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([ui les premiers avaient soulevé cette question délicate, ([ue Marat, écrivain patriote mais exagéré, esprit sincère mais sans mesure, ne devait pas être confondu avec Robespierre , dont le patriotisme était caractérisé par tant de modération , tant de sagesse , et qu'il y avait danger en une telle confu • sion, si propre à égarer les déparlements , à leur faire peur, le club des Jacobins avait arrêté :
« Marat ne sera point rayé du tableau des membres de la société — Bourdon était allé jusqu'à en faire la proposition formelle ; — mais il sera adressé à toutes les sociétés de province a3ant droit de fraternisation une circulaire dans laquelle on détaillera les rapports , ressemblances et dissemblances qui peuvent se trouver entre Robespierre et Marat, afin que tous ceux qui fraternisent avec les Jacobins puissent se prononcer en connaissance de cause entre ces deux défenseurs du peuple, et apprennent enfin à séparer deux noms qu'à tort ils croient devoir être éternellement unis. «
Mais Marat ne tarda point à prouver qu'en dehors de ses violences de polémiste, il était homme à avoir des idées fort saines , témoin celles qu'il émit à projjos de la question débattue entre Yergniaud et Robespierre. Prenant parti contre la thèse des Girondins .
« Ils disent que la souveraineté est inaliénable, écrivait-il; qui en doute ? Mais appellent-ils donc aliénation de la souverainclé du peuple faire usage des pouvoirs c[u'il a.délégués, remplir une mission qu'il a donnée? Dans un gouvernement où leurs maximes seraient admises, le concours de tous à toute chose serait indispensable; et pour délibérer définitivement sur le don d'une épée, la création d'une charge d'huissier, la vente d'une chaumière nationale, il faudrait convoquer les assemblées primaires ! Qui ne sent que ces maximes sont destructives de tout gouvernement représentatif, et (jue, dans un État de quelque étendue, elles ne peuvent qu'établir la plus affreuse anarchie? — Il est vrai que la loi doit être l'expression de la volonté générale, mais de la volonté éclairée et fondée sur les règles de l'éternelle raison; car lui décret évidemment injuste, fùt-il sanctionné par la nation entière, n'est pas une loi. — Le gouvernement représentatif est la seule l'orme possible dans un grand Etat qui veut unité de gouvernement. — Quoi de plus ridicule qu'une grande nation sans cesse convoquée et assemblée pour délibérer sur les arrêtés de ses représentants, cjuelque mince qu'en fût l'objet! La massue d'Hercule, mise en mouvement pour tuer une mouche, en serait une faible image. — Chaque membre de l'association politique étant appelé à statuer sur tout ce qui regarde l'association entière, cliaque point de l'État en deviendrait le centre, chaque individu serait métamorphosé en législateur, chaque assemblée primaire en sénat national. Voilà donc tout père de famille, tout marchand, tout artisan, tout laboureur, tout manœuvre, forcé d'abandonner le soin de ses affaires, sa charrue, ses ateliers, son métier, pour ne plus s'occuper que de questions politiques, économiques, militaires, auxquelles il n'entend rien! Réalisez quelques mois le système de l'appel au peuple, et bientôt la terre se couvrira de ronces, l'espèce humaine périra d'inanition, l'État ne sera plus qu'un désert. — Je suis le premier parmi les écrivains politiques de la Révolulion qui ait étabU le principe de la sanction des lois par le peiiple; mais j'ai restreint ce droit ' aux lois comlilutionneUes , et je me suis bien gardé de donner dans le système exagéré et ridicule des suppôts de Louis. »
Ainsi, cette doctrine des Girondins, reprise de nos jours sous le nom séduisant mais trompeur de ijouvcrik'inenl du
peuple par lui-même, Marat la comJiattait comme Robespierre, par des raisons presque identiques, et sa conclusion était : « C'est au peuple à appeler les sages dans le sénat de la nation, et c'est aux sages à régler les intérêts du peuple, à consacrer ses droits. »
De ce débat célèbre, la plupart de nos devanciers n'ont guère fait que détacher, pour les reproduire, cfuelques passages brillants, quelques phrases à effet. Ceux qui songeront à la portée de la question nous pardonneront aisément d'en avoir donné la substance, et pour ainsi dire la moelle. On ne saurait trop le répéter, dans l'histoire de la Révolution française, il y a autre chose que la série de ses actes, il y a le mouvement de ses pensées !
Le renvoi aux assemblées primaires, combattu par Moreau et Dubois- Grancé, fut soutenu vivement par Petit, Brissot, Gensonné. Dans un long discours, où la logique de l'esprit paraissait moins que celle des passions , ce dernier se répandit contre Roljespierre en invectives que colorait un faux dédain : « Trancjuillisez-vous, Robespierre, lui criait-il, vous ne serez pas égorgé, et vous n'égorgerez personne. » A son tour, Barère intervint. Il y avait désormais peu d'arguments nouveaux à produire ; mais en faisant de ceux qu'on avait déjà présentés un résumé habile et incisif, en traçant un tableau animé des désordres, des ]jérils qu'entraîneraient toute hésitation pusillanime et tout délai, en s' armant contre {jOuis XVI des raisons très-diverses, mais savamment groupées, que pouvaient fournir les principes, les faits, les lois, les nécessités de la situation, les exigences de la politique, Barère ébranla la Gironde, entraîna le Centre, et fit passer la victoiie du côté de la Montagne.
