‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 4)Chapitre 39 sur 100 · MONTAGNE ET GIRONDE FACE A FACE · texte numérisé non relu

MONTAGNE ET GIRONDE FACE A FACE

donner à la Convention une force publique, à sa disposition, prise dans les 83 départements ! «

Une pareille victoire eût dû , ce semble , satisfaire les Girondins : elle ne sei'vit qu'à les éblouir; et, comme trois hommes, surtout, les gênaient : Robespierre, Danton et Marat, ils résolurent de les abattre tous trois du même coup, en les accusant d'aspirer de concert à la dictature.

Marat la voulait effectivement, et sanglante; c'est certain : il s'en vantait! Mais les deux autres? Danton avait abdiqué le pouvoir; et quant à Robespierre, il venait précisément de faire, de sa politique, un exposé de nature à défier les commentaires de la mauvaise foi la moins scrupuleuse.

Nous avons cet exposé sous les yeux : rien de plus frappant :

Robespierre se demande d'abord quel est le but d'un véritable gouvernement républicain, et il répond La liberté et l'égalité. Comment? « Par la protection accordée au plus faibie contre le plus fort. » On le voit , Robespierre comprenait très-bien que, la nature ayant créé de grandes inégalités parmi les hommes, la société a pour objet nécessaire et pour devoir suprême de désarmer l'oppression qui pourrait naître du jeu de ces inégalités naturelles. Empêcher la supériorité individuelle de quelques-uns de se transformer en tyrannie, et, pour cela, lui opposer la force qui résulte de l'association de tous, voilà le but à atteindre. Or, cette force sociale ne se pouvant exercer que selon certaines formes convenues , qu'à l'aide de certains instruments déterminés, l'idée de société implique celle de gouvernement. Ainsi, la raison d'être de la notion gouvernement consiste dans la nécessité d'assurer la liberté de tous en donnant un contre-poids à l' inégalité que la nature a établie au profil de quelques-uns. D'où cette conséquence que le fléau de la liberté, c'est l'anarchie ! Mais quoi ! s'il arrive que les dépositaires de la force sociale l'emploient, non pour les plus faibles, mais pour Içs forts ou pour eux-mêmes; si Thésée se change en Procuste, le protecteur en tyran?... Oh! alors, la sociélé n'est plus qu'une (iérision infâme, et le gouvernement que l'organisation du mal. Il y a là un danger immense, un danger dont l'histoire tout entière n'atteste que trop la réalité , et dont la cause gît dans les parties malades du cœur humain de sorte que la liberté , en faveur de laquelle le gouvernement doit être établi, se trouve avoir besoin d'être garantie contre la perversion, facile à prévoir, du gouvernement lui-même. Et c'est sur quoi, dans l'exposé dont nous parlons, Robespierre insiste avec une véritable anxiété. « Donner au gouvernement, dit-il, l'énergie nécessaire pour soumettre les individus à la volonté générale, en lui ôiant les moyens de s'y souslraire lui-même, tel est le problème à résoudre; et la solution serait le chef-d'œuvre de la raison humaine. » Il va plus loin, et sans prendre garde — tant la crainte de i'abus du pouvoir le préoccupe ! — qu'il n'y a qu'une distinction de forme à faire entre l'anarchie et la tyrannie , l'anarchie étant une tyrannie compliquée de désordre, la tyrannie du premier venu, lui, l'homme d'ordre par excellence, il trace ces mots, si remarquables sous sa plume : La maladie mortelle du corps politique, C-; n'est point l'anarchie, c'est la tyrannie.

Peut-on s'étonner assez que les Girondins aient eu l'imprudence, aient commis l'injustice de dénoncer Robespierre comme aspirant à une dictature d'airain, au moment même où pubhquement, dogmatiquement il en condamnait et flétrissait la théorie dans les termes qu'on vient de lire ? Car il est à noter que la publication de la première lettre de Robespierre à ses commettants co'incide avec l'ouverture de la Convention !

