I.AROCHEJAQUELEIN
Ces rumeurs parvinrent aux oreilles de Pichard du Page, qui n'en tint compte ; et la conspiration se développa si bien , que, du 20 au 27 juin 1791, le château de la Proutière, près Talmont, devint le rendez-vous de toute la noblesse du pays et d'une centaine de valets ou gardes-chasse, choisis pour accompagner leurs maîtres dans l'expédition de Ghâtillon.On sut, plus tard, par l'interrogatoire du cuisinier de la Proutière, qu'il y avait projet de s'emparer des Sables d'Olonne, ce que prouvait, du reste, la présence, en vue de cette ville, de quatre bâtiments étrangers , chargés d'hommes. Heureusement, la vigilance des administrations des côtes écarta le
péril. D'autre part, les autorités du district des Sables furent prévenues à temps. Des gardes nationaux accourent en toute hâte ; le château évacué précipitamment est livré aux flammes, et on arrête dans leur fuite un grand nombre de conjurés, qui sont conduits d'abord à Montaigu, puis aux Sables. Survint le décret d'amnistie , qui, en les sauvant, leur fut une occasion de triomphe, parce qu'aux Sables le prêtre dominait. A leur sortie de prison , Lezardière et ses fils furent escortés chez Mme la chevalière de Vaugirard, où les attendait un banquet splendide, par trente soldats, qui marchaient deux à deux, tenant chacun sous le bras une dame noble.
L'étalage de cette insultante joie et l'impunité s'entourant de la pompe d'une victoire ne pouvaient qu'indigner profondément les patriotes : de sorte qu'au lieu de calmer les haines, l'amnistie les envenima.
Arrivèrent sur ces entrefaites deux commissaires que le pouvoir central envoyait. L'un était Gensonné, si célèbre depuis, et l'autre Gallois, traducteur de Filangicri. Ils se mirent aussitôt à parcourir le pays, accompagnés de Dumouriez, qui y commandait alors. Mais comme ils étaient munis de pouvoirs insuffisants et que le mal d'ailleurs avait déjà poussé de trop profondes racines, ils le virent, le constatèrent et ne le guérirent pas. Un de leurs premiers actes avait été de faire fermer les églises non paroissiales, en laissant aux religieuses toute liberté d'introduire leur aumônier dans l'enceinte de eurs maisons pour y dire la messe , à la condition de ne la loint sonner : eh bien, cette mesure, commentée par les prêtres, passa pour un prodige de persécution ; et l'on eut l'humiliant spectacle d'une foule de femmes qui chaque jour couraient inonder les cours des couvents , où elles restaient à genoux des heures entières un chapelet à la main.
Quant à Dumouriez, il s'occupait beaucoup moins de parer au fléau, que de chercher dans le ciel l'étoile des d'Orléans, et de soigner sa fortune en ouvrant à quiconque paraissait pouvoir la servir des perspectives attirantes. On lit dans les Mémoires inédits de Mercier du Rocher : « Quand Dumouriez fut nommé lieutenant général des armées du roi, il me parla de sa promotion d'un air enthousiaste, et me dit en me tâtant les côtes : « Je ne vous perdrai pas de vue, mon petit luron.» Ce n'est pas que ce soldat sceptique se piquât à l'égard des eligieuses de Saint-Laurent et des missionnaires, d'un sentiment bien tendre : non certes, et même il parlait assez cavalièrement de les chasser. Mais cela ne l'empêchait pas de frayer avec tout prêtre bon vivant; et, sans trop s'embarrasser de soins patriotiques , il cultivait sa popularité auprès du beau sexe, dansait des farandoles avec les femmes du peuple, nouait des intrigues d'amour presque sous les yeux de la jeune et jolie Mme de Beaavert, sa maîtresse en titre, et donnait dans sa maison Denfer du Ciouzy des dhiers joyeux, où il racontait ses aventures et traitait l'Assemblée constituante de vieille.... courtisane hors de service, pendant que son fameux valet de chambre Baptiste, le prétendu futur vainqueur de Jemmapes, versait à boire aux convives enchantés. »
