CHAPITRE I
PITT ET LA CONVENTION
A Convenliou , après l'exécution de Louis X\'I, déploya le plus grand caractère. Les passions de parti qui l'ap^ vaient tant de fois déjà et si miséra- '^''\^:^/^.v;it)' l-'lsment agitée firent un moment -'^^'^ ' silence. Dans une proclamation au peuple français, elle revendiqua pour chacun de ses membres , d'un cœur intrépide, dans un style fier, la responsabilité du meurtre d'un roi; et, la face tournée vers l'Europe, elle se montra pleine d'un calme méprisant, prête à lancer comme ■d relever tous les défis, sûre d'elle-même, de sa force, de
son droit, et, dans sa volonté de lutter jusqu'à la mort, unanime.
Honorer les martyis de la liberté, c'était noblement ouvrir cette campagne contre les rois qui restera pour jamais l'étonnement et l'admiration de l'histoire : le 24 janvier, Michel Lepelletier fut porté au Panthéon.
Dans le cortège figuraient la Convention en masse, la société des Jacobins, les sections, toutes les corporations de Paris avec leurs bannières. Le cortège, c'était le peuple
Le corps, placé sur un char sépulcral très-élevé, laissait voir la plaie par oiî s'était échappée la vie Au moment du départ, le président de la Convention monta près du mort et lui posa sur la tête une couronne de chêne. Puis l'on se mil
histoirï: de la révolution française
en marclie. Les drapeaux un deuil, les tambours voilés, le visage pâle et comme doucement endormi de la victime, ses habits sanglants qui ilottaient au bout des lances, son frère qui suivait chancelant et consterné, la statue de la loi étendant le bras comme pour saisir l'assassin, les piques ornées de cyprès, les torches funéraires, un ciel nébuleux, tout concourait à porter dans les âmes une impression de tristesse héroïque.
Et le long de la route funéraire, on s'entretenait des vertus (le Michel Lepelletier ; de son culte pour les idées nouvelles, si remarquable chez un haut magistrat de l'ancien régime; de son immense fortune, mise au service de la liberté; de sa bienfaisance; de ce qu'il écrivait, dans le rude hiver de 1788, à son homme d'aflaires, prêt à vendre l'eau de ses étangs aux meuniers qui manquaient d'eau pour leurs moulins : Donnez et ne vendez pas. On rappelait aussi ses travaux, son rapport sur le Code pénal, empreint d'un sentiment si vif d'humanité; son horreur de la peine de mort, et ce beau plan d'éducation nationale, où, la misère étant bannie de l'enfance, on demandait au superflu du riche de pourvoir à l'éducation des lils du pauvre. Ah ! il méritait certes qu'on le pleurât, l'homme de bien qui avait voulu et proposé I'éducation commune, gratuite, obligatoire.
On le pleura, et l'on fit plus. A sa mémoire furent prodigués des honneurs tels que le seul Germanicus, dans l'histoire, en avait reçu de semblables. Son nom fut donné à une section, à une rue, à une place publique, à une commune. La Convention fit placer dans la salle de ses séances un tableau où David l'avait peint. Le peuple français, par l'organe de ses repi'ésentants, déclara adopter sa fille unique, et ce fut à cette occasion cjue Barère fit passer le principe de l'adoption dans nos lois.