Le 25 septembre, Merlin, qui la veille avait entendu dire à Lasource qu'il existait un parti dictatorial dans l'Assemblée, provoqua une explication . Je demande qu'on m'indique ceux que je dois poignarder.

Aussitôt, s'élançant à la tribune, Lasource déclare que ce n'est pas un seul homme, mais plusieurs qu'il voit tendre à la conquête d'un pouvoir dictatorial Puis, après avoir montré la Convention entourée d'assassins, et forcée d'attendre de la province une garde qui la sauve des poignards, il s'écrie : « Je crains le despotisme de Paris.... Je ne veux pas qu'il devienne ce que fut Rome dans l'empire romain. Il faut que Paris soit réduit à un quatre-vingt-troisième d' influence. »

Ainsi, dans l'enivrement d'une colère insensée, la Gironde, par l'organe d'un de ses chefs, sommait les haines de parti d'être inexo'-ables; elle appelait autour du berceau de .la République, pour le protéger, ces deux pâles déesses, la Défiance et la Peur ; elle opposait la France à Paris, comme si , Paris était autre chose que le battement de cœur de la France ; et elle-même, oui, elle-même, elle se précipitait furieuse au-devant de cette accusation de fédéralisme qui la perdit !

Pour couper court, dès le point de départ, à des divisions mortelles, que ne fit point la Montagne? Autant le langage de Lasource avait été provocateur et emporté, autant celui de Danton fut conciliant et sage. Il fit appel à la concorde, au nom de la patrie, et demanda, au nom de la justice, qu'on n'étendît point à tous les députés de Paris la responsabilité des excès commis par tel ou tel républicain égaré Séparant sa cause de celle de Marat, avec un touchant mélange de générosité et de franchise , il le présenta comme un homme dont la persécution et les habitudes d'une vie souterraine a/aient ulcéré l'âme Homme et citoyen, il se procLma le fils respectueux, le fils soumis de la France une et indivisible, non sans un souvenir du cœur envoyé aux lieux où son enfance s'était écoulée Enfin, pour que désormais les Montagnards cessassent d'être accusés de tendances dictatoriales, et les Girondins de fédéralisme, il proposa à l'Assemblée de décréter peine de mort contre quiconque parlerait, soit d'établir la dictature, soit de détruire l'unité. Il terminait ce discours, vraiment admirable dans la circonstance, par un mot saisissant : « Ce ne sera pas sans frémir que les Autrichiens apprendront cette sainte harmonie Alors, je vous jure, nos ennemis sont morts! »

Robespierre, ce jour-là, déploya moins d'habdeté que Danton, et aussi moins de grandeur. Appelé, à son tour, à la tribune par un défi violent de l'ami de Barbaroux, le Marseillais Rébecqui, il se mit à faire de ses services une longue énumération, qui n'était ni opportune ni convenable, et lui valut des interruptions fréquentes, de la part de ses ennemis irrités. En outre, il eut le tort de paraître flatter le peuple, en se défendant de l'avoir fait. « On flatte bien les tyrans, dit-il, mais la collection de vingt-cinq millions d'hommes, on ne la flatte pas plus que la Divinité. « Erreur! il est des royautés abstraites que poursuivent de leurs adulations les adorateurs du bruit, il est, au Forum, des trônes vides en apparence, des trônes sans nom, autour desquels fume l'encens des faux tribuns, et les courtisans ne se rencontrent pas seulement dans les palais !

