AERE D EGLANTINE
lis.... Il l'aut un roi; peu importe qu'il se nomme Louis ou Jacobus ... » Ou Philippus, interrompit Proly. A ce mot, Dumouriez fit un mouvement brusiiue, et s'écria que ce reproche ((u'on lui lançait d'être du paiii d'Orléans était une « atrocité des Jacobins. » Valence et Montjoie étant entrés, il prit Dubuisson à part, et le conduisant dans un coin, lui dit qu'il ne s'agissait plus de Républiiiue ni de liberté, qu'il y avait cru trois jours, pas davantage; que, depuis Jeramapes, il avait pleuré à chacun des succès remportés par lui pour une si mauvaise cause ; que, s'il ne faisait la paix, les Autrichiens seraient à Paris dans trois semaines; qu'il fallait remplacer la Convention par cinq cents |)résidents de district. Dubuisson lui ayant demandé à (jui, dans cette hypothèse, appartiendrait l'initiative de la proposition hardie : rétablir un roi, « à mon armée, reprit-il, oui, l'armée des Mamelucks; elle le
sera, l'armée des Mamelucks.. . pas pour longtemps Je
puis réduire Paris dans huit jours; je n'ai besoin que de douze mille hommes — De Broglie était un imbécile qui n'a pas su son métier.... » Après un moment de silence : « Vos Jacobins auraient un moyen de s'illustrer et de faii-e oublier tous leurs crimes. Qu'ils couvrent de leurs corps la famille royale, qu'ils insurgent Paris, qu'ils dispersent les sept cent quarante-cinq tyrans.... pendant ce temps je marche avec mon armée et je proclame le roi. » Dans ce torrent de paroles insensées, il était échappé au général une confidence qui jette un jour singulier sur sa conduite en Belgique : il avait avoué que son but, en enlevant ce pays à la maison d'Autriche, était de se faire reconnaître le chef d'une république des Pays-Ras, amie de la France. Voilà probablement pourquoi la réunion de la Belgique à la France avait rencontré en lui un adversaire si prompt à la calomnier et à la combattre 1
Proly, Pereyra et Dubuisson ne furent pas plutôt hors de Tournay, qu'ils rédigèrent un compte rendu circonstancié de tout ce qu'ils avaient entendu, et leur rapport fut lu à la Convention dans la séance du 1" avril.
La nuit précédente, le Comité de surveillance avait tenu séance, et de ce débat nocturne étaient sortis, non-seulement une série de mandats d'arrêt contre plusieurs personnes suspect*»" de complicité avec Dumouriez, mais Tordre de mettre les scellés sur les papiers de Roland. Les Girondins s'étaient donc ce jour-là rendus à l'Assemblée l'âme tout émue de l'injure taite au Caton du parti, et fort irrités contre Danton, soupçonné par eux , ou d'avoir frappé ce coup insolent, ou d'avoir souffert qu'on le frappât.
Lasource, homme d'une probité raide et d'un tempérament agressif, se chargea de venger ses amis. Prenant texte du rapport de Proly, Pereyra et Dubuisson , il commence par poser la question en ces termes : « Dumouriez a ourdi un plan de contre-révolution ; l'a-t-il ourdi seul? » Alors, il rappelle, sinon comme éléments d'une accusation formelle et immédiate, au moins comme matière à conjectures sinistres, l'amitié de Danton pour Dumouriez, son ardeur à pallier les torts et à vanter les talents d'un général, contre lequel s'élevaient tant de légitimes défiances. Il montre Lacroix, l'homme de Danton , déployant soudain en Belgique un patriotisme exagéré qu'on ne lui avait pas connu jusqu'alors, et, pour mieux servir les plans de la trahison, courant la carrière de la popularité. Il rapporte au dessein de ravaler cette Convention que Dumouriez s'était promis de détruire, les attatjues de Danton contre la prétendue faction des hommes d'État. Il fait remarquer avec quelle dextérité déplorable Danton avait grossi les dangers de la patrie, fait peur d'une insurrection nouvelle, quand le peuple était tran(|uille, et poussé de la sorte les timides à disparaître, les violents à prendre feu.
