LEGENDRE
voyant le culte sacrifié à des intérêts d'une autre nature, et il écrivait ces paroles remarquables : « Si le peuple agissait autrement, ce ne serait qu'aux dépens de ses mœurs; car (juiconque renonce par cupidité , même à une erreur qu'il regarde comme une vérité, est déjà corrompu. »
Abordant le côté politique de la question, Robespierre demandait si le moment était bien choisi pour jeter au milieu de la société de nouveaux ferments de discorde et créer une nouvelle génération de prêtres réfractaires, alors que le pacte
social était à faire, et le roi à juger, et la République à asseoir, et l'esprit de faction à combattre, et la ligue des tyrans à exterminer? On entendait détruire l'influence des prêtres; mais n'y avait-il pas à craindre qu'on ne la rendît, au contraire, plus active, en substituant aux prêtres du public, les prêtres des particuliers, et en nouant de plus intimes liens entre les citoyens superstitieux et un clergé mécontent?
Examinant enfin la mesure proposée sous le rapport financier : a Loin que le système du Comité des finances, conti-
nuait Robespierre, soulage le peuple, il fait rctomljer sur lui tout le poids des dépenses du culte.
« Faites -y bien attention : quelle est la portion de la société qui est dégagée de toute idée religieuse? Ce sont les riches ; cette manière de voir dans cette classe d'hommes suppose chez les uns plus d'instruction, chez les autres seulement plus de corruption. Qui sont ceux qui croient à la nécessité du culte? Ce sont les citoyens les plus faibles et les moins aisés, soit parce qu'ils sont moins raisonneurs ou moins éclairés; soit aussi par une des raisons auxquelles on a attribué les progrès rapides du christianisme, savoir que la morale du fils de Marie prononce des anathèmes contre la tyrannie et contre l'impitoyable opulence , et porte des consolations à la misère et au désespoir lui-même. Ce sont donc les citoyens pauvres qui seront obligés de supporter les frais du culte , ou bien ils seront encore à cet égard dans la dépendance des riches ou dans celle des prêtres ; ils seront conduits à mendier la rebgion , comme ils mendient du tr-^vail et du pain ; ou bien encore, réduits à l'impuissance de salarier les prêtres, ils seront forcés de renoncer à leur ministère; et c'est la plus funeste de toutes les hypothèses ; car c'est alors qu'ils sentiront tout le poids de leur misère, qui semblera leur ôter tous les biens, jusqu'à l'espérance. »
Ces débats , loin de faire oublier le Temple, y ramenaient tous les regards et toutes les pensées; car, selon les révolutionnaires de l'avant-garde, au Temple était la cause de tous les maux de la patrie. Quel moyen plus sûr d'en finir avec les conspirations, que d'enlever leur point de ralliement aux conspirateurs ? « Tant que la Convention différera la décision du procès de Louis XVI, disait Robespierre, elle ranimera les factions et soutiendra les espérances des partisans de la royauté. Je demande qu'on accélère le jugement, qu'ensuite on s'occupe des subsistances , et enfin que vous déposiez à jamais les haines et les préventions particulières. »
De son côté , Legendre fit décréter que , pour éviter les lenteurs, tous les discours relatifs au procès de Louis XVI seraient portés sur le bureau et imprimés.
Il y eut beaucoup de harangues écrites, beaucoup d'injures à l'adresse du roi tombé, et les arguments, de ;part et d'autre, se noyèrent dans les redites.
Que Louis XVI fût coupable, c'est ce que nul n'essaya de nier. Seulement , ceux qui voulaient le sauver rappelaient qu'il était inviolable aux termes de la Constitution. A quoi leurs adversaires répondaient que Louis XVI ne pouvait invoquer le bénéfice du pacte constitutionnel , puisque son crime était jîrécisément de ne l'avoir accepté que pour mieux le rompre, et d'avoir mis le feu à l'Europe pour le détruire. Ils ajoutaient qu'en tout cas , l'inviolabilité se rapportait aux actes dont les ministres avaient à répondre , et que l'étendre aux actes personnels du monarque serait le comble de l'iniquité et de la démence.
Dans cette arène, on vit figurer tour à tour , parmi beaucoup de citoyens obscurs, des noms célèbres à divers titres : Condorcet, Camus, Marie-Joseph Ghénier, Manuel. Ce dernier prononça une parole à laquelle il ne devait pas conformer son vote : « Un roi mort n'est pas un homme de moins. »
A un député du Havre , nommé Faure , appartient l'honneur d'avoir élevé le débat à des hauteurs philosophi(|ues, et développé, en faveur de Louis XVI , le seul système de défense qui eût chance de réussir. L'orateur n'essaya pas de prouver l'innocence de Louis, non ; mais il le montra soumis dès le berceau à des influences déploraJ)les, nouri*i dans les préjugés, environné de séductions, faible d'ailleurs, sans vo-
lonté qui lui fût propre, et incapable de résister longtemps à ceux qui, goutte à goutte, lui versaient le poison lent de la royauté. A prendre les choses de haut, Louis XVI pouvait-il être rendu responsable de ses actes, même personnels, lui dont l'âme avait toujours été si vacillante, lui qu'une dévotion maladive avait asservi aux prêtres, lui dont Marie-Antoinette avait gouverné si despotiquement les pensées ? N'était-il pas juste de tenir compte d'épreuves auxquelles n'eût peut-être pas résisté la fernieté d'un Aristide ou d'un Epictète? Que de monarques, mille fois plus coupables que Louis XVI, étaient morts tranquillement dans leur lit ! Ah ! pitié, pitié pour cet homme abattu! La République victorieuse n'était-elle pas assez forte? ne pouvait-elle être impunément magnanime?
