‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 4)Chapitre 38 sur 100 · MONTAGKE ET GIRONDE FACE A FAGE · texte numérisé non relu

MONTAGKE ET GIRONDE FACE A FAGE

haut, ne s'était fait nul scrupule de toucher et à la propriété industrielle des jurandes et à la propriété territoriale du clergé?

Mais Danton n'était ni un réformateur, ni un philosophe ;

c'était un politique. Peu lui importait, à lui, que Jean-Jacques eût écrit, à l'adresse de générations encore plongées dans la nuit de l'avenir « Les fruits sont à tous, et la terre n'est à personne » Ge que Danton sentait fortement, c'est

EUZOT

que la Révolution avait créé des mtérêts nouveaux, devenus à leur tour égoïstes et ombrageux ; c'est que les acquéreurs de biens nationaux étaient entrés dans leur phase de conservateurs; c'est qu'il fallait rassurer contre l'imprévu la masse des nouveaux propriétaires ; c'est qu'il fallait arracher à la Gironde le pouvoir de les attirer à elle en les alarmant sur les

projets de ^a Montagne. Et voilà comment la stratégie de parti, «'introduisant dans la Révolution, tendait à en altérer le caractère héroïque 1

La Gonvention n'eut garde d'hésiter sur la première proposition de Danton, relative à la souveraineté du peuple , mais, quant à la seconde, qui murait si tyranniquemeut l'avenir^

elle lui fit subir, sur la motion de Goutlion, une modification profonde ; et les deux premières mesures par où elle s'annonça au monde attentif, inquiet, furent celles-ci:

« La Convention nationale déclare qu'il n'y a pas de Constitution sans la latificalion du peuple en personne.

« La Convention nationale déclare que la sûreté des personnes et des propriétés est sous la sauvegarde de la nation. ^>

L'hommage rendu à la souveraineté du peuple appelait les esprits à décider du sort de la royauté. Manuel, qui fort imprudemment et sans succès avait réclamé pour le président de l'Assemblée, et cela à l'ouverture même de la séance, les attributs extérieurs de la majesté royale, Manuel, soit empressement républicain, soit désir de racheter sa faute, proposa qu'avant toute chose on mît en question l'existence du trône. Gollot d'Herbois se lève aussitôt pour presser la conclusion. La salle entière applaudit. Vainement Bazire, après avoir vanté cette explosion de haine contre les rois, paraît craindre la précipitation de l'enthousiasme . « Les rois, dit une voix solennelle, sont dans l'ordre moral ce que les

monstres sont dans l'ordre physique L'histoire des rois

est le martyrologe des nations. » L'homme qui parla ainsi était un prêtre, l'abbé Grégoire II se fait alors un grand silence. La proposition de l'abbé Grégoire est mise aux voix en ces termes; La Convention nationale dicrèle que la royauté est abolie en France. L'Assemblée vote, et la Républir[ue est proclamée, au milieu d'applaudissements qui, répétés par tous les spectateurs, se prolongent pendant plusieurs minutes. Ils cessaient à peine, qu'on entend un son de trompettes militaires. De jeunes guerriers, en marche pour la frontière, sollicitent l'honneur de défiler devant l'Assemblée. On les introduit , et le président leur annonce que la royauté est abolie. Eux, saisis d'enthousiasme, ils offrent comme gage de dévouement deux journées de leur solde, et réitèrent le serment de défendre la liberté et l'égalité jusqu'à la mort.

Ils se répandirent dans tout Paris, que la grande nouvelle fit tressaillir.

Ce jour-là, vers quatre heures du soir, un municipal, entouré de gendarmes à cheval et d'une foule nombreuse, paraissait devant la tour du Temple. Les trompettes sonnèrent, chacun devint attentif. C'était la proclamation de la Républi que qu'on venait crier officiellement sous les fenêlres de la famille royale, prisonnière. Hébert et Destournelles, qui, en ce moment, se trouvaient de garde auprès de Louis XVI, jetèrent sur lui un regard qu'accompagnait un cruel sourire. Louis XVI s'en aperçut, continua de lire dans un livre qu'il -tenait alors à la main, et ne laissa paraître aucune altération sur son visage. Aux approches de la nuit, le Dauphin ayant besoin de rideaux et de couvertures pour son lit, à cause du fvoid qui commençait à se faire sentir, Cléry, valet de chambre du jeune prince, en écrivit la demande en ces termes Le roi demande pour son fils, etc.... Mais Destournelles lui notifia qu'il ne devait plus se servir d'un titre aboli par la volonté du peuple; et, le lendemain, le fidèle serviteur reçut l'ordre de Madame ÉHsabeth d'écrire à l'avenir, pour les objets qu'il aurait à réclamer : Il est nécessaire pour le service de Louis XV].... de Marie-Antoinette.... de Louis-Charles.... de Marie-Thérèse.... de Marie-Élisabeth... etc.