De la fin de juin 1791 jusqu'à la fin d'août 1792, il n'y eut pas moins de neuf tentatives insurrectionnelles, soit dans le département de la Loire - Inférieure , soit dans celui de la Vendée. La dernière eut lieu aux environs de Bressuire, parmi de pauvres paysans que Mauroy et de la Rochejaquelein ameutèrent au moyen de leurs domestiques. Baudry d'Asson, qui habitait non loin de la Forêt-sur-Sèvres, Delonche, maire de Bressuire, et leurs valets, tels étaient les chefs ostensibles du mouvement. Cette nouvelle mit Fontenay en émoi. Sans perdre un instant, l'administration du département de la Vendée se met en communication avec celle des Deux- Sèvres. Il y avait à Cliantonnay un bataillon de Nantes en route pour le Midi : Mercier du Rocher reçoit mission d'aller le requérir et de le mener à Bressuire ; on lui adjoint Bourdin , un de ses collègues ; et les voilà partis en poste , à sept heures ou soir. La nuit était si obscure, qu'ils faillirent tomber dans la rivière qui coule sous le pont de Charon. Après avoir échappé à ce péril, et traversé d^js bandes de prêtres qui, pour éviter la réclusion qu'ils avaient encourue, fuyaient à travers champs, les deux commissaires arrivèrent à Chantonnay vers une heure du matin. Ils y trouvent le bataillon nantais , en détachent
deux cent cinquante hommes et prennent la route de Bressuire. Ils en approchaient, quand, tout à coup, ils aperçurent la terre jonchée d'armes, de bonnets et de sabots. Ils avancent, et le champ qui conduit au pont de Cornet leur apparaît couvert de cadavres épars çà et là. Ils étaient nus. « Ce spectacle m'émut vivement, écrit Mercier du Rocher. Voilà donc, ru'écriai-je, la guerre civile 1 Je remarquai parmi les morts un enfant de douze à treize ans. Je fis compter les cadavres, il y en avait cent environ. On reconnaissait, aux mains fines et blanches de quelques uns, qu'ils n'étaient pas de simples cultivateurs. »
Ce carnage provenait d'un combat qui s'était livré la veille entre les gardes nationaux des Deux-Sèvres et les rebelles , combat qui avait été fatal aux derniers. Les deux commissaires de Fontenay furent reçus à Bressuire avec de grandes acclamations de joie, et ils y apprirent que cette ville avait été assiégée pendant trois jours; que les habitants avaient fait plusieurs sorties, presque toutes couronnées de succès, mais qu'ils n'auraient pu résister longtemps, sans les renforts que leur avaient de toutes parts envoyés les villes circonvoisines.
Rien ne donne une idée plus exacte de l'état de la Vendée ({Lie cet épisode préliminaire. On y trouve presque tous les traits qui allaient caractériser cette guerre lamentable : haliiieté des nobles à se tenir sur le dernier plan , initiative prise par les valets de seigneurs, obUgation pour les autorités locales de s'appuyer réciproquement , franc-maçonnerie des villes opposée au soulèvement des campagnes , ardeur des gardes nationaux, — médecins, avocats, hommes de lettres, marchands, — à suppléer, contre des paysans en délire, à l'absence des troupes de ligne ; enfin , bravoure et acharnement des deux partis.
Cependant , la situation devenait de plus en plus menaçante. Le fanatisme courait, comme une flamme subtile, de village en village. Même dans certains centres , où l'on se serait attendu à rencontrer la Révolution en force, les patriotes se comptaient avec inquiétude. Il s'était établi à Fontenay, par exemple, une société populaire, sous la présidence d'un nommé Laparra, tapissier de Bordeaux, ami de Roland; et cette société comprenait à peine vingt membres. Le maire (le la ville, Biaille-Germon, était si ouvertement hostile aux progrès de la Révolution, que, lorsqu'il eut à annoncer aux liabitants que la République avait été proclamée à Paris, il s'acquitta de ce devoir avec une mauvaise humeur qui fut un scandale public.
Au point de vue de la défense militaire, la situation n'était pas plus rassurante. Les forces régulières, en Vendée, étaient ])resque nulles. Il est bien vrai que, grâce au zèle prévoyant d'administrateurs tels que Mercier du Rocher et Pierre-Jean Fillon, on avait formé des gardes nationales permanentes, soldées sur les sous additionnels, et même des compagnies de canonniers; mais outre que les instructeurs manquaient, une semblable ressource risquait fort d'être insuffisante, s'il «dvenait que le pouvoir central eût à employer contre la ligue (le ses ennemis extérieurs jusqu'à son dernier écu et son dernier soldat.