La discussion dura encore trois jours; mais, le sujet se trouvant épuisé, le débat fut clos, et la position des questions fixée au 1 4 janvier.
Grande avait été, dans l'intervalle, l'excitation des esprits.
On se rappelle qu'avant le iO août, un peintre nommé Boze avait transmis au roi, par l'intermédiaire du valet de chambre Thierry, une lettre signée de \'ergniaud, Guadet, Brissot et Gensonné. Boze en instruisit Gasparin, qui demeurait chez lui, et, le 3 'janvier 1793, ce dernier dénonça les quatre Girondins à la tribune de la Convention. Les partis sont soupçonneux, ils l'étaient surtout dans ce temps-là. Boze est mandé à la barre; on l'interrogé. Il déclare qu'effectivement il s'était fait écrire par les quatre représentants désignés une lettre destinée à passer sous les yeux du roi; que cette lettie dont Thierry s'était chargé, avait pour objet d'obtenir de Louis XVI l'éloignement des armées ennemies, la réduction de la liste civile, le rappel des ministres patriotes; que le roi avait lu la missive, et abandonné à Thierry le soin de notifier une réponse conçue de façon à éluder la première demande et à repousser les deux autres. Les inculpés ne nièrent rien. Mais Vergniaud demanda, sur le ton de l'indignation la plus véhémente, où était le crime; et d'accusé devenant accusateur, l'âpre Guadet, au milieu d'une tempête de clameurs hostiles et d'injures qui se heurtaient à ses injures, s'excusa de ne pouvoir retracer, tant il en éprouvait de dégoût, la conduite de ses ennemis et « l'histoire de leurs forfaits trop connus, ï La vérité est que la démarche dénoncée n'attestait que l'ambition du pouvoir unie à des vues patriotiques; et le refus du roi suffisait ici pour amnistier les Girondins. Ce fut donc en vain que Bentabole les appela » des intrigants » ei Marat « des conspirateurs ; » en vain que Tliuriot stigmatisa leur rage d'êtie nommés ministres; l'Assemlilée ue
DÉBAT SUR L'APPEL AU PEUPLE
voulut pas en entendre davantage. Elle Ht plus : à quelques jours de là, elle prenait dans la Gironde le nouveau conseil de surveillance, et élevait Vergniaud à la dignité de président.
La Convention présentait alors un spectacle terrible : celui des convictions en délire et de la foi changée en fureur. Tantôt, c'étaient les Girondins Barbaroux, Serres, Rebecqui, Duperret et cent des leurs, qui s'élançaient de leurs places, et l'œil en feu, la menace à la bouche, le bras levé, couraient vers la gauche, comme pour lui livrer bataille: tantôt, c'était le ^Montagnard Bentabole donnant aux tribunes le signal d'applaudissements que le président de l'Assemblée venait d'interdire. Les dénonciations se croisaient en l'air : à Chambon, qui flétrissait l'administration de Pache, les Montagnards répondaient par des sorties ardentes contre celle de Roland. Au pied de la trijjune, d'où le repoussaient des malédictions systématiques , Marat, traité de bête fauve, finissait par rugir. Quelquefois, des spectacles inattendus, formidables faisaient succéder aux scènes de tumulte des mouvements d'horreur, comme le soir où, dans la salle éclairée aux flambeaux, on vit tout à coup se précipiter à la barre les parents des victimes du 10 août, criant vengeance contre Louis XYI et agitant des habits troués par les balles, des lambeaux de chemises couverts de sang.
