VICTOR-AMEDEE
^ais, encouragé les fabricateurs de faux assignats , fait cause commune avec le gouvernement anglais : la Convention le mit avec le plus méprisant dédain au nombre de ses ennemis. Le même jour, sur un rapport de Carabon , elle décrétait qu'aux deux milliards quatre cent mille livres d'assignats, alors en circulation, il en serait ajouté huit cent raille, auxquels on donnerait pour gage la valeur des b ois et forêts dont la vente était ajournée, celle des biens affectés à la liste civile, la rentrée du bénéfice à faire sur la reprise des doit
maines engagés, la valeur des biens nationaux situés dans le département du Mont-Blanc et dans les districts nouvellement réunis à la République, le produit de la vente des biens des émigrés, l'indemnité à demander aux peuples qui seraient redevables à la France victorieuse de leur liberté reconquise. Le rapport contenait cette belle constatation : « La postérité ne sera pas peu étonnée de voir un peuple en lutte avec tous les despotes ligués, s'occuper du remboursement d'une dette contractée par le despotisme , en acquitter soixante -douze
millions par an , payer exactement les rentes des capitaux empruntés et une quantité énorme de pensions à des personnes auxquelles la Révolution a fait perdre leur état. "
Il y avait danger sans doute à multiplier ainsi, quelque précaution qu'on prît pour les asseoir sur un gage, des signes déjà si nombreux. Mais quand il faut de toute nécessité passer sur un pont qui tremble, on y passe en fermant les yeux. Selon le mot de Mercier, l'assignat était un pont de bois jeté sur des gouffres écumants, mais qui, à défaut d'un pont de pierre, nous servit à les franchir.
Il fallait pourvoir à l'organisation de l'armée . le Comité de la guerre se mit au travail avec une ardeur passionnée, et, le 7 février, Dubois- Grancé présentait un plan qui portait l'ensemble des forces à tenir sur pied au chiffre de cinq cent mille soldats, les divisait en huit armées, ordonnait la levée immédiate de trois cent mille hommes , attribuait au Conseil exécutif, sous la ratification des représentants du peuple, la nomination des généraux en chef, assignait à cette mission un caractère purement temporaire, et réglait ainsi la nomination des officiers un tiers à l'ancienneté, et les deux tiers au choix, sur la présentation de trois candidats par les soldats.
Devenue aussi sobre de paroles qu'impatiente d'action, l'Assemblée vota tout cela d'un élan.
Puis, coup sur coup, dans l'espace de quelques jours, elle décritr, :
Que la Convention vivrait au sem des armées, aurait l'œil sur les places fortes et les camps, par neuf commissaires investis du droit d'écarter les incapables, de punir les indifférents, de foudroyer les traîtres ;
Que Pache, attaqué vivement, serait remplacé comme ministre de la guerre, par le général Beurnonville ;
Que les monnaies d'or et d'argent auraient désormais pour empreinte une couronne de branches de chêne, et pour légende ces mots : République française;
Qu'à Paris, menacé d'un déficit qui ne laissait de choix qu'entre l'augmentation du prix du pain et le recours à une contribution extraordinaire, une taxe progressive serait établie sur les riches ;
Que tous les Français, de dix-huit ans jusqu'à quarante ans, les fonctionnaires publics exceptés, seraient déclarés en état de réquisition permanente pour la guerre
Et, chose admirable, dans le temps même où la Convention se préparait à soutenir la lutte la plus prodigieuse qui fût jamais, elle méditait le plan d'une constitution nouvelle; elle s'occupait du progrès des sciences et de la formation d'iin Muséum national; elle se faisait rendre compte par Barère des travaux de la commission chargée de rassembler au Louvre, aux Capucins et aux Augustins, les chefs-d'œuvre de peinture, de sculpture, de bibliographie ; elle interrogeait son Comité de l'instruction publique sur l'emploi des fonds d'encouragement destinés aux savants et aux artistes ; de la même main qui avait si rudement frappé l'émigration de la noblesse, elle arrêtait l'émigration des arts, et le bruit du canon d'alarme ne l'empêchait pas de s'enquérir avec sollicitude d'un tableau original de Rubens, trouvé, couvert de poussière, au fond d'un grenier de la rue Saint-Lazare.