A ces difficultés s'ajoutait la mauvaise volonté de certains ; énéraux. VerteuU, commandant de la 12' division, ne s'occupait nullement àe la défense des côtes. Batteries, poudrières, corps de garde, tout accusait une négligence coupable. Le Directoire de la Vendée se plaignit, et la réponse de \'erteuil fut qu'il fallait s'adresser à Mercier l'Épinay, son directeur d'artillerie à l'île de Rhé, comme à l'homme chargé du placement des batteries. Or, on avai' intercepté une lettre
SOl'LÈVEMENT DE LA VENDÉE
de la femme de cet officier, dans laquelle elle se réjouissait de la guerre avec l'Angleterre, et exprimait l'espoir que l'année 1793 serait plus heureuse que l'année 1792.
Et l'esprit de révolte gagnait de proche en proche; et déjà, dans l'enceinte d'un vaste périmètre formé : au nord, par la Loire, depuis son embouchure jusqu'à Saumur; au sud, par la route de Thouars aux Sables; à l'est, par la rivière de Thoué jusqu'à Thouars; à l'ouest, par l'Océan, tout le sol se trouvait, pour ainsi dire, miné. Chaque jour presque, nouvelle alerte. Le bourgeois quittait aussitôt son comptoir ou sa boutique, prenait son fusil et courait au feu.
Le 24 janvier . 1793, Biret, procureur- syndic du district des Sables, écrivait à l'administration du département de la Vendée :
« Hier, l'annonce du jugement de Louis Gapet a été fort mal reçue. Au club des Amis de la Liberté, certains personnages n'ont pas craint de traiter de scélérats les législateurs qui ont condamné Louis à la mort. Ce matin on remarquait sur tous les visages un air sombre et consterné ; des groupes de marins se promenaient sur les quais avec beaucoup d'agitation , et de temps en temps il leur échappait des gestes pleins de menaces. Dans les campagnes, le jugement fera une impression plus mauvaise encore.... Il faut veiller.... »
Dès ce moment, en effet, les menées des pi'êtres et des nobles redoublèrent non-seulement d'activité, mais de puissance. C'est à cette époque que du fond de l'Espagne, où il s'était retiré, M. de Coucy lança la fameuse lettre pastorale qui prêchait la haine des intrus et la résistance jusqu'à la mort. Les correspondances factieuses, venues de l'étranger, se multiplièrent. Ordinairement apportées par des navires, elles étaient adressées à d'obscurs habitants . de Nantes ou d'autres ports, et ceux-ci les faisaient passer à des dévotes, dont le rôle était de les transmettre à ceux qui avaient charge de les colporter. Bientôt, à cette propagande occulte, on put faire succéder un apostolat violent. Les prêtres réfractaires sortaient de leurs retraites, assemblaient les cultivateurs, et taniôt bénissant leur courage, tantôt leur chantant des cantiques ou leur expliipiant des passages de l'Écriture choisis avec un art funeste, les poussaient à ce fan.'.'sme dont l'un d'eux donna une preuve si frappante, lorsque, sommé par un gendarme de se rendre, il répondit : « Et toi, rends moi mon Dieu! » De leur côté, les domestiques des émigrés couraient la campagne un chapelet à la main, annonçant la prochaine arrivée de leurs maîtres , parlant de l'imminente apparition des Anglais sur les côtes, et ameutant les populations par les sacristains de paroisse et par les femmes. Inutile d'ajouter que derrière ce mouvement étaient, en compagnie du haut clergé, les nobles de la province. Seulement, ils attendaient, pour se montrer au grand jour, que l'insurrection fût tout à fait mûre et se généralisât. Jusque-là, ils se contentaient de parader en public vêtus comme le paysan et portant à la boutonnière une image qui représentait le cœur de Jésus.
