‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 4)Chapitre 58 sur 100 · DESÈZE · texte numérisé non relu

DESÈZE

sombres, l'ex-raonarque s'e ilretenait famihèrement avec l'uu de ses conseils , assis à côté de lui , parlant littérature , histoire, et comparant le style de Tite Live à celui de Tacite. Quelqu'un ayant dit de Séuèque que ses richesses conlrastaient fort avec sa prétendue philosophie, et qu'il était impardonnable d'avoir cherché à palHer en plein sénat les crimes de Néron, Louis XVI demeura muet, impassible. Comme il pleuvait beaucoup, et que le vent souf-

liait avec violence, d demanda qu'on fermât les portières; mais c'est ce qu'on n'osa faire, de crainte d'irnter les spectateurs.

Lorsqu'il parut à la barre de l'Assemblée, Defermon, ({ui présidait, prit la parole et dit : « Louis, la Convention a décrété que vous seriez entendu aujourd'hui. »

Desèze alors commença sa plaidoirie. Louis n'était plus qu'un homme, et un homme accu.ïé, il n'exerçait plus de

prestige, il ne pouvait plus ni inspirer la crainte ni éveiller r espérance; on lui devait donc quelque chose de mieux que la justice • ce fut par cet appel aux sentiments généreux de l'Assemblée que Desèze débuta.

Passant ensuite à la discussion de l'inviolabilité , considérée comme principe, il essaya d'établir que, si les peuples avaient admis ce principe, c'était pour eux-mêmes, et non pour les rois, l'inviolabilité étant le meilleur moyen de protéger contre l'essor désordonné des ambitions la première place de l'État, c'est-à-dire la plus enviée, celle autour de laquelle se pourraient former, sans cela, les plus dangereuses tempêtes. L'inviolabilité monarchique reposait sur une fiction, sans doute; mais pourquoi la déclarer contraire à la nature des choses, dès qu'elle était favorable à l'ordre des •sociétés? Desèze n'admettait donc pas qu'en stipulant l'inviolabihté, la Constitution eût consacré un privilège monstrueux; ■et il réclamait en faveur de son client, qui n'avait plus d'auguste que l'excès de son malheur, le bénéfice d'une stipulation solennellement consentie.

Que portait le pacte constitutionnel? que la personne du roi était inviol'ible et sacrée; mais c[ue s'il refusait de prêter serment, ou le rétractait après l'avoir prêté , il serait censé avoir abdiqué ta royauté; qu'il en irait de même dans le cas où il se mettrait à la tête d'une armée et en dirigerait les forces contre la nation. Ainsi, faisait observer le défenseur de Louis XVI, le seul châtiment que le pacte constitutionnel €Ût suspendu sur la tête du roi, même dans l'hypothèse du plus noir des crimes, c'é ait l'abdication de fait, après quoi, aux termes du contrat national, le monarque ne pouvait être accusé et jugé que pour les actes postérieurs à son abdication.

Que si l'on s'obstinait à dépouiller Louis de son inviolabilité de roi , au moins fallait-il lui laisser ses droits de ci ■ toyen ! Or, où étaient les garanties dont la loi accorde à tous l'indispensable sauvegarde ? Si Louis devait courber sous le niveau son front désormais sans couronne, que ne lui assurait-on, à lui aussi, le bienfait de ces formes conservatrices que peuvent réclamer, au dernier échelon de la hiérarchie sociale, l'innocence en péril ou le crime en discussion • deux jurys, l'un qui accuse, l'autre qui juge ; la faculté de récusation, la majorité des deux tiers, le vote secret? Quoil du aiême coup, on enlevait à Louis, et ses prérogatives de roi, afin de le mieux frapper, et ses droits de simple citoyen, de peur d'avoir à l'absoudre « Je cherche , s'écriait ici Desèze avec beaucoup d'amertume et de courage , je cherche parmi vous des juges, et je ne vois c{ue des accusateurs. »

Contre Louis XVI, quelques-uns avaient invoqué l'unique droit de l'insurrection ! Ah 1 malheur aux sociétés assez folles pour bâtir sur ce sable mouvant l'édifice de leur avenir! et Lien imprudent le peuple qui al)andonne ses destinées aux caprices de ses propres colères !

