‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 4)Chapitre 32 sur 100 · KELLERMANN · texte numérisé non relu

KELLERMANN

Aussi le roi de Prusse se montrait-il plein de confiance et comme assuré de la victoire.

Le duc de Brunswick, au contraire, laissait éclater sur son front le trouble de son cœur. Il y avait longtemps que la France l'avait enlacé de ses séductions, et il ressemblait à un amant auquel on demanderait de tuer sa maîtresse. Tant qu'il avait pu se flatter de l'espoir qu'une promenade mili-

taire le conduirait à Paris, il s'était soumis de bonne grâce; mais maintenant, l'idée d'y marcher sur des cadavres le glaçait. « Le baron de Salis, raconte Mallet du Pan, m'a assuré que lorsqu'on apprit à Trêves la prise de Sierck et quelques coups de fusil tirés des fenêtres sur les alliés, le duc fut déconcerté, et lui parla avec la plus grande inquiétude de ces coups de fusil. M. de Salis lui dit qu'il suffisait de

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IIISTOIUE DE LA UEVOLUTION FRANÇAISE

Taire punir les tireurs et raser leurs maisons. .. Le duc, frappé, n'en revenait pas, hésita sur l'exemple, et fut totale ment troublé. »

A Fromerville, par un hasard singulier, il advint que le roi de Prusse prit son quartier général à Glorieux, tandis que le duc prenait le sien à Rgrel : circonstance qu'on trouva piquante, parce qu'elle exprimait à merveille la disposition d'esprit du monarque .et celle de son généralissime.

Quant aux émigrés, ils avaient établi leur quartier général à Hettange, où, du reste, on donnait moins de temps aux préoccupations militaires qu'aux intrigues Monsieur aspirait violemment au titre de régent du royaume; mais ce titre, que la Prusse n'eût pas fait difficulté de lui accorder, l'Autriche le lui refusait, cette dernière cour n'ignorant pas quelles étaient, à l'égard de Monsieur, les répugnances et les craintes de Marie- Antoinette. D'un autre côté, l'idée d'une régence se trouvait combattue avec beaucoup de vivacité par le baron de Breteuil, re^irésentant de Loliis XVI auprès des cabinets. Pour le gagner, les princes lui sacrifièrent Calonne, son rival, et ils lui envoyèrent à Luxembourg, où il était alors, un agent chargé de le convaincre.

Mais à quoi pouvait-il servir que Monsieur fût déclaré régent? Sur le véritable esprit de la France, l'illusion n'était déjà plus permise à personne, pas même aux émigrés. Ils avaient annoncé à leurs alliés d'outre-Rhin qu'on les recevrait à bras ouverts, et voilà que la résistance était partout. Dans chaque village, dans chaque hameau, on entendait un cri perçant poussé par les femmes : Mort aux étrangers ! et les hommes s'armaient de leurs faucilles. Les alliés n'eurent pas plutôt franchi la frontière, traînant l'ancien régime dans leurs bagages, qu'ils eurent contre eux : le bourgeois, fier de son importance nouvelle , le propriétaire campagnard , enrichi par l'achat des domaines nationaux ; le paysan, délivré de la dîme.

Il est vrai que la peur de quelques marchands aidant à la trahison de quelques royalistes, les envahisseurs avaient vu Longwy et Verdun ouvrir leurs portes; mais le magnanime suicide de Beaurepaire leur prédisait ce qu'allait être en France le culte de la France, et quand le roi de Prusse avait demandé son nom au jeune officier cpa'on força de porter la capitulation de Verdun, celui-ci avait répondu : » Marceau, » avec un regard et des larmes, désormais impossibles à oublier. L'attitude de Mézières, d'ailleurs, et celle de Sedan, prouvaient assez qu'il n'y avait de contagieux chez nous que la colère. A Thionville, que Wimpfen, d'un cœur indomptable, défendait contre des forces supérieures, les habitants avaient installé sur le rempart un cheval de bois, portant une botte de foin attachée à son cou, et cette inscription : Les Prussiens prendront Thionville, qua'^id ce cheval 7nangera du foin.

Dumouriez, qui écrivit ses mémoires beaucoup moins en patriote qu'en soldat, s'est trop plu à dissimuler dans son livre, ce qu'il dut à l'élan des citoyens. Il va jusqu'à prétendre, en rappelant ses proclamations aux paysans, que l'effet en fut eombattu, non sans succès, par l'influence des gentilshommes verriers répandus dans le voisinage. Mais il y a un fait qui parle plus haut que les réticences intéressées ou les atténua tions de Dumouriez, c'est la détresse où tomba l'ennemi. Du bois vert, qui ne donnait cpie de la fumée; des raisins verts, qui produisirent la dyssenterie, voilà tout ce cjue lui laissa l'hostilité du paysan ; et les cultivateurs apportèrent à serrer leurs grains un empressement si implacable, que bientôt les alliés eurent à compter avec la famine.