Du reste, les conclusions de Robespierre furent celles de Danton . il se prononça fortement, et contre la dictature, et pour l'unité de la patrie

Pendant ce temps, Barbaroux, sur son banc, frémissait d'impatience. Robespierre ayant, avec beaucoup de hauteur^

sommé ses adversaires de signer leurs accusations, Barharoux se présente, et, d'une voix qui donne aux colères de la Gironde l'accent passionné du Midi, il rappelle qu'un jour Panis lui désigna Robespierre comme l'homme qui devait être le dictateur de la France. Puis, contre le pouvoir de la Commune, invoquant l'appui des patriotes de province, il annonce que Marseille vient de choisir huit cents hommes parmi les citoyens les plus patriotes et les plus indépendants de tous besoins; que ces hommes ont reçu chacun de leurs familles, deux pistolets, un sabre, un fusil, un as signal de cinq cents livres; que deux cents cavaliers les accompagnent, armés et é([uipés à leurs frais.

Des applaudissements s'élevèrent Mais Paris applaudirait-il, lui qu'on parlait si insolemment de mettre à la raison? Mais le pf^uple applaudirait-il à l'étrange nouvelle que ces mêmes Girondins, par qui la garde de Louis XVI avait été cassée, s'en donnaient une de huit cents hommes, assez riches pour s'armer et s'équiper à leurs frais? Était-ce de la sorte que la Gironde entendait ouvrir le règne de l'égalité? En vérité, ce discours de Barbaroux était le comble de l'imprudence et de la folie.

Peut-être nç fut-il pas lui-même sans s'apercevoir qu'il s'était laissé emporter trop loin ; car, tout en déclarant que, si les députés devaient à Paris trouver la mort , il fallait désigner une ville où leurs suppléants pussent se réunir, il protesta contre l'idée d'abandonner la capitale, d'établir un gouvernement fédératif II fit plus : un cri sorti des profondeurs de sa conscience, un cri que lui seul entendit, l'avertissant qu'à l'égard de Robespierre il s'était montré injuste, il dit . « Je déclare que j'aimais Robespierre, que je l'estimais. Qu'il reconnaisse sa faute, et je renonce à poursuivre mon accusalion »

0 misères de l'esprit de parti ! Barbaroux avait aimé Robespierre, il l'avait estimé jusqu'au moment où Robespierre

s'était élancé vers la dictature; et la preuve, l'unique preuve {[ue Barbaroux apportât de ce prétendu crime, c'était un mot de Panis! Comme si un homme devait être jugé, condamné surtout, non d'après ses propres actes, mais d'après les paroles d'un autre homme! comme si Panis n'eût pas pu vouloir pour Robespierre d'une dictature dont Robespierre lui-, même ne voulait pas !

Aussi bien, Panis le nia, ce propos qui suffisait à la Gironde pour mettre la République en feu ; il le nia péremptoirement, énergiquement, du haut de la tribune; il le nia, et contre Barbaroux, et contre Rébecqui , auquel il cria : a Vous, vous êtes l'ami de Barbaroux, je vous récuse! »

M. de Barante écrit négligemment que Panis expliqua plutôt qu'il ne démentit le propos à lui attribué relativement à la dictature de Robespierre. On va juger de l'exactitude de cette assertion. Les propres paroles de Panis, lorsqu'il commença son discours, furent . « Je n'ai vu Barbaroux que deux fois, et j'atteste que ni l'une ni l'autre je ne lui ai parlé de dictature. » Et, plus loin • « J'atteste .sur mon SERMENT que je ne lui ai pas dit un seul mot qui ne fût relatif à la translation des Marseillais, et que je ne lui ai jamais parlé de dictature. » Le démenti ne pouvait être plus formel • Barbaroux garda le silence.

Dans le cours du débat, Cambon s'était plaint vivement du despotisme de la Commune de Paris; il avait nommé Marat. Marat secoua ses sales vêtements, et se leva pour répondre. La tête de Méduse n'eût pas produit plus d'elYet. A l'aspect de cette face couverte d'un jaune cuivré, de cette face qu'éclairaient des yeux pleins d'une froide audace : à l'aspect de ces lèvres qu'entr'ouvrnit le sourire du mépris, et où tant de i