D'autres avaient proclamé la royauté un crime, par cela •seul qu'elle était la royauté! Mais alors la Constitution qu'on avait fait jurer à Louis XVI n'était donc qu'un piège affreux qui lui avait été tendu ! Mais alors la nation , lorsqu'elle lui avait dit : Je t'offre la couronne, s'était dit à elle-même : Je le punirai de V avoir reçue !

Abordant avec hardiesse les faits dont on avait présenté la redoutable série, Desèze les divisait en deux classes : — faits antérieurs à la Constitution; et ceux-là, il les déclarait couverts par l'accejitation du pacte ; — faits postérieurs à la Constitution ; et ceux-là il les déclarait couverts par l'inviolabilité dont ce même pacte avait formellement consacré le principe.

Rien de plus habile. Malheureusement pour lui, en voulant épuiser les moyens de justification, en prétendant prouver l'innocence de Louis XVI, à propos de chaque imputation, le défenseur risquait de s'égarer dans un labyrinthe sans issue. C'est ce qui lui arriva II est bien vrai que les rédacteurs de l'acte énonciatif se trouvaient y avoir mêlé à certains points capitaux dont la preuve était acquise plusieurs chefs d'accusation (|ui n'étaient ni démontrés péremptoirement ni même déterminés d'une manière précise : Marat en avait fait la remarque, il s'en était plaint, et avait pressenti avec beaucoup de sagacité le parti que la défense pourrait tirer de cette maladroite confusion. Mais que de l'ensemble résultât la certitude d'un complot permanent contre la Révolution et l'idée nouvelle, complot servi par les actes personnels de Louis XVI aussi bien que par ceux dont ses ministres étaient légalement responsables , voilà ce qui ne pouvait être nié sans insulte à la conscience publique. Où Desèze fut mieux inspiré, ce fut lorsque; s'élevant au-dessus des chicanes du palais, et ramenant les esprits au point de dépait de ce règne si tragique, il dit pour terminer :

« Louis était monté sur le trône à vingt ans, et à vingt ans il donna sur le trône l'exemple des mœurs; il n'y porta aucune faiblesse coupable ni aucune passion corruptrice; il fut économe, juste, sévère ; il s'y montra toujours l'ami constant du peuple. Le peuple désirait la destruction d'un impôt désastreux qui pesait sur lui, il le détruisit. Le peuple demandait l'abolition de la servitude, il commença par l'abolir lui-même dans ses domaines. Le peuple sollicitait des réformes dans la législation criminelle pour l'adoucissement du sort des accusés, il fit cîs réformes Le peuple voulait que des milliers de Français, privés jusqu'alors de leurs droits, les acquissent ou les recouvrassent, il les en fit jouir par ses lois.. Le peuple voulut la liberté, il la lui donna. Il vint même au-devant de lui par ses sacrifices ; et cependant c'est au nom de ce même peuple qu'on demande aujourd'hui.... Citoyens, je n'achève pas... Je m'arrête devant l'histoire. Songez cj[u'elle jugera votre jugement, et que le sien sera celui des siècles! »

Louis XVI prit la parole immédiatement après son défenseur, et lut le discours suivant :

« On vient de vous exposer mes moyens de défense; je ne les renouvellerai point En vous parlant peut-être pour la dernière fois, je vous déclare que ma conscience ne me reproche rien, et que mes défenseurs ne vous ont dit que la vérité. Je n'ai jamais craint que ma conduite fut examinée publiquement; mais mon cœur est déchiré de trouver dans l'acte d'accusation l'imputation d'avoir voulu faire répandre le sang du peuple, et surtout que les malheurs du 10 août me soient attribués! J'avoue que les preuves multipliées que j'avais données dans tous les temps de mon amour pour le peuple et la manière dont je m'étais conduit me paraissaient devoir prouver que je craignais peu de m'exposer pour épargner son sang et éloigner à jamais de moi une pareille imputation. »

