‹ Histoire de la râevolution franðcaiseChapitre 10 sur 156 · LE COMTE DE PROVENCE · texte numérisé non relu

LE COMTE DE PROVENCE

tuer à l'histoire; servir les hommes, mais sans s'inquiéter de leur vouloir, sans les aimer, sans les craindre , et en les traitant comme des cartes asservies aux combinaisons du joueur, voilà ce qu'avait rêvé Joseph II, prince que l'excès de son orgueil réduisit à une impuissance bruyante, mais en qui le génie exista du moins à l'état d'ivresse, et qui ne se trompa que dans des proportions héroïques. Despote révolutionnaire, il semblait avoir deviné que l'inévitable atelier des révolutions du monde désormais, ce serait Paris; et il accourait, poussé par une sorte de curiosité jalouse.

L'archiduc Maximilien était déjà venu en Fiance et n'y avait laissé que de fâcheux souvenirs : Joseph II n'eut pas de peine à les effacer; il étonna la cour et charma la ville. On l'admira brusque et affable tour à tour, fuyant les hommages convenus, raillant Versailles, étudiant le peuple au milieu du peuple, à la façon du czar Pierre, et comprenant que là où frissonnait la foule, là battait, à cette époque, le cœur de la France. On put le trouver assis sur une borne devant un jardin public dont il attendait qu'on ouvrît les portes, et, plus d'une fois, il s'oublia au fond d'une de ces

tragiques tavernes où déjà grondait sourdement la vie des clubs. Ne voulant point payer sa gloire en flatteries aux distributeurs de renommée, il n'avait pas voulu visiter le fameux seigneur de Ferney; mais, à Paris, personne n'ignora bientôt avec quelle grâce il avait prié Buffon malade de ne pas quitter sa robe de chambre pour le recevoir, et avec quelle émotion respectueuse il avait salué le modeste, l'immortel abbé de l'Épée. Il visita l'Hôtel des Invalides, où Louis XVI n'était jamais entré. A l'Hôtel -Dieu, il assista au pansement des blessés , goûta au bouillon du pauvre ; et son indignation s'échappa en paroles véhémentes quand il aperçut gisant côte à côte, sur le même grabat, un convalescent, un fiévreux, un moribond, un mort.

Voilà quels traits marquèrent ce voyage; et s'il devint funeste à Marie -Antoinette, c'est qu'autour d'elle, et jusque sur les marches du trône, veillaient des ennemis attentifs. Joseph II étant allé observer la France dans ses principales villes après l'avoir observée dans Paris, ils commencèrent à semer le soupçon. Ils s'alarmaient de l'empressement d'un étranger à connaître nos ports, nos chantiers, nos manufactures, nos arsenaux; à interroger nos ressources; à surprendre le secret de notre grandeur. Ils demandaient ironiquement si Joseph II n'avait été conduit que par un caprice de voyageur à faire auprès de certains négociants de Brest et du Havre des démarches propres à diminuer notre commerce maritime, au profit du sien, et si c'était un dépit bien désintéressé que celui qui avait éclaté dans l'amertume de son regard, dans l'altération de son visage, à la vue des merveilles de l'industrie lyonnaise. Inconcevable folie de se fier à un prince grandi au milieu des ressentiments de Vienne! Car enfin, pouvait-il avoir oublié ce que l'histoire avait mis de barrières entre la maison de Bourbon et la maison d'Autriche? Pouvait-il avoir oublié sa mère récemment poursuivie par nos armes, et poussée à la limite du désespoir? Luimême n'avait il pas été cet enfant que Marie-Thérèse présentait à ses guerriers de Hongrie, lorsque, adjurés de haïr la France, ils s'écrièrent en tirant leurs épées : Moriamur pro rege nostro Maria Theresa? Il y fallait donc prendre garde; il fallait craindre que des instructions fatales n'eussent

été apportées à la reine par son frère Insensiblement, les

inculpations s'envenimèrent, s'étendirent. On accusa Marie- Antoinette d'avoir appelé le petit Trianon Schœnhrunn, ce qui était faux. On l'accusa, mais avec raison cette fois, d'introduire dans nos modes des changements désastreux pour l'industrie nationale, et qui tendaient à favoriser, selon les vues de Joseph II, les manufactures de lin des Pays-Bas. Adopter, faire prévaloir l'usage de s'habiller de blanc, n'étaitce point proscrire les étoffes de soie, enrichir Bruxelles, ruiner Lyon? Des plaintes fort vives s'élevèrent; les tantes du roi furent priées de présenter un mémoire où les griefs des négociants lyonnais étaient consignés; on dit, on répéta que Marie-Thérèse nous avait envoyé sa fille pour se venger : la reine de France fut nommée l'Autrichienne. L'Autrichienne! Mot redoutable dont la Révolution s'empara, et que nous entendrons retentir, au pied d'un échafaud !

