‹ Histoire de la râevolution franðcaiseChapitre 68 sur 156 · MOTION AU PALAIS-ROYAL · texte numérisé non relu

MOTION AU PALAIS-ROYAL

ils entraient à Bruxelles que la baronne de Staël ignorait encore les circonstances de la chute et de la fuite de son père, tant le ministre disgracié avait mis de soin à ne pas devenir une occasion de trouble! Or, Lafayette lui avait fait dire : « Si l'on vous renvoie, trente mille Parisiens vous ramèneront à Versailles. »

Il est des moments dans l'histoire où un homme est une situation. Le renvoi de Necker une fois confirmé, le Palais- Royal prit une physionomie formidable. Pendant toute la matinée, le temps était resté couvert ; mais en cet instant, par une coïncidence extraordinaire, le ciel s'éclaircit, et le soleil plana sur ces milliers de têtes qu'il embrasait. Parvenu

au milieu de sa course, il darda ses rayons sur le miroir ardent placé au méridien du Palais-Royal; la lumière du canon les reçut, le coup partit : c'était le soleil lui-même 'qui semblait donner le signal de la Révolution; et, dans l'élan d'une sorte de superstition sublime, le peuple poussa un grand cri.

Alors, un jeune homme sort du café de Foy, monte sur une chaise, et, tenant un pistolet l'une main, une épée de l'autre, il crie : Aux armes! Arrachant ensuite une feuille d'arbre, il s'en fait une cocarde. En un clin d'œil les arbres sont dépouillés. On se précipite. Le jeune tribun se nommait Camille Desmoulins pour l'histoire; pour la plupart de

ceux qui le suivaient en tumulte , ce n'était encore qu'un inconnu courageux.

Au Palais-Royal, le flux et le reflux de la multitude; les tantôt couvertes d'hommes qui couraient par troupes et en silence, tantôt désertes; ici, des boutiques précipitamment fermées; là, des femmes prenant en de vastes mannes des rubans verts qu'elles distribuaient aux passants;- des coups de fusil tirés de distance en distance; à /toutes les croisées , des visages où se peignait une curiosité tragique : tel se montra Paris. A quatre heures du soir, une foule immense s'était présentée, demandant les bustes du duc d'Orléans et de Necker, chez le sculpteur Guillaume Gurtius, au boulevard du Temple. Les bustes ayant été livrés, on vit le terrible cortège descendre le long des boulevards, dans un ordre de marche à la fois triomphant et funèbre. Du reste, il ne se composait pas seulement de gens du peuple : toutes les conditions y étaient confondues. A côté d'un Savoyard qui , un bonnet noir sur la tète , promenait l'effigie du duc d'Orléans , celle de Necker était portée par un élégant jeune homme ayant deux montres et vêtu d'un habit de soie rayé. Des drapeaux flottaient en signe de victoire, mais aussi de tristesse et de deuil; et, chemin faisant, on criait : « Plus de joie! fermez les spectacles! » La colonne alla traverser le Palais-Royal et. par la rue Richelieu, se dirigea vers la place Louis XV. Des cavaliers se trouvaient postés à la place Vendôme. Le jeune homme à l'habit de soie y reçut un coup de feu, il tomba mort. Mais le buste fut aussitôt relevé, et, ser mêlant aux .troupes, qui avaient reçu l'ordre de reculer, le cortège arriva avec elles jusqu'à l'entrée de la place Louis XV. Là, au milieu d'un effroyable désordre, le Savoyard fut atteint d'un coup de feu à la jambe gauche et d'un coup de sabre à la poitrine. On l'entoure; un de ses compatriotes le charge sur ses épaules, l'arrache à la mêlée et court le porter au Palais- Royal, où il resta exposé tout sanglant à la vue du peuple.

Cependant, Besenval était sur la place Louis XV avec un fort détachement des gardes suisses, les hussards de Berehiny. les dragons de Choiseul. le régiment de Salis-Samade ; et la foule allait s'amoncelant autour des soldats. Besenval parut d'abord immobile; mais bientôt, pris d'une impatience farouche, il se décode à employer la force; et, au lieu de disposer ses régiments de manière que les divers groupes pussent s'écouler par les Champs Elvsées , par les avenues qui à droite conduisent au quai, 0l> P;u' les larges issues qui s'ouvrent à gauche sur la rue Saint-Honoré, il adopte une manœuvre dont l'inévitable effet devait être de rassembler sur un seul point des milliers d'hommes et de lés contraindre à fuir vers le jardin des Tuileries par l'étroit passage du Pont-Tournant. Une semblable évolution était si extraordinaire, elle présageait de si affreux malheurs, que le prince de Lambesc, auquel on ordonna fie pousser droit aux Tuileries, se fit deux fois répéter l'ordre. Forcé d'obéir, il s'avance à la tête de ses dragons allemands, chassant devant lui la multitude. Un vieillard Fui foulé aux pieds des chevaux; des mères furent renversées, qui traînaient après elles leurs enfants; l'air retentissait de gémissements lamentables. Les dragons traversent au pas le Pont-Tournant, se heurtent à une barricade formée à la hâte avec des monceaux de chaises, la. franchissent, et arrivent dans le jardin des Tuileries à la hauteur de la statue de Mercure. Là, saisis, au milieu de leur violence; d'un doute mêle de respect, les officiels ôlèrent leurs chapeaux. Mais la confusion était extrême, et tandis que, se poussant l'un l'autre, les promeneurs inoffensifs fuyaient pleins d'épouvante , quelques jeunes gens indignés

jetaient sur les dragons , du haut des terrasses , pierres , chaises, débris de bouteilles. Soudain on crie : « Tournez le pont! tournez le pont! » et, dans la crainte que la retraite ne leur soit coupée, les cavaliers font volte-face en tirant des coups de pistolet. Furieux, le prince de Lambesc court à un groupe d'hommes qui se disposaient à tourner le pont , il en frappe un de son sabre. L'ordre lui fut alors apporté d'aller se poster au Sarde Meuble de la couronne, et les troupes qui couvraient la place Louis XV rentrèrent dans leur sinistre immobilité.