Ce discours toucha faiblement la Convention. Indisposée déjà par quelques mots imprudents de Desèze, et uo • tamment par cette phrase, qu'on dut retrancher du manuscrit : « Louis donna la liberté au peuple, » elle s'offensa de l'assurance avec laquelle Louis XVI se proclamait absous à son propre tribunal ; dans ces paroles : « Mes défenseurs ne vous ont dit que la vérité, » elle retrouva le défaut de franchise qui avait fait renier à Louis son écriture; et quand il témoigna de son horreur à la seule idée de répandre le sang du peuple, les esprits se reportèrent naturellement à la lettre qu'il écrivait à Bouille, le lendemain du massacre de Nancy,

DÉBAT SUR L'APPEL AU PEUPLE

pour lui exprimer son « extrême satisfaction de cette afTaire aftligeante mais nécessaire. »

Une circonstance imprévue contribua à affaiblir l'effet de la défense. On se rappelle que , dans son interrogatoire, Louis X\l avait affirmé n'avoir aucune connaissance de l'armoire de fer. Or, depuis, on avait découvert aux Tuileries, dans l'appartement de son valet de chambre Thierry, un trousseau de clés dont une ouvrait l'armoire de fer, avec cette note de la main de Thierry lui-même : Clés que le roi 7na remises aux Feuillants, le 12 août 1792. Interrogé sur ce point par le président, Louis XVI affecta d'ignorer ce que signifiait la note en question; et comme on lui présentait les clés, il répondit : » Depuis le temps, je ne puis les reconnaître ... Je me scuviens d'en avoir vu plusieurs. » Le président n'insista pas davantage. « Vous pouvez vous retirer, » (lit-il.

Louis XVI et ses trois défenseurs passèrent alors dans une pièce voisine. Là, prenant entre ses bras M. Desèze, le roi le tint étroitement embrassé ; après quoi, il chauffa pour lui une chemise et lui rendit tous les soins d'un ami.

Son attitude, pendant qu'on le ramenait au Temple, fut moins d'une nature forte et fière que d'une âme sans fiel. Il parla de mille choses diverses : de Puffendorf, du mesmérisme, des hôpitaux, de la dépense de ces établissements, de la nécessité d'en créer dans chaque section, de son goût pour les voyages ; il désira savoir de quel pays était Ghaumette, et lui adressa sur sa famille toutes sortes de questions empreintes de bonhomie Remarquant que la tabatière du maire de Paris était ornée d'un porirait, il la lui prit des mains: «Estce là le portrait de votre femme? — Oui. — Je vous en fais mon compliment; elle est jolie. » A un des commissaires, qui a"vait son chapeau sur la tête, il dit en plaisantant, et avec une secrète intention de reproche peut-être : « La dernière fois que vous êtes venu, vous aviez oublié votre chapeau, vous avez été plus soigneux aujourd'hui. » Il sentait si peu la gravité de sa situation, ou il en vint à la perdre si complètement de vue, qu'il parla aussi de ses projets d'avenir, et notamment de l'intention où il était de faire en deux années le tour de France.

Cinq heures sonnaient lorscpie Louis XVI rentra au Temple. Il avait montré le plus grand calme, sa conscience de roi et de dévot ne lui reprochant rien, pas même d'avoir, pour sa défense, trahi la vérité à la face de tout un peuple.

Pendant ce temps, un effroyable orage éclatait dans l'Assemblée. Duhem et Bazire avaient demandé qu'on jugeât Louis X\l sans désemparer : l'intrépide Lanjuinais déclara que, même contre le plus abominable des tyrans, les formes ne devaient pas être violées ; il dénonça comme un sentiment féroce cette grande impatience de frapper ; il contesta la qualité de juges à des législateurs; il adjura la Convention de décréter, non qu'elle juçjerait Louis XVI, mais que, par mesure de sîireté générale, elle prononcerait sur son sort. « Les conspirateurs du 10 août, » avait-il dit dans l'élan d'une improvisation passionnée ■ à ces mots, explosion de fureurs sur les bancs de la Montagne. Lui, la main étendue vers l'image de Brutus, qui décorait la salle : « Voilà un de ces illustres et saints conspirateurs. » Il se fit aussitôt un profond silence.

