‹ Histoire de la râevolution franðcaiseChapitre 126 sur 156 · MOUVEMENT DES FEMMES SUR VERSAILLES · texte numérisé non relu

MOUVEMENT DES FEMMES SUR VERSAILLES

dernier de son existence politique , mais le visage calme et le front sévère.

Il pleuvait, et la longue avenue qui conduit au château

apparaissait bordée de têtes livides. De farouches auxiliaires, des auxiliaires en guenilles, [étaient venus se joindre à l'expédition, du fond du faubourg Saint-Antoine ' foule hurlanto

qui, de ses milliers de mains, agitait des bâtons et des glaives, des crochets et des fusils, des couteaux et des lances ; foule sortie de toutes les profondeurs d'une civilisation dont sa seule physionomie accusait hautement l'iniquité ; foule mêlée, indescriptible, indéfinissable, où, à la honte éternelle de cette civilisation, de sinistres desseins germaient parmi les plus généreuses pensées, où les courtisanes marchaient à côté des mères, où contre des cœurs de brigands battaient peut-être des cœurs de héros, où le crime cheminait caché derrière la faim !

Mounicr a raconté, depuis, qu'à peine sorti de l'Assemblée, il se vit environné par les femmes, qui voulaient toutes l'accompagner au château. A force d'instances , il obtint qu'elles n'entreraient qu'au nombre de six ; mais cela n'ayant point empêché un grand nombre d'entre elles de former un cortège aux députés, les gardes du corps prirent la députation pour un attroupement, coururent au travers et la dispersèrent dans la boue. On parvint à se rallier, toutefois; et. à travers les groupes qui se dissipaient et se reformaient, les gardes du corps qui caracolaient , la pluie qui tombait, on gagna la demeure royale.

Cinq femmes seulement furent introduites chez le roi avec les députés. Eiles avaient choisi pour orateur Pierrette Chabry. Mais, malgré le bienveillant accueil de Louis XVI, ou, qui sait? à cause de cela même, Pierrette fut tellement émue qu'elle s'évanouit. Louis XVI, ému à son tour, fit respirer à la belle enfant des eaux spiritueuses, ordonna qu'on approchât de ses lèvres un grand gobelet d'or rempli de vin, et, quand elle eut repris ses sens, il l'embrassa, disant qu'elle en valait bien la peine, il promit, du reste, d'avoir égard à la requête des visiteuses , qui , enchantées , sortirent en criant : Vive le roi! vive sa maison! Demain nous aurons du pain!

On les attendait aux portes avec impatience. «■ Eh bien, quelles nouvelles? — Excellentes. Le roi nous a promis ce que nous avons voulu. — Et la preuve? Vous a-t-il remis un écrit? » Pour toute preuve, Pierrette raconta que le roi l'avait trouvée jolie et qu'il l'avait embrassée. La misère est soupçonneuse, hélas!... Quoi! c'était là tout! Aussi, quelle folie à elles, infortunées créatures, d'avoir chargé du message de leurs douleurs une gentille demoiselle qui n'avait laissé au logis aucun enfant demi-mort de faim, et dont les yeux n'avaient presque jamais pleuré ! Elle avait reçu de l'argent, sans doute, et on l'avait corrompue! Sans plus attendre, deux méchantes âmes, Louison et Rosalie, l'une et l'autre vendeuses de marée, saisissent la malheureuse Pierrette , lui passent au cou une jarretière, et l'auraient étranglée, si quelques unes de leurs compagnes, aidées de plusieurs gardes du corps, n'étaient arrivées à temps pour la défendre, pour la sauver. Il fallut qu'elle remontât au château chercher l'écrit tant désiré, et, non content de le lui donner, Louis XVI parut avec elle au balcon pour confirmer aux femmes réunies en bas la déclaration qu'elle avait faite de son innocence.

A ce trait de paternelle bonté, les femmes se répandirent en bénédictions ; elles demandèrent que sur-le-champ l'heureuse nouvelle fût portée à Paris ; puis, montant dans des voitures que Louis XVI mit à leur disposition, trente-neuf d'entre elles allèrent chercher leur brave Maillard, avec qui elles reprirent le chemin de la capitale.

Mais, pour quelques-unes qui venaient de partir, plusieurs mille restaient. Les plus hardies s'approchent du régiment de Flandre, pénètrent dans les rangs, enlacent les soldats de douces paroles, de caresses familières, les désarment cl. moitié jouant moitié riant , s'emparent de leurs cartouches.

