‹ Histoire de la râevolution franðcaise (volume 4)Chapitre 80 sur 100 · LE GENERAL DE VALENCE · texte numérisé non relu

LE GENERAL DE VALENCE

hommes d'un monde nouveau, que le meilleur moyen d'étendre l'empire de notre révolution est dans les progrès de la philosophie et dans le spectacle du bonheur de la France. «

Ainsi amené sur le terrain de la guerre, l'orateur y suivit pas à pas la marche tortueuse de Dumouriez, depuis le jour où il avait si poliment reconduit aux frontières une armée

d'iuvusion qui eût dû rester ensevelie dans les plaines de la Cliaaipac^ne et de la Lorraine, jusqu'au moment néfaste où, par la plus impudente des trahisons, il avait levé le voile. Inutile d'ajouter que, dans le discours de Robespierre, l'histoire des crimes de Duraouriez était liée à celle de l'amitié du général avec Brissot et de ses connexions, d'une part avec la famille d'Orléans, d'autre part avec la Gironde.

« Je demande, dit Robespierre en terminant, que les individus de la famille d'Orléans soient traduits devant le tribunal révolutionnaire, ainsi que Sillery, sa femme. Valence, et tous les hommes spécialement attachés à cette maison; que le tribunal soit également chargé d'instruire le procès de tous L s autres complices de Dumouriez. Oserai-je nommer ici des patriotes aussi distingués que MM. Vergniaud, Guadet et autres? Je n'ose pa^ dire qu'un homme qui correspondait jour par jour avec Dumouriez doit être au moins soupçonné de com.piicité; car, à coup sûr, cet homme est un modèle de patriotisme, et ce serait une espèce de sacrilège que de demander le décret d'accus .tion contre M. Gensonné. Aussi bien, suis je convaincu de l'impuissance de mes efforts à cet égard, et je m'en rapporte, pour tout ce qui concerne ces illustres membres, à la sagesse de la Convention. »

Tel fut cet acte d'accusation. Le talent de Robespierre y jeta des lueurs singulièrement funèbres, et l'on est tenté de comparer l'ironie qui le termine à la lame d'une épée qui vous entre dans le sein. Quel art il mit, ce sincère et sombre grand homme, à se tromper lui-même pour acquérir le droit de haïr en toute sûreté de conscience ! Et c est là précisément ce qui navre. La plupart des faits étaient vrais si l'on veut, mais les inductions!... Quoil parce qu'on pouvait reprocl ei aux Girondins un certain esprit d'intrigue, le goût de la domination, trop de légèreté dans le choix de leurs instruments, et à l'égard de leurs rivaux, une manie de provocation poussée quelquefois jusqu'à la rage, la Gironde n'était qu'un imas de traîtres, et son passage à travers tant d'orages qu'un 'ong complot contre la République ! Vergniaud foudroya ces conclusions iniques dans un discours qui est un chef-d'œuvre d'animation éloquente, et qui serait mieux que cela encore, si l'indignation n'y parlait quelquefois le langage de la fureur et de l'injustice ; témoin les passages que voici : « Ma voix qui, de cette tribune, a porté la terreur dans ce palais, d'où elle a concouru à précipiter le tyr^n, la portera aussi dans l'âme des scHérats qui voudraient xubxtitii er bur tyrun-

nie à d'Ile & la royavli' Nous, modérés! Je n'étais pas

modéré, le 10 août, Robespierre, quand tu étais caché clans ta cave ., etc.. » Vergniaud fut plus noblement inspiré quand il prononça ces belles et mélancoliques paroles : « Quelques hommes ont paru faire consister leur patriotisme à tourmenter, à faire verser des larmes : j'aurais voulu qu'il ne fît que des heureux. On cherche à consommer la Révolution par la terreur : j'aurais voulu la consommer par l'amour. Je n'ai pas pensé qUe semblables aux prêtres et aux faiouches min stres de l'inquisiiion, qui ne parlent de leur Dieu de miséricorde qu'au milieu des bûchers , nous dussions parler de liberté au milieu des poignards et des bourreaux »

Mais, hélas ! le sentiment élevé que ces mots exprimaient était loin du cœur de la plupart des Girondins. Aussi fatalement, aussi complètement que leurs adversaires, ils appartenaient désormais à la haine. La haine avait envahi l'âme de

Louvet comme celle de Robespierre. La Vwulence de Guadet eût été difficilement surpassée. Pétion lui-même, qui depuis quelque temps penchait de plus en plus du côté de la Gironde le grave Pétion était devenu méconnaissable.