L'émotion produite par les funérailles de Lepelletier durait encore, lorsqu'on apprit que c'en était fait de son assassin. Deparis, c'était le nom de cet homme, était resté quelques jours dans la capitale, après le meurtre commis, retenu qu'il était par un violent désir d'immoler le duc d'Orléans, la première victime qu'eût cherchée son fanatisme. Il avait même eu l'audace de se mêler au cortège de Lepelletier, dans le farouche espoir d'ensanglanter jusqu'à son lit de parade. Mais le duc d'Orléans n'ayant point paru, les amis du meurtrier parvinrent à lui persuader qu'il n'avait plus cju'à quitter la France, où son signalement était donné et sa tête mise à prix. Il se décide, fuit vers la frontière, et, le soir, arrive à Forges-les-Eaux, dans une auberge dite du Grand- Cerf. Ruisselant de pluie, il s'approche de l'àtre, où des colporteurs s'entretenaient des choses du jour. « Que penset-on de la m ort du roi ? » dit-il en se mêlant à la conversation. « On pense, répondit un d'eux, qu'on a bien fait de le frapper. Pour moi, je voudrais que tous les tyrans du monde n'eussent qu'une tête, afin qu'on put l'abattre d'un seul coup. » A ces mots, Deparis se lève brusquement, sans prendre soin de dissimuler l'horreur qu'il éprouve. Quelques malédictions murmurées par lui dans l'escalier qui menait à sa chambre sont entendues et achèvent d'éveiller les soupçons. On l'épia, et on le vit qui se promenait d'un air égaré, se mettait à genoux, baisait sa main droite. Le lendemain, de bonne heure, des gendarmes étaient à son chevet. Mais il avait caché un pistolet sous son traveisin, et au moment où on allait l'ai'rêter, il se brûla la cervelle. On trouva dans son poriel'euille douze cents livres en assignats et une lleur de lis de cuivre argenté, plus un papier, sur lequel ces mots : 1 Mon brevet cl' homaur . Qu'on n'inquiète personne; personne n'a été mon complice dans la mort heureuse du
scélérat Saint-Fargeau. Si je ne l'eusse rencontré sur ma route, je faisais une plus belle action, je purgeais la terre du parricide d'Orléans.... »
Tallien et Legendre, envoyés à Forges-les-Eaux, constatèrent dans leur rapport l'identité de l'assassin. Et cependant, une rumeur se répandit que Deparis s'était sauvé. A Forgesles-Eaux, disait-on, il avait assassiné un voyageur, et, pour déjouer les poursuites, remplacé les papiers de sa nouvelle victime par l:s siens propres. C'est ce que le frère de Michel Lepelletier crut plus tard lui-même, sur la foi d'indications, d'ailleurs fort peu concluantes.
Un meurtre, telle fut la seule démonstration que provoqua en France l'exécution de Louis XVI. Au dehors, elle émut faiblement les émigrés. Monsieur, alors en Westphalie, prit aussitôt le titre de régent de France, et institua le comte d'Artois, son frère, lieutenant général du royaume. Il disait, dans les lettres patentes : « Le ciel nous a sûrement destinés pour être les ministres de sa justice. »
En attendant, l'acte accompli dans la Convention était salué, d'un bout de la France à l'autre, par une sombre mais générale sympathie ; de chaque commune affluaient djs adresses d'adhésion; et, promptes à s'associer à ce mouvement, les armées écrivaient à l'Assemblée : « Nous vous remercions de nous avoir mises dans la nécessité de vaincre . »
Autour de la Révolution, en effet, tout allait s'embrasant.
Non que les rois, l'œil fixé sur l'échafaud de Louis XVL se sentissent saisis d'une compassion chevaleresque : la politique des princes ne connaît guère de tels mobiles. Seule, on l'a vu, l'Espagne avait tendu la main pour détourner le coup fatal; ni la Prusse, ni l'Autriche n'avaient remué; et Pitt, quoique sommé par Fox d'intervenir, était demeuré comme immobile : il calculait sur l'horreur que produirait en Europe cette tête coupée.
Une fois le coup frappe, les Cours s'agitèrent.
L'impératrice de Russie chasse de ses États les Français et interdit tout contact de ses sujets avec la France, comme avec une nation pestiférée.
L'Espagne, que ne dirige plus le calme génie du comte d'Aranda, se prépare à entrer tête baissée dans la lutte.
Le roi de Prusse, se chargeant de récompenser les services que Louis XVI ne put acquitter, écrit à un gentilhomme français, nommé d'Aubier : « Comme gage du tendre souvenir que je conserve à votre maître, je vous donne ma clé de chambellan. »
Les dispositions de la cour de Naples ne pouvaient être douteuses . là régnait, sous le nom d'un fantôme de roi et d'un fantôme de mari, une sœur de Marie-Antoinelte, Caroline d'Autriche, doublement asservie à l'influence anglaise par Acton, son amant, et par cette Emma Hamilton, dont la beauté impudique paya, plus tard, à Nelson le salaire de la foi trahie et du sang versé.