Parut , sur ces entrefaites , le décret qui prescrivait une levée de trois cent mille hommes ; c'était une étincelle tombant sur une immense traînée de poudre : tout s'embrasa. « Quoi ! cette république réprouvée de Dieu — le curé l'a dit , — elle nous demande d'aller mourir pour la France ! La France est ici, dans nos fermes. Quitter nos enfants et nos femmes, quitter nos bœufs ! jamais ! » Ainsi répondirent à la patrie saignante ces pauvres paysans égarés ; et quelque héroïsme qu'ils aient déployé dans la lutte , le sentiment égoïste qui se fit jour à travers leurs fureurs en marque l'explosion générale d'une tache absolument indélébile. De-
puis la mort de Louis XVI, un mot très-répandu parmi eux était : Puisqu'il n'y a plus de roi, nous ne devons plus payer d'impôts. Quand l'impôt cpie la patrie leur demanda fut celui du sang, le tocsin fut sonné, le même jour, dans plus de six cents villages.
Pour comble de malheur, elle éclatait, cette horrible guerre civile, dans un pays qu'on eût dit créé tout exprès par la nature pour lui servir de théâtre. Un général républicain, Turreau, de qui l'on a pu écrire qu'il « parcourut cette contrée à la lueur des incendies, » en a laissé une description que n^us ne saurions mieux faire que de reproduire :
« Le Marais est cette partie du Bas-Poitou qui touche à la mer. C'est un pays plat et très-couvert, dont les issues sont impraticables durant l'iiiver, et très-difficiles pendant les autres saisons. Il est coupé sur tous les points de sa circonférence par des canaux ou marais salants , espèce de fortification naturelle, qui en rend l'attacpie très-dangereuse, et par conséquent favorable à la défense.... Les canaux ont communément de trente à quarante pieds de large de l'extrémité supérieure d'une rive à l'autre. Le rebelle, portant son fusil en bandoulière, s'appuie sur une longue perche , et saute de l'un à l'autre bord avec une facilité surprenante. Si la présence de son ennemi ne lui permet pas de faire cet exercice sans s'exposer au coup de fusil, il se jette dans sa miole, bateau très-plat et très-léger, et parcourt avec une extrême rapidité le canal, toujours assez encaissé pour le dérober à la vue de ceux qui le poursuivent. Bientôt, il reparaît, vous
lâche un coup de fusil et disparait à l'instant Le Bocage
et le Loroux forment le pays qu'on doit appeler Vendée , puisque c'est celui où la guerre a été la plus vive La localité du Bocage contraste parfaitement avec celle du Marais. Le Bocage — il en est de même du Loroux, un peu moins couvert cependant que le Bocage dans la })artie voisine du rivage de la Loire, — est un pays très-coupé , quoirfu'il n'y ait pas de grandes rivières ; très-inégal, cjuoiqu'il n'y ait pas de montagnes, et très-couvert, quoiqu'il y ait peu de forêts. Il est très-inégal et très-coupé, parce qu'il a beaucoup de collines , de vallons , de ravins , de petites rivières presque toujours guéables, de ruisseaux que l'on passe à pied sec, mais que les moindres pluies transforment en torrents. Il est très-coupé , parce que toutes les propriétés y sont divisées en petits clos ou champs environnés de fossés. Il est très-couvert , parce que ces champs sont entourés de fortes haies plantées sur la crête des fossés, quelquefois d'arbres disposés de telle sorte qu'ils font l'effet de palissades autour d'un ouvrage de fortification. Ce qui contribue à rendre ce pays trèscouvert, c'est que la terre y étant très-grasse et très-fertile, les bruyères, les landes, les épines, les genêts, et généralement toutes ces productions spontanées et parasites y sont d'une force, d'une grandeur démesurées.... Les chemins sont affreux.... Ils n'ont que la largeur des charrettes du pays. Les convois ont de la peine à faire trois lieues dans toute
une journée Gomment conduire une colonne à travers une
contrée qui refuse tout à l'attaque et présente tant de ressources à la défense?... Comment improviser un ordre de bataille..., lorsque les ondulations du terrain, les haies, les arbres, les buissons qui en obstruent la superficie, ne vous permettent pas de voir à cinquante pas autour de vous ? »
Pour donner à la guerre une durée formidable, il suffisait que les Vendéens sussent adapter à la configuration de leur pays leur manière de combattre; et c'est, nous le verrons, ce qu'ils ne firent que trop bien.