Pour comble, la pluie vint, une pluie horrible et obstinée, qui fit de tout le pays environnant un bourbier où les Prussiens enfonçaient jusqu'aux genoux. « Il ne restait plus qu'une bataille à gagner, écrit Bertrand de Molleville, bataille que le mauvais temps empêchait de livrer; mais je n'avais pas le moindre doute que, le jour où la pluie cesserait, l'armée de Dumouriez ne fût taillée en pièces. L'impatience de voir arriver ce beau jour me réveillait, et me faisait lever plusieurs fois dans la nuit pour aller voir le temps qu'il faisait, et je quittais toujours ma fenêtre en maudissant cette pluie fatale, cfui semblait ne devoir jamais finir. »

Mais le ciel fut sourd à ces sacrilèges vœux des royalistes, et la faux du villageois resta suspendue sur la tête des traînards. On prit quelques paysans, on les pendit : rigueur inutile 1 Que de pâles visages de hulans ou de Hessois furent aperçus endormis pour jamais dans le lit agité des torrents !

Ce n'est pas qu'on n'eût à souffrir aussi dans le camp de Dumouriez. Mais l'amour de la patrie était là, et les soldats supportaient tout avec la plus grande gaieté. Seuls, les officiers supérieurs trouvaient dur de ne manger que du mauvais mouton ou des légumes, d'être réduits à boire de la bière en Champagne, et, quanfl le général les invitait à sa table, de n'y pas avoir toujours du pain blanc.

Il faut avouer, d'autre part, que les fédérés amenés au camp par l'enthousiasme se monti'aient quelquefois peu maniables : témoin ceux qui, à peine arrivés de Chàlons, annoncèrent qu'ils ne s-ouffriraient ni épaulettes, ni croix de Saint- Louis, ni habits brodés, et qu'ils allaient mettre les généraux à la raison. Mais Dumouriez n'était pas homme à se laisser conduire ou étonner ; il avait d'ailleurs ce regard audacieux, ce geste décisif, cette parole ferme et vive, qui plaisent tant aux Français. Informé de la mutinerie des volontaires de Chàlons, il pousse droit à eux, suivi d'une, escorte de cent hussards, et la main étendue vers quelques pièces de canon : « Vous autres, dit-il, car je ne peux vous appeler ni citoyens, ni soldats, ni mes enfants, vous voyez devant vous cette artillerie, derrière vous cette cavalerie?... Eh bien, je vous fais tailler en pièces à la moindre mutinerie. Si vous vous corrigez , si vous vous conduisez comme cette brave armée dans laquelle vous avez l'honneur d'être admis, vous trouverez en moi un bon père. » On le crut sur parole. Un autre jour, il dit aux soldats, à propos du pain, qui manquait : « Vous avez du lard, du riz, de la farine : faites des galettes, la liberté les assaisonnera. » Il menaçait ceux qui seraient « assez lâches pour ne pas supporter la faim, » de les dépouiller de leurs armes et de les chasser. C'est bien connaître le soldat français. Tous se firent un point d'honneur de se passer de pain en riant. On avait si peur d'être privé du plaisir de se battre !

On était au 1 2 septembre, et le duc de Brunswick hésitait encore dans le choix de son point d'attaque. 11 était plus que temps d'agir, cependant; car, tandis que le général Beurnonville s'avançait de Rethel avec onze mille hommes, Kellermann, d'un autre côté, partait du camp de Frascati à la tête de vingt mille combattants ; sans compter c[ue des renforts partiels accouraient de toutes parts derrière la Marne à la défense commune. Si les Prussiens laissaient s'opérer la jonction de toutes ces troupes, ils allaient avoir devant eux une armée égale à la leur.

Le duc de Brunswick se mit donc en mouvement , mais étant venu reconnaître, du haut de la montagne appelée le Pas-des-Vaches, près Clermont, la position des Islettes, il désespéra, chose étrange, de forcer, avec soixante mille boni-

LES THERMOPYLP^S DE LA FRANGE

mes d'excellentes troupes, un poste que gardaient seulement cinq mille soldats ; et laissant devant ce poste un corps de Hessois, il alla camper à Landres avec le gros de son armée. ,

Mais pendant que les Prussiens opéraient ce mouvement sur la droite, Dumouriez commit une faute qui, selon le noble aveu (£u'il en fait lui-même, « mit la France à deux doigts de sa perte. » Trop confiant dans les rapports d'un

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