Quant au gouvernement papal, il n'avait point attendu le -2 1 janvier pour faire prêcher dans les églises contre les Français, et provoquer à des assassinats pieux par maint cantique sanglant chanté dans les rues et sur les places publiques. Aussi le secrétaire de légation Basseville avait il été massacré à Rome, dès le 13 janvier, pour avoir arboré les couleurs de la République française. Assailli dans sa voiture par les sauvages dévots du Transtévère, le malheureux était parvenu, au travers de leur foule hurlante, à gagner la maison d'un banquier français. La meute que les prêtres ont lancée, s'y précipite. C'est à peine si le maître de la maison a le temps de sauter par la fenêtre, pendant qu'un perru-
PITT ET LA GONVExNTION
([uier frappait mortellement Basseville d'un coup de rasoir. La relation romaine, publiée sur cet événement, se terminait ainsi : « La chose est faite : à de pareils traits, on reconnaît l'ancienne Rome! »
Et l'Angleterre? Elle était alors sous la main de Pitt : c'est
tout dire A la suite du 10 août, Pitt avait rappelé lord Gower, amliassadeur d'Anglctcrie à Paris, sous prétexte (jue « ses lettres de créance étai'.'ut cadu((ues depuis l'emprisonnement du roi; » et le 25 novembre, M. Stratton, chargé des affaires Lritannii[ues près la cour de Vienne, avait l'emis au
I Ll RL M
comte de Cobentzel un mémoire tendant, selon l'expression du prince de Hardenberg, <" à remonter la machine désorganisée de la coalition » En même temps, Ghauvelin, ministre de France à Londres, cessait d'y être considéré comme revêtu d'un caractère public II réclama en vain. Dans une note où lord Grenville exposait longuement et avec aigreur les ))rétendus griefs de la nation anglaise, le collègue de Pitt d,"clarait sèchement au diplomate français qu'on ne pouvait
l'accréditer à la cour de Londres qu'en qualité de minisire de Sa Majesté Iriis-thréliennc.
G'était, non pas précisément déclarer la guerre, mais la rendre inévitable.
Pitt la désirait effectivement, et avec cette violence froide qui le caractérisa.
Pour ce qui est de ses motifs, il en avait trois prirci paux.
HISTOIUE DE LA RÉVOLL'TION FRANÇAISE
Le premier, le plus puissant, était tiré de ce fameux décret du J9 novembre 1792, par lequel la Convention promettait secours et fraternité à tous les peuples qui, opprimés , voudraient redevenir libres, décret que celui du 15 décembre était venu compléter si glorieusement. Pitt comjjril tout de suite ce qu'il y avait de grandeur en un tel système, et plutôt que de laisser aux mains de la Convention un levier de cette force, il résolut de bouleverser le monde.
Son second mobile était la crainte de voir les armées républicaines, après avoir pénétré eu Belgique, envahir la Hollande, qu'au moyen du statliouder le cabinet de Saiul-Janies dominait.
Troisième et dernier grief : considérant que l'Escaut parcourt la Belgique aussi bien que la Hollande, et doit par conséquent appartenir en commun aux deux peuples, la France républicaine , par un haut sentiment de justice , venait de mettre fin à cette servitude de l'Escaut « que Joseph H avait eu la lâcheté de vendre aux Hollandais pour quelques millions de florins. » Or, cjuoique l'intérêt de l'Angleterre ne se trouvât point engagé ici d'une manière directe, le gouvernement anglais affecta de regarder l'ouverture de l'Escaut par la Convention comme un essai de dictature européenne. « L'Angleterre, écrivait lord Grenville à Chauvehn, ne souffrira jamais que la France s'arroge le pouvoir d'annuler à son gré, et sous prétexte d'un 'prétendu droit naturel^ le système politique de l'Europe. »
En résumé, ce que Pitt abhorrait dans la Révolution française, c'était la i;randeur qu'elle semblait promettre à la France, comme prix de la liberté donnée au monde. Mais il sentit qu'il ne fallait point brusquer l'attaque, de peur que la Révolution française n'eût pour appui, au sein même de l'Angleterre, les sympathies par elle éveillées dans les âmes généreuses. Deux sociétés s'étaient formées à Londres, qu'animait l'esprit jacobin, l'une sous le titre de Société constilutionnelle, l'autre sous celui de Société des amis de la révolution de 1688; et à mille symptômes, on pouvait reconnaître que le souffle puissant de l'esprit