Dès la seconde séance de la Convention, les Montagnards prouvèrent qu'ils voyaient beaucoup plus '''An que leurs rivaux dans l'avenir des sociétés humaines Les officiers municipaux d'Orléans ayant été accusés de tolérer l'accaparement des gm'ns, ol le peuple indigné les ayant provisoirement sus

pendus, pour ce fait, par le vœu unanime des sections assemblées, l'affaire venait d'être portée à la Convention, qui, amenée de la sorte à examiner la conduite, d'abord des corps administratifs, puis des corps judiciaires, n'hésita point à en voter le renouvellement. A cet égard, le débat fut court- nul n'ignorait combien le royalisme était en force, soit dans les administrations, soit dans les tribunaux; et puisque la République était proclamée, rien de plus naturel que de lui donner des républicains pour magistrats.

Mais ici se présentait une question qui fut, avec beaucoup de force et de hardiesse, soulevée par Billaud-Varenne : Des tribunaux sont-ils bons à autre chose qu'à iierpétuer les divisions dans les familles et fournir des sifjjpôts à la tyrannie? Quand un différend s'élève, pourquoi ne serait-il pas jugé tout simplement par des arbitres, au choix des parties? Suivant Billaud-Varenne, le renouvellement du personnel des tribunaux était une mesure vaine : suppression des tribunaux, voilà ce qu'il demandait.

La Convention fut étonnée; les Montagnards eux-mêmes parurent craindre daller si avant. Mais quand Tallien proposa que, sans supprimer les tribunaux, on les composât de juges choisis indistinctement parmi tous les citoyens, et non plus, comme on l'avait fait jusqu'alors, parmi les seuls gens de loi, la Montagne applaudit. Et cependant nombre de légistes figuraient dans ses rangs. Qu'étaient ses deux principaux chefs, Robespierre et Danton ? Des avocats. Et l'Assemblée n'avait certes pas de jurisconsulte qui se pût comparer au Montagnard Merlin de Douai, ou au Montagnard Gambacérès. Ce fut donc par des considérations supérieures à l'esprit de caste et aux préjugés de profession que se décidèrent ces pionniers de l'avenir, remplis d'enthousiasme, de foi et d'audace.

Danton lança des paroles décisives II alla droit au cœur de la question, lorsqu'il compara. aux prêtres ceux qui se font un état de juger. Et en effet, chez les derniers, le privilège de disposer de nos fortunes et de nos vies produit à la longue ce que produit chez les premiers le privilège de disposer de nos âmes. C'est trop de pouvoir concentré dans une classe déterminée de citoyens, et ici la tyrannie, quand elle existe, est d'autant plus intolérable, que la société, au lieu de la porter sur sa tête, la porte dans ses flancs. Grave sujet de méditation, que Danton ne sut pas approfondir, mais cju'il eut du moins le mérite d'indiquer !

Aux arguments tirés par Chasset de la nécessité de bien connaître, pour les appHquer, des lois en général très-obscures et des procédures presque toujours très-embrouillées, l'avocat d'Arcis-sur-Aube répliqua que telle était effectivement la nuit répandue sur l'effrayant amas des lois anciennes, et tel le chaos des procédures, que les vrais praticiens étaient fort rares. Quel esprit sensé pouvait appeler science ce jargon de la chicane parlé par tant de procureurs intéressés à épaissir les ténèbres auxquelles est due toute leur importance ? Il ne s'agissait point, d'ailleurs, d'exclure les hommes de loi, mais de supprimer le privilège dont ils n'avaient que trop abusé.

