‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 4)Chapitre 42 sur 100 · CUSTINE · texte numérisé non relu

CUSTINE

Le lecteur se souvient que, dans les premiers jours de septembre , Beurnonville avait du quitter le camp de Maulde ,

de Maulde se trouvant réduit à cinq mille hommes, par suite de ce départ, et n'étant plus tenable, il avait fallu l'abandon-

pour joindre Dumouriez avec neuf mille hommes. Le camp I ner, et, au milieu du décampement, une soudaine attaque des

Autrichiens avait produit parmi les Français une panique trop semblable à celles de Mons et de Tournay pour n'être pas attribuée à la trahison. Mais si l'ennemi comptait sur cette ressource, l'indomptable patriotisme des Lillois dut bien vite le détromper.

Investie dès le 25 septembre par trente-quatre mille confédérés sous les ordres d'Albert de Saxe-Teschen, la place de Lille, que défendaient à peine huit mille hommes, dont trois seulement de troupes régulières, fut soumise, du 29 septembre au 8 octobre, à un bombardement presque sans exemple dans les annales de la fureur. D'après un bulletin que publièrent presque toutes les feuilles périodiques de l'époque, le nombre des boulets rouges et bom]:)es lancés dans Lille ne s'éleva pas à moins de soixante mille. Les bombes autrichien^ nés contenaient de patites fioles pleines d'huile de térébenthine. Le feu prit à l'Hôtel de Ville, à l'Hôpital militaire, à l'église Saint-Étienne, au quartier Saint-Sauveur ; une foule de maisons furent détruites ; jour par jour, heure par heure, les ruines s'entassant sur les ruines, la place en vint'à présenter l'aspect d'une cité qu'aurait arrachée à ses fondements quelque épouvanta]:)le tremblement de terre.

Mais ce qui ne put être ébranlé, ce fut l'âme vaillante des habitants. Debout sur les décombres, ils ne cessèrent de faire monter le grand cri de Vive la nation! dans le bruit des décharges d'artillerie où se perdait la plainte des agonisants. Le commandant supérieur Duhoux, le commandant d'armes Ruaut, le maire, qui se nommait André, le chef de la garde nationale, qui se nommait Bryan, tous firent leur devoir, portés qu'ils étaient par cet enthousiasme guerrier que pouvait seul inspirer l'âpre génie de la Révolution française. Un boulet étant tombé au milieu de la salle où la Commune était assemblée : « Nous sommes en permanence, » dit froidement un des membres, et la délibération continue.

Les saillies de la gaieté nationale se mariant, comme toujours, au mépris de la mort, les uns jouaient à la boule avec des boulets, les autres en remplissaient des baquets en riant. Un ouvrier s'étant mis à tirer à lui un boulet rouge avec son chapeau, le chapeau brûla, et aussitôt le boulet fut sans cérémonie coiffé du bonnet rouge. Des enfants com-aient aux bombes, et arrachaient la pièche. D'un éclat de ce formidable projectile, un perruquier fit son plat à barbe, et à la place même où la bombe venait de tomber, rasa cjuatorze personnes. Il n'en fallait pas tant pour mettre à la mode en France le nouveau plat à barbe; et, plusieurs années après, Mercier écrivait qu'il n'était pas un patriote de bon ton qui ne se rasât dans un éclat de bombe venu de Lille.

Et il eut aussi son côté touchant, son côté philosophique, ce drame admirable Oh ! comme le péril et le malheur effacent vite les distances ! La puissance cju'on se hâta d'invoquer, à Lille, contre la mort, ce fut l'Égalité. On vit alors les riches et les pauvres, rapprochés par cet amour auguste et profond que l'Évangile donne pour loi fondamentale aux sociétés humaines. Les haljitants du somptueux hôtel que les flammes venaient de dévorer recevaient l'hospitalité du pauvre, qui offrait la moitié de son pam et l'abri de son humble toit, tandis que, de leur côté, les plus opulents citoyens ouvraient toutes grandes les portes de leurs palais à l'indigence étonnée. Le passant déchirait son linge, pour étancher le sang du blessé qu'il rencentrait étendu sur le pavé. Si quelqu'un disait: o Je n'ai pas telle chose, » il y avait là quelqu'un pour répondre : « La voici ! » Après avoir rappelé ces scènes, dont elle fut témoin, Mme Louise Fusil aux mémoires de qui nous les empruntons, s'écrie avec une émotion bien naïve.