nouveau avait passé le détroit, Pitt trembla qu'une commotion sociale intérieure ne répondît au cri de guerre contre la France, s'il était prématurément poussé. Il apporta donc dans ses préparatifs une astuce profonde, et mit tout en œuvre jx)ur rejeter sur la Convention les torts d'une initiative, dont il savait bien que l'orgueil anglais s'irriterait sans retour. Déjà les massa'îres de septembre avaient détaché de la cause de la France, toujours défendue par Fox et par Shéridan, beaucoup de whigs d'une trempe plus molle, le duc de Portland, lord Carlisle, lord Fitz-Williams, M. Wyndham : Pitt poussa d'une maia prudente à ce mouvement de défection. Sûr que rien n'était plus propre à le précipiter, que l'exécution de Louis XVI, il s'abstint avec le sang-froid le plus cruel de tout ce qui eût été de nature à sauver ce prince infortuné, en dépit des magnanimes instances de Shéridan et de Fox. Puis, pour faire croire que la constitution anglaise, que l'existence môme de l'Angleterre étaient en danger, on le vit tout à coup recourir à un ensemble de moyens répressifs dont la situation ne justifiait en aucune sorte l'extraordinaire et alarmant étalage. Les milices du sud-est de l'Angleterre furent armées, des troupes reçurent ordre de marcher sur Londres, on avança de f|uarante jours la réunioà du parlement, on renforça la Tour d'une garnison nouvelle, on déploya enfin un formidable appareil de guerre contre le livre des Droits de l'homjiie, de Thomas Paine !
Et tandis que ces démonstrations officielles opposaient à la propagande de la Uberté celle de la peur, les agents de Pitt
s'étudiaient à- enflammer les esprits jmr des manœuvres adaptées à la diversité des intérêts, des passions, ou des préjugés. Aux dévots, l'on disait que les révohitionnaires étaient tous des athées, et comment en douter depuis que Dupont avait fait profession d'athéisme à la tribune! Aux commerçants en quête de marchés exclusifs, on représentait les Français comme des conquérants avides, qui dévoraient la Belgique, en attendant qu'il leur fût donné de dévorer le monde. Aux rigoristes presbytériens on faisait horreur de l'activilé que la France osait déployer le dimanche. Aux gens paisi]tle> on montrait des poignards, et l'on s'écriait : Voilà la religion des Français!
La fermentation croissait d'heure en heure : survient fi nouvelle du 21 janvier. C'était un coup de foudre pour les am.i;; de la paix et de la France. Fox fut consterné, la pensée de Pitt triomphait. Les partisans du ministère prennent aussitôt le deuil, affectant une douleur qui n'était que l'hypocrisie de la haine. Plusieurs, rassemblés au théâtre c[uand on y annonça l'événement, s'élancent hors de la salle en levant les mains au ciel et en poussant de grands cris. D'autres se montrent dans les rues avec un ruban noir. Les descendants de ceux qui tuèrent Charles P' ne pouvaient concevoir qu'on coupât la tète à un roi.
Le gouvernement anglais s'empressa de mettre à profit ce mouvement. Le 24 janvier, lord Grenville, ministre des afi'ailes étrangères, envoyait à Chauvelin l'ordre de quitter l'Angleterre dans le délai de huit jours, et, le 28 janvier, un message du roi notifiait aux deux Chambres que les forces de terre et de mer allaient être augmentées, mesure nécessitée, disait le message, par « l'acte atroce qui venait de s'accomplir à Paris, et par les dangers C|ue l'ambition de la France, ses projets, ses principes faisaient courir, non-seulement à li puissance de l'Angleterre, mais au maintien de l'ordre dan^ toutes les nations civilisées. »
Insulter à ce point la Convention et la France équivalait cei'tainement à une déclaialion de guerre. Cela était si manifester, que le message royal ayant provoqué de la part du parlement des adresses de vive adhésion, le comte Stanhope dans la Chambre des Communes et les lords Lansdowne, Lauderdale et Derby dans la Chambre des Lords, protestèrent solennellement contre une démonstration qui était l'embrasement du monde. Pitt ne l'ignorait pas, el c'est ce qu'il voulait, sa politique étant de rendre la guerre inévitable, mais en rejetant sur la Convention la nécessité de la déclarer, très-attentif d'ailleurs à se prêter aux démarches qui pouvaient faire louer sa modération.