Vergniaud voulut répondre, et fut d'une faiblesse extrême. « Les augures, dit Osselin, ne pouvaient se regarder l'un l'autre sans rire II en devrait être de même des hommes de loi : on peut m'en croire, car je l'ai été longtemps. »

Ce fut le dernier coup. L'Assemblée, consultée, déclara que désormais les juges seraient choisis indistinctement parmi tous les citoyens

N'ayant pu prévenir ce décret, la Gironde essaya de le rendre illusoire. Vergniaud assura que dans la décision qui

MONTAGNE ET GlROiMJE FACE A FACh

venait d'être adoptée il y avait le princi|)e et quelque chose qui n'était pas le principe , qu'il fallait conséquemment renvoyer au Comité de législation pour ce qui concernait la pra-

tique ; « Opinion, écrivit amèrement Robespierre, dans son compte rendu de la séance, qui prévalut avec d'autant moins de difficulté qu'on ne la comprenait pas! »

Le débat qui marqua la séance du 22 septembre ne portait que sur les idées ; mais l'heure était venue, lielas 1 où allait éclater, dans toute sou aveugle fureur, la lutte des passions •

lutte funeste, insensée, horrible, qui lut le suicide de la Révolution française.

Et sur aui en doit ret.-'mber h res-:'onsabihté? Il faut biea

ie dire: sur les Girondins. Oui, — et c'est ce qui n'a point été assez remarqué jusqu'ici, — ce fut du parti qui se prétendait modéré que vint le signal des violences implacables !

Lorsque, dès la première séance de la Convention, Danton avait demandé pour toutes les propriétés un respect éternel, Kersaint, qui siégeait sur les bancs de la Gironde, s'était élancé de sa place, et, courant à Danton, lui avait dit d'une voix émue : Je me repens de vous avoir appelé ce matin un. factieux. Il eût fallu suivre cet élan : que de maux les Girondins eussent de la sorte épargnés à la France et à eux-mêmes !

Les Montagnards, qu'on a peints si terribles et que le combat rendit tels, en effet, sentirent bien, eux, qu'en se divisant, les républicains ne pouvaient que perdre la Républi([ue; et ce sera leur gloire impérissable d'avoir tout fait, dans les commencements , pour éviter ce malheur ; d'autant que l'adhésion de Paris leur promettait sur leurs adversaires une victoire aisée !

On a vu combien Danton s'était étudié à rassurer la droite sur les projets subversifs attribués à ses amis : sa grande affaire, à cette époque, était « de prêcher la conciliation. » Robespierre, de son côté, tenait un langage d'une modération qui allait jusqu'à la courtoisie. Dans sa première lettre à ses commeliants, il disait, du compte rendu que Roland publia de son administration: « Ce compte rendu contient en général des idées saines et exprime des sentiments patriotiques. »

Inutiles avances ! Soit confiance illimitée dans les ressources du talent et le pouvoir du courage, soit désir immodéré de gouverner la révolution sans partage, les Girondins voulurent la lutte, ils la voulurent éperdument, ils la commencèrent. A des ouvertures qui lui furent faites, Barbaroux répondit: Il n'est pas possible que le vi e ntarclie jamais d accord avec la vertu: mot orgueilleux, et auquel il manquait, pour être magnanime, d'être équitable. Même inflexibilité dans Salles, aussi soupçonneux que Robespierre, avec moins de clairvoyance et d'élévation ; et dans Louvet, nature ardente, qui croyait que l'intrépidité, parce qu'elle ennoblit la présomption, la justifie; et dans Buzot, homme d'un patriotisme dédaigneux à l'excès. Aux yeux de Buzot, de Louvet, de Salles, de Barbaroux, les Montagnards n'étaient autre chose que la faction d'Orléans, et ils se plaignaient de n'être pas secondés avec assez de vigueur dans leur impatience de dénonciation, par Brissot, Gruadet, Pétion et Vergniaud. Mais ces derniers eux-mêmes, quoique plus sages, ne le furent point assez pour se résoudre à faire le sacrifice de leurs répugnances et de leurs passions personnelles.