Le 10 mars, jour de la levée extraordinaire, l'insurrection éclata sur plusieurs points à la fois.
Dans l'Anjou, trois mille hommes du district de Saint- Florent s'étaient rassemblés : ils courent au chef-lieu demander avec menaces l'exemption de la milice. Une poignée de républicains marche à leur rencontre; la gendarmerie arrive; on fait avancer une pièce de canon. Mais, loin de s'effrayer, les paysans s'élancent sur la pièce, s'en emparent, la tournent contre les républicains, les mettent en fuite. L'administration du district fut envahie; de ces papiers maudits les vainqueurs firent un feu de joie , et se partageant les assignats qui leur tombèrent sous la main, passèrent la journée en réjouissances.
Non loin de là, dans le village du Pin-en-Mauge, vivait un brave homme d'une quarantaine d'années environ, à la physionomie ouverte, aux épaules carrées, aussi brave que robuste. D'abord ouvrier en laines, puis colporteur, il soutenait par un travail actif une famille de cinq enfants ; ses voisins l'estimaient fort; de plus, il était acquis aux prêtres et sacristain de sa paroisse. Il se nommait Cathelineau. Lorsqu'on lui vint conter l'affaire de Saint-Florent, il était à pétrir le pain de son ménage. Aussitôt le voilà qui essuie ses bras, met un habit, rassemble ses compères, et les mène droit à Jallais, où était un poste républicain. Le tocsin sonnait de toutes parts, et la petite troupe partie du Pin-en-Mauge n'avait cessé de se grossir, chemin faisant. Le poste est enlevé. On prit une pièce de canon , que les })aysans ravis baptisèrent gaiement le Missionnaire.
Ce premier succès en promettait d'autres. Le 14, Cathelineau se rend maitre du village de Ghemillé que défendaient deux cents républicains ; et, le 15, sachant que la ville de GhoUet n'avait qu'une garnison insuffisante, soutenu d'ailleurs par de nouvelles bandes, celle de Foret, le héros de Saint-Florent, celle de Stoffiet, garde-chasse de M. de Maulevrier, il pousse hardiment devant lui Beaucoup de paysans étaient en sabots, et portaient , au lieu de fusils, des fourches de fer, des faux à l'envers, des bâtons, même des broches; mais plusieurs d'entre eux étaient d'adroits chasseurs, et dans leurs rangs figuraient de lestes contrebandiers. Les patriotes sortirent des portes au nombre de cinq cents; mais, après un vif combat , ils furent rejetés dans la ville, où les paysans, qui les serraient de près , entrèrent avec eux pèlemêie. L'insurrection y trouva des munitions , des armes, du canon, et la Marie-Jeanne fut donnée pour compagne au Missionnaire.
Là se borna la première campagne des Vendéens dans l'Anjou. Le temps de Pâques approchait : ils retournèrent chez eux, comptant bientôt recommencer. •
Mais, pendant ce temps , le feu avait pris dans le Marais. Dès le 10, les paysans des environs de Machecoul avaient envahi cette ville , où ils inaugurèrent leur triomphe par le massacre. Pour mieux régulariser les égorgements , et de peur qu'il n'échappât une victime, on institua un comité, à la tête duquel figura tout d'abord un homme qu'il faut connaître.
Parmi les pièces originales qui se rapportent à la guerre de Vendée, il en est une dont voici la teneur :
« 1° J'irai tous les soirs prendre l'ordre de M. de Briord et convenir avec lui des ouvrages du lendemain. 2° Je me le • verai cjuand la cloche sonnera, en observant de la faire sonner à quatre heures en été et un peu avant cinq heures en hiver. 3° J'aurai soin que tous les domestiques se lèvent, et que chacun d'eux aille, les bouviers panser leurs bœufs, les autres leurs chevaux ; que la première servante fasse la soupe et la trempe; (jue les deux autres pansent les vaches et les
tirent, etc., etc.... Je tiendrai les livres, ferai les écrits, les courses, et enfin toutes les choses relatives aux affaires de M. de Briord.
« Fait à Briord, le 23 avril 1779.