Cet acerbe réquisitoire, le prêtre huguenot des Cévennes le termine en adjurant l'Assemblée de jurer la mort de quiconque tenterait de se faire roi ou dictateur. Il jura le premier, et tous, debout, la main étendue, répétèrent le ser ment, au bruit des acclamations des tribunes.
Pendant le discours de Lasource , Danton , immobile sur son banc, relevait sa lèvre avec une expression de mépris qui lui était propre et qui inspirait une sorte d'etlroi ; la colère, le dédain éclataient à la fois dans l'expression de son regard, et, suivant le témoignage de Levasseur, présent à cette séance , on voyait en lui un mélange d'agitation et de calme qui disait assez qu'il s'abstenait d'interrompre son adversaire parce qu'il était sur de l'écraser. Biroteau l'ayant devancé à la tribune pour affirmer qu'au Comité de défense, Fabre-d'Eglantine, ami de Danton, avait proposé un roi : « C'est une scélératesse, cria Danton ; vous avez pris la défense du roi et vous voulez rejeter vos crimes sur nous. ^> Ces mots annonçaient que sur les lèvres du puissant tribun la défense allait se changer en accusation ; Delmas , effrayé, demanda qu'on prévînt l'explication redoutable par le renvoi des faits à une commission d'examen, et cjtte proposition fut unanimement adoptée.
Ici Danton parut hésiter. Soit que l'unanimité du vote le déconcertât, soit qu'il doutât de l'énergique appui de la Montagne, il se contenta d'invoquer, relativement à l'emploi de 100 OUO écus qu'on disait avoir été remisàlui et àLacroix, l'autoiité du véridique Cambon ; et ce fuit ayant été comme les autres renvoyé à la commission d'examen, il regagnait sa place, le cœur saignant, mais résigné, lorsque soudain toute l'extrémité gauche se lève, et, par ses cris, le rappelle à la tribune. Cette vive démonstration de sympathie et les applaudissements réitérés des galeries le ranimant, il s'élance à la tribune, au milieu de l'émotion générale, et « sa voix de stentor retentit comme le canon sur la brèche. »
Il eut soin toutefois de préparer le terrain de la lutte avec cette habileté qui jamais ne l'abandonnait, et se mariait chez lui aux emportements en apparence les plus irréfiéchis. Se tournant vers l'amphithéâtre de l'extrême gauche : « Je dois commencer, dit-il, par vous rendre hommage comme à de vrais amis du salut du peuple , citoyens qui êtes placés à cette montagne; jous avez mieux jugé que moi. J'ai cru longtemps que, quelle que fût l'impétuosité de tqon caractère, je devais employer la modération que m'ont paru commander les événements. Vous m'accusiez de faiblesse, vous aviez raison, je le reconnais devant la France entière. »
Pour juger de l'effet de ces paroles, il ne faut pas perdre de vue que Danton avait souvent blâmé les entraînements des Jacobins , qu'il avait combattu en mainte occasion les défiances de Robespierre, qu'il penchait fortement vers la Gironde, et que, « bien qu'assis au sommet de la Montagne, » il était en quelque sorte le chef du Marais. Il avait même eu, peu de jours auparavant, avec ceux de la Droite , une conférence ayant trait aux conditions d'un accord. Les Montagnards l'aimaient sans doute, mais d'un amour inquiet et troublé. Ils furent ravis d'une confession par laquelle il semblait se livrer à eux sans retour. Lui, de son côté, comme porté par ces flots orageux, il épancha l'amertume de son cœur dans un discours diffus , désordonné, plein de redites, où la défense et l'accusation s'entre-mêlaient à chaque instant d'une manière étrange, mais où vibrait quelque chose de profondement senti et de fort.
