LACÉPÈDE
peut-être pensa-t-il qu'il la couvrirait au moyen d'une calomnie! Mais, sur ce point, l'histoire est réduite à des conjectures; et si c'est trop peu pour absoudre, c'est aussi trop peu pour condamner.
Quoi qu'il en soit, une armoire de fer qui dérobât à jamais au peuple le secret des correspondances de la Cour, était certainement très-nécessaire. Car, au mois de juin, tout annonçait que le château des Tuileries ne resterait pas longtemps inviolable; et, d'un autre côté, la masse des papiers compromettants devenait de jour en jour plus considérable. De ce nombre étaient les lettres de Barnave à la reine et les réponses de Marie- Antoinette, dont elle avait fait des copies.
A cette époque se rapporte la mission secrète confiée à Mallet du Pan. Cet écrivain, un des plus éclairés parmi les royalistes, ayant pris la résolution de quitter en même temps le Mercure, qu'il rédigeait, et le royaume, Malouet, Montmorin et Bertrand de Molleville persuadèrent à Louis XVI qu'il fallait rendre ce voyage utile à la cause royale : Mallet serait allé à Vienne, à Berlin, à Goblentz; il aurait représenté au roi de Bohême et de Hongrie, au roi de Prusse, aux frères de Louis XVI, la situation du royaume; il leur aurait communiqué, relativement à la guerre et à ses conséquences, les intentions de la cour des Tuileries.
Mallet accueillit avec empressement les ouvertures qui lui furent faites. L'esquisse d'un manifeste à publier par les puissances lui ayant été demandée, Louis XVI y lit de sa main plusieurs corrections, et ce brouillon fut conservé par Bertrand de Molleville , ainsi que d'autres billets journaliers du roi, dans un Saint-Augustin de la bibliothèque de l'exministre.
Louis XVI y joignit un sommaire d'instructions générales, dont la première partie, concernant les princes et les émigrés, était conçue en ces termes :
« Le roi joint ses prières aux exhortations , pour engager les princes et les Français émigrés à ne point faire perdre à la guerre actuelle, par un concours hostde et oficnsif de leur part, le caractère de guerre étrangère faite de puissance à
puissance.
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« Il leur recommande expressément de s'en'remèfttre à lui et aux cours intervenantes de la discussion et' de la sûreté de leurs intérêts, lorsque le moment d'en traiter sera venu.
« Il désire qu'ils paraissent seulement parties, et non arbitres dans le différend; cet arbitrage devant être réservé à Sa Majesté, lorsqiie la liberté ainsi que la puissance royale lui seront rendues.
« Toute autre conduite produirait une guerre civile dans l'intérieur, menacerait les jours du roi et de sa famille, pourrait renverser le trône, ferait égorger les royalistes, rallierait aux Jacobins tous les révolutionnaires (jui s'en sont détachés, et rendrait plus opiniâtre une résistance qui fléchira devant les premiers succès décisifs, lorsque le sort de la Révolution ne paraîtra pas remis à ceux contre qui elle a été dirigée , et qui en ont été les victimes. »
Venaient ensuite les recommandations que l'envoyé de Louis XVI avait mission d'adresser aux cours de Vienne et de Berlin :
« Représenter l'utilité d'un manifeste commun.
« Le rédiger de manière à séparer les Jacobins et les factieux de toutes classes du reste de la nation.
H Insister sur l'avantage de faire entrer dans le manifeste la vérité fondamentale (pi'on n'entend point toucher à l'intégrité du royaume.
« N'imposer ni ne proposer aucun système de gouvernement , mais déclarer qu'on s'arme pour le rétablissement d^
la monarchie et de l'autoi'ité royale, telle que Sa Majesté ellemême entend la circonscrire.
« Déclarer avec force à l'Assemblée nationale, aux corps administratifs, aux ministres, aux municipalités, aux individus qu'on les rendra personnellement responsables de tous les attentats commis contre la personne du roi, contre celle de la reine et de leur famille, contre les vies et propriétés de tous les citoyens quelconques.
« Déclarer enfin qu'en entrant dans le royaume, les puissances sont prêtes à donner la paix, mais qu'elles ne traiteront qu'avec le roi »
Certes, si jamais trahison fut incontestable, c'est celle dont la preuve a été consignée si naïvement dans ces remarquables aveux.
Ainsi, Louis XVI avait, au nom de la nation française, déclaré publiquement la guerre à l'Autriche, et sous main il lui faisait passer des indications propres à éclairer sa marche.
Ainsi, Louis XVI, dans ses proclamations, repoussait l'intervention de l'étranger dans nos affaires comme une insulte à notre honneur, et dans ses dépêches confidentielles, il se concertait avec lui sur les termes de cette intervention outrageante !
Ainsi, Louis XVI professait, en toute circonstance, le respect le plus strict pour la Constitution , dont il affectait même de porter toujours le livre dans sa poche , et secrètement il appelait les ennemis de la France, une fois la guerre engagée, à faire sortir de tout le sang répandu le rétablissement de « l'autorité royale légitime, telle que Sa Majesté entendrait la circonscrire ! »
Muni des instructions qu'on vient de voir, Mallel partit et arriva le 12 juin à Francfort : nous l'y retrouverons.
Les négociations mystérieuses au dehors n'empêchaient pas la Cour d'assurer de son mieux ses positions au dedans. Aussitôt après le renvoi du ministère girondin, dont il ne l'esta que Lacoste et Duranton, le roi avait nommé Ghambonas aux alïaires étrangères. Terrier- Monteil à l'intérieur, Lajard à la guerre , et Beaulieu aux finances. C'était un ministère feuillant. Et son principal moyen d'action, quel futil? La corruption. Le 18 juin, presque à la veille du drame émouvant que nous allons raconter, Chambonas écrivait au roi :
« Sire, je rends compte à Votre Majesté que mes agents viennent de se mettre en mouvement. Je viens de convertir un méchant. Ce soir, on fera une proposition à Santerre. J'ai donné ordre qu'on m'éveillât pendant la nuit pour m'apprendre le succès. Tous les intérêts respectifs sont ménagés. Ou 7ne répond acluelkmcnl du sccrélaire des Cordcliers. Tous ces gens^lisont à vendre, et certes il n'y en a pas un à louer. » ^
La corruption, tel était aussi le grand moyen de gouvernement pro])osé alors par Bertrand de Molleville, comme il ne rougitpas de s'en vanter dans ses Mémoires :
« Mon' plan consistait à faire occuper tous les jours les premiers rangs des deux tribunes à l'Assemblée par deux cent soixante -deux personnes affidées, dont la solde était fixée , savoir :
a l" Pour un chef, qui était seul dans le secret LO livres par jour.
« 2° Pour un sous-chef choisi par le premier 25
« 3" Pour dix adjudants choisis par les chefs et sous -chefs, ne se con-
A eporier.
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