‹ Histoire de la râevolution franðcaiseChapitre 127 sur 156 · INVASION DE L ASSEMBLEE PAR LES FEMMES · texte numérisé non relu

INVASION DE L ASSEMBLEE PAR LES FEMMES

étaient encombrées de courtisans qui délibéraient dans 1< trouble de la frayeur, et s'égaraient en projets contradictoi res. Il y en eut un qui proposa de pousser contre les cohor tes parisiennes les chevaux des écuries du roi, montés pa

des gentilshommes. Il s'appelait le marquis de Favras, et nous le retrouverons sur l'échafaud. Sollicité à l'action, le comte d'Estaing répondait : « J'attends les ordres du roi. » M. de Saint-Priest répliqua : « Quand le roi n'ordonne riea,

un général doit se décider en homme de guerre. » Mais que décider, même comme homme de guerre? Le comte d'Estaing l'ignorait , et il errait çà et là , ne sachant où fixer son inquiétude. Ce fut dans ses courses à travers le château qu'il rencontra, renversée et horriblement meurtrie, une jeune fille âgée de vingt ans, nommée Françoise Rolin, qui avait suivi Mounier, n'avait pu se faire admettre et venait d'être maltraitée par un Suisse des douze. Le comte d'Estaing la releva, la fit asseoir sur une banquette, et comme elle pleurait : « Tu pleures, lui dit- il, parce que tu n'as pas vu le roi! » Et la prenant par la main, il la conduisit dans une salle voisine, où se tenaient debout autour d'une table couverte d'un tapis vert, le garde des sceaux, le duc de Gèvres, le comte de Saint- Priest. Interrogée sur les motifs qui l'amenaient, la jeune bouquetière, — car c'était une bouquetière, et non, comme le comte de Saint-Priest l'a écrit depuis , une fdU publique, — la jeune bouquetière déclara naïvement qu'elle venait apprendre au roi comme quoi sa bonne ville de Paris manquait de pain.

C'est ici que se place cette fameuse phrase tant reprochée au comte de Saint-Priest par Mirabeau, et qu'il nia, lui, au grand scandale des royalistes, furieux de ne lui pas voir le courage d'une telle insolence : « Autrefois, vous n'aviez qu'un roi et ne manquiez pas de pain; aujourd'hui que vous avez douze cents rois, c'est à eux qu'il faut en demander. » Suivant la déposition de la bouquetière, le comte de Saint-Priest lui aurait dit : « Pourquoi n'êtes-vous pas allée en demander à la Vdle? » Et elle ayant répondu qu'on n'y avait trouvé personne, le ministre aurait ajouté : « Eh bien! il fallait apporter les clés, après avoir fermé les portes, pour montrer au roi que sa ville était bien gardée! » Au reste, M. de Saint-Priest raconte lui-même que sa réponse fut « que le roi avait pris toutes les mesures qui pouvaient dépendre de sa majesté, pour suppléer au manque de la récolte dernière, et que des calamités de ce genre devaient être supportées avec patience, comme on supportait la sécheresse quand là pluie manquait. »

Voilà les consolations que l'abondance gardait à la disette ! Voilà ce que répondait aux Parisiens affamés le ministre de Paris !

Pendant ce temps , M. de Luxembourg à la tête d'une députation de quarante anciens gardes du corps, tous sans armes, se rendait à la caserne des gardes françaises, pour y présenter à la milice de Versailles une lettre conciliatrice. Mais à peine les pacificateurs ont-ils atteint l'extrémité de la cour des ministres, qu'ils s'arrêtent soudain, saisis d'effroi, au bruit d'une salve de coups de fusils tirés à quelques pas de la grille qu'en cet instant on ouvrait au comte d'Estaing.

Il avait envoyé à la milice nationale l'ordre de se retirer ; mais celle-ci ayant refusé de le faire tant que les gardes du corps resteraient sur la place, le signal de la retraite avait aussi été donné aux gardes, et ils s'étaient mis en mouvement pour regagner leur hôtel. Mais pendant qu'ils défilaient, soit bravade de leur part, soit que la foule les pressât trop, ceux des derniers rangs se mirent à tirer, dans l'obscurité, des coups de pistolet qui frappèrent trois hommes du peuple. Furieux, le peuple riposte par une décharge, et l'indignation se communiquant de proche en proche, les gardes nationaux réclament impérieusement de leurs chefs des munitions de combat. Le commandant d'artillerie refusait : un sous-lieuU'iiant, nommé Bury, court à lui et le menace de lui faire sauter la tète. On apporta une demi-tonne de poudre, un demi-baril de balles. On chargea les fusils, on chargea les canons, on les braqua du côté de la rampe. Puis, la

retraite des gardes ayant laissé sur le champ de bataille un cheval mort, une foule affamée le mit en pièces, se le partagea à moitié cru et le mangea.