En un instant . l'expédition brutale fut connue de tout Paris;, mais, suivant l'usage, on exagérait. On raconta que les dragons avaient fait feu sur les passants; on représenta le prince de Lambesc égorgeant un vieillard qui était tombé à genoux et demandait grâce; il y en eut qui affirmèrent qu'on allait incendier la capitale. Un coup de canon, tiré sui ces entrefaites, vint ajouter aux alarmes et aux colères. Dans chaque quartier de la ville , des pelotons se forment : les boutiques des armuriers sont pillées, mais on n'y prend ni or ni argent : on ne voulait (pie du fer. Il était neuf heures du soir lorsque des fusiliers de la compagnie de Vaugirard. ayant à leur tête un caporal nommé (larde et un tambour, coururent attaquer, à l'hôtel de Montmorency, un détachement de Royal-Allemand. Un garde française s'élance à la bride d'un dragon, esquive un coup de sabre, et. d'un coup de baïonnette, étend sur la place le cavalier ennemi. Les soldats étrangers demandaient à soutenir le combat : les chefs donnèrent le signal de la retraite. En même temps, les gardes françaises qui occupaient la caserne de la rue Verte voyaient arriver au milieu d'eux un homme à l'extérieur inculte, à la peau rouge et bourgeonnée, aux traits hideux, mais qui, fier et ne parlait? jamais de lui-même qu'à la troisième personne, exerçait le doublé empire de l'orgueil et de l'audace. C'était Conehon, le Mirabeau des faubourgs. Excités par lui, les gardes françaises abandonnèrent bruyamment la caserne, et marchèrent à la place Louis W pour \ livrer combat aux troupes étrangères. Mais la place venait d'être évacuée lorsqu'ils y parurent.

Devant Paris ainsi déchaîné, l'attitude de l' autorité fui partout celle de la stupeur. A l'Hôtel des Invalides, c'était M. de Sombreuil qui, entendànl décharger une lourde charrette de pierres et croyanl entendre le canon, dépêchait au ministre pour savoir comment on résisterait à une artillerie imaginaire ; à l'autre extrémité de Paris, c'était Ml de Launay qui. apercevant, du haut de la Bastille, la population du faubourg Saint-Antoine violemment émue, envoyait un courrier à Versailles pour déclarer qu'il ne prendrait rien sur lui: enfin, c'était Besenval qui. passant d'un excès de témérité à un excès contraire, retirait ses troupes de la place Louis XV et laissait la capitale livrée à elle même.

En cette extrémité, apprenant qu'une multitude immense, qui cherchait des armes , avait envahi la grande salle de l'Hôtel de Ville, quelques électeurs s'y rendirent avec l'espoir de calmer les esprits. La veille, quand le député (ïuillotin était venu annoncer à l'Hôtel de Mlle qu'à Versailles le calme régnait et qu'on n'avait rien à craindre, un électeur, nommé de Leutre, s'était impétueusement écrié : « Vous vous rappelez, messieurs, que le 13 juillet 1788 une grêle épouvantable dévasta la moitié de la France : eh bien, si vous n'y avisez, la journée du 13 juillet 1789 sera plus désastreuse mille fois que celle du 13 juillet 1788. ■» Cette lugubre prophétie s'accomplirait -(die? Voilà ce que déjà se demandaient les représentants de la bourgeoisie. Cependant l'effervescence

PARIS SOULEVÉ

croissait de minute en minute dans la grande salle de l'Hôtel de Ville. La barrière qui séparait les électeurs de la foule des citoyens fut franchie : « Des armes! Il nous faut des aimes! » Les électeurs ordonnèrent au concierge de délivrer celles qui pourraient se trouver à L'Hôtel de Ville. Mais le peuple n'attendit pas. Le dépôt des armes des gardes de la ville est découvert ; les portes tombent sous un puissant effort ; chacun s'arme, et un inconnu vient monter Ja garde au seuil de la grande salle , en chemise , jambes nues , sans souliers, un fusil sur l'épaule.

La soirée fut terrible. On se faisait donner de l'argent

pour acheter de la poudre; on arrêtait dans les rues pour demander : « Êtes -vous du tiers état? » En certains quartiers, des groupes furent vus lisant, à la lueur des torches, maint placard où la gaieté même était menaçante : « Charge de grand maître des cérémonies à vendre; s'adresser à Mme de Brézé; » ou bien encore : « Le duc de Bourbon ayant été emporté par la passion de la chasse à la poursuite d'un cerf, des indemnités sont promises aux personnes dont les possessions ont été endommagées. » Les barrières brûlèrent. Or, à mesure (pie les ténèbres s'épaississaient, le bruit, en s'éteignant, semblait augmenter la terreur. Vers

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