penseront les esprits vulgaires : « Ah! pourquoi le monde n'est-il pas toujours ainsi? »

Inutile d'ajouter que de ce sentiment de fraternité naquit un ordre merveilleux. Dans chaque quartier, dans chaque rue, la défense se trouva organisée comme par enchantement. Des vases pleins d'eau étaient à toutes les portes ; pendant la nuit, toutes les maisons étaient gardées par des veilleurs- Un boulet rouge venait-il à pénétrer quelque part, un cri partait : C'est chez un tel ! Et à l'instant, vingt citoyens, chacun un seau d'eau à la main, se réunissaient à l'endroit menacé.

Ces nobles et courageux efforts eurent leur récompense. Les Autrichiens durent lever le siège, laissant derrière eux une ville dévastée mais rayonnante de gloire, deux mille hommes qu'ils avaient tués, deux mille hommes qu'ils avaient perdus, et un nom exécré.

L'archiduchesse Christine, la propre sœur de la reine de France, était venue assister à ce boraljardement d'une ■salle française. Pour ajouter à l'intérêt du spectacle, les Autrichiens redoublèrent naturellement de furie, et elle put juger de l'effet des bombes du poids de cinq cents livres, deux mortiers qui éclatèrent ayant mis en pièces une trentaine d'hommes ! Elle déjeuna au quartier général, ce qui fit appeler cette journée le Déjeuner de l'archiduchesse. Dans une proclamation qui exprima la pensée de toute la France, les Commissaires de la Convention dirent aux Lillois .

Vous êtes dignes d'être républicains.

Mais quoi! aux Français, devenus républicains, il ne pouvait convenir de se confiner dans le courage de la défense : c'était la gloire de l'attaque qui les tentait. « Nous ne vaincrons les Romains que dans Rome, » avait dit le grand Annibal; cette politique de l'audace fut, dès l'origine, celle de la République française.

Sur les rives du Rhin, et couvrant les limites des deux départements auxquels ce fleuve a donné son nom, une armée française, sous les ordres du général Biron, faisait alors face à l'ennemi, les lignes dites de Wissembourg étant occupées par le corps du général Custme.

Franchir la frontière, marcher sur Spire, voilà ce que ce dernier désirait et ce qu'il proposa. Mais, au moment où il en demanda l'autorisation à Biron, commandant en chef, les troupes allemandes assiégeaient Thionville, menaçaient notre frontière de la Meuse, et la fortune n'avait pas encore couronné les brillantes opérations de l'Argonne. Ce fut donc de ce côté que Biron ordonna à Custine de se porter, de manière à prêter main-forte à la défense de notre propre territoire.

Heureusement, il se trouva que les chemins, détrempés par les pluies, étaient impraticables. En attendant qu'ils se raffermissent, Custine obtient de pousser jusqu'à Spire, A peine arrivés, les Français courent aux portes, les enfoncent à coups de canon et à coups de hache, chassent devant eux l'ennemi de rue en rue, de maison en maison, et font prisonnier sur les bords du Rhin un corps de trois mille Allemands, que leur livre la fuite des bateliers saisis d'effroi.

Arrive à Spire un professeur de Worms, nommé Bœhmer. Il apprend à Custine que villes et campagnes attendent la France, l'appellent, il lui conseille d'aller en avant, répondant du succès, il le presse, il l'entraîne. Bœhmer n'était en ceci ni trompé, m trompeur Un détachement de ({uatre mille cinq cents hommes, envoyé à Worms par Custine, y est reçu avec empressement Toujours sur l'avis de Bœhmer, Custine lance une proclamation adressée aux populations des bords du Rhin, et là, comme à Avignon, comme à Cbamhéry,

Page 1