C'est ainsi que, dans le temps même où il armait toute l'Angleterre et irritait l'orgueil de la France, son apparente condescendance favorisait le développement d'une intrigue dont la conservation de la paix était le but, Talleyrand le machinateur et Dumouriez le héros.
Ce dernier s'était prononcé très-ouvertement contrôles magnanimes décrets des 19 novembre et 15 décembre ;792; après avoir un moment rêvé la conquête de la Hollande, il en était venu à croire ou du moins à dire qu'il fallait s'en abstenir soigneusement si on ne voulait pas risquer de perdre la Belgique; il avait, en outre, montré beaucoup de penchant pour l'alliance anglaise; et quant à ses rapports avec les Jacobins, de la part d'un homme capable de tous les artifices, ils n'avaient rien dont la diplomatie des rois eût à s'inquiéter. Talleyrand augura de tout cela qu'il ne serait pas impossible de faire consentir le cabinet de Saint-James à la paix, si Dumouriez se chargeait de la négociation. Le général était venu passer à Paris le mois de janvier : on lui parle
PITT ET LA CONVENTION
de ce projet, qui llatlait son orgueil et qu'il saisit avidement. L'affaire est portée au ConseiL Duniouriez, depuis son arrivée à Paris, n'avait paru ni chez Monge, ministre de la marine, ni chez Roland, ministre de l'intérieur, ni chez Clavière, ministre des finances; encore moins s'était-il empressé d'aller voir le ministre de la guerre, Pache, son ennemi déclaré, mais en revanche il avait beaucoup fréquenté la maison de Lebrun et celle de Garât, avait souvent ligure à leur table, et se flattait de les dominer. La vérité est que Garât fit «u Conseil la proposition d'envoyer Dumouriez en ambassade e.xtraordinaire à Londres, proposition qui tomba devant la résistance de Pache, Alonge et Clavière.
Il ne restait plus, ce semble, qu'à abandonner le projet: on n'en fit rien. Le goût de l'intrigue était si conforme au génie de Dumouriez, qu'il amena Lebrun et Garât à convenir cpi'on suivrait l'affaire sans bruit, en attendant l'heure favorable pour le succès. Un agent secret fut donc envoyé à la Haye, avec une lettre adressée à lord Auckland, ambassadeur d'Angleterre en Hollande, et Maret, depuis duc de Bassano, prit la route de Londres, sous prétexte d'une démarche concernant les intérêts privés du duc d'Orléans, mais en réalité pour savoir de Pitt s'il voulait sincèrement traiter avec Dumouriez.
On peut se demander si, en ouvrant l'oreille à d'aussi étranges ouvertures, Pitt n'entendait que se donner le temps de compléter ses préparatifs; ou bien, s'il n'avait pas déjà la pensée d'amener Dumouriez sur le terrain de la défection ; ou enfin, si, comme Garât et Dumouriez lui-même en eurent quelque soupçon, il ne fut pas tenté du désir perfide d'attirer à Londres, pour l'y retenir, le medleur général que la France eiàt à lui opposer : ce qui est certein, c'est (ju'il reçut Maret avec une bienveillance marquée, lui témoigna une grande répugnance à combattre la France, et le congédia, bien convaincu de ses dispositions pacifiques.
Maret, ainsi séduit et trompé, se préparait à transmettre à Dumouriez, Lebrun et Garât ce qu'il croyait d'excellentes nouvelles, lorsque le gouvernement français, averti par Ghauvelin, envoya au négociateur illicite et occulte une réprimande sévèfe, et l'ordre de revenir en France. Maret, obligé d'obéir, ne se découragea point. Un second voy.ige est entrepris. Mais, cette fois, il arriva qu'au moment même où Maret sortait de Paris, Chauvelin était renvoyé de Londres. Cette circonstance effraya l'émissaire clandestin. A peine débarqué à Douvres, il écrivit à Lebrun pour lui demander de nouvelles instructions, et, n'obtenant jjoint de réponse, quitta l'Angleterre sans avoir sollicité de Pitt une autre entrevue.