Dans ce moment même, neuf heures du soir, et quoique le cri aux armes commençât à donner au son du tocsin une signification formidable, Basire, porte-manteau du roi, s'étant hâté vers le château, y trouva, dans la chambre de Louis XVI, tranquillement assises sur des tabourets, Mme Necker et Mme de Staël, sa fille. Gomme il s'étonnait de leur calme et leur demandait si elles n'entendaient pas le tocsin : « Tout va bien, répondirent-elles, nous avons des nouvelles. »

Ces nouvelles, c'était une lettre que Villars , aide de camp de Lafayette, venait d'apporter, lettre que le général avait écrite d'Auteuil et dans laquelle il assurait à M. de Saint- Priest que la garde nationale de Paris allait arriver, qu'il ne se passerait aucun désordre, qu'il en répondait.

Le roi avait rassemblé le conseil et les ministres prenaient place, quand cette lettre fut remise à M. de Saint-Priest. Il la lut aussitôt, et revenant à son avis de l'après-dîner, il dit qu'il n'était plus temps de recourir aux mesures alors proposées; mais, qu'en dépit des assurances de Lafayette, le roi n'avait rien de mieux à faire que de partir pour Rambouillet, lui et sa famille, avec des troupes réglées.

Necker combattit vivement cette opinion , et par des considérations frappantes. Le roi partir! Et où irait-il donc, sans préparatifs, sans ressources? Fallait-il qu'il laissât derrière lui l'Assemblée s'emparer de la direction des revenus? M. de Saint-Priest ignorait-il la détresse de l'État, et qu'on était réduit à faire le service d'une manière toute précaire, semaine par semaine, presque au jour le jour? A supposer qu'on pût subitement pomper les caisses publiques et appeler de Paris à Versailles l'argent indispensable en une telle occurrence, où seraient les fonds libres le lendemain pour satisfaire aux payements de l'Hôtel de Ville , pour envoyer dans les provinces le prêt des troupes, pour acquitter les j lettres de change relatives aux achats de grains? De là un scandale inouï, une situation désespérée, qu'on ne manquerait pas d'imputer à la résolution du roi, à sa défiance des Parisiens, à quelque noir complot ! Il résultait , d'ailleurs, de la pénurie des subsistances que partout où le monarque passerait, il trouverait le peuple en fermentation, et que la cour obligée de prendre, pour ur nombreux cortège, une part des approvisionnements , serait exposée à tous les coups d'une colère, enflammée par les nouvelles reçues de Versailles Se fier au peuple, aller à Paris, mais y aller pour marcher sincèrement avec la Constitution, pour s'appuyer sur elle, voilà ce qu'il fallait.

Au milieu de ces excitations contraires , c'était du côté de Necker que penchait Louis XVI. Faible d'esprit, mais capable de fierté , capable de courage , il ressentait profondément la honte attachée à une brusque retraite, et on l'avait vu se promener à grands pas dans son appartement en disant : « Un roi fugitif! un roi fugitif! » D'un autre côté, il était convaincu que son départ était ardemment désiré par ses ennemis; que tel était le rêve favori de Mirabeau; que lui, absent, ce qu'on appelait la faction des orléanistes triompherait dans la nomination du duc d'Orléans au titre de lieutenant général du royaume . Enfin — l'histoire lui doit cette justice — il s'inquiétait des périls auxquels son départ précipité exposerait les personnes qui lui étaient dévouées et qu'il abandonnerait à Versailles sa'ns aucune protection militaire.

M. de Saint-Priest insista, plus véhément que jamais, et il alla jusqu'à dire à Louis XVI : « Sire, si vous êtes conduit

LES FEMMES A VERSAILLES

demain à Paris, votre couronne est perdue. » A ces mots, éniu, troublé jusqu'au fond du cœur, et toujours indécis, Louis XVI se leva pour aller de nouveau consulter la reine.

Mais Marie-Antoinette ilottait elle-même entre mille résolutions diverses. Passant par toutes les alternatives de l'intrépidité et de l'effroi, tour à tour superbe et abattue , emportée et tremblante tour à tour, tantôt elle voulait rester, tantôt elle voulait partir, et ses irrésolutious s'augmentaient

de la défiance que lui inspiraient des conseillers étranges , sans nom. Digoine, député de Bourgogne, a raconté que, comme il était dans la chambre de la reine et faisait partie d'un groupe qui parlait un peu haut des événements, Marie- Antoinette s'approcha et dit tout bas : « Messieurs, soyez plus réservés : voilà un valet de chambre de M. le duc d'Orléans qui s'est introduit ici. » Interrogée par Louis XVI sur ce qu'on devait résoudre, elle opina, cette fois, pour le départ.

Page 1