On a dit que Théroigne de Méricourt fut aperçue distribuant de l'argent aux dragons. Calomnie royaliste ! commentaire envenimé de la déclaration, très-vague, d'ailleurs, d'un curé qui, devant les juges du Ghâtelet, la représenta passant devant le front des troupes « avec une corbeille où les soldats prenaient de petits paquets. » Les pièces d'or dont elle se servit pour enlever le régiment de Flandre à la cour, furent, suivant l'expression d'un historien anglais, Carlyle, « ses fiers regards, son port de déesse païenne, sa langue éloquente et le feu de son cœur. »

Il était bien difficile que dans cet immense et tumultueux pêle-mêle d'hommes, de femmes, de piétons, de cavaliers, aucune collision ne naquît du contact des passions diverses ou ennemies. Les gardes du corps, comme on l'a vu, se tenaient rangés, sur la place d'Armes, devant la grille. Un milicien de Versailles s'étant glissé derrière eux, trois gardes se mirent à lui donner la chasse, à ce cri poussé par leurs camarades : « Fort ! fort ! c'est un parement blanc de Paris ! » Le milicien fuyait , et Savonnières , un des gardes , avait déjà le sabre levé sur lui, lorsqu'un garde national, en sentinelle près de la grille , aperçoit le danger de son compagnon, ajuste Savonnières, et, d'un coup de fusil, lui casse le bras. Ce fut le premier épisode de la lutte.

Quelque temps après, sans qu'il soit possible de constater d'une manière bien certaine de quel côté vint l'agression , tant les témoignages sont nombreux de part et d'autre et contradictoires, on entendit le sifflement des balles, et deux femmes tombèrent couvertes de sang. A cette vue, peuple de Paris et miliciens de Versailles entrent à la fois en fureur. Trois pièces de canon chargées à mitraille et conduites, servies par le faubourg Saint-Antoine , sont pointées contre la garde. On allume les mèches, la pluie les éteint; on les rallume, la pluie les éteint encore. Sans cette circonstance, un affreux carnage commençait.

Du reste, nulle direction. Les deux principaux chefs de la garde nationale ont disparu ; d'Estaing , après avoir obtenu de la municipalité le pouvoir d'accompagner le roi dans sa retraite, s'il y a lieu, sauf à le ramener ensuite à Versailles, d'Estaing s'efface, il s'éclipse, il est à l'Œil-de-Rœuf, ou, s'il vient faire de courtes apparitions sur la place, c'est pour y échanger avec les miliciens de Versailles d'amers reproches et en être chassé par les défiances populaires. Le marquis de Couvernet, qui commande sous lui, ne fait rien non plus, n'ordonne rien et finit par se ranger du parti des gardes. Un seul homme veille, parmi les officiers supérieurs de la milice bourgeoise, un seul; c'est un marchand de toiles, c'est Lecointre , caractère ombrageux , tète facile à exalter, avide de bruit, ambitieux des honneurs de sa ville, grand ennemi de la cour enfin, mais jaloux du maintien de l'ordre et plein du courage de son rôle. L'activité qu'il déploya fut infatigable, intrépide. Courant du régiment de Flandre aux dragons de Montmorency, des dragons de Montmorency aux gardes du corps, il leur fit donner à tous successivement la promesse d'éviter les horreurs d'une guerre impie. Enhardi par le succès, il osa davantage. Suivi d'une faible escorte, il va droit aux formidables groupes qui stationnaient dans les environs de l'Assemblée, renvoie sa suite, met pied à terre et s'annonce. Un cercle se forma autour de lui, cercle effrayant, éclairé par les mèches des canons, à la bouche desquels on le plaça pour l'entendre.

« Je viens savoir, dit-il, d'un air assuré, ce que vous désirez. — Du pain et la fin des affaires. » Il promit du pain, à condition qu'ils ne se répandraient pas dans Versailles. Mais à sa réquisition, la municipalité, dévouée au parti de

LES FEMMES A VERSAILLES

la cour, ne répondit que par un refus meurtrier. Elle offrit quelques sacs de riz, se sépara sans les avoir donnés, et les groupes affamés qu'on avait ainsi l'imprudence de dégager de leur parole, inondèrent la ville.

La nuit descendait sur ce grand drame , amenant l'heure des pensées funestes ; la pluie tombait à torrents ; le tocsin mêlait au mugissement populaire sa voix lamentable, et tout n'était qu'angoisses dans l'intérieur du château. Les salles

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