Là, d'ailleurs, était l'écho tragique, où venaient se répercuter les mille anathèmes contradictoires de la France entière. Une ville écrivait : « Malheur à qui parlerait de pardon 1 Vous jugerez aussi Antoinette; » une autre: « Nous vous réitérons la demande de punir le traître détrôné! que faire de cet être malfaisant? » une troisième, inspirée par la Gironde : « Des ruines du trône brisé semble s'élever un monstre (quel monstre? Robespierre?) : qu'il périsse! » Dans la séance du 5 janvier, on lut une affiche du conseil départemental de la Haute-Loire, qui invitait les citoyens à se porter au secours de la Convention, à l'entourer, à l'escorter où il lui plairait de se rendre pour fuir l'oppression de Paris. « Représentants, disait une adresse du conseil départemental du Finistère, nos plus grands ennemis sont dans votre sein. Les Marat, les Robespierre, les Danton, les Chabot, les Bazire, les Merlin, et leurs complices, voilà les vrais contrerévolutionnaires : chassez-les. »
Et comme si ces missives n'eussent pas été de nature à souffler assez activement l'incendie, la Gironde, dont l'esprit se reconnaissait si bien au style et aux conclusions des deux dernières, l'imprudente Gironde laissait percer son assentiment! que dis-je? l'émotion produite sur les bancs de la Montagne par la sommation factieuse des Girondins du Finistère n'était pas encore calmée, quand soudain Richaud se lève, et visant droit au cœur des Jacobins, propose la suppression de la permanence des sections. Que la motion passât, la Révolution était licenciée à Paris. Le côté gauche en eut le frisson, tandis que ceux du parti contraire brûlaient d'impatience, et entendaient voter à l'instant même. Point d'ajournement! tel fut l'arrêt de la majorité, consultée dans le tumulte. Violentes protestations à la Montagne. Elle réclame avec véhémence l'appel nominal, comme moyen de marquer au front les intrigants, les ennemis ténébreux de Paris, les fauteurs de discordes. « L'appel nominal, ou la guerre civile! » s'écrie le peintre David. Au milieu de ce déchaînement des passions, Robespierre veut essayer l'empire de quelques paroles graves. Mais aussitôt, de la droite, qui redoute son intervention, partent comme une nuée de dards, les apostrophes et les injures. Lui, indigné • " La liberté de» opinions n'existe-t-elle donc que pour les calomniateurs et
les ministres factieux? » De virulentes exclamations lui répondent : « Le scélérat! — L'impudent! — Il se croit au 2 septembre, il veut dominer! — Va, Robespierre, nous ne craignons pas tes poignards! » Robespierre demeurait silencieux et sombre; mais Marat, hors de lui, criait : « Misérable faction rolandine, gredins éhontés, vous trahissez impudemment la patrie.... » Les citoyens étaient debout dans les tribunes. Barère, au fauteuil, implorait et commandait le silence tour à tour, multipliait les gestes, agitait sa sonnette de président.... Elle se brisa dans ses mains. Les huissiers alors se répandent dans la salle. Le président s'était couvert; ils l'annoncent solennellement. Il n'en fallait pas moins pour couper court à tant de désordre. Les membres regagnent enfin le'urs places un à un, le calme se rétablit; et comme si Robespierre, qui avait été l'occasion du bruit, en eût été la cause, Barère le rappelle à l'ordre, tout en lui accordant la parole. Il s'en servit pour défendre la permanence des sections, ce qu'il fit dans un style mesuré, sans emportement, mais non sans amertume. Quant à la censure dont on l'avait frappé, il s'était contenté de dire, en commençant : «. La censure n'est point déshonorante, quand elle n'est point méritée. Sur celui-là seul qui l'e.xerce injustement doit porter le mépris de la nation. »
Voilà comment, de ses propres mains, la Convention se déchirait les entrailles ; et cela au centre de Paris, livré luimême aux mouvements les plus orageux. Car, pendant ce temps, la crise du travail se développait ; le pauvre, à qui les contre-révolutionnaires refusaient systématiquement de l'ouvrage, se débattait dans un morne désespoir; et les misères de l'ordre social centuplaient l'aigreur des passions politiques. Au foyer de toutes les familles sans pain était assis le soupçon, hôte farouche, donneur d'homicides consyl-t. On ne le vit que trop à la tragédie ([ui, dans le faubourg Saint- Antoine , marqua le dernier jour de l'année 179i?. Un nommé Louvain , désigné comme espion de Lafayette , fut massacré , et telle était la fureur des meurtriers , que ne voulant pas d'un brancard pour le transport de leur victime, ils traînèrent le cadavre depuis le faubourg jusqu'à la Morgue,
Ajoutez à cela les scènes résultant du fanatisme aux prises avec l'impiété. Les amis du trône et de l'autel s'étaient bornés d'abord à se rassembler la nuit dans des galetas, pour y chanter des hymnes, y brûler de la cire ou de l'encens en l'honneur du roi, de la reine, du dauphin; mais bientôt, poussés à bout par un arrêté de la Commune portant défense d'ouvrir les églises pendant la nuit de Noël, ils parvinrent, sous la conduite des prêtres, à mettre toute la ville en rumeur. A la tête d'attroupements formés à la porte de plusieurs églises, on remarqua des personnages qui ordinairement n'allaient guère à la messe, des gens à breloques et chargés d'or. Il y a dans un sentiment vif de la liberté et de ses droits des susceptibilités dont les habiles profitent aisément : ces susceptibilités tournèrent, en c[uelques quartiers de Paris, au profit de la superstition; et, par exemple, tandis que la section des Gravilliers faisait fermer, selon le mot de Chaumette, toutes les boutiques à prêtres, la section de l'Arsenal, au contraire, députait à la Commune pour lui notifier que : « les hommes du 10 août voulaieutaller àla messe;» et à Saint-Germain, des femmes furent au moment d'accrocher à la lanterne un passant qu'elles prenaient pour Manuel, parce que, dans la séance du 30 décembre, Manuel avait proposé d'abolir la Fêle des Rois.
Tel apparaît le tableau des trouilles qui précédèrent le dénoûment du procès de Louis XVI.