Dumouriez ne voulait pas de la réunion de la Belgique à la France : qui, plus vivement que lui, Danton, avait déclaré cette réunion nécessaire et glorieuse? Dumouriez étaitTennemi
TRAHISOxX DE DUM0U1Uï:Z
des sociétés populaires ; qui, plus que lui, Danton, les avait exaltées ?Duraouriez calomniait les soldats intrépides recrutés par le seul enthousiasme . qui , plus que lui , Danton, avait rendu justice à leur patriotisme et à leur bravoure? Le tribunal révolutionnaire faisait horreur à Dumouriez, et c'était lui, Danton, qui avait provoqué l'établissement de ce tribunal ! Oui, de deux hommes qu'on disait liés par une complicité criminelle, l'un se trouvait avoir été constamment en opposition de vues avec l'antre ! Danton tira de ce contraste tout ce qu'il contenait de concluant, sans oubUer la justification de Lacroix, qu'il enveloppa dans la sienne propre avec une sollicitude généreuse.
Où il manqua de générosité, disons mieux, de justice, ce fut lorsque, s'emparant à son tour contre les Girondins du rôle d accusateur, il leur reprocha , ainsi qu'un pacte conclu avec la tyrannie, leur vote en faveur de Louis XVI. Il savait ce que, dans les circonstances, une calomnie semblable pouvait avoir de mortel pour ses adver.-aires, et il mit à tourner, à retourner le poignard dans la blessure, une obstinât on cruelle. Bientôt, le discours emportant l'orateur, il parcourut toutes les imputations dont la Gironde avait été poursuivie; il avait pris son élan et ne pouvait plus s'arrêter.
Il est vrai que, pendant que son récpiisitoire sur la Gironde se développait, il y avait là, près de lui, pour l'échauffer par de brèves exclamations , une voix stridente qu'accompagnait un rire approbateur, et qu'on eût pu comparer au claquement d'un fouet sur le passage d'un cheval fougueux. Cette voix était celle de Marat. Danton invoquait-il en termes vagues le souvenir des patriotes égorgés ou menacés de l'être, Marat nommait Upelletier et Léonard Houmon. Danton parlait-il de correspondance épistolaire avec Dumouriez, sans désigner personne, Marat criait : « Il y a It'S kltres de Gerisonnr! » Danton oubliait-il quelque trait venimeux, Marat le lui fournissait sur-le-champ : « Lfws petits soupers! leurs p tils soupi-rs ! » Et Danton de reprendre : « Il n'y a que ceux qui ont fait des soupers clandestins avec Dumouriez quand il était à Paris qui soient les complices de la conjuration. » Mais ne trouvant point assez précise l'accusation ainsi formulée, Marat en faisait aussitôt une dénonciation à bout portant par c e cri : « L'isomce en elaU. « On le voit, Méphisloph lès se tenait derrière Faust!
Murmures de la Droite, applaudissements passionnés de la Gauche, exclam itions de Marat, frémissement des tribunes, c'étaient tro[) d'excitations à la fois pour la nature volcanique de Danton. Le visage tourné vers la Montagne . et les bras étendus vers la Gironde , il termina par ces paroles fatales : « Vous avez prononcé l'arrêt du tyran, ralliez-vous contre les lâches cjui ont voulu l'épargner. Plus de composition avec eux! » Interrompu un instant par les transports de la Montagne, il ajouta, dans un langage dont le mauvais goût égalait à peine l'hypei'bolique violence : (f Je me suis retranché dans la citadelle de la raison; j'en sortirai avec le canon de la vérité, et je pulvériserai les scélérats qui ont voulu m' accuser. »
La sensation fut immense. Quand il descendit de la tribune, plusieurs coururent l'embrasser. La Montagne ne se possédait p^is de joie. Car tel est l'aveuglement des partis! Danton était probablement alors le seul homme qui fût capable d'empêcher entre les républicains de la Gironde et ceux de la Montagne la lutle définitive par où la République devait périr; et voilà que ce rôle sauveur. Girondins et Montagnards, saisis d'une folie pareille, venaient de le rendre à jamais impossible, les uns par le venin de leurs attaques, les
autres par le venin de leurs félicitations, plus subtil encore, peut-être !