De pareilles considérations avaient de quoi toucher une nation aussi chevaleresque et aussi généreuse que la nation française. Mais l'instinct de l'égalité était là qui Jes réfutait. Quand un malheureux , pensait le peuple , se laisse aller à commettre un crime , commençait-on par scruter avec une sollicitude philosophique l'enchaînement des circonstances fatales et des influences cachées qui l'avaient conduit à l'abîme? La société se croyait-elle tenue envers lui à la générosité, ou seulement à l'indulgence ? Considérait-on, pour lui faire grâce, qu'au sortir du bercean il avait croupi dans l'ignorance; que son âme n'avait eu .. iiaverser que des ténèbres; que la misère avait soufflé à sou âge mûr d'horrib'es tentations; que le morceau de pain ramassé par lui dans le sang d'un autre homme était destiné à sa famille criant la faim? Quoi! pour un délit privé, pour le meurtre d'un seul individu, la mort, la mort sans commentaires; et, pour les crimes commis contre un peuple tout entier par son premier magistrat, l'oubli !
Au dehors , pendant ce temps, la République multipliait ses triomphes, et s'en allait répandant sur les champs de bataille la semence des idées nouvelles. Dumouriez était entré à Mons le lendemain de la bataille de Jemmapes ; le 14 novembre il est reçu à Rruxelles au milieu des acclamations du peuple. Déjà le gouvernement des Pays-Bas s'est enfui à Ruremonde. Toutes les routes se couvrent de royalistes, d'émigrés, de prêtres français, courant éperdus , les uns vers la Hollande, les autres vers l'Angleterre, tandis que d'autres s'enfoncent en Allemagne. Ath, Tournay, Newport, Ostende ont ouvert leurs portes. Le mois de novembre ne se passera pas sans que Labourdonnaye occupe la citadelle d'Anvers, et les premiers jours du mois suivant trouveront le général Valence maître de Namur. Au duc de Saxe-Tes chen, réduit à battre en retraite et qui sollicite une suspen sion d'armes, Dumouriez répond fièrement : « Nous ne pouvons traiter avant que l'ennemi ait repassé le Rhin. »
Mais le Rhin a cessé d'être une barrière pour les Français. Les armées républicaines , portant la liberté dans les plis de leurs drapeaux, exercent tout le long de leur route héroïque une fascination qui n'eut jamais d'exemple. La Marseillaise , se prolongeant d'échos en échos , est bien vite devenue l'hymne de l'universelle délivrance, et partout où passe le soldat français, « les liens qui attachaient les peuples aux anciens gouvernements se relâchent ou se rompent. »
Le prince de Hardenberg avoue qu'à Mayence grand nombre d'ecclésiastiques se rallièrent à nous , pressés qu'ils étaient de s'affranchir de la sévérité de leurs vœux , et que les habitants des campagnes eux-mêmes se montrèrent disposés à un changement, en haine de la dîme et des corvées. Aussi advint -il qu'à Mayence une société se forma sur le modèle du club des Jacobins. Le professeur Bohmer en lut
PROCÈS LU ROI
le président, et Custine en fit l'ouverture dans une des salles du château électoral.
Or, ceci avait lieu au moment même où, sur l'instante prière de la Savoie, la Convention déclarait cette contrée partie intégrante de la France; et quelques jours après, Gustine iils écrivait à l'Assemblée : « Les Mayençais, jaloux des Savoisiens, demandent à former un quatre-vingt-cinquième département. »
Cet élan des peuples vers la Révolution eût été irrésistible sans les journées de septembre ; le bouleversement du système politique sur lequel l'Europe avait été assise jusqu'alors.
roccupation de la Belgique décidée par le gain d'une seule bataille, le génie des guerriers les plus fameux reculant d'épouvante à l'aspect de l'esprit nouveau, quel sujet de méditation pour les rois! Le monde tomba dans un étonneraent profond ; le gouvernement anglais passa d'une haine prudente à d'activés inimitiés ; Chauvelin, qui avait été envoyé à Londres en qualité d'ambassadeur, avec Talleyrand pour mentor, cessa d'être reconnu par le ministère anglais comme revêtu d'un caractère public, et Pitt se prépara aux chances d'une guerre à mort.
Mais la Convention, dont la gloire fut d'élever toujours