« SoucHU. »
Deux ans après, Souchu était procureur fiscal de Briord , sans qu'à l'égard de son maître sa position se fût beaucoup modifiée; car dans un autre accord passé entre eux à cette époque , on lit : « M. Souchu mangera avec moi quand je serai seul; mais, quand il y aura grande compagnie, il mangera à l'office. Lorsque je n'y serai pas, il se tiendra au feu de l'office ou de la cuisine et mangera à l'office. »
Ainsi, Souchu, vrai Néron de village, appartenait bien réellement au pays de Retz; ce n'était pas, comme on l'a tant dit, un étranger amené là, dans un fatal moment, par un hasard fatal; quand l'insurrection éclata, il vivait depuis longtemps déjà au service de Charette de Briord , oncle du tr ip fameux Athanase Charette ; et même il avait reçu ordre d'accompagner ce dernier à Paris, dans un voyage qu'y fit, au commencement de 1792, le futur chef vendéen. C'était, du reste, un homme fort supérieur par l'intelligence , et à son patron et à la plupart des nobles de la contrée. Il avait quelque instruction, et lui du moins écrivait correctement sa langue.
Son premier soin , à Machecoul , fut d'organiser la vengeance, au moyen d'un comité sanglant qui s'établit sous sa présidence; après quoi il envoya chercher Charette, qui, amené à Machecoul , y fut salué commandant en chef par la foule, réunie sur la place publique.
Le nouveau général avait tout ce qu'il fallait pour servir avec éclat la cause royaliste et la perdre. Soldat agile, intrépide et hardi, d'une décision qui r(*jjarait son imprévoyance, affamé de pouvoir, d'indépendance encore plus, aussi incapable d'accepter des égaux que de subir un maître, avec cela perdu de mœurs comme un homme de cour, et rude comme un homme des bois, tel était Athanase Charette.
Né à Nantes, d'une ancienne famille d'armateurs, lieutenant de vaisseau d'abord, puis chasseur, il s'était abandonné éperdument à une vie pleine de fatigues , de périls et d'imprévu , laquelle , en fortifiant son corps , avait bronzé son âme. Lorsque, sans rien savoir de son repas du jour et de son gîte de la nuit , il s'enfonçait haletant dans la forêt de Machecoul ou dans celle du Prince, qui n'a pas moins de sept lieues de tour, et qu'il passait ses journées à en fouiller les profondeurs, vivant au hasard, couchant chez le premier paysan venu, et quelquefois, ne regagnant sa maison que huit jours après en être sorti, il se trouvait faire, à son insu, l'apprentissage du rôle que lui avait réservé le destin; il s'habituait au seul genre de guerre possible dans un pays où tout n'est que bois, halliers, ravins, immenses champs de genêts , routes impraticables ; il apprenait sur les bètes fauves la chasse aux hommes.
La vérité est que le liéros et le brigand se confondirent si bien en lui, que la ligne de séparation eût été très-difficile à tracer. Au fond, il ne se soucia jamais beaucoup ni du trône ni de l'autel : les défendre, c'était pour lui une aventure. Toutefois il eut, dans les commencements, le scrupule, assez étrange en un pareil être, de revêtir des dehors de piété. La veille d'une affaire, il faisait jeûner ses soldats, leur ordonnait de dire le chapelet, le disait avec eux; mais l'écrivain royahste ({ui nous transmet ces détails, M. de Sapinaud, est forcé de convenir que & cette ferveur dura peu. » Elle s'accordait mal, en effet, avec la légèreté de Ç'-iarette, son goût pour les fêtes.
SOULÈVEMENT DE LA VENDÉE
et ses amours, qui furent d'un oiseau de proie. Quoique son front bas, sa bouche plate et son nez au vent ne semblassent guère de nature à séduire les femmes, il y avait dans l'expression de son visage quelque chose de si impudemment audacieux, et dans la conformation de sa tète , bizarre , monstrueuse presque , un caractère de force si marqué , qu'il troublait les
moins vertueuses et faisait peur aux autres. 11 inlroduisit au sein de son armée des mœurs où la mollesse se mariait à la férocité. Plus d'une fois, les bandes émules de la sienne furent réduites à un état de détresse qui les obligea de recourir à lui; et leurs députés le trouvaient, tantôt voluptueusement étendu sur un sofa qu'entourait un essaim frivole de jeune?