‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 4)Chapitre 31 sur 100 · DAGOBERT · texte numérisé non relu

DAGOBERT

avec laquelle il fallait compter, et le résultat des élections qui avaient lieu alors le prouva de reste : Robespierre, dont le nom était à la tête de toutes les Hstes, avait été élu le premier; puis était venu Danton, puis Manuel, puis Camille Desmoulins : le cinquième député de Paris, ce fut Marat. Comment, dès lors, ne se serait-on pas ému de ses aitaques?

Roland, qu'il déchirait dans ses affiches, ne dédaigna point de se défendre pubHquement, et fit paraître, le 13 septembre sa Lettre aux Parisiens. Il y rappelait ses services se plaignait d'un ton calme et noble de l'injustice de ses ennemis, mais laissait tomber de sa plume une phrase, trop oubliée de ses apologistes : « J'ai admiré le 1 0 août, j'ai fréuii

sur les suîlcs du 2 septembre; j'ai bien jut^é ce que la patience longue et trompée du peuple et ce que la justice avaient dû produire; je n'ai point inconsidérément blâmé un terrible et premier mouvement; j'ai cru qu'il fallait éviter sa continuité. »

Quatre jours après, Vergniaud répondit à son tour, et avec son élo(juence ordinaire, du liaut de la tribune. L.^.s prisonniers de Sainte-Pélagie avaient écrit à l'Assemblée pour la supplier de pourvoir à leur siîreté. Vergniaud, profitant de cette occasion, prit à partie le Comité de surveillance, dont il accusa en termes violents la cruauté systématique et la tyrannie. Quant aux dangers que lui même il pouvait courir : « Que m'importent, dit-il, des poignards et des sicaires ! qu'importe la vie aux représentants du peuple, quand il s'agit de son salut! Lorsque Guillaume Tell ajustait la flèche qui devait abattre la pomme fatale qu'un monstre avait placée sur la tète de son fils, il s'écriait : « Périssent mon nom et ma « mémoire, pourvu que la Suisse soit libre ! »

C'étaient là de belles paroles : elles remuèrent tous les ccours, et les applaudissements réitérés des tribunes montrèrent bien quelle réaction d'humanité s'était opérée dans les esprits. Mais si Vergniaud croyait réellement, comme il l'insinua le premier et comme les Girondins ne le répétèrent que trop depuis, s'il croyait réellement que les massacres avaient été l'œuvre des sateltHes de Cobknlz et de quelques scélérats soudoyés, pourquoi ne l'avait-il pas dit jolus tôt? pourquoi, au moment même où ces « scélérats soudoyés » étaient en train de gagner leur sanglant salaire, Vergniaud n'avait-il pas saisi la flèche de Tell? Ah ! ce n'était pas le 17 septembre, devant des tom.bcs fermées, c'était le 2, c'était le 3, devant des tomlîes ouvertes, qu'il aurait fallu monter à la tribune, et^crier d'une voix que la terre entière eût entendue : « Je demande que les membres de la Commune répondent sur leurs tètes de la sûreté de tous les prisonniers. »

Malheureusement, l'esprit de parti mêlait dc^à aux protestations les plus généreuses son imperceptible venin. Déjà, la Gironde, vaincue dans les élections de Paris et profondément humiliée, songeait à se faire une arme des journées de septembre contre ses ennemis et ses rivaux, elle qui avait voilé d'une main si complaisante les horreurs de la Glacière, elle qui allait compter dans ses rangs l'un des Duprat et les Mainviehe !

Disons tout : le bruit s'était vaguement répandu qu'un nouveau massacre devait avoir lieu dans les prisons ; mais ce Lruit correspondait si peu aux sentiments de la Commune, que le Conseil général prit texte de là pour casser, dans la soirée du 18 septemlire, le Comité de surveillance, et déclarer C[u'à l'avenir nul membre étranger au conseil ne pourrait faire partie de ce comité. C'était exclure Marat.

Puis, pour qu'aucun nuage ne restât sur sa véritalde pensée, ce même Conseil général de la Commune, que les hisoriens ont toujours et si mal à propos confondu avec le Comité de surveillance, publia une proclamation terminée en zen termes : « Jurons tous, et n'oublions jamais ce serment sacré, jurons de maintenir la liberté et l'égalité, la sûreté des personnes et des propriétés ; jurons de protéger de tout notre pouvoir les personnes détenues maintenant en prison, ou de mourir à notre poste; jurons de respecter et faire respecter le cours et l'activité de la loi. »

A son tour, l'Assemblée, dans une adresse solennelle aux Français, défendit, contre Marat et ses menaces, l'inviolabilité des représentants du peuple; et, le iendem£(in, encouragée par l'attitude de la Commune, elle décréta une série de

mesures vigoureuses pour le rétablissement de l'ordre et la sûreté individuelle des citoyens dans Paris.