De son côté, le Conseil exécutif agissait avec décision. Roland avait donné sa démission le 23 janvier, mais, loin d'affaiblir le ministère, cette retraite tendait à lui rendre l'unité. Lebrun, après s'être un instant laissé égarer en d'obscures intrigues, avait fini par céder à l'ascendant de Bnssot, et Monge, ministre de la marine, adressait à tous les amis de la liberté dans les ports de mer une lettre officielle qui contenait ces paroles de feu : « Le roi et le parlement d'An-
gleterre ont dessein de nous faire la guerre . les républicains anglais le souffriront-ils ? Déjà ils témoignent leur répugnance à porter les armes contre leurs frères les Français. Eh bien, nous volerons à leur secours ; nous ferons une descente dans leur île ; nous y jetterons cinquante mille bonnets rouges, et nous y planterons l'arbre sacré. »
On a écrit que les Comités de la Convention et le Conseil exécutif avaient reçu le faux avis que les amis de la France et de la paix dominaient dans Londres, que le peuple y était en fermentation, et qu'un écriteau, affiché jusque sur les murs du palais de Georges III, lui avait désigné le signal de la guerre comme celui de sa chute Mais qu'un semblable rapport fût ou non parvenu à la Convention, il est certain qu'elle avait été fort exactement renseignée sur le véritable état des choses et des esprits en Angleterre par Noël, homme dont on connaissait le discernement. Il n'entra donc rien de présomptueux ou de frivole dans la confiance que la Révolution française déploya Cette confiance fut tout héroïque ; elle eut pour fondement la foi ! Et certes, quand l'Assemblée voyait venir à elle des sections entières mettant à la disposition de la nation les propriétés foncières des citoyens dont elles étaient composées, il lui était bien permis de croire la France invincible.
Tant de vigueur remplit l'Europe d'étonnement. Pitt ne s'attendait pas à cet imposant mélange d'énergie et de calme, il en' parut troublé. Un message du roi, où, avec une mauvaise foi inconcevable, la Convention était accusée d'avoir déclaré la guerre « sans provocation aucune et de gaieté de cœur, » avait été adressé, le 1 1 février, à la Chambre des Communes . ce fut l'objet d'un long débat qui mit à nu l'âme de Pitt. Tout le fiel qui la rongeait se fit jour dans les paroles suivantes, qui venaient après une réfutation vraiment dérisoire des griefs articulés par la Convention : « Les Français nous font la guerre, ce semble, d'abord, parce que nous aimons notre constitution ; ensuite, parce que nous abhorrons leur conduite, et en troisième lieu, parce que nous osons pleurer le roi qu'ils ont assassiné. Oui, ils voudraient nous ravir cette dernière ressource de l'humanité, qui consiste à porter le deuil des victimes : Quis gemitus populo romane liber erit? Ils voudraient déraciner en nous les affections de l'homme, transformer en crime notre sympathie pour le malheur, étouffer nos soupirs et défendre à nos larmes de couler. »
Le ministre anglais ne se fit pas scrupule d'affirmer que le grief tiré de l'accession du cabinet de Saint-James au traité conclu entre l'Autriche et la Prusse était « entièrement faux. » Ce qui était entièrement faux, c'était cette affirmation, comme l'ont établi des documents ultérieurement publiés, et comme le prouvent sans réplique les révélations du prince de Hardenberg . « Il s'agissait de porter les deux Cours alliées d'Autriche et de Prusse à combiner un système de défense mihtaire.... Le cabinet de Saint-James se montrait disposé à concourir à ce résultat nécessaire. Tels furent l'esprit et le sens du mémoire diplomatique qu'un courrier anglais apporta, le 25 novembre (1792), à M. Stratton, chargé des affaires britanniques près la cour de Vienne.... Ainsi, c'est dans la communication faite à la cour de Vienne, par M. Stratton , du mémoire envoyé par la cour de Londres, qu'on trouve la première démarche de ce Cabinet pour ranimer et fortifier la coalition contre la France. » De sorte que cette démarche, faite secrètement le 25 novembre 1792, Pitt, en plein parlement et à la face de toute l'Europe, la niait, le 11 février 1793!
Pour se donner le droit de taxer la Convention de perfidie, Pitt affecta de s'in.digner d'une déclaration de guerre surve-
PITT ET LA CONVENTION
nue au moment où l'on négociait avec Dumouriez, comme s'il eût ignoré que cette prétendue négociation était une intrigue suivie en dehors des autorités constituées! Comment le ministère anglais pouvait-il être admis à traiter clandestinement avec un simple général, lorsqu'il refusait de reconnaître la Convention, c'est-à-dire le pouvoir duquel ce général relevait et le seul qui représentât la France?
A ce tissu d'injures, de sophismes, et, il faut bien le reconnaître, de mensonges. Fox ne se contenta pomt d'opposer les inspirations d'une politique fondée sur le respect de la vérité et de la justice : convaincu que , si la guerre avait été déclarée par la France , elle avait été incontestablement provoquée par l'Angleterre, il proposa un amendement de nature à ramener la concorde entre les deux pays Mais Burke se lève, et d'une voix amère . « Les sentiments de l'honorable orateur, dit- il, si la Chambre les adoptait, se pourraient traduire ainsi « Français, vous vous êtes efforcés de détruire le repos de toutes les nations de l'Europe ; vous avez introduit l'anarchie parmi vous, et couvert votre propre pays de ruines , vous avez assassiné votre roi : n'importe , poursuivez le cours de vos crimes ; au meurtre de votre souverain, ajoutez ceux de sa femme, de sa sœur, de son fils, et la destruction du reste de sa famille ; et soyez bien sûrs qu'il ne sera pas touché à un cheveu de vos têtes. »
Ces déclamations virulentes , inutilement combattues par Shéridan, prévalurent Pitt l'emporta.
Il est à remarquer que la nécessité de mettre un frein à l'esprit envahissant de la France fut un des arguments qui, dans ce débat, se produisirent avec le plus de succès. Or, en ce moment même , la Russie et la Prusse couraient à un second démembrement de la Pologne, sans que l'Angleterre, pour les arrêter, dît une parole ou fît un geste. Déjà en effet les Russes étaient à Varsovie, et, sous prétexte que la constitution polonaise du 3 mai 1791 se liait aux triomphes de la propagande révolutionnaire, Frédéric-Guillaume, non content d'avoir envahi plusieurs districts de la grande Pologne, investissait Dantzick II est vrai que cette entreprise, inspirée par une poHtique de brigand, on avait soin de la colorer de considérations presque touchantes de quoi se pouvait plaindre la Pologne ? ce qu'on eu faisait ne pouvait être que pour son bien; on lui volait son territoire dans l'unique but d'assurer son repos; on la mettait en pièces, afin de « couvrir ses provinces limitrophes et d'empêcher la contagion morale d'y pénétrer ! »
Pitt souffrait cela cependant, lui qui, au nombre des motifs allégués pour mettre le feu au monde , plaçait l'invasion supposée de la Hollande par les armées françaises! Fox ne manqua pas de signaler cette contradiction. « Eh quoi! s'écriait-il indigné, sommes-nous donc si coupables de regarder le motif mis en avant comme un pur prétexte, lorsque, d'une part, nous voyons le ministère proclamer bien haut l'inviolabilité des États neutres, et, d'autre part, ce même ministère permettre que la Pologne soit foulée aux pieds ? « Il fit, pour détourner la guerre, un dernier, un généreux effort, tout fut mutile. Les ennemis extérieurs de la Révolution lui auraient peut-être pardonné ses orages, mais son crime irrémissible était d'être si grande.
La calomnie, d'ailleurs, ne pouvait être difficile, à cause des désordres qu une commotion violente ou entraîne natu Tellement, ou fournit l'occasion de susciter. Et c'est ce que la journée du -25 février, à Paris, ne prouva que trop bien.
Depuis que le débat sur la guerre s'était ouvert dans le Parlement anglais, divers membres de la Convention avaient secrètement reçu de Londres l'avis que des émissaires de
Pitt machinaient une émeute à Pans, rien ne paraissant plus propre à servir les vues du gouvernement anglais dans ce moment, et à confondre ses adversaires. Dubois-Crancé, notamment, fut informé que des manœuvres étaient praticjuées de longue main pour faire, d'une disette factice , sortir un soulèvement. Mais, soit qu'il ne crût qu'à demi à ces informations, soit qu'il les voulût compléter et craignit d'en divulguer prématurément le mystère , il attendit.
Cependant, le prix du pain à Paris avait subi une forte hausse, et, sans qu'on s'en expliquât bien la cause, le savon était monté, de quatorze et seize sols la livre, à trente -deux sols. Le 24 février, il y eut des rassemblements tumultueux à la porte des boulangers , et des bateaux qui apportaient une cargaison de savon ayant paru sur la Seine, les blanchisseuses coururent en foule sur le quai, frémissantes, éperdues , et se firent délivrer la marchandise à un prix fixé par elles-mêmes. De là, elles vont à la Convention, criant . « Du savon et du pain! » C'était un dimanche. L'Assemblée les ajourne au mardi. Mais elles, en se retirant : « Et nous, nous nous ajournons à lundi. Quand nos enfants nous demandent du pain, nous ne les leuvoy^is pas au surlendemain! » La soirée fut menaçante. Une fermentation sourde annonçait l'approche d'un désastre. Marat se mit à sonner le tocsin dans son journal, peignant en furieux le tableau du mal, et indiquant pour remède « le pillage de quelques magasins, à la porte desquels on pendrait les accapareurs. » Le sinistre numéro est lancé dans la matinée du 25. Pour les macliinateurs au service du royalisme ou à la solde de l'étranger, rien ne pouvait venir plus à propos. A huit heures du matin , des bandes de gens appartenant à des conditions diverses se portent chez les épiciers et chandeliers. La rue des Cinq- Diamants et celle des Lombards sont assiégées, à la lettre. Des inconnus allaient de boutique en boutique, disant : « Avezvous du sucre, du café, du savon? donnez au prix qu'on vous dira; sinon, vos propriétés sont en péril. «Parmi les femmes, plusieurs avaient des pistolets à la ceinture et ne s'en cachaient pas. Il y avait aussi dans leurs rangs des hommes déguisés, dont quelques-uns n'avaient pas même pris la précaution de faire leur barbe On se fit délivrer le sucre à vingt et vingt- cinq sols la livre, le savon et la chandelle à douze sols. Beaucoup de marchandises furent ravies, non-seulement par des femmes du peuple, mais par des dames en chapeau, fort bien vêtues et enrubanées. A une délies, dont le linge très-fin et très-blanc contrastait avec celui de ses compagnes, un détaillant dit : » Madame veut-elle aussi du savon pour blanchir son linge? » On pilla jusqu'à de l'esprit-de-vin ; et « ce qui prouve, écrivent avec une profonde amertume les républicains des Révolutions de Pa)is., que ce n'était pas le vrai peuple qui fu les Iionneurs de cette journée, c'est que, chez plusieurs chandeliers, on s'empara du suif en pain, après avoir cassé les moules; c'est que, dans un temps où tout était cher, le beurre et le miel furent gaspillés , foulés aux pieds »
Par une déplorable fatalité, Santerre, ce jour-là, se trouvait à Versailles où il passait une revue de dragons, de sorte qu'aucun ordre n'avait été donné à la garde nationale. De son côté, Pache, élu depuis quelques jours maire de Paris, se trouvait consigné chez lui par l'émeute A deux heures après-midi, le Conseil général de la Commune se rassemble, arrêta qu'il restera en permanence , et s'occupe des moyens de rétablir l'ordre Arrivaient de minute en minute des citoyens, commissaires de section ou officiers de paix, porteurs de nouvelles désolantes, et le cri tant mieux.' partait des tribunes. Jacques Roux, ce prêtre qui avait conduit Louis XVI
à l'échafaud , fut accuse devant ses coUî-gLifs d'avoir poussé au pillage; il se contenta de répoudre eHiontément « qu'il avait toujours professé les vrais principes et ne s'en départirait pas, dût-on l'appeler le Marat du Conseil général. «
Pendant ce temps, la Convention discutait deux propositions , l'une de Saladin, demandant que les juges du district d'Amiens fussent mandés à la barre , pour avoir mis en liberté un prêtre , surpris disant la messe en France après émigration; l'autre de Goupilleau, autorisant les directoires à faire des visites dans tout lieu désigné comme recelant des émigrés, soit nobles, soit prêtres. Robespierre appuya vivement les deux motions, et elles venaient de passer, lorsque, montant tout à coup à la tribune , Bazire appela sur Paris livré au désordre l'attention de l'Assemblée. Elle chargea aussitôt la municipalité de prendre toutes les mesures requises par les circonstances , lui conférant le droit de faire battre la générale intervention tardive, qui ne mit fin à l'émeute que quand se voyaient partout les traces de son passage !
Tous les amis de la Révolution furent consternés; la section de Bon- Conseil, celle des Piques, celle des Droits de l'Homme, envoyèrent successivement faire part à la Commune de la douleur dont les pénétrait cette humiliante journée. La feuille de Prudhomme exprima très-bien la désolation des patriotes . « Ils prévoient, disait- elle, que le 25 février éloignera de P. -is ceux qui voulaient s'y fixer, que le commerce intérieur sera perdu, le crédit ruiné, la liberté calomniée, et que les sujets des despotes seront rattachés au joug pa.v la crainte d'excès semblables. »
Puis, avec une véhémence extrême, ce journal, que, du fond delà tombe, Loustalot semblait inspirer, s'élevait contre la Convention, trop lente à s'occuper des troubles; contre la Commune, tri p lente à les réprimer ; contre Marat, surtout, formellement accusé d'avoir dit à un de ses amis intimes, quelques jours avant le 25 février . « N'achetez point demalson à Paris »
Le 26, Barère, dans la Convention, demanda que les instigateurs ou auteurs des excès de la veille fussent poursuivis et châtiés Ensuite, Salles ayant dénoncé Marat, Pénières lut j'article oîi VAmi du peuple avait parlé de piller quelques magasins et de pendre à la porte les accapareurs. Il se fit un grand tumulte Les uns criaient qu'il fallait sur-le-champ le mettre en accusation ; les autres que c'était un fou, mais un fou dangereux, et qu'il le fallait traiter comme tel. Bancal j.oposa qu'on le fît examiner par des médecins Boyer-Fonfrède aurait voulu que la Convention se contentât de cette déclaration . Hier malin, Marat a prêché le pillage ; hier soir, on a pillé. Buzot conseilla amèrement à l'Assemblée de ne point mettre en accusation, de peur qu'il ne fût acquitté, Monsieur Marat. Lui ne s'émut nullement II ne nia rien, il accusa. Il appela ceux de la droite une faction criminelle A son tour, il demanda pour eux les petites maisons. Thirion «'offrant à le défendre, il s'y opposa « Je saurai bien me défendre moi-même » La prétention des Girondins à jouer le rôle d'hommes d'État paraissait l'amuser fort « Les imbéciles! » dit-il, et, chassé de la tribune par les clameurs, il en descendit en haussant les épaules et en riant De semblables scènes tendaient à avilir la Convention : un membre s'en plaignit, la discussion fut close, et la dénonciation contre Marat renvoyée aux tribunaux ordinaires.
Vinrent les récriminations haineuses et les imputations sans base. Aux Jacobins, ou entendit Collot-d'Herbois accuser RolauJ d'avoir suscité les désordres du jour, pour déshonorer l'administration municipale de Paclie , et, comme si
ce n'était pas assez de cette calomnie absurde, il ajoutait que l'ex-ministre de l'intérieur avait placé douze millions en Angleterre ; que lui, Collot, « en avait la preuve, » mais cette preuve, il ne la donnait pas.
Ce qui était moins difficile à prouver, c'était la part des manœuvres contre-révolutionnaires dans la journée du 25. Il fut constaté que la farine à Paris ne manquait pas; que la crainte d'une disette était née principalement d'alarmes répandues avec une perfidie systématique; qu'on avait vu des femmes qui n'étaient ni mariées ni mères de famille prendre jusqu'à six pains de quatre livres, alors qu'elles en pouvaient à peine consommer deux; que, parmi les personnes arrêtées la main dans le pillage, il y avait des hommes titrés, des abbés, une comtesse qui, déguisée, distribuait des assignats
Nul doute que le mal n'eût encore d'autres causes une misèie réelle, l'état d'inquiétude où se consumaient les esprits, la tendance à tout soupçonner, les colères entretenues par des prédications anarchiques, et, par exemple, des articles tels que celui de Marat ; mais si le Moniteur eut raison d'écrire : « Il ne faut pas croire qu'il n'y ait que les menées et l'or de nos ennemis qui agitent la République, « il eut raison de ne pas nier la part que ces menées et cet or eurent dans nos malheurs.
Les choses en étaient là, quand arriva la nouvelle que des visites domiciliaires faites à Lyon, l'emprisonnement de cent cinquante personnes, et la démission de Nivière Chol, maire de la ville, avaient mis tout en rumeur dans cette important? ci é, peuplée, assurait-on, d'aristocrates et de royalistes. Ils y étaient effectivement en force, s'appuyant sur la bourgeoisie, et enveloppant de leurs haines le Club central, refuge des Jacobins lyonnais. Entre tous les révolutionnaires, Chalier leur était odieux, Chalier, président du tribunal criminel, et auquel ils attribuaient le projet d'élever la guillotine sur le pont Saint-Clair et la place des Terreaux, altéré qu'il était, disaient-ils, du sang de ses ennemis. La démission de son rival, Nivière Chol, leur donnant le signal qu'attendait leur inimitié, ils éclatent; et le jour même où l'émeute grondait dans Paris, la Convention apprend qu'à Lyon la contre-révolution vient d'avoir son heure de triomphe ; que la maison de Chalier a été menacée, le Club central envahi et saccagé, le livre^de ses archives brûlé sur la place publique, le buste de Jean- Jacques cloué injurieusement à l'arbre de la liberté, le poste de l'arsenal occupé ainsi que la Poudrière, Nivière Chol réélu Ces faits, exposés par Tallien dans la séance du 25 février, provoquèrent un décret de la Convention, enjoignant au Conseil exécutif d'envoyer à Lyon des forces répressives, et nommant trois commissaires revêtus de pleins pouvoirs. Rovère, Bazire et Legendre furent choisis Ils partent aussitôt Mais Lyon était désormais une proie à déchirer pour les factions contraires. Parmi les agitateurs arrêtés se trouvait un domestique d'émigré, porteur de libelles concernant Louis XVI L'ordre ayant été donné de le conduire à Roanne, on l'y traînait.... Tout à coup un homme de l'escorte se détache, court au prisonnier, et d'un coup de baïonnette dans le ventre l'étend mort sur la place. Ainsi s'annonçait à Lyon le règne de la fureur
Tallien reçut, comme démenti à son rapport, une lettre qui incriminait violemment les Jacobins lyonnais. Laussel, procureur de la Commune à Lyon, y était chargé d'exécration en sa double qualité de tribun et de prêtre. Ghaher y apparaissait sous les traits d'un moderne Sylla. Lui aussi, d'après la lettre, avait ses listes de proscription et ne rêvait que de funérailles , on allait jusqu'à lui imputer d'avoir voulu