Aussi bien, toutes ces petites combinaisons souterraines n'avaient aucune chance de succès; et il est probable que Pitt ne feignit de s'y jjrêter que parce qu'il les savait futiles. Comment Dumouriez, tout général qu'il était, comment Lebrun et Garât, quelle que fût leur position dans le Conseil, purentils se flatter un seul instant de l'espoir d'agir d'une manière efficace, sans l'adhésion de la majorité des ministres, sans le concours des Comités diplomatiques et de défense générale, et en dehors de la Convention?
Il est juste de dire que si Pitt désirait la guerre, les hommes d'Éta* de la Convention étaient loin de la redouter. Piopager la liberté par les armes souriait à leur audace, et rien ne paraissait impossible à ces cœurs orageux. Brissot, l'inspirateur du Comité de défense générale, avait écrit à Dumou riez, le lendemain de la bataille de Jemmapes, les lignes suivantes, qui peignent bien le génie des hommes du temps et leurs grandes passions . « C'est ici un combat à mort entre la liberté et la tyrannie Pas un Bouil)on ne doit rester sur
le trône Ah! mon cher, <[u't;st-cu (ju'Aibéroni, ilichelieu,
([u'un a tant vantés? Que sont leurs projets mesquins, comparés à ces soulèvements du globe, à ces grandes révolutions que nous sommes appelés à faire. A'oyu5 rcruni nascitur ordo. J'aime à croire que la révolution de Hollande ne s'arrêtera pas devant le fantôme d'illuminés (Frédéric-Guillaume), et qu'il ne sera pas pour nous le sta, sol. Une opinion se répand ici : la Républi(]ue française ne doit avoir ])our bornes que le Rhin. »
Restait à savoir, l'Angleterre et la France en venant aux mains, de quel côté serait l'équité. Il y avait des griefs énoncés de part et d'autre : étaient-ils également fondés?
Nous avons vu que ceux de l'Angleterre se réduisaient à trois principaux : 1° les décrets des 19 novembre et 15 décembre, proclamant la solidarité des peuples libres ; 2'" les projets qu'on supposait à la France contre la Hollande; 3" l'ouverture de l'Escaut.
Or, dans un discours prononcé le 1 2 janvier, Brissot avait répondu à chacun de ces trois griefs de la manière à la fois la plus solide et la plus brillante.
D'abord, il était assez étrange que le gouvernement anglais prétendit empêcher la France de secourir les peuples qui, injustement opprimés, auraient recours à elle. C'était lui faire un crime de sa magnanimité même , et déclarer au monde que, dès qu'il convenait à la France de prendre parti pour les victimes, l'Angleterre ne pouvait que prendre parti pour les tyrans. A la vérité, Pitt affectait de croire que les décrets des 19 novembre et 15 décembre n'avaient été lancés par la Convention que comme un appel à la turbulence de toutes les minorités factieuses qui s'aviseraient d'arborer le bonnet rouge ; mais sur ce point, le cabinet de Saint-James avait reçu des explications qui fermaient toute issue à la mauvaise foi : il lui avait été officiellement notifié que la Convention n'entendait en aucune sorte jeter des brandons de discorde et souffler la passion des complots dans des États neutres ou amis, et c|ue les décrets dont l'Angleterre prenait alarme se rapportaient au seul cas où la révolte contre l'oppression, dans un pays, serait l'effet de la volonté générale, se révélant par des signes non équivoques.
En ce lui concernait l'invasion supposée prochaine de la Hollande, au moins aurait il fallu attendre que la supposition se réalisât pour en faire un motif de guerre. Mais il y avait à répondre quelque chose de bien plus décisif encore. A la fin du mois de novembre 1792, Dumouriez avait demandé au Conseil exécutif l'autorisation de s'emparer de la ville de Maëstricht, sans laquelle il ne pouvait défendre ni le pays de Liège, ni la "Meuse; et, quoique pour légitimer cette prise les motifs ne manquassent pas, l'autorisation avait été formellement refusée. Or, de la part du gouvernement français, cette modération était d'autant plus remarquable , que la Hollande lui avait donné maint sujet d'offense; cfue les émigrés étaient en armes et en uniformes à la Haye; cju'on y faisait éclater une haine violente contre la France; qu'on avait renvoyé d'Amsterdam , sans leur laisser le temps d'être payés de ce qui leur était dû , la troupe des comédiens français; enfin, que le grand pensionnaire. Van Spiegel, avait livré en pâture aux insultes des émigrés Noël , ministre de France, et Thinville, secrétaire d'ambassade, lesc[uels avaient fini par être expulsés ignominieusement.