Cependant, l'élan militaire multipliait ses prodiges. A la voix de la Commune, les églises s'étaient remplies de femmes venues là pour travailler aux effets de campement. On eût dit que les ouvriers songeaient moins à faire vivre la patrie ([u'à l'empêcher de mourir, tant ils mettaient d'ardeur à courir vers le champ "de bataille, en laissant l'atelier vide ! Un arrêté de la Commune, que nous avons déjà cité, constate ce fait sans exemple qu'il y eut un moment où Paris fut à la veille d'être abandonné par tous ceux sur qui reposait son existence de chaque jour : boulangers, bouchers, tailleurs, cordonniers, menuisiers, serruriers, charrons, etc., tous cherchant une épée, tous voulant aller défendre la frontière. Pour mieux protéger la poussière sacrée qu'ils contenaient, on prit jusqu'au fer, jusqu'au ploiul) qui garnissaieni les cercueils, et l'on ne crut pas manquer au culte des aïeux, en les appelant à contribuer, du sein de la mort, au salut de la France ! Ah l plus que les efforts du génie, cet irrésistible enthousiasme la sauva.

Nous avons laissé Dumouriez à Sedan, résistant au timide conseil de repasser la Marne, et, le doigt sur la carte, disant à un de ses officiers : « Vous voyez cette forêt? voilà les Thermopyles de la France. » Il disait vrai.

La forêt d'Argonne se prolonge entre Sedan et Sainte-Ménehould ; c'est une ranjîflcation des Ardennes qui s'étend dans une longueur de treize lieues sur une largeur inégale Elle sépare la riche et fertile province des Trois-Évêchés de la Champagne pouilleuse, affreux pays dépourvu d'eau, d'arbres et de pâturages. Coupée par des montagnes, des riviè res, des étangs, des marais, la forêt d 'Argonne ne présente d'accessibles au passage d'une armée que cinq clairières : le Chêne-Populeux, la Croix -aux-Bois, Grand-Pré, la Chaladc et les Islettes. Le premier de ces débouchés va de Sedan à Rethel; le cinquième, de Verdun à Paris par Sainte-Ménehould.

Voilà les passages qu'il s'agissait d'occuper d'ab?rd, puis de garder. Dumouriez décida que le général Dillon occuperait avec cinq raille hommes la position des Islettes; que celle de la Croix aux-Bois serait confiée à un corps détaché, sous les ordres du général Ghazot. Lui-même se réservait le poste de Grand -Pré. Quant au Chêne-Populeux, force étail de le laisser ouvert momentanément, faute de troupes suffisantes; mais on attendait des renforts : le général Duval devait amener cinq mille hommes; le général Beurnonvillc avait reçu ordre de faire avancer les troupes du camp de Mauld?. et enfin la ville de Reims se tenait prête à envoyei'. en même temps que quatre pièces de canon, dix-huit cents soldats, parfaitement équipés et armés.

Le plan était hardi, l'exécution difficile. Car le général autrichien Clairfayt ayant son avant-garde sur la rive gauche de la Meuse, les positions à occuper se trouvaient plus près de l'ennemi que de l'armée française. Il fallait donc ])arvenii- à lui dérober le secret de la marche qu'on projetait, et le devancer. Ici Dumouriez fut admirable de promptitude, de coup d'œil, de précision et d'audace. Sachant que Clairfayt n'avail avec lui qu'une médiocre avant-garde, et ne doutant pas qui' si l'armée française faisait mine de lui passer sur le corps, il ne se hâtât de mettre la rivière entre lui et les assaillants, Dumouriez le fait vivement attaquer, le 31 août, par Dillon, à la tête de six mille hommes. Ce qui avait été prévu arrive. Clairfayt prend le change, il se rejette précipitamment sui l'autre rive de la Meuse, dont Dillon redescend alors le cours, tandis (jue, parti de Sedan le l^' septembre, Dumou-

LES THERMOPYLES DE LA FRANCE

riez allait, avec douze mille hommes, occuper le camp de Grand-Pré. Il y arriva le 4 septembre, et, le 7, la possession de tous les défilés de l'Argonne par nos troupes fermait, pour ainsi dire, sur l'ennemi les portes de l'invasion.

Deux jours auparavant, toute l'armée des alliés avait fran-

chi la Meuse, et, marchant sur trois colonnes, était venue couvrir lentement les hauteurs de Fromerville, à une demilieue de Verdun. Elle ne s'élevait pas à moins de quatre-vingt mille combattants, auxquels Dumouriez, en attendant la jonction, encore incertaine, de Beurnonville, n'avait pas à opposer plus de vingt- cin(| mille hommes.

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