Des écrivains royalistes racontent que Lanjuinais ayant ([uitté la tribune, on entendit sortir de la bouche de Legendre ces paroles atroces : n Qu'on dépèce le tyran en quatrevingt-trois morceaux pour envoyer à chaque déparlement. » Pas de rapport officiel qui justifie cette imputation. Ce qui est vrai, c'est que Legendre fut un de ceux (|ui, dans cette

séance, se signalèrent par de déplorables emportements. Les passions étaient à ce point excitées que la majorité ayant paru se lever pour l'ajournement du procès de Louis XVI, on vit une soixantaine de membres de la gauche, parmi lesquels Duhem, Thuriot, Billaud-Varenne, Camille Desraoulins, s'élancer tumultueusement au milieu de la salle, et d'un air de menace courir vers le président, accusé par eux d'avoir brusqué la délibération d'une manière déloyale. Julien s'écria : a J'habite les hauteurs qu'on désigne insolemment sous le nom de la Montagne, mais je les habite sans insolence Ce passage, qu'on attaque, deviendra celui des Tliermopyles. « Et la Montagne de se lever presque tout entière, en poussant ce cri: Oui, oui, nous y mourrons! Robespierre contemplait en silence et d'une âme profondément attristée ces scènes de violence. Couthon, son ami, parvint à calmer un moment lesesprits par de sages paroles, et proposa le décret suivant,, qu'il fît adopter à l'unanimité « La Convention décrète que la discussion est ouverte sur le jugement de Louis Capet, et qu'elle sera continuée, toute affaire cessante, jusqu'à la prononciation de son jugement. »

Tout semblait ainsi terminé. Mais Lanjuinais, en dépit de ce décret, revenant sur sa rédaction avec l'obstination et la raideur d'un janséniste, Salles l'appuyant, et Pétion demandant qu'on ne préjugeât point cette seconde opinion, quoiqu'il se déclarât, lui, de la première, le tumulte recommence. Quoi! Pétion prenait la parole après la clôture de la discussion, formellement votée? Et il insistait! Et il prenait dictatorialement possession de la tribune ! « Parbleu ! lui crie un. membre de la gauche en l'apostrophant, vous n'introduirez pas ici un privilège. » Ce membre, c'est Marat. D'autres se répandaient en exclamations amères et ironiques : Ah! ah!' le roi Pétion! Un vote qui confirmait la proposition de Couthon, avec la réseive demandée par l'ancien maire de Paris, mit enfin un terme au scandale.

Ce jour-là, répondant à ceux qui disputaient aux représentants du peuple le droit de juger Louis XVI, parce que 1» peuple, suivant eux, était partie intéressée, Amar avait dit : « Et où faudra -t-il donc en appeler? Aux planètes sans doute; » le lendemain, 27 décembre, Saint-Just alla plus loin. Comme Lanjuinais, il protesta contre la transformation de l'Assemblée en tribunal judiciaire, mais dans un tout autre sens, et pour des motifs tout autres. S'il ne voulait pas, lui, qu'on jugeât Louis XVI, c'est qu'il ne pouvait concevoir qu'on hésitât à le frapper. Traiter en justiciable un ennemi! Voilà ce que sa sauvage logique proclamait insensé, inique, intoléral)le. Dans son style, tranchant et froid comme l'acier, il leur disait : « Entendez-vous donc garder votre rigueur pour les peuples, votre sensibilité pour les rois? — La faiblesse ne nous est plus permise. — Vous, ses juges? vous avez laissé changer l'état de la question : Louis est accusateur, et le peuple accusé. La révolution ne commence que quand le tyran finit. » Se plaignant du silence de tant degens qui avaient conscience de la vérité, mais la renfermaient lâchement en eux-mêmes, il ajoutait : « La vérité brûle dans. tous les cœurs comme une lampe dans un tombeau. »

Cependant, les Girondins étaient secrètement animés du désir d'arracher Louis XVI à la mort. Un sentiment de compassion généreuse les y poussait; la crainte de jeter leur popularité aux vents les retenait : à quelle manœuvre recourir?' ils imaginèrent de s'en remettre au peuple du soin de déterminer la peine. Pour préparer les esprits à cet appel, Roland fit distribuer, sur papier superbe, écrit Marat, les deux questions que voici : « N'est-il pas incontestable que le peuple comme souverain a le droit de faire grâce à Louis Capet? —

Et. comment pourra-l-il exercer ce droit, s'il n'est pas consulté? »

Marat prouva fort liien qu'il n'était jias de criminel qui ne pût réclamer le ])énéfice d'un semblable raisonnement; et prompt à lancer au monarque déciiu l'injure du plus dégradant des parallèles, il invita le premier voleur de mouchoirs venu à invoijuer h son tour, ne fût-ce que jiour gagner du temps, l'intervention de la souveraineté du peuple !