Cette séance eut un autre résultat, non moins lamentable. Comme Marat ne cessait de hurler : « Frappons les traîtres, quelque part qu'ils se trouvent; députés, ministres, généraux, frappons les traîtres, » le Girondin Biroteau , irrité et rendant menace pour menace, s'écria : « Eh bien, soit; et que toute espèce d'inviolahiliié disparaisse! » C'était placer sur la tribune un glaive nu. Mais les Girondins, que menaçait de si près la pointe de ce glaive, se flattèrent d'en saisir la poignée. Ils s'empressèrent donc , sur la motion d'un des leurs, d'acclamer à l'abolition de l'inviolabilité parlementaire : défi tragique, devant lequel la Montagne n'eut garde de reculer! De sorte qu'avec une égale fureur, les deux partis votèrent le droit de se proscrire l'un l'autre.
Dans l'intervalle, Dumouriez avait fait sur Lille et Valenciennes deux tentatives que fit manquer le bruit de sa trahison, déjà répandu partout. 11 lui restait l'espoir de mettre la main sur Condé : pour se rapprocher de cette ville, il transféra son quartier général aux Boues-de-Saint-Amand, où était d'ailleurs cantonnée sa cavalerie de confiance. La veille, il avait couru risque de la vie. Six volontaires s'étaient présentés à lui, le chapeau retourné, et ce mot écrit dessus avec de la craie :/?cpti/>^9"e. Ils venaient lui déclarer que, s'il désobéissait à la Convention, leur parti était pris de le poignarder, ce qu'ils eussent fait peut-être , sur l'heure , si Baptiste n'eût appelé la garde, cjui s'assm-a d'eux. L'avertissement était grave ; Dumouriez en reçut un second , non moins significatif : le 2 avril, un paquet fut intercepté, qu'on trouva rempli de mandats d'arrêt contre le duc de Chartres, contre Valence et plusieurs officiers de l'état major. Un simple comité avait pris sur lui de lancer ces ordres, qui étaient signés Duhem .
A ces symptômes menaçants, Dumouriez affectait d'opposer une contenance ferme ; mais ceux qui l'entouraient sentaient bien que la terre se dérobait sous lui. Le duc de Chartres avait imaginé d'écrire à la Convention, pour lui demander la permission de quitter la France sans retour : avant d'envoyer sa lettre à l'Assemblée, il crut devoir la communiquer à son père, qui répondit sèchement : « Celle idée n'a pas de sens. »
Le 2 avril, Dumouriez, dans son quartier général de Saint- Amand, s'étonnait de ne rien recevoir de Beurnonville, lorsque tout à coup, vers quatre heures du soir, deux courriers arrivent, annonçant d'un air épouvanté la prochaine apparition du ministre de la guerre qu'accompagnent, disent-ils, des commissaires de la Convention. Ils achevaient à peine, que Beurnonville entre, suivi effectivement de quatre commissaires. Camus, Lamarque, Bancal et Quinette.
Dumouriez était au milieu de ses officiers d'état-major. Il court à Beurnonville, son ami, et l'embrasse. Camus alors prie le général de passer dans une autre chambre, jour y entendre la lecture d'un décret de la Convention. Le général s'y refuse, objectant que ses actions ont toujours été publiques; mais, sur les pressantes instances du ministre et des trois autres commissaires, il passe avec eux et Valence dans un cabinet, dont les officiers de l'état-major exigent que les ).ortes demeurent ouvertes Là, Camus présentant le décret de la Convention qui appelait à sa ban e le général, et celuici se retranchant sur ce que sa présence était nécessaire à son armée, une discussion s'engagea où Lamarcfue, Bancal et Quinette apportèrent des formes conciliantes, qui tranchaient d'une façon singulière avec l'intle-xibilité hautaine de Camus. " Voulez-vous obéir au décret de la Convention? »>