meurtrières paroles semblaient n'avoir pu passer sans y laisser du sang, l'Assemblée tout entière tressaillit. L'être douteux que les nouveaux députés n'avaient encore vu que comm; à travers les hallucinations d'un mauvais rêve, il était donc là, bien réel, bien vivant; et c'était lui qui, d'une marche convulsive, se dirigeait vers la tribune, semblable à un homme « sorti du seuil embrasé des enfers. » Même parmi les moins étonnés, il y eut une sorte de frémissement. » Je le considérais, a raconté un Montagnard ardent, René Levasseur, avec cette curiosité inquiète qu'on éprouve en contemplant certains insectes hideux. » Lui, d'un ton solennel : « J'ai dans cette assemblée un grand nombre d'ennemis personnels.... » Une clameur terrible l'interrompt : « Tous! tous ! » Et il reprend : « J'ai dans cette assemblée un grand nombre d'ennemis; je les rappelle à la pudeur. » Il se fit un silence étrange, celui de la stupéfaction. Alors Marat déclara que l'idée d'une dictature n'était ni de Robespierre, ni de Danton : cette idée était sienne, il en revendiquait l'honneur. Oui, il aurait voulu qu'on nommât un citoyen, — dictateur ou tribun, qu'importait le titre? — un citoyen capable, ayant lui-même un boulet au pied, d'abattre, à la voix der^lmi du peujilc, cinq cents têtes de machinateurs. « Si vous n'êtes pas encore à la hauteur de m'entendre, osa-t-il dire, tant pis pour vous ! » Il rappela sa vie souterraine, montra le glaive des assassins cherchant sa poitrine, se vanta d'avoir prêché la vérité, la tête sur le billot. Il ajouta : « M'accuserez-vous de vues ambitieuses? Je ne descendrai pas à une justification ; voyez-moi et jugez-moi. » Le résumé de son discours était dans ces mots formidables venant de lui : Si le peuple faiblit, Vanarchie n'aura pas de fui.

D'après le lécit que, dans son journal, Marat fit de cette séance mémorable, son arrestation aurait été chose convenue, à l'avance, entre les Girondins ; mais, désirant l'écraser sans avoir à se mesurer avec lui, ils auraient eu soin, dès la veille, de le consigner aux portes de la salle. Si cette singulière et coupable consigne fut effectivement donnée, quelles circonstances en empêchèrent l'eiïeL ? C'est ce que Marat ne dit point. Ce qui est certain, c'est qu'avant de lui lépondre, Vergniaud se crut obligé d'exprimer son dégoût d'avoir à lutter contre un pareil adversaire, d'avoir « à remplacer à la tribune un homme chargé de décrets de prise de corps. » Mais quoi ! ils avaient été lancés par le Châtelet, ces décrets ! Etait-ce bien Vergniaud, le républicain Vergniaud, qui faisait un crime à Marat de persécutions encourues sous le gouvernement royal? Chabot et Tallien se récrièrent, et Vergniaud dénonçant Marat comme « un homme tout dégouttant de calomnie, de fiel et de sang, » il partit des tribunes un murmure que, sur la sommation de Lacroix, le président dut réprimer par un rappel à l'ordre.

Vergniaud lit alors l'afl'reuse circulaire où Marat n'avait pas craint de prêcher à la France entière l'imitation des massacres de septembre. Puis, arrivant à Robespierre, à l'égard duquel il déclarait n'avoir jamais proféré que des paroles d'estime, il lui reproche d'avoir, dans la nuit du 2 au 3, dénoncé Guadet, Gondorcet, Lasource, Brissot et lui-même Vergniaud, comme artisans d'une conspiration en faveur de Brunswick.

Vergniaud faisait allusion ici à une harangue qu'il n'avait point entendue; Sergent, qui l'avait entendue, lui, cria rudement à l'orateur : « Cela est faux. » Et ramené à plus de modération, Vergniaud reprit : « Je me féliciterai d'une dénégation qui me prouvera que Robespierre aussi a pu être calomnié. »

Est-il vrai qu'en ce moment Vergniaud fit une pause, in-

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