Relativement à l'ouverture de l'Escaut, Pitt soutenait avec
raison qu'elle était contraire au traité d'Ulrecht et à celui
qu'en 1785 Joseph II avait conclu avec les Provinces-
' Unies. Mais le respect de traités passés entre les gouverne-
ments sans le concours ni l'adliésion des peuples ne saurait aller jusqu'à la consécration des iniquités ])oliliques les plus flagrantes. L'ouverture de l'Escaut par la France, victorieuse de l'Autriche, était une mesure non-seulemênt désintéressée, mais généreuse « La République française , s'écriait noblement Brissot dans son d scours du 12 janvier, devait-elle, en rendant la Belgique à la li])erté, laisse !■ subsister l'esclavage pour un des plus beaux fleuves ijui arrosent ce pays? Devaitelle violer les principes d'éternelle justice ({ui toujours dirigeront ses armes ? Puisque l'Escaut parcourt la Belgique comme la Hollande, son cours n'appartient-il pas en commun aux deux peuples? Quel titre la nature a-t-elle donné aux Hollandais sur la propriété exclusive? Est-ce à leurs travaux, à leur industrie que ce fleuve doit son existence? L'Escaut, qui traverse la Zélande, n'est-il pas le même qui a baigné auparavant les murs d'Anvers ? Et s'il était juste qu'un fleuve, commun à plusieurs peuples , fût la propriété d'un seul, celle de l'Escaut n'appartiendrait-elle pas à aussi bon titre aux Anversois, f[ui l'ont d'abord, qu'aux Hollandais c(ui ne le reçoivent qu'après? »
Ainsi, des trois griefs, articulés par le cabinet de Saint-James, pas un qui fût fondé, soit en fait, soit en droit .
Subsidiairement , Pitt se plaignait de la propagande des idées françaises en Angleterre par les agents du Jacobinisme ; mais lui-même n'entretenait-il à Paris aucun agent de sa politique? Et là où les propagandistes français n'employaient que le pouvoir de la parole , les émissaires du gouvernement britannique n'eraployaient-ils pas l'avilissante puissance de l'or? Et n'étaient-ils donc capables d'aucun effort propre à étendre l'influence des intérêts anglais, ceux qui avaient dépensé tant d'argent pour étouffer la liberté naissante des Provinces - Unies , augmenter les partisans du prince d'Orange, débaucher les troupes patriotes , acheter le rhingrave de Salin et le grand pensionnaire Bliwrik?
Combien plus légitimes les plaintes du gouvernement français !
Rappel de lord Gower, le lendemain du 10 août;
Cessation de tout rapport officiel avec l'ambassadeur de France à Londres , depuis la suspension de Louis XVI ;
Refus de reconnaître les pouvoirs de la Convention ;
Opposition mise à des achats de grains et d'armes par des agents de la République française ;
Détention de bateaux et vaisseaux chargés de grains pour la France, en violation du traité de 1786;
Prohibition par acte du parlement de la circulation des assignats ;
Acte inquisitorial et vexatoire rendu contre les Français habitant l'Angleterre , en violation de l'article 4 du traité de 1786;
En violation de l'article 1" du même traité, secours d'argent aux émigrés et aux chefs de rebelles armés contre leur patrie ;
Armement considérable par mer et augmentation des forces de terre, ordonnés sans provocation de la part de la France, et dans le but avoué de la combattre ;
Coalition avec les ennemis de la France, notamment l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse.