Tel était le thème auquel revenait sans cesse le vieux janséniste ; à quoi Dumouriez répondait , en termes tour à tour réservés et violents, et avec un trouble involontaire dont son propre récit a conservé la trace , qu'il ne voulait pas blâmer jusqu'à un certain point une décision de la Convention nationale; qu'il était sage de suspendre l'exécution de cet ordre, ([ue, tant qu'il aurait un pouce de fer à ses côtés, il ne se soumettrait pas au tribunal révolutionnaire ; qu'il ne chercherait pas à éluder un jugement, et qu'il le subirait, mais plus tard , lorsque la nation aurait un gouvernement et des lois; qu'il avait souvent joué le rôle de Décius, mais qu'il n'était pas homme, comme Gurtius, à se jeter dans le gouffre.. . « Vous ne voulez donc pas obéir au décret de la Convention ? » reprenait Camus d'une voix inexorable Mais Dumouriez éludait toujours la question, qu'un monosyllabe eût suf^ r-^ur trancher, et se tournant toujours vers Beurnonville . « Que feriez-vous à ma place? » demandait-il, sans pouvoir obtenir d'autre réponse que celle-ci • « Je n'ai point de conseils à vous donner ; vous savez ce que vous avez à faire. » Après une conférence qui dura près de deux heures, on se sépara Les commissaires s'étant retirés pour délibérer, Dumouriez rentra , avec Beurnonville et Valence , dans la chambre commune où ses compagnons d'armes l'attendaient, impatients et inquiets. Là, s'approchant du docteur Menuret, médecin de l'armée, Dumouriez assure qu'il lui dit gaiement: « Eh bien, docteur , quel topique conseiUez-vous de mettre sur cette plaie ? » Le médecin répondit : « Un grain de désobéissance » Au bout de quelque temps , les commissaires reparurent Le visage des officiers portait l'empreinte de la fureur « Vous connaissez le décret, dit péremptoirement Camus, voulez-vous l'exécuter? — Non, répliqua cette fois Dumouriez. — Vo'-s désobéissez donc à la loi? — Je suis nécessaire à mon armée — Par cette désobéissance, vous voivs rendez coupable — Allons, ensuite? — On va mettre le scellé sur vos papiers. — Je ne le souffrirai pas. » Camus demandant les noms des personnes présentes, elles commencèrent à se nommer.... « Je m'appelle Devaux ... » « Je m'appelle Denize .., » etc., etc « Voici, dit Dumouriez en montrant deux femmes en uniforme de hussard, les demoiselles Fernig. >> Une d'elles, à demi-voix : « C'est affreux ! » Sans tarder davantage. Camus laissa tomber ces paroles solennelles : « Général, vu votre désobéissance, nous vous déclarons suspendu de vos fonctions. » — « Suspendu! Lui suspendu! notre père ! qui nous mène à la victoire ! » Ce cri vola de bouche en bouche « Allons, s'écria de son côté Dumouriez, il est temps que cela finisse. Lieutenant, appelez les hussards " Aussitôt s'élancèrent dans l'appartement vingt-cinq hussards de Berchiny, auxquels il dit en allemand : « Arrêtez ces Messieurs. » Allant à Beurnonville, et lui prenant la main , il ajouta • « Vous serez arrêté aussi. » L'ordre fut exécuté à l'instant , malgré les protestations du ministre de la guerre, indigné; et les prisonniers furent conduits dans une autre pièce, où le général leur promit qu'ils seraient traités avec toutes sortes d'égards
Il n'en fut rien. « On nous laissa sans feu, écrit Camus, et l'on ne s'inquiéta nullement de ce dont nous pouvions avoir besoin. Seulement, on apporta une bouteille de vin blanc, à laquelle personne ne toucha, et deux verres Nous eûmes beaucoup de peine à obtenir nos redingotes , pour nous défendre contre le froid, et lorsque nous demandâmes nos bonnets de nuit, nos pantoufles , on nous dit que cela était inutile, parce gue nous allions partir. » Mais qu'importait cette basse vengeance à des hommes que soutenait et élevait la satisfaction du devoir accompli? Camus raconte que son pre-
mier mouvement, quand on l'arrêta, fut un mouvement de joie. « Enfin, se dit-il à lui-même, le voilà qui se dévoile! » Des cinq prisonniers, le moins calme, c'était Beurnonville. Irrité au plus haut point de tant d'insolence, plus d'une l'ois il porta la main à son sabre , et l'on eut quelque difficulté à le retenir Un officier étant entré, qu'il reconnut . « Je vous ui vu à Jemmapes, lui dit-il amèrement — Mon général, je Me l'ai pas oublié, et je me rappelle aussi comment vous sautâtes dans les redoutes, pour courir à l'ennemi — Je ne pensais pas que la troupe avec laquelle j'avais battu les Autrichiens dût m'arièter un jour, et que vous la commanderiez. » L'officier se tut.
