APPEL A LA FORCE
Cl commence une évolution historique dont il importe
de bien marquer le caractère et dont nous aurons à
suivre les phases.
« Je me disais, rapporte Bailly, (pie partout où le
peuple est en grand nombre, il maîtrise. » Ce peuple, les meneurs ne l'avaient vu qu'avec effroi assister aux séances et venir siéger dans la salle des débats publics, comme pour j tenir, lui aussi, ses états généraux. Fallait-il laisser une souveraineté sans baptême et sans manteau noir regarder face à face celle de l'Assemblée? Permettrait-on qu'à l'aspect des tribunes envahies par une foule impérieuse, le royaliste vînt dire, ainsi que ce prince de l'antiquité : « J'aperçois deux Thèbes et deux soleils? » Les erreurs ou les artifices de langage ne sauraient changer la nature des choses. Sieyès avait eu beau confondre sous le nom commun de tiers étal la bourgeoisie et le peuple, il y avait les riches et les pauvres, il y avait les plébéiens du beau monde et les plébéiens de la rue. Parmi les hommes qui ensemble demandaient la liberté, les uns possédaient tout ce qui permet d'en jouir : éducation, crédit et richesse; les autres, au contraire, risquaient de ressembler au paralytique à qui l'on reconnaîtrait le droit de marcher, et ds devaient conséquemment vouloir, en même temps que la liberté, ce qui l'empêcherait de n'être pour eux qu'une conquête illusoire, un bruit de clairon. C'est ce que pressentit l'Assemblée devenue victorieuse. Elle trembla que les réclamations des serfs du salaire n'allassent au delà de la noblesse abattue, au delà du clergé soumis, au delà de la monarchie abaissée. Elle eut le frisson de son triomphe Il y eut un homme, surtout, à qui le peuple fit peur : ce fut Mirabeau; tant qu'il y avait eu incertitude sur le succès, il avait mis une fougue extraordinaire à pousser aux mouvements de place publique. Immédiatement après la séance du 23 juin, dont il publia une relation audacieuse et provoquante, il avait appelé à lui la multitude. « Pourquoi lui déroberions-nous, s'était-il écrié, la connaissance de nos délibérations? Que signifient ces mots de décence, de bon ordre? Ici l'indécence serait dans le mystère et le désordre dans le secret. » Mais quand la réunion définitive des ordres, les retours de Louis XVI, l'humiliation de la noblesse, l'apparente résignation de la reine firent croire à Mirabeau qu'on n'avait plus à redouter désormais les anciens ennemis, son langage changea tout à coup d'une manière surprenante, cl l'agitateur de la veille demanda que sur l'étendard d'une révolution en marche on écrivît cette formule des sociétés au repos : Maintien de l'ordre public.
« Messieurs, disait-il le 27 juin, la journée du 23 a fait sur ce peuple inquiet et malheureux une impression dont je crains les suites. Où les représentants de la nation n'ont vu qu'une erreur de l'autorité, le peuple a cru voir un dessein formel d'attaquer leurs droits et leurs pouvoirs. Il n'a pas encore eu occasion de connaître toute la Fermeté de ses mandataires. Sa confiance en eux n'a point encore de racines assez profondes. » Et, non content d'établir de la sorte entre les représentants de la nation et le peuple une ligne de séparation; non content de semer la défiance, Mirabeau s'étudiait à tracer un sombre tableau des agitations populaires. Ces passions que lui-même avait excitées, il les gourmandait
i. R.VWBEL — il. RAB AUT-SAINT-É TIKNM. — III. DEMEUNIER — IV. BERÇASSE — V. LEFLOCH ^CORENTIn)
maintenant, et il insistait pour qu'on se gardât des auxiliaires séditieux. Il n'allait pas jusqu'à couvrir de sa tolérance la séance du 23 juin. Et toutefois il prenait texte de cette séance même pour faire de Louis XVI un éloge où à l'admiration se mêlait une sorte de pitié tendre et respectueuse. Lorsqu'il arrivait au roi de faire mal , c'est qu'on le trompait; quand il était lui, le roi faisait toujours bien. Et Mirabeau proposait une adresse aux électeurs qui leur recommandât de contribuer au maintien de l'ordre, à la tranquillité publique, à l'autorité des lois et de leurs ministres.
En d'autres circonstances, un tel langage n'eût été peutêtre que celui de la sagesse et de la raison. Mais proclamer les colères de l'opprimé suspectes, sans avoir travaillé à détruire le principe de toutes les oppressions : la misère; mais décrier la vie tumultueuse du forum, parce qu'on croyait avoir tiré pour soi un suffisant profit de ses ardeurs; mais crier à la Révolution de faire halte , quand elle était si éloignée encore du vrai but de son pèlerinage brûlant... c'était trop laisser paraître de combien on différait et combien on se défiait du peuple.
Mirabeau, du reste, connaissait bien ceux à qui il adressait son discours. Il se souvenait que, dans la séance du 16 juin, il les avait épouvantés en se livrant à des inspirations de tribun. Il savait que la formule du serment du Jeu de paume consacrait le maintien des principes de la monarchie. Il se rappelait enfin avec quelle ardeur, dans l'église de Saint-Louis, lors de la réunion du clergé aux Communes, on avait applaudi à ces paroles de Target : « Il n'est point d'événement heureux pour la patrie qu'on ne doive s'empresser de communiquer au meilleur des rois. » La vérité est que , loin de prétendre à renverser le trône , la bourgeoisie cherchait déjà à s'en faire un abri. Renié par la noblesse , ce fut au sein de ces Communes , " un instant si raides, que Louis XVI compta ses sénateurs les plus fidèles et les plus alarmés. Il cessait d'être le roi des gentilshommes, il devenait le roi des propriétaires.