Le projet conçu par Marie-Thérèse d'influer puissamment au moyen de sa fille sur la politique de la France ne saurait être mis en doute. A son départ de Vienne, Marie-Antoinette avait reçu, écrite de la main de l'impératrice, une liste contenant les noms des personnages avec lesquels on aurait à se concerter lorsqu'on serait à Versailles : c'étaient les Choiseul, les Praslin, les frères de Montazet, d'Estrées, d'Aubeterre, la Beauvau, religieuse, etc.... La note portait : s Consultez -vous avec Mercv. Je vous recommande en géné-

ral tous les Lorrains. » Il y avait eu conséquemment résolution arrêtée, dès l'origine, de créer, au sein de la cour de France, un parti tout à la dévotion de l'Autriche; et Marie- Thérèse n'avait cessé de travadler à la consolidation de son ouvrage par des instructions secrètes, directement adressées à la femme d'un prince dont on connaissait l'incapacité. Mais Marie -Antoinette était trop jeune encore et trop occupée de ses plaisirs pour donner une grande place dans son existence aux tourments de la politique. D'ailleurs, conseillé par son ministre des affaires étrangères, Louis XVI se tenait en garde contre l'Autriche, et Marie-Antoinette inspirait de si grandes défiances que, du vivant de M. de Vergennes, elle ne pénétra jamais dans le cabinet, placé immédiatement audessous de la chambre aux enclumes, la plus élevée du château. Les accusations soulevées par le voyage de Joseph II n'étaient-elles donc justes, à l'égard de Marie-Antoinette, qu'en ce qui concernait les choses de mode ou de cérémonial? Non, car sa correspondance avec sa famille nous la montre, en 1 7 78, lors de la guerre de la succession de Bavière, intervenant avec passion, dans ce qu'elle appelle « la circonstance la plus importante de sa vie, » pour assurer l'appui de la France à l'Autriche; envoyant à sa mère toutes les informations qui l'intéressent; lui disant chaque courrier qui vient du roi de Prusse ; s'irritant si le ministère ou le roi lui cache une dépêche, à elle ou à Mercy ; agissant enfin directement auprès du roi et des ministres, avec une ardeur qui dure tout le temps de la guerre, et prétendant faire servir aux intérêts de la cour de Vienne les nouveaux droits que vient de lui acquérir sa première grossesse. Plus tard encore, en 1784, au moment où Joseph II faisait la guerre à la Hollande, Marie-Antoinette ne se montra pas moins ardente qu'en 1778. D'accord avec Mercy, elle assiégea Louis XVI, trompa les ministres, s'efforça de leur arracher des promesses et des engagements en présence du roi, qu'elle avait gagné d'abord, et parvint même à retarder les courriers, de manière à informer la première son frère des résolutions qu'ils lui portaient et à lui donner ainsi le temps d'y parer. Il n'est que trop vrai aussi que Marie-Antoinette disait toujours, en parlant de l'Autriche : « ma patrie, » et en parlant de la France : « ce pays-ci; » et pourtant elle ne mérita, suivant nous, complètement d'être appelée Autrichienne que le jour où les tempêtes se levèrent, et alors le châtiment fut terrible.

Cependant, fidèle à son rôle, le comte de Provence s'étudiait à faire naître entre Louis XVI et la reine des causes actives de mésintelligence. Persuadé que l'éloignement qui existait entre eux finirait par avoir un terme si l'on ne donnait point une maîtresse au roi, il l'entoura de mille pièges, cachés sous de riants dehors. Tous les raffinements qui peuvent rendre attrayante la domination du plaisir, toutes les tentations de nature à réveiller une âme endormie, on sut les réunir dans les fêtes de Brunoy. Louis XVI s'y trouvait au milieu de femmes que le maître du lieu avait eu soin de choisir et qui étaient averties, femmes perdues de mœurs, mais d'une beauté provoquante, et dressées à l'art des séductions. Où s'arrêter, dans les routes du mal, quand on ne croit qu'au bonheur de porter une couronne, quand on n'a qu'un désir, un espoir, une passion, un but: régner? Le comte de Provence aurait voulu pénétrer un à un les sen • timents de Louis XVI, s'étabUr en quelque sorte dans le sanctuaire de ses pensées; et, pour y parvenir, aucun moyen ne lui parut trop vil. Ignorant l'anglais et remarquant que Louis XVI, à qui cette langue était famihère, l'employait souvent en sa présence pour se cacher de lui, il fit entrer à

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