Voilà quels furent les faits constatés dans un lumineux travail du Comité de défense générale; et, sauf la défense portant sur la circulation des assignats en zVngleteire , laquelle était de droit, tous ces faits constituaient autant de griefs dont il était aussi impossible de nier l'existence que la gravité.
h'alicii-bill, tel que le parlement anglais venait de le voter, contenait à lui seul la guerre Pour rencontrer quelque exemple d'une mesure aussi extraordinaire et violente, il eût fallu remonter jusqu'au règne d ÉHsabeth Le bill assujettissait tout Français arrivant en Angleterre « à rendre compte de lui-même ; » à déposer les armes en sa possession ; à ne point aller d'un lieu à un autre sans passe-port; à vivre, enlin, s'il était pauvre, dans un district déterminé, avec la police debout sur sa porte et le soupçon assis à son foyer. Vainement Grey, Taylor, le major Maitland et Fox s'étaientils élevés contre un projet que le Conseil des Dix à Venise n'eût pu rêver p'us tyrannique, Pitt l'avait fait passer, précisément en le présentant comme un coup de canon tiré contre les Jacobins. A cette occasion , une scène étrange fut donnée au parlement. Après avoir ajipuyé le bill dans un discours plein d'éloquence et de délire, Burke parlait de trois cents poignards fabriqués à Birmingham, lorsque tout à coup il jette un de ces poignards sur le parquet de la Chambre des Communes, et s'écrie furieux : « Regardez ceci! voilà un des fruits à retirer de l'alliance avec la France. Ah ! je ferai tout pour préserver ce pays de ['infection franc nse, et écarter leurs principes de nos esprits , leurs poignards de nos cœurs. »
Tels se montraient à l'égard de la France les sentiments de Pitt, de Burke, du gouvernement anglais, de la majorité des deux Chambres. L'ordre donné au représentant de la Convention à Londres de quitter l'Angleterre dans un délai de huit jours vint combler la mesure des outrages : après une semblable insulte , il fallait choisir entre le déshonneur et la guerre. La Convention n'hésita pas une minute.
Et cependant, la disproportion des forces était frappante. La marine d'Angleterre , composée de cent cinquante-huit vaisseaux de ligne , vingt-deux vaisseaux de cinquante, cent vingt-cinq frégates et cent huit cutters , était au complet de ses officiers et de ses équipages ; sans compter que, pour la cause commune, la Hollande pouvait armer cent vaisseaux de guerre de différentes grandeurs. La marine française, au contraire, veuve de ses officiers, par suite de l'émigration, ne comptait que soixante-six vaisseaux de ligne, quatre-vingts ize frégates et corvettes. De sorte que pour n'être pas écrasés par l'Angleterre sur son champ de bataille, la mer, nous n'avions devant nous qu'une chance, celle des prodiges !
Quant aux combats à livrer sur terre, la Révolution, — si, comme elle y était décidée, elle affrontait la Hollande et l'Espagne, — allait avoir à vaincre onze armées, parfaitement disciplinées et bien pourvues de vivres, de chevaux, d'artillerie, de munitions, ces armées, formant comme un vaste réseau autour de la France, qu'elles étreignaient de toutes parts :
Autrichiens, en Belgique. . . . . .
— de Goblentz à Bàle
— entre la Meuse et le Luxembourg.
Prussiens, en Belgi({ue, .
Prussiens, Hessois et Saxons sur le Rliin. . .
Hollandais, en Belgique
Anglais, Hanovriens et Hessois, en Belgique. Troupes de l'Empire et de Condé, sur le Rhin.
Austro-Sardes, en Pâlie
Napolitains et Portugais, en Italie, . . . . Espagnols, sur la frontière du Midi
50 000 40 000 33 000 12 OOO 65 000 20 000 30 000 20 000 45 000 10 000 50 000
ToiAi 375 000
PITT ET LA CONVENTION
Or, au 1" janvier 1793, les armées de la République n'allaient pas au delà de 220 000 hommes.
La situation des finances n'était pas plus rassurante le capital de la dette s'élevait à huit milliards trente- quatre millions Pour soutenir une immense circulation en papier , on n'avait que ce qui meurt où la guerre naît, et l'Europe entière conspirait contre les assignats.
Placée, avec si peu de ressources, en face de tant de périls, la Convention fut sublime
Le l" février, sur un rapport de Brissof , elle déclara la guerre au rui d Angleterre^ dans un silence et avec une unanimité formidables
Le stathouder des Provinces-Unies avait outragé les agents de France, accueilli les émigrés, persécuté les patriotes fran-