Pendant ce temps, le corps couvert de vêtements eu lambeaux, des milliers de malheureux au visage amaigri par le jeûne et au teint livide se pressaient, à Paris, devant la porte des boulangers et y passaient la moitié des jours dans une impatience terrible. On était en pleine disette, le prix du pain variant entre quatre sols et quatre sols et demi la livre, chiffres homicides, à cette époque. Plus de travail, d'ailleurs; plus de salaires; et, parmi tant de pâles journaliers, bien peu qui n'eussent laissé au logis des enfants criant la faim. Mais ce pain dont on avait tant de peine à obtenir un morceau, il était terreux , amer , il causait des inflammations de gorge et des ardeurs d'estomac. Les moulins à bras établis à l'École militaire ne fournissaient que des farines aigries, d'une couleur jaune, d'une odenr infecte, et formant des masses tellement dures que, pour en détacher des portions, il fallait les frapper à coups de hache. Voilà quel était l'unique aliment du peuple; et, comme la France entière souffrait, la capitale voyait, à toute heure, entrer dans ses murs des bandes d'inconnus en guenilles, tenant à la main de longs bâtons et se traînant courbés sous leurs besaces vides, foule sans gîte et sans lendemain que la province en détresse rejetait sur Paris affamé. Ainsi, la misère prenait d'épouvantables aspects; les marchés, de plus en plus orageux, semblaient se dessiner en champs de bataille; le long de la Seine, les soldats faisaient la haie sur la route des convois, mais l'anxiété universelle arrêtait les transports au point de départ , le parlement de Rourgogne , celui de Franche-Comté , celui de Nancy avaient jeté l'interdit sur la cir-
culation des grains; au lieu du blé attendu, c'étaient, des consommateurs qui arrivaient avec l'irrésistible mouvement de la marée montante; et chaque nuit, dans de tragiques assemblées tenues chez le lieutenant de police, cette question revenait : Comment nourrir Paris?
Or, ce qui n'a pas été remarqué et ce qui est pourtant digne d'une éternelle mémoire, c'est que le cri poussé alors par les hommes du peuple ne fut pas le cri de la pauvreté. Au seuil même des boulangeries , où on ne leur gardait qu'une nourriture avare et meurtrière, ils s'entretenaient de la constitution à faire et de l'Assemblée nationale à défendre. Ils réclamaient la liberté de l'intelligence, ces esclaves de la faim !
Et une pareille abnégation était d'autant plus magnanime, que le mal ne pouvait pas être attribué seulement aux rigueurs du ciel. Le Comité des subsistances avait demandé à Necker des renseignements : Necker publia un mémoire dans lequel on lut que, depuis son entrée aux affaires, en août 1788, le ministre s'était épuisé en efforts pour prévenir la crise, déjà prévue; que l'exportation des grains avait été sévèrement prohibée., et leur importation encouragée par des primes énormes; que, de ses deniers, à ses risques et périls, le roi avait fait venir à la hâte des pays étrangers, en riz, seigles, orges, blés, farines, un milliard quatre cenls millions de quintaux; que la circulation intérieure avait été puissamment favorisée; que, durant le dernier hiver, les moulins à eau et les moulins à vent étant restés immobiles autour de Paris, les uns à cause de la gelée, les autres à cause de l'inaction de l'air, on s'était empressé de construire à grands frais des moulins à bras; qu'en un mot, rien n'avait été négligé de ce qui est prescrit à la sagesse humaine. Mais comment expliquer que des mesures si actives eussent été à ce point stériles? Dans quelle proportion les malheurs publics étaient-ils imputables à la criminelle industrie des accapareurs ? Necker fit observer timidement qu'il était peu croyable que des réserves importantes de blé eussent été faites à une époque si voisine des moissons nouvelles et où les greniers abondants n'auraient pas été en sûreté. Toutefois, il avouait en termes formels « qu'on avait eu souvent à se plaindre de la cupidité des spéculateurs; » et même il donnait à entendre que le gouvernement était condamné à beaucoup de discrétion , l'homme d'État devant craindre , en temps de crise , d'irriter les alarmes et de livrer le secret de ses peines.
Il est des réticences qui sonnent au cœur comme des aveux. Telles étaient celles que contenait le Mémoire instructif. De véhémentes protestations retentissaient, d'ailleurs. Une brochure intitulée Le premier pas à faire demanda qu'on ouvrît une enquête sur les accaparements. «Hommes sans entrailles! criait l'écrivain aux accapareurs, nos champs féconds sont entrés dans vos parcs. » Corsas venait de faire paraître son journal le Courrier de Versailles à Paris : il y publia une lettre du Courrier de Dieppe, de laquelle il résultait qu'en Normandie on accaparait jusqu'aux blés sur pied, et que les Dieppois étaient poussés au désespoir. « Savez-vous à quoi servent les primes accordées à l'importation? à réveiller la cupidité. Un navire arrive-t-il ici, il obtient des primes; puis, ces mêmes grains se rembarquent clandestinement et vont obtenir dans un autre port des primes nouvelles; de sorte qu'on ne voit rester en magasin ou promener de halle en halle qu'une petite quantité de blés cariés.... Mais dénoncez donc cela aux États généraux, honnête homme que vous êtes! »
De son côté, observateur encore silencieux des pratiques souterraines, le médecin Marat s'occupait dès lors à amasser les matériaux des accusations futures, accusations calomnieuses souvent, mais souvent aussi pleines de lumière : car,