D'autres firent remarquer combien était tardif ce respect religieux des Girondins pour le suffrage universel. Car enfin, ([ue ne s'étaient-ils avisés de tomber respectueusement à genoux devant les urnes, quand il avait été question de décréter la déchéance du roi, ou de proclamer la Réjuibliqne, ou d'envoyer Louis XVI au Temple? Se réserver à soi-même le droit d'affirmer le crime, et n'abandonner au peuple souverain que le droit d'appli({uer le châtiment, c'était tomber dans une contradiction par où ne se révélaient que trop les incertitudes de la Gironde et le trouble de ses pensées.

Ce fut Salles qui, le premier, dans la séance du 27, posa la question de l'appel au peuple. Il fit observer à la Convention cpi'elle ne pouvait reconnaître sa propre compétence, sans affronter une alternative redoutable. Absoudrait-elle Louis XVI? Quelle source de discordes! Quelle carrière ouverte aux commentaires des âmes soupçonneuses, aux reproches des esprits ardents ! Quel prétexte fourni aux fauteurs de révoltes populaires! Et dans le seul fait de l'imjDunité, quel scandale! La Convention condamnerait-olle Louis XVI? Il fallait alors s'attendre à voir sa mémoire honorée comme celle d'un martyr, ses prétentions léguées à des princes plus dangereux que lui, et la haine due au crime tôt ou tard remplacée dans les cœurs par la pitié qui se marierait au souvenir du supplice. Le plus sûr était donc de renvoyer au peuple le choix entre les deux peines suivantes : la mort, ou l'exil à la paix générale.

A ces considérations. Salles en ajouta une qui mérite d'être pesée : « N'est-ce pas une chose bien surprenante, dit-il, que le silence des rois dans des circonstances si graves? Croirons-nous, parce qu'ils se taisent, qu'ils sont indifférents sur le sort d'un de leurs semblables? Non, ils ont des vues plus profondes. Ce n'est pas Louis qu'ils veulent sauver, c'est la royauté. Le supplice de Louis est nécessaire à leur système. Ils veulent sa mort! »

Rien d'aussi frappant n'avait encore été dit contre l'application de la peine capitale à Louis XVI. Et ce qui prouvait bien la justesse de cette observation, digne du pi'nétrant génie de Machiavel, c'était le mot que Cazalès avait prononcé dans l'Assemblée constituante : « Le roi n'est pas ce qui importe ici. » De leur côté, quel langage le? émigrés tenaientils publiquement à Coblentz? « Sauvons la royauté aux dépens même du roi. » Le prince de Hardenlerg avoue, dans ses Mémoires, que " Louis fut faiblement réclamé par trèspeu de puissances, encore neutres. » Il ne dissimule pas que tout se borna, en Angleterre, à quelques démonstrations vaines; et que si les principaux chefs de l'opposition, Fox, Sheridan, Grey, sommèrent Pitl d'intervenir, au nom de l'humanité, ils eurent moins en vue de sauver le monarque hançais que d'embarrasser la marcbe du ministère. Leur démarche, au surplus, et une adresse qu'ils tirent voter aux Communes pour la soutenir, furent sans effet sur légoiste et froide politique de Pitt, de ce Pitt qui, plus tard, en 1794, disait : « Le sort des individus de la maison de Bourbon n'intéresse l'Angleterre que fort secondairemeiit ; c'est la France révolutionnaire qu'elle combat, o