Le ministre et les quatre commissaires furent remis à Clairfayt, transférés de Tournay à Mons, puis à Bruxelles, et enfin à Maëstricht.
Un tel éclat répondait à l'ennemi de la criminelle sincérité de Dumouriez • pour la mettre à profit, et donner aux arrangements consentis à Ath de part et d'autre une sorte de sanction diplomatique, les coalisés, sur l'initiative du comte de Metternich, décidèrent d'ouvrir, à Anvers, un congrès auquel furent appelés lord Auckland, ambassadeur d'Angleterre à la Haye; le comte de Stahremberg et le comte de Keller, ministres de l'empereur et du roi de Prusse; le général prussien de Knobelsdorff et le comte de Tauentzien , major au service de Prusse. Aucun de ces diplomates ne doutait que la Révolution française, abandonnée par Dumouriez, ne touchât à son terme; et deux d'entre eux, lord Auckland et le comte de Stahremberg, n'hésitèrent pas à présenter aux États généraux des Provinces- Unies une note dans laquelle les membres de la Convention nationale étaient appelés des misérables II y était dit, au sujet de Camus, Bancal, Quinette, Lamarque et Beurnonville : « Quelques-uns de ces détestables régicides sont déjà dans le cas de pouvoir être soumis au glaive de Ui loi. " Jamais outrage plus sanglant n'avait été fait à la dignité et à l'indépendance d'un grand peuple. Mais la folie d'un tel langage en dépassait encore l'arrogance. Mis en balance avec la nation française, que pouvait peser Dumouriez? Les profonds diplomates de Bruxelles y voyaient moins clair que Prudhomrae , écrivant dans son journal • « Dumouriez n'est (juun pyg~nce que la Montagne écrasera. »
Déjà, en effet, loin de s'apprêter à suivre son général, l'armée ne songeait plus qu'à le frapper; et tel était le sombre aspect des visages, que l'unique sentiment qui régnât désormais dans l'entourage de Dumouriez, c'était l'effroi.
La comtesse de Genlis était venue se mettre sous sa protection avec Mademoiselle d'Orléans : dès qu'elle apprit l'arrestation des commissaires, elle ne songea plus qu'à fuir, et à fuir en laissant derrière elle la jeune princesse entre les mains du duc de Chartres , son frère • « Je ne voulais pas , écritelle, l'associer à mes périls et à ma misère Pendant que j'y pensais la nuit, elle était couchée à côté de moi, et je l'entendais gémir sourdement Elle avait vu les préparatifs de mon départ, elle ne comprenait que trop, se taisait et pleurait. » La comtesse n'en avait pas moins pris son parti de cette séparation, qu'elle jugeait prudente, lorsque le lendemain, au moment où elle montait en voiture, le duc de Chartres accourut, portant dans ses bras sa sœur, baignée de larmes. Sans plus de prières, il la jeta dans la voiture, le postillon fit claquer son fouet , et l'on partit. La pauvre princesse sortait du lit , et était en simple robe de mousseline. Sa montre, parce qu'elle était sous son chevet, fut tout ce qu'elle put emporter. Malles, robes, linge, écrin, elle perdit tout, excepté sa harpe, qu'un domestique fidèle fit charger sur un chariot qui vint à passer et qui rejoignit les fugitives. Voilà un des mille traits de la
TRAHISON DE DU MOURIEZ
physionomie des choses, au moment de la défection de Dumouriez.
Lui, cependant, il espérait encore. Le 4 avril, il quitte Saint-Amand, pour se rendre à Condé, qu'il devait remettre aux Impériaux comme place de garantie. Mais voilà que, sur
la route, il rencontre trois bataillons de volontaires, dont il n'avait point ordonné le déplacement. Étonné, il s'écarte du grand chemin, entre dans la première maison qui se présente, et se met à y écrire un ordre à ces troupes de revenir au lieu d'où elles étaient parties. En ce moment, un cri se fait en-