Le lendemain du débat entre Vergniaud et Robespierre, il se passa dans la Convention une scène qui montie bien à quel noir degré de profondeur les soupçons réciproques et un antagonisme de chaque jour avaient conduit les passions. Marat ayant dit aux Girondins • « Je vais vous faire une proposition qui vous forcera dans vos derniers retranchements : je demande que la tête d'Égalité soit mise à prL\ comme celle de Dumouriez ; « et Lecointre ayant relevé avec beaucoup d'aigreur cette insinuation calomnieuse, on vit tout à coup s'avancer vers la gauche qui murmurait, et s'avancer avec des cris menaçants, un grand nombre de membres du côté droit ; si bien qu'un vrai combat fut au moment de s'engager , et que le Girondin Duperret tira son épée. Sommé d'expliquer cet acte de délire, il prétendit qu'il avait aperçu au milieu de la salle un Montagnard tenant un pistolet à la main, et que ce spectacle l'avait jeté dans une saiiitK fureur. « Mais, ajouta-t-il, s'il m'était arrivé de frapper un représentant du peuple, je vous jure que je me serais brûlé la cervelle. » Et l'Assemblée se sépara en désordre, sous l'impression de ce cri, dont les voûtes de la salle retentissaient encore : « A l'Abbaye l'assassin ! » tandis que, de ffon côté, Marat semblait s'applaudir d'avoir poussé au chaos, et se retirait en murmurant : « On connaît maintenant les complices des Capets. »

Arrêtons-nous ici un instant. On se tromperait fort si du ré. «t qui précède on concluait que la Révolution en était venue à n'être plus que le choc sans cesse renouvelé d'animosités toutes personnelles. Ce qui constitue au contraire son immortelle grandeur, c'est le pouvoir qu'elle eut de mener de front, et les batailles où le sang des siens coula goutte à goutte, et les études par où elle travaillait au bonheur des générations futures. Oui, au sortir de l'arène dans laquelle ils venaient d'éclater en colères tragiques, ces rudes athlètes s'environnaient de silence et de solitude, commandaient le calme à leur cœur pour ne plus écouter que le bruit de leurs pensées, et passaient à méditer sur l'affranchissement le la race humaine les nuits qui succédaient à des journées pleines d'orages. Gomment se défendre d'un sentiment mêlé de tristesse et de respect lorsque, en rapprochant les dates, on s'aperçoit que, dans le temps où Robespierre et Vergniaud ne semblaient occupés que de leur querelle , le premier préparait sa fameuse Déclaration des driits de l'iiommc, pendant que de concert avec Condorcet, Gensonné, Barère, Thomas Paine, Pétion, Sieyès et Barbaroux, le second mettait la dernière main au projet de constitution qui devait régler les destins de la République? Et combien redouble l'admiration douloureuse qu'inspire le spectacle de tant de travaux poursuivis à travers tant de combats, quand on songe au caractère magnanime et tranquille de ces travaux ! Que le lecteur nous permette donc de le transporter, d'un élan rapide, de la lutte des passions à celle des idées. Aussi bien, lune, dans la Révolution, correspondit toujours à l'autre; et c'est ce qu'il est facUe d'établir en mettant en regard la déclaration des droits que Robespierre fit adopter aux Jacobins le 21 avril, et celle que Condorcet plaça en tête du projet de constitution présenté à l'Assemblée le 17 du même mois.

PASSIONS ET IDÉES

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