La vérité est donc que l'infortuné Louis XM fut abandonné

fi complètement de ses confrères couronnés, qu'on les put soupçonner d'avoir fait entrer dans leurs calculs contre-révolitionnaires l'impression d(! pitié ou d'effroi ({ue sa mort produirait en Europe. Seul, le roi d'Espagne fit une tentative, très directe, mais d'une timidité extrême. Le chevalier Ocaritz, son chargé d'affaires, fut chargé de signifier à la Convention, en termes aussi mesurés que possible, qu'un tel procès ne pouvait être étranger au roi son maître « Sa Majesté catholique, dit il, ne saurait être accusée de vouloirse mêler des affaires intérieures de la France, lorsqu'elle vient faire entendre sa voix en faveur d'un parent, d'un allié, d'un prince malheureux, du chef de sa famille... « Mais la Convention, ea qui revivait à l'égard des rois l'orgueil indomptable et les grands airs du sénat romain, ne répondit à ces supplications que par un décret inter lisant aux agents français de traiter avec toutes les têtes couronnées qui n'auraient pas, d'une manière solennelle, reconnu la République. « Nous ne Iraiterons plus avec les rois, nous traiterons avec les peuples, » dit un membre de l'Assemblée; et la majorité poussa le dédain jusqu'à ne vouloir point permettre la lecture de la lettre de l'envoyé d'Espagne.

Ainsi repoussée, la cour de Madrid tenta les voies souterraines. L'unique chance qui désormais restât à Louis XVI , c'était l'appel au peuple : Ocaritz reçoit secrètement mission de pousser au vote de ce système en achetant des voix, et, à cet effet, deux millions sont mis à sa disposition. Chabot, (jui était en rapport avec l'envoyé espagnol, ne tarde pas à être mis dans la confidence; il promet son concours et celui

de quatre des principaux meneurs de son parti Mais le

rusé capucin n'avait paru se prêter à l'intrigue que pour mieux la df^ouer. Le plan manqua.

Les orateurs qui , après Salles , plaidèrent l'appel au peu- ])le, furent Ruzot et Rabaud Saint-Etienne. Comme Salles, R'.izot appelait l'intervention des assemblées primaires, mais seulement pour sanctionner le jugement, qui selon lui devait être prononcé par la Convention elle même. Quant à Rabaud-Saint-Étienne, il dit, entre autres paroles remarquables : « Je suis las de ma portion de despotisme ; je suis ffitlgué, harcelé, bourrelé de la tyrannie que j'exerce pour ma ])arl, et je soupire après le moment où vous aurez créé un tribunal qui me fasse perdre les formes et la contenance d'an tyran. »

Prenant la parole à son tour , Robespierre fit entendre contre l'appel au peuple un des plus puissants discours ([ui soient tombés de ses lèvres. Il commença en ces termes :

« .... Je partage avec le plus faible d'entre nous toutes les affections particuhères qui peuvent l'intéresser au sort de r-ccusé. Inexorable quand il s'agit de calculer d'une manière .-ibstraite le degré de sévérité que la justice des lois doit déjiloyer contre les ennemis de l'humanité, j'ai senti chanceler (!;ms mon cœur la nature républicaine en présence du coupable, humilié devant la puissance souveraine ... Mais, citoyens. Il dernière preuve de dévouement due à la patrie, c'est d'immoler ces premiers mouvements delà sensibilité naturelle au s:dut d'un grand peuple et de l'humanité opprimée.... La clémence qui compose avec la tyrannie est barbare. »

Descendant ensuite dans les profondeurs du sujet, Robes- ]iierre traça un formidal)le et vivant taldeau des suites de l'appel au peuple, de ses inconvénients, de ses périls; il montra toutes les sections des villes transformées en Hces orageuses ; la Républiijue remise en question ; les Feuillants, les r.ristocrates, courant aux assemblées primaires, d'où seraient éloignés et le cultivateur enchaîné au travail des champs, et

nu

l'artisan pauvre retenu par celui de l'atelier; les âmes simples livrées sans défense , dans les campagnes encore couvertes de ténèbres, au pouvoir des hommes d'intrigue ou an charme des paroles empoisonnées ; la faiblesse de l'assemblée centrale servant à rallier dans les assemblées de village les royalistes, revenus, après la crise révolutionnaire, de leur accablement et de leur stupeur; la guerre; et, aux premiers coups de canon tirés, les meilleurs citoyens courant aux frontières, pendant que la lice resterait abandonnée aux reptiles de la chicane, aux avocats bavards, à la corruption servie èoit par le talent, soit par l'influence des richesses; ou bien, la France en pleine tour de Babel, discourant, discutant, disputant, lisant le code pénal, quand l'ennemi serait là; enfin, des délais sans fin à propos d'une c|uestion brûlante, une incalculable anarchie, et, dans le trop probable antagonisme de quarante mille petits parlements rivaux..., la guerre civile !