a Combien de fois, raconte Garât, j'ai conjuré Brissot, dont le .talent se fortifiait dans ces combats, de modérer l'usage de sa force, de manière à irriter moins ses ennemis! combien de fois j'ai conjuré Guadet de renoncer aux triomphes de cette éloquence qu'on puise dans les passions, mais qui les nourrit et les enflamme ! » Il leur représentait que ces emportements du peuple, eux-mêmes les avaient excités; qu'à condamner tout à coup ce qu'ils avaient si longtemps excusé ou protégé, ils risquaient de passer pour traîtres; que ce n'est pas le fouet à la main qu'il faut approcher les coursiers fougueux qui doivent recevoir un frein. Il disait aussi à Gensonné, faisant appel à sa prudence : « Quoi ! les Jacobins sont contre vous; quoi! la Commune est contre vous; et vous voulez, dans Paris, ouvrir un combat contre des ennemis puissants dans la Commune et aux Jacobins!... Songez, mon cher Gensonné, que la République est née avant les vertus nécessaires à sa durée ; «ongez i(ue, si la guerre éclate entre

les législateurs i^ui ont foudroyé le trône, et ceux qui ont une théorie plus profonde de la république, les quatre-vingt-dix neuvièmes de la nation se tourneront vers ceux qui ont lancé la foudre. On vous donnera, peut-être, un jour des larmes et des statues ; mais, si vous ouvrez dis combats qu'il dépend de vous, je le crois, d'éviter, on peut vous faire monter sur l'échafaud ! »

Les Girondins restèrent sourds à ces conseils, qui étaient la sagesse même, et ils se précipitèrent haletants, les malheureux, au devant de leur destinée !

Brissot commença l'attaque, le 23 septembre, par un article où il accusait les Montagnards de vouloir désorganiser la sociclé, de ftngorner le peuple; et, le lendemain, du haut de la tribune, Kersaint s'écria qu'il « était temps d élever des échafauds pour les assassins et pour ceux qui provoquaient à l'assassinat. » Puis, comme s'il eût craint de n'avoir pas été assez clair, il ajouta : « Il y a, peut-être, quelque courage à s'élever ici contre les assassins. »

Les Montagnards ne pouvaient plus s'y méprendre : c'était la boue sanglante de septembre qu'on remuait, qu'on ramassait pour la leur jeter au visage. Première et criante injustice, si l'on se rappelle qu'aux 2 et 3 septembre, Marat seul avait joué un rôle actif et que, si Danton avait commis le crime d'approuver, l'Assemblée comme la Commune, et Vergniaud comme Robespierre, avaient commis le crime de s'abstenir! Quoi! les Girondins oubliaient déjà ces paroles

de Roland, leur ministre chéri : « Hier fut un jour sur les

événements duquel il faut peut-être laisser un voile , » et celles-ci : « La colère du peuple et le mouvement de l'insurrection sont comparables à l'action d'un torrent qui renverse les obstacles qu'aucune autre puissance n'aurait anéantis ! »

Au fond, ce que Kersaint proposait, c'était une calomnie vague adressée à tout un parti, une calomnie sous forme de décret; et personne ne s'y trompa. Nul doute qu'on ne dût frapper inexorablement quiconque provoque à l'assassinat; mais, dans les circonstances, une modification au code pénal ressemblait trop à une allusion diffamatoire. Aussi Tallien , Fabre d'Églantine, Sergent, Collot d'Herbois se prononcèrent-ils non contre le principe, mais pour l'ajournement, tandis que ce fut contre tout ajournement que s'élevèrent Vergniaud et Lanjuinais. « Qui de vous, s'écria ce dernier, ignore que les citoyens de Paris sont dans la stupeur de l'effroi? » Et Tallien niant le fait, il ajouta avec passion : « A mon arrivée, j'ai frémi! »

Alors Buzot se leva, et, après un discours menaçant, plein de violence, conclut à entourer la Convention d'une force propre à défendre les députés des départements.... Et contre qui ? Il ne devint plus possible d'en douter, lorsque dans ce cri s'échappèrent les colères de son cœur : « Eh ! croit-on nous rendre esclaves de certains députés de Paris?... »

La Montagne, qui évidemment hésitait à entrer dans une arène où elle pressentait que la République trouverait son tombeau, la Montagne demeura silencieuse et calme; elle sembla même prête à appuyer les mesures de précaution dont on entendait lui faire subir l'injure. De son côté, le centre qui, à cette vue, crut que la force était du côté où était la fougue, se joignit, dans le vote, aux Girondins. De sorte que ce lui, chose bien remarquable, à la presque unanimité, que la Convention décréta :

« Il sera nommé six commissaires, chargés : 1° de rendre compte de l'état actuel de la Répubhque et de celui de Paris; 5° de présenter un projet de loi contre les provocateurs à l'assassinat; 3" de rendi'e compte des moyens de

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