit bien au sujet de cet homme. Prophète n'était-il pas jadis synonyme de fou? »

Ce qui est certain, c'est que Marat exerçait une influence

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