Allant au-devant de ce dilemme : — Ou le peuple veut la mort du tyran, ou il ne la veut pas. S'il la veut, quel inconvénient de recourir à lui ? S'il ne la veut pas, de quel droit l'ordonner? Robespierre disait :

« Qu'entendez-vous donc par ce mot peuple? Est-ce la maiorité, sans en excepter la portion la plus nombreuse, la plus mfortunée et la plus pure de la société, celle sui qui pèsent tous les crimes de l'égoïsme et de la tyrannie?. . Elle no saurait être, cette majorité-là, dans vos assemblées politiques, c{uand elle est dans ses ateliers ; elle ne saurait passer son temps à juger Louis XVI, quand elle nourrit, à la sueur de son front, les robustes enfants qu'elle donne à la patrie. »

Et ce n'était pas seulement au point de vue du jugement de Louis XVI que Roliespierre combattait la thèse des Girondins ; non : bien convaincu qu'il n'y avait pas de raison pour qu'acceptée dans un cas particulier, cette thèse ne fû! îtendue à la décision de toutes les affaires : « Ne voyez vous pas, s'écriait -il, que votre projet tend à détruire*a Conven- :ion elle-même? Ne voyez-vous pas que les assemblées primaires une fois convoquées , l'intrigue et le feuillantisme le:; détermineront à délibérer sur toutes les propositions de nature à servir leurs vues perfides? »

Or, dans cette intervention permanente, confuse, sans limites, dont on a de nos jours fait revivre la théorie sous le nom trompeur de gouvernement direct du peuple par luimême^ Robespierre apercevait le désordre et la mort. Demander si un tel système était profitable ou nuisible à la nation, c'était demander — il le sentait bien — si , comme nous avons eu nous-mème occasion de le dire dans de plus récentes polémiques, il était profitable ou nuisible :

Que toute centralisation des intérêts communs disparût:

Qu'à la place de la grande République une et indivisible . on n'eût ]ilus i[ue trente ou quarante mille tronçons épars de républicjue ;

Qu'en tout ce qui exigerait vigueur d'action et promptitude, la célérité du dénoùment dépendît des intrigues qui travailleraient chaque section, ensuite de l'activité ou de la lenteur avec laquelle les suffrages seraient recueillis, puis de la négligence ou du zèle , de la fidélité ou de la partialité , avec lesquels ils seraient recensés et transmis au centre ;

Qu'on inaugurât, en pleine guerre étrangère, la guerre civile de quel(jue quarante mille petits sénats;

Que, d'un bout de la France à l'autre, partout et à propos de tout, les rivalités de comnume à commune fussent déchaînées ;

Qu'on proclamât la déchéance intellectuelle de Paris et de ces villes pleines d'hommes qu'habitent les idées neuves;

Que la Révolution enfin fût débattue là où, par la nature des choses, les oppresseurs du peuple seraient toujours présents, quand serait absent le peuple opprimé.

Beau système, d'ailleurs, que la solution des questions sociales, même de celles qui fatiguent les intelligences d'élite ou les épouvantent, mise à la merci des influences de clocher, de l'astuce parlant aux préjugés, de l'habileté sans foi agissant sur la sincérité sans lumières ! Voulait-on que le suffrage universel devînt le babélisme universel? Voulait-on que les aspirations de la France , ses croyances nouvelles, son énergie, son génie, s'épuisassent en efforts incohérents, fussent dissipés en obscurs débats, au lieu de se concentrer sur un seul point, but de tous les regards, pour y former un étincelant foyer et rayonner sur le monde ?

Voilà ce que Robespierre eut soin , sinon de développer avec autant d'étendue que nous venons de le faire, au moins d'entrevoir et d'indiquer. « Si vous avez un respect si scrupuleux pour la volonté souveraine du peuple , disait - il aux Girondins , remplissez la mission qu'il vous a confiée ; c'est se jouer de la majesté du souverain que de lui renvoyer une affaire qu'il vous a chargés de terminer promptement. Si le peuple avait le temps de s'assembler pour juger des procès et résoudi'e des questfons d'Etat, il ne vous eût point confié le soin de ses intérêts. La meilleure manière de lui témoigner votre fidélité, c'est de faii-e des lois justes, et non de liù donner la guerre civile. »

Ainsi, sur la souveraineté du peuple , son vrai caractère , ses formes , son étendue , Robespierre effleurait en homme politique les vastes questions que , dans le Contrat social, Rousseau avait si vigoureusement agitées , et qui sont un des tourments de notre siècle pensif. Et il les aborda aussi en philosophe.

Nous écrivions, il n'y a pas longtemps encore :

Le droit du plus fort est un acte; le droit des plus nombreux est une convention. Gouvervenient du peuple par luimême^ dites- vous? Prenez garde! Vous aurez ce qui est bien différent, le gouvernement du plus petit nombre par le plus grand nombre, et qui sait? dans bien des cas, celui de la majorité moins un par la minorité plus deux. Et ce serait là le peuple! Et le souverain, dont la notion est invinciblement liée à celle d'universalité, ne serait qu'un chiffre plus ou moins fort! et ce chiffre, vous le déclareriez tout-puissant!

Le despotisme d'un nombre vous paraît-il donc moins redoutable ou plus raisonnable que le despotisme d'un coup de massue? Dans une assemblée, formée d'hommes élus qui sont censés se valoir, ou quand il s'agit de les élire, qu'on parte de cette présomption que la minorité a tort, il le faut bien ; mais appeler au hasard tout le monde à décider souverainement de toute chose, et supposer que les plus nom!)reux ont raison, n'est-ce pas asservir brutalement, irrévocablement, sans espoir et sans- recours , la sainte phalange des cœurs dévoués, des nobles intelligences, des mortels nés pour être les martyrs de la vérité à conquérir ou à venger, au nombre toujours plus considérable, hélas! en nos sociétés imparfaites, de ceux qu'opprime le poids de l'ignorance, des préjugés, de la routine, de l'égoïsme. Que la majorité m'ordonne d'éteindre en moi ces deux flambeaux : l'évidence, lumière de l'esprit, et la conscience, lumière du cœur, j'en jure, je nie le droit de la majorité sous sa force qui m'écrase, et je la maudis en mourant !

Cette doctrine était si bien celle de Robe -pierre, rjue, dans sa lutte contre les Girondins, on l'entendit s'écrier- « La minorité a partout un droit éternel, celui de proclamer la vérité ou ce qu'elle regarde comme tel. La vertu fut toujours

DEPiAT SUR L'APPEL AU PEUPLE

en minorité sur la terre. Sans cela , celle-ci serait-elle peuplée de tyrans et d'esclaves? Hampden et Sidney étaient de la minorité, car ils expirèrent sur un échafaud; les Gritias, les Anitus, les César, les Glodius étaient de la majorité. Mais Socrate était de la minorité, car il avala la ciguë; Gaton était de la minorité, car il se déchira les entrailles. Je connais ici des hommes qui serviront, s'il le faut, la liberté, à la manière de Sidney et de Hampden »

0 pouvoir merveilleux de la vérité à de certaines heures ! PvoLespierre n'eut pas plutôt, au risque de sa popularité, dit

ces courageuses paroles : « la vertu fut toujours en minorité sur la terre , » que le peuple des tribunes éclata en applaudissements. La sensation fut imlnense, irrésistible. Pour rétablir le silence, le président dut se couvrir !

A Robespierre, la Gironde n'avait à opposer, avec quelque chance de succès, qu'un seul iiomme : le 31 décembre, Vergniaud prit la parole. Il prit la parole, et jamais son éloquence n'eût été mieux servie par l'émotion de son cœur, si cette éloquence n'eût été semblable à l'esprit-de-vin, qui